- Speaker #0
Bon, ça fait 20 minutes qu'il est censé être là. Il finit toujours à 17h30 et il est quand même 18h30 passé. Soit il s'est perdu, soit il s'est encore trouvé une excuse pour pas payer sa tournée.
- Speaker #1
C'est pas le genre à traîner quand il sait qu'il nous rejoint ici après. Quand il arrive en retard, c'est rarement pour le plaisir. Ça a pas l'air d'aller au boulot en ce moment. J'espère que ça va pas durer.
- Speaker #0
Ouais, enfin là, ça fait un moment qu'il a pas l'air bien. S'il continue à tenir comme ça, il va finir par casser quelque chose. Et vu la tête qu'il tient à ces derniers temps, il dirait que c'est pas le comptoir. Ah, quand même ! On commençait à croire que t'avais décidé de nous faire faux, donc.
- Speaker #2
Désolé, j'ai traîné.
- Speaker #1
Tu dis ça comme si t'avais marché depuis l'autre bout de la ville. Viens t'asseoir, t'as une tête à pas avoir soif et ça, c'est mauvais signe.
- Speaker #0
Je te sers la même chose que d'habitude, où tu veux boire quelque chose de plus fort pour oublier ta journée.
- Speaker #2
La même, commencez.
- Speaker #0
Alors, qu'est-ce qui t'a retenu cette fois ? Parce que t'as pas l'air juste fatigué. T'as l'air rincé.
- Speaker #2
J'ai pris rendez-vous chez un médecin.
- Speaker #1
Un médecin pour quoi ?
- Speaker #2
Pour un arrêt maladie.
- Speaker #0
Ah merde ! Toi, t'es déjà rendu venir bosser même quand t'as la fièvre. Alors si t'en arrives là...
- Speaker #2
J'en toque plus. J'aime mon boulot, vraiment. J'ai toujours aimé ce que je fais. Mais là, j'ai l'impression qu'on a décidé de me faire tomber. Et le pire, c'est que j'ai rien fait.
- Speaker #1
Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Speaker #2
Des collègues. Enfin, surtout une. Elle a raconté n'importe quoi. Des phrases que j'aurais dites, des intentions que j'aurais eues, des trucs sortis de nulle part. Et comme par hasard, ça remonte jusqu'au patron. Et lui, il prend ça comme un prétexte. Pas pour comprendre, pas pour vérifier, juste pour enclencher une grossesse dure.
- Speaker #0
Quand on veut se débarrasser de quelqu'un, on commence par salir. C'est plus propre sur le papier.
- Speaker #2
Le pire, c'est qu'ils ont même fait des attestations sur l'honneur. Mes trucs écrits noir sur blanc. Et moi, je suis là. à me demander comment je suis censé me défendre contre des mensonges couchés sur du papier officiel.
- Speaker #1
Et ton patron ?
- Speaker #2
Il les croit. Ou alors il fait semblant. Je sais même plus qui est le plus violent. Je me sens écœuré. Pas juste fatigué, écœuré. Parce que j'aimais vraiment ce boulot. J'aime de l'énergie. Et là, tout ce que je ressens, c'est cette impression d'être devenu un problème à éliminer.
- Speaker #0
Tu sais, hein, y'a rien de clair que d'être broyé par un truc que t'aimais. Si c'était un boulot, t'en as rien à foutre. Ça ferait mal, mais autrement. Là, c'est personnel.
- Speaker #2
Ouais, et je me rends compte que je dors plus, que je rumine, que j'ai la boule au ventre avant d'y aller. Je me dis que si je continue, je vais finir par péter un câble. Alors j'ai pris ce rendez-vous. Pas parce que j'en ai envie, mais parce que j'ai plus le choix.
- Speaker #1
Tu sais, ce que tu racontes, cette sensation d'être coincé, de ne plus être entendu, de voir des décisions se prendre au-dessus de ta tête pendant que toi tu t'effrites, ça me fait penser à une histoire.
- Speaker #0
Évidemment que ça les fait penser à une histoire.
- Speaker #1
Une histoire vraie. Une histoire où le travail, la hiérarchie, les non-dits et la souffrance qu'on laisse traîner ont fini par produire quelque chose d'irréversible.
- Speaker #2
Irréversible comment ?
- Speaker #1
Comme quand plus personne n'écoute vraiment et que le silence devient dangereux. Ça s'est passé aux Etats-Unis, dans une imprimerie, en 1989. L'homme s'appelait Joseph Westbaker et il va devenir l'un des... premier symbole moderne de la violence dans le milieu du travail aux Etats-Unis. Le 14 septembre 1989, peu avant 9h du matin, l'imprimerie de Standard Gravure à Louisville fonctionne déjà à plein régime. Les presses sont en marche depuis l'aube, saturant l'air d'un mélange d'encre, de papier chauffé et de métal. Les employés, eux, rejoignent leur poste dans un environnement où le bruit est si constant qu'il en devient presque rassurant. Un fonctionnaire familier qui accompagne chaque journée de travail. À 8h38, Joseph Thomas Westbaker franchit les portes du bâtiment. Il connaît parfaitement les lieux, les couloirs, les étages, les habitudes. Pendant près de 20 ans, il a travaillé ici. Il sait où se trouvent les bureaux, les zones de circulation, les espaces ouverts. Il n'entre pas comme un étranger, mais comme quelqu'un qui revient dans un endroit qu'il n'a jamais vraiment quitté. Armé de plusieurs armes à feu acquises légalement, il monte au troisième étage et commence à tirer. La violence se déploie rapidement, méthodiquement, sans précipitation apparente. Les coups de feu résonnent dans l'usine, couvrant un instant le vacarme des machines avant que celles-ci ne s'arrêtent une à une. Les employés fuient. se cachent, tentent parfois de porter secours, mais le lieu même où ils ont travaillé pendant des années devient en quelques minutes un piège. Lorsque tout s'achève, 8 personnes sont mortes, 12 autres sont blessées. Joseph Westbaker met fin à ces jours au milieu des presses qu'il a manipulées pendant une grande partie de sa vie. Très vite, l'opinion publique se fige autour de cette matinée. On parle d'une fusillade, d'un homme instable, d'un drame incompréhensible. Et c'est souvent là que les récits s'arrêtent, comme si tout devait se résumer à cet instant final.
- Speaker #2
Imagine bien qu'on ne devienne pas un meurtrier du jour au lendemain.
- Speaker #0
Surtout que là, il a quand même tiré sur pas mal de monde et c'est au boulot, quoi.
- Speaker #2
Ça a dû être une accumulation de plein de trucs. Le travail, c'est un peu secondaire quand on va lire dans ta vie perso. Mais s'il reste au s'effondre, ça peut vite devenir la goutte qui fait déborder le vase.
- Speaker #1
C'est exactement ça. On ne devient pas un meurtrier du jour au lendemain. Et raconter cette histoire uniquement à partir de son point final revient à ignorer une réalité bien plus longue, bien plus silencieuse, qui s'est construite sur plusieurs décennies. Rien dans la trajectoire de Joseph Westbaker ne commence ce matin-là. Il faut remonter bien plus loin, jusqu'à une enfance marquée non par une violence spectaculaire, mais par une absence fondatrice. Joseph... perd son père alors qu'il n'a qu'environ deux ans. Trop jeune pour en garder un souvenir conscient, il grandit néanmoins avec ce manque structurant, cette place vide autour de laquelle se construit une identité privée de figure protectrice et de repère paternel. Sa mère, encore très jeune, l'élève seule dans un contexte ouvrier difficile. Elle est présente mais peu démonstrative, absorbée par les impératifs matériels et la nécessité de tenir. L'expression des émotions n'a pas de place centrale dans ce foyer. La souffrance n'est pas verbalisée, elle est supportée en silence. Pour l'enfant qu'est Joseph, cela crée un sentiment diffus d'abandon, non pas brutal ou explicite, mais constant, presque banal, comme une toile de fond émotionnelle. Il apprend très tôt à se replier sur lui-même, à ne pas demander, à ne pas déranger. Il devient un enfant introverti, solitaire, avec des difficultés à créer des liens durables.
- Speaker #0
Je comprends bien, mais ce n'est pas le seul à avoir eu un début de vie compliqué pendant le quai. ils ne pouvaient compter sur personne. Si on répétait un plan à chaque fois qu'on a souffert en silence, je pense qu'il y aurait bien plus de tueries.
- Speaker #2
C'est vrai que beaucoup de jeunes étaient élevés à la dure, on se retrouvait seul, mais on ne connaît pas le reste du parcours de Joseph. À l'époque, il ne fallait surtout pas parler de santé mentale, on ne savait pas ce que c'était.
- Speaker #1
Et c'est justement là que se situe le point clé. Aucun suivi psychologique n'est envisagé. À l'époque, dans ce milieu social, les fragilités psychiques sont ignorées ou minimisées. On valorise l'endurance, la discrétion, la capacité à encaisser sans se plaindre. A l'âge adulte, Joseph trouve dans le travail une structure qui compense partiellement ce vide intérieur. Lorsqu'il est embauché chez Standard Gravure en 1971, il s'inscrit dans une routine rigide, mais rassurante. Les horaires sont fixes, les règles claires, les attentes précises. Pendant des années, il est un employé sérieux, fiable, presque invisible, comme s'il se fondre dans le fonctionnement de l'usine, lui permettait de contenir ce qui, en lui, menace de déborder. Sa vie personnelle, en revanche, reste instable. Son mariage se dégrade, se termine par un divorce difficile à la fin des années 1970, accompagné de conflits familiaux et financiers. C'est à cette période que sa santé mentale commence à se détériorer de manière plus visible. Dépression sévère, hospitalisation répétée, diagnostic psychiatrique lourd, tentative de suicide multiple. Joseph Westbecker est suivi médicalement, mais sans jamais retrouver un équilibre durable. Il alterne entre des phases de fonctionnement normales et des périodes de profonde détresse.
- Speaker #0
Ah oui, le pauvre, il a perdu un de ses murs porteurs.
- Speaker #2
Ouais, tu vois, parfois c'est un enchaînement de malheurs qui pense à commettre le pire. Maintenant, reste à savoir ce qui s'est passé au boulot.
- Speaker #1
Malgré cela, il continue à travailler, jusqu'à ce que l'équilibre fragile qu'il a construit se fissure au milieu des années 1980. L'entreprise change de direction. Les méthodes évoluent et en 1986, Joseph est déplacé vers un autre poste sur une machine qu'il perçoit comme plus stressante et plus dangereuse. Sa demande de retour à son ancien poste est refusée. Ce changement agit comme un révélateur. Dans son esprit, les décisions managériales deviennent des attaques personnelles. Il se sent harcelé, ciblé, méprisé. Il évoque une exposition à des produits chimiques qui affecteraient son état mental. Il dépose une plainte pour discrimination. et harcèlement. Rien ne débouche sur une reconnaissance claire de sa souffrance.
- Speaker #2
On ne saura jamais vraiment si c'était lui qui prenait tout mal ou s'il y avait réellement du harcèlement. Quand je vois mon cas avec mon patron qui comporte l'histoire à sa sauce en se faisant passer pour la victime, je peux comprendre qu'il ne se soit pas senti écouté et mis de côté.
- Speaker #1
Et c'est précisément cette zone grise qui rend la situation explosive. Progressivement, il s'éloigne du travail et placé en congé maladie, puis en invalidité de longue durée. Privé de structure, de relations sociales et de reconnaissance, son monde se rétrécit dangereusement. Il s'isole, rumine, nourrit une colère obsessionnelle envers son ancien employeur et ce qu'il tient pour responsable de son effondrement. Des menaces sont exprimées, des propos violents sont rapportés. Ils ne sont jamais réellement pris au sérieux. Quelques semaines avant septembre 1989, son traitement médicamenteux est modifié. En parallèle, il achète légalement plusieurs armes à feu.
- Speaker #2
C'était à prévoir. Même si aujourd'hui tout n'est pas hyper opérationnel, il y a quand même des aides psychologiques proposées. Tout ce qu'il a accumulé ne pourrait aboutir qu'à un pétage de plomb. C'est faux que personne ne s'en soit rendu compte.
- Speaker #0
Parfois les gens le voient bien, mais font en sorte de fermer les yeux. Aux Etats-Unis, j'ai fait un peu de bébé avec une médac, alors ça doit être tout bénesse d'entretenir le malheur de quelqu'un contre quelques antidépressants.
- Speaker #1
Après la fusillade, une question s'impose très vite, au-delà de l'horreur immédiate. Comment une entreprise de plusieurs centaines d'employés a-t-elle pu laisser se construire sous ses yeux une situation aussi manifestement instable, sans jamais enclencher de mécanisme de protection, ni pour l'homme qui s'effondrait, ni pour celles et ceux qui allaient en devenir les victimes ? Pendant près de 20 ans, l'imprimerie a connu Joseph Westbaker comme un salarié discret, sérieux, peu conflictuel. Mais à partir du milieu des années 1980, son état psychique se dégrade de façon visible, documentée, et répéter. Les dossiers médicaux, les arrêts de travail, les hospitalisations psychiatriques, les plaintes internes, tout cela existe, circule et est connu de plusieurs niveaux hiérarchiques. L'entreprise n'ignore pas que Wes Baker souffre de troubles mentaux sévères. Elle sait qu'il est fragile, qu'il traverse des phrases dépressives profondes, qu'il a été hospitalisé et qu'il revient régulièrement travailler dans un état psychologique instable. Pourtant, aucune véritable de postes durables n'est mise en place, aucune médiation structurée n'est proposée et surtout, aucune réflexion globale sur la gestion du risque humain n'est engagée. Lorsque la direction change en 1986, le rapport entre l'entreprise et West Baker se rigidifie encore davantage. Son déplacement vers une nouvelle machine, vécue par lui comme une mise à l'écart et une épreuve insupportable, est traité comme un simple ajustement organisationnel. Ces protestations sont perçues comme excessives, ces plaintes comme symptomatiques de son trouble, et non comme des signaux nécessitant une réponse spécifique.
- Speaker #2
Mais parce que c'est rare de tomber sur une hiérarchie avec des valeurs humaines. Pour la plupart des patrons, si ce n'est tous, seul le fric compte. On te fait croire que les RH servent à quelque chose, mais j'en ai rarement vu qui allait dans le sens des employés. Même les syndics servent plus à rien. Sur 100 personnes, il y a peut-être qu'une qui va te dire... qu'un syndic l'a réellement aidé et a fait de son lieu. Si tu fais trop de vagues et qu'on ne peut pas te licencier, pas plus simple, c'est de te pousser dehors pour que tu te barres de toi-même.
- Speaker #0
C'est un peu pour ça que j'ai fait mon bar. Ouais, c'est parfois stressant d'être son propre patron avec les charges, les factures, l'URSSAF, etc. Mais je ne me prends plus la tête avec des hiérarchies incompétentes qui pètent plus au cœur que leur cul. Il ne faudra plus à ces liens-là que sans écrire en comme populace un roi n'est un roi de rien.
- Speaker #1
C'est ici que se dessine une responsabilité diffuse mais réelle, celle d'un système qui, face à la souffrance psychique, choisit la normalisation plutôt que l'accompagnement. Standard Gravure respecte les procédures administratives, accorde des congés maladie, applique les règles, mais ne met jamais en place de dispositifs capables d'articuler santé mentale, sécurité collective et gestion humaine du travail. Plusieurs témoins rapporteront après coup que Westbaker a exprimé à différentes reprises Des propos violents, des menaces, parfois formulées sur le ton de la colère, parfois avec une inquiétante précision. Ces paroles ne sont jamais prises au sérieux. Elles sont interprétées comme des décharges verbales, comme des symptômes, jamais comme des alertes. Il n'existe alors ni protocole clair pour gérer ce type de situation, ni culture de prévention des violences en milieu professionnel. L'idée même qu'un employé puisse devenir dangereux pour autrui reste marginale, presque impensable. L'entreprise agit comme si la violence ne pouvait venir que de l'extérieur. Lorsque West Baker est placé en congé d'invalidité de longue durée, la direction considère le problème comme réglé. Il n'est plus là, il n'est plus visible, il n'est plus un sujet. Mais aucun suivi coordonné n'est mis en place, aucun échange structuré avec les services médicaux, aucune réflexion sur ce qu'impliquera un éventuel retour ou une rupture définitive.
- Speaker #2
Visiblement, ça n'a pas tant servi de son que ça. Mais du s'affoler un peu, puis après tout le monde a oublié, un peu comme la vague de suicides chez France Télécom il y a 15 ans. C'est devenu le groupe orange depuis 2013, mais les suicides ont bien repris. On marque qu'il n'y a pas que, puisque ça arrive aussi à la poste, et il y a eu 13 suicides dans l'administration fiscale depuis le 1er janvier. Je pense qu'aujourd'hui, on a les moyens de prévenir tout ça, mais personne ne veut prendre ses responsabilités.
