- Speaker #0
Rencontre sauvage avec l'artiste Benoît Pierron, un podcast du Musée de la Chasse et de la Nature. Benoît Pierron, nous sommes dans votre atelier, est-ce que vous pourriez nous décrire votre univers artistique ?
- Speaker #1
J'utilise majoritairement dans ma pratique tout un tas de techniques mais qui viennent toutes de l'univers des salles d'attente, c'est-à-dire des passe-temps. Je fais du patchwork. J'enfile des perles, j'utilise aussi des crayons de couleur pour crioler sur les murs. Je fais du savon, j'adore tout se créer un peu crafty, artisanal comme ça.
- Speaker #0
Est-ce qu'il y a une thématique en particulier que vous visitez à travers les passe-temps ?
- Speaker #1
Les passe-temps, c'est un petit peu pour moi les arts et traditions populaires du peuple du Pays des Coquillettes. Et quand je parle du Pays des Coquillettes, c'est l'hôpital, c'est là où on bouffe. de l'eau, c'est-à-dire ces petites pâtes dont on peut faire des colliers, dont on peut s'orner, mais aussi qui ont ce goût d'eau et de fadeur qu'on mange à l'hôpital, dans le plateau repas.
- Speaker #0
Pourquoi la présence de l'hôpital dans votre travail ?
- Speaker #1
Alors l'hôpital, c'est là d'où je vous parle, c'est-à-dire que je suis encore quelque part à l'hôpital, même si je suis dans une autre réalité, et c'est aussi là où j'ai grandi. Et là où je continue d'aller régulièrement, pour moi, c'est un peu la maison.
- Speaker #0
Alors justement, Benoît Pierron, comment entendez-vous les termes de rencontres sauvages ?
- Speaker #1
Pour moi, les rencontres sauvages, je dirais les plus importantes que j'ai eues, c'est plutôt des phénomènes physiques, comme par exemple sentir l'air entre ses organes. ou sentir des décharges électriques qui ruissellent le long du dos. Une vague de plaisir qui vient s'éclater derrière ces orbites, ou les moments où par exemple je peux voir en noir et blanc, ou je peux voir avec des barres. Toutes ces espèces de modifications des perceptions qui nous font rentrer à l'intérieur de nous-mêmes, ou tout du moins l'expérimenter comme un paysage différent.
- Speaker #0
Et ce sont des sensations que vous connaissez ?
- Speaker #1
C'est tout un nuancier de sensations que je connais et que je partage avec toute la communauté creep. Creep, c'est un mot qui n'est peut-être pas familier pour tout le monde, mais c'est une insulte en anglais. Ça veut dire estropié, kudjat ou ce type de choses. Les personnes qui sont invalidées, qui sont malades et qui peuvent être un petit peu activistes dans cette sphère ont décidé de retourner le stigmate. et d'en faire aussi un domaine d'études, de recherche et de partage aussi.
- Speaker #0
Et donc dans cette communauté de cripes, les rencontres sauvages se passent sous la peau. Oui,
- Speaker #1
il y a beaucoup de choses qui se passent sous la peau. Alors ça se passe sous la peau, mais des fois ça peut se passer aussi à travers le patchwork, qui est un petit peu ce que la majeure partie de mes pièces sont des grandes installations en patchwork. Par exemple des... Des guirlandes de fagnon de 125 mètres de long avec une boule à facettes. Mais il est question de tissu. Et quand on parle de peau, c'est aussi du tissu. Et j'utilise des aiguilles. Quelque part, c'est des choses qui permettent d'aller à l'intérieur ou aussi de ressortir. Parce qu'il y a un philosophe, Foucault, qui parle très bien de la façon dont la société peut rentrer à l'intérieur des corps. Mais on a aussi la possibilité de choisir la façon dont la maladie qu'on peut héberger se diffuse à l'extérieur, pour choisir ce qu'on a à dire de la maladie. Et moi, ce que j'ai à en dire, c'est plutôt de réutiliser les armes qui peuvent oppresser ou qui peuvent culpabiliser quand on survit à un truc, et tout d'un coup d'en faire quelque chose de très doux. peut-être utile aussi à toute une partie de la société pour les réconcilier avec la maladie.