- Speaker #1
Dans ce cas, malheureusement, lorsque West Baker franchit à nouveau les portes de l'usine le 14 septembre 1989, rien n'a été anticipé, rien n'a été préparé et surtout, rien n'a été empêché. Après la tragédie, une autre controverse surgit rapidement, venant déplacer le regard vers un autre acteur, le traitement médicamenteux de Joseph West Baker. Quelques semaines avant la fusillade, il commence à prendre un antidépresseur alors relativement récent, largement présenté comme une avancée majeure dans le traitement de la dépression, le Prozac, fabriqué par Eli Lilly. Ce détail, d'abord marginal dans les récits médiatiques, devient central lors des procédures judiciaires intentées par les familles des victimes. L'accusation avance l'idée que ce médicament aurait pu exacerber des tendances suicidaires et agressives, en particulier chez des patients souffrant de troubles bipolaires, comme c'était le cas de Wes Baker. Le procès qui s'ouvre n'est pas un procès pénal, mais un procès civil visant à établir une responsabilité indirecte. Les débats sont techniques, complexes et souvent opaques. Des experts s'affrontent sur la question des effets secondaires, des études cliniques, des données transmises ou non aux autorités sanitaires. Il est établi que le Prozac était autorisé, prescrit légalement et considéré comme sûr par les agences de régulation. Il est également établi que Wes Baker souffrait de troubles psychiatriques. grave bien avant la prise de ce médicament et qu'aucun lien causal, simple et direct ne peut être prouvé entre le traitement et l'acte commis. Le procès se conclut par un accord financier confidentiel avant qu'un verdict définitif ne soit rendu. Cette issue alimente durablement les soupçons sans pour autant fournir de réponses claires. Aucun jugement ne tranche formellement la question de la responsabilité du médicament. Aucun consensus scientifique n'émerge.
- Speaker #0
On n'attaque pas l'obligation pharmaceutique si facilement.
- Speaker #1
Mais, même si le médicament peut être un des facteurs aggravants, l'affaire Westbaker ne se réduit pas à une molécule. Ce n'est pas seulement l'histoire d'un homme qui a tué et s'est donné la mort. L'affaire Joseph Westbaker ne peut pas se refermer vraiment. Elle ne s'achève ni avec le bruit des tirs, ni avec les portes de l'usine qui se referment, ni même avec les décisions rendues dans le calme feutré des tribunaux. Elle continue d'exister dans ce qu'elle révèle, dans ce qu'elle met à nu, et surtout dans ce qu'elle oblige à regarder sans détour. Parce que si l'on s'arrête uniquement à l'acte, on se rassure trop vite. On peut dire qu'il était fou, qu'il était dangereux, qu'il était une anomalie. On peut isoler l'événement, le ranger dans la catégorie des faits divers, et reprendre le cours normal des choses. Mais cette lecture-là est confortable. Et surtout, elle évite d'écouter ce que ce genre d'histoire raconte vraiment.
- Speaker #2
Ce qui est glaçant, c'est que quand tu enlèves les armes et les sutragiques, il reste quelque chose de très familier. Un climat où tu te sens constamment remis en question, où ce que tu dis est déformé, où tu finis par douter de ta propre parole. Un endroit où tu comprends que quoi que tu fasses, le récit officiel sera toujours écrit par quelqu'un d'autre que toi.
- Speaker #1
Ce que tu décris là, ce n'est pas une dérive exceptionnelle. C'est un mécanisme. Celui d'un système où la parole existe, mais où elle n'a de valeur que si elle va dans le bon sens. où l'on peut parler sans jamais être réellement entendu, jusqu'au moment où l'on commence à se demander si ce que l'on vit est légitime ou simplement exagéré.
- Speaker #2
Quand tu essayes de t'expliquer, on te fait comprendre que c'est toi le problème, que t'es trop sensible, trop tendu, trop fragile. Et plus tu cherches à te justifier, plus tu t'enfonces. Alors tu tais, t'encaisses, tu continues à venir travailler avec cette boule dans le ventre, en te demandant combien de temps tu vas tenir avant de craquer pour de bon.
- Speaker #1
Et ce silence-là n'est pas un choix libre. C'est une stratégie de survie. Se taire devient une manière de rester debout, de ne pas perdre ce qui te reste, même quand le prix à payer, c'est de t'effacer un peu plus chaque jour. C'est exactement ce type de silence que les systèmes interprètent comme une absence de problème.
- Speaker #2
Ce qui fait plus mal, c'est même pas confier en lui-même. C'est de réaliser que personne ne cherche vraiment à comprendre, que les alertes sont là, que les signaux existent, mais que tant que tout fonctionne à peu près, tant que ça déborde pas, alors tout le monde préfère regarder ailleurs.
- Speaker #1
Et quand plus personne ne regarde, la souffrance devient invisible, mais elle ne disparaît pas. Elle s'accumule, elle s'alourdit, elle se transforme. Dans l'affaire Westbaker, les signaux existaient. Ils ont été notés, classés, médicalisés, administrés, mais ils n'ont jamais été reliés entre eux, ni traduits en actions réelles.
- Speaker #2
À force, tu finis même par douter de toi. Tu te demandes si c'est pas en train d'exagérer, si le problème c'est pas toi. Jusqu'au jour où tu comprends que non, je ne lui va pas bien. Mais ça fait longtemps que plus personne ne t'a réellement écouté.
- Speaker #1
Et ce moment-là est décisif. Parce que ce n'est pas seulement la souffrance qui isole, c'est le fait de ne plus avoir de témoin. De ne plus avoir quelqu'un qui dit « Ce que tu vis est réel et ça mérite une réponse. » Joseph Westbaker a traversé ce désert-là pendant des années, entouré de dossiers, de procédures, de diagnostics, mais privé d'un espace où sa détresse pouvait devenir autre chose qu'un problème à gérer. 35 ans plus tard, les mots ont changé. On parle davantage de santé mentale, de prévention, de risques psychosociaux. Les outils existent, les discours aussi. Mais tant que l'écoute reste superficielle, tant qu'elle ne débouche pas sur une responsabilité partagée, Les mécanismes restent les mêmes. L'histoire de Joseph Westbaker ne nous demande pas seulement comment un homme a pu en arriver là. Elle nous demande ce que nous faisons, collectivement, des paroles qui dérangent avant qu'elles ne deviennent des cris. Elle nous oblige à regarder ces zones où l'on entend sans écouter, où l'on sait sans agir, et où le silence finit par faire plus de dégâts que n'importe quelle explosion.
- Speaker #0
Si on continuait à se regarder comme ça, on imaginerait... par plomber l'ambiance pour de bon. Et j'ai jamais aimé fermer un bar sur des mines d'enterrement.
- Speaker #2
Ouais, désolé. Je pense que j'avais besoin d'entendre tout ça, même si ça remue un peu.
- Speaker #1
C'est normal, les histoires comme celle-là, ça fait écho. Surtout quand on est déjà à vie. Mais ça veut pas dire que ton histoire à toi est écrite d'avance.
- Speaker #0
Exactement. Faut arrêter de croire que parce que ça m'a fini pour un type en 1989, tout le monde est condamné à finir pareil. Et pour commencer à mettre les choses à leur place, je propose une solution universelle, testée et approuvée depuis des siècles.
- Speaker #2
Un verre ?
- Speaker #0
Un verre. Et après, on verra si un deuxième est nécessaire pour confirmer le diagnostic.
- Speaker #1
Tu sais, ce qui t'arrive est sérieux. Mais t'as fait un truc important aujourd'hui. T'as dit stop avant de te perdre complètement. T'as demandé un arrêt. T'as reconnu que ça allait pas. Joseph Westbaker, lui, n'a jamais eu cet espace-là. Ni ce moment de recul.
- Speaker #2
Ouais. Vu comme ça, j'avoue que j'avais l'impression d'abandonner. Comme si m'être en arrêt, c'était leur donner raison.
- Speaker #0
Faux ! Se m'être en arrêt, c'est pas abandonner. C'est refuser de continuer à te faire broyer gratuitement. Moi, moi, j'en ai vu passer des gens qui ont tenu trop longtemps par principe. Le principe qu'il leur a pas rendu la santé.
- Speaker #1
Puis t'es pas en train de disparaître, t'es juste en train de te protéger. La suite, elle se jouera à t'être reposée avec des preuves, avec du temps. Pas avec l'estomac noué tous les matins.
- Speaker #2
Ça fait du bien de l'entendre dit comme ça. Et puis, ça fait toujours du bien de ne pas être tout seul avec ça.
- Speaker #0
Ah ben voilà, hasard justement, à ne pas rester seul quand ça commence à sentir le roussi.
- Speaker #1
À la parole qui circule, même ici, même autour d'un comptoir, parce que parfois, c'est déjà beaucoup.
- Speaker #2
Bon, je ne vais pas vous dire que tout va bien, mais là tout de suite, ça va imponer.
- Speaker #0
C'est tout ce qu'on demande pour une soirée de réussite. Le reste, on le rédéloira un verre après l'autre, tant que tu es là. et en sécurité. Et ici, on ne laisse pas les gens coumés sans leur filer au moins un canon et une Ausha attentive.
- Speaker #1
Si tu as écouté ce podcast jusqu'au bout, n'hésite pas à t'abonner, à me laisser une note et à me suivre sur les réseaux sociaux.