- Speaker #0
Mais dans cette expression rencontre sauvage, il y a le mot, il n'y a pas que rencontre, il y a le mot sauvage aussi. Et il a quelle place exactement ce mot dans ce que vous décrivez ?
- Speaker #1
C'est vrai que c'est toujours délicat ce mot de sauvage. On a toujours un petit peu peur du bon ou du mauvais sauvage. Surtout que quand on est à l'hôpital, on s'émancipe de... De la plupart des binarités, on est désexualisé, donc le bon, le mal, Les deux sont un petit peu ensemble, ce qui nous tue peut aussi nous sauver. Quelque part, c'est un environnement où l'air est gris, il n'est ni noir ni blanc, il n'y a ni début ni fin. Donc peut-être que la sauvagerie, c'est cette distorsion du temps, un temps liquide, un temps dont on explore la profondeur. dans les salles d'attente et qui ne nous appartient plus, mais en même temps dont on s'émancipe de la dimension productiviste, c'est-à-dire qu'il faut qu'on fasse quelque chose de notre temps, là, on n'a plus cette charge, donc on peut tout à fait faire des colliers de perles, du patchwork, de la broderie, des travaux d'aiguille ou des perles à repasser, des boulanèges.
- Speaker #0
Ce que vous faites en tant qu'artiste aussi ?
- Speaker #1
Oui, ce que je fais en tant qu'artiste, effectivement. Je produis des pièces pour finalement rendre merveilleux le banal dans certains cas. Ce qui me semble être plus intéressant de rendre merveilleux quelque chose qui vient du quotidien plutôt que d'avoir cette espèce de fresque paysagère au bout du lit peinte par une association de bienfaisance au bout du lit d'hôpital j'entends, et où le bonheur serait forcément à l'extérieur. Là tout d'un coup, on peut aussi prendre un logiciel de chirurgie. de reconstruction en 3D, se balader à l'intérieur de son corps, quand on a pris un peu trop de tramadol, qui est l'opium. Et qui permet de faire des vols un peu long-courrier, des rêves long-métrage.
- Speaker #0
En tout cas, c'est un univers qui paraît très loin de ce qu'on appelle la nature. Je pense même à des paysages de forêt, ou de montagne, ou d'animaux sauvages.
- Speaker #1
Mais c'est pas si éloigné que ça, j'ai l'impression, parce qu'il y a un petit peu ce côté voyage à travers les Pyrénées de Gustave Doré, où Gustave Doré n'a jamais mis les pieds dans les Pyrénées quand il a commencé à l'illustrer de manière naturaliste, mais où des fois le réel, on peut le créer depuis son lit, finalement, il y a cette dimension de voyage par l'intérieur de son corps, c'est-à-dire pas se projeter à l'extérieur, mais plutôt passer par l'intérieur. Et c'est quelque chose aussi où, quand je me suis senti mieux dans mon corps, j'ai commencé à vouloir parcourir le paysage. Donc j'ai commencé à faire de la randonnée. Et tout d'un coup, il y a aussi des rencontres sauvages qui peuvent se produire. Il y en a une qui m'a particulièrement marqué et qui me semble résonner avec ce thème de rencontre sauvage, c'est celle avec un ours. J'avais... commencé à faire une randonnée en partant de Cotteray qui est dans les Pyrénées, au-dessus de Lourdes et donc j'ai dépassé le chalet de la Reine Hortense et puis en arrivant au col de Riou, il y avait la mer de nuages. Il faut savoir que ma pratique de la randonnée est assez c'est un petit peu comme dans ce film Stalker où on lance des boulons pour savoir où est-ce qu'on va j'utilise une boussole de désorientation donc je vais avec une lenteur assez incroyable Et à l'époque, je trimballais aussi mon barda parce que je faisais de la gravure sur le motif, mais avec des acides. Donc je gravais sur le motif littéralement avec des plaques de cuivre. Donc j'avais une certaine charge, un effort physique et une intensité qui n'était pas sans rappeler finalement l'intensité qu'on peut retrouver à l'hôpital dans certaines épreuves. Il y avait ce corps. Cette épreuve du corps, et en même temps un corps qui n'était pas voué à faire des exploits, mais je partais quand même tout seul en haute montagne. Et quand la mer de nuages est descendue, à ce moment-là, au col de Rio, je me suis fait un petit peu de semoule au cacao, et j'ai entendu du bruit tout autour de ma tente. Je pouvais avoir l'habitude d'avoir ce type de frottement ou autre, mais là c'était quand même des bruits assez impressionnants, donc je suis sorti. une fois que le bruit s'était un petit peu éloigné. Et j'ai pris quelques photos et j'ai juste vu une sorte de masse argentée qui bougeait. Mais je n'ai pas du tout identifié ça comme un ours, en fait. Parce que je ne suis pas certain que je serais resté en place si j'avais su que c'était un ours. Et le lendemain, de retour à Cotteray, à la maison de la nature, je leur ai demandé... Enfin, je leur ai raconté, ils m'ont demandé quelle était la couleur de ce que j'avais vu, et quand j'ai... Les argentines m'ont dit oui, oui, c'est bien un ours.
- Speaker #0
Alors Benoît Pierron, vous parlez d'un animal, l'ours, mais devant nous, il y a d'autres animaux. Je vois une chauve-souris, je vois aussi un lapin rose. Les animaux sont présents dans votre univers artistique ?
- Speaker #1
Les animaux sont très présents dans mon univers artistique, mais plus que des animaux, c'est aussi des peluches. Ils ont des formes d'animaux. Comme par exemple cette petite Monique. C'est le nom des chauves-souris que je réalise en tissu. Donc c'est des chauves-souris qui sont réalisés en patchwork, faits à partir de draps réformés des hôpitaux, qui sont un peu mon matériau favori. Ces tissus, on peut les retrouver en tas de gondoles chez Laura Merlin. C'est vendu déchiqueté par la machine hygiéniste de... valorisation des déchets, qui les revendent quand ils sont trop tachés ou avec des petits trous de scalpel pour en faire des torchons. Mais là, c'est devenu la peau de Monique. Monique, c'est une chauve-souris, une petite chauve-souris qui tient dans le creux de la main. Et c'est devenu un petit peu une sorte d'ambassadrice. Et la chauve-souris, elle vit dans les combles de la société. des humains, elle est là sans qu'on le sache, elle vit à l'envers. Et je trouvais que c'était assez, symboliquement, c'était assez proche des personnes qui sont malades, des personnes qui sont à l'hôpital. Et ces draps, ils sortent jamais au soleil. Donc il y avait un petit peu ce côté-là, de vivre à l'envers de la société, la société productive, des gens qui travaillent. Et puis en même temps, elle est super cute. C'était aussi que, de faire appel aux mignons. pour montrer des choses qui sont un petit peu plus compliquées, comme la maladie, qui est l'incarnation vivante de la mort. Et pour revenir à ce moment-là, on revient vraiment plus en arrière, pour comprendre l'origine de ce bestiaire. Je pense que ça fait vraiment partie de la faune des hôpitaux. Comme j'étais dans un service d'hématologie, tous les enfants étaient fans de petits vampires. Et la chauve-souris... parentés avec les petits vampires. Les peluches ont un peu ce rôle de psychopompes, ces animaux qui transportent les âmes, qui sont des véhicules entre différents mondes. Et en même temps, c'est des compagnies existentielles, c'est des cales qu'on peut trouver dans le paysage pour les personnes qui sont alitées. Donc c'est vraiment toute cette faune sous la couette.
- Speaker #0
C'était Rencontre Sauvage avec l'artiste Benoît Pierron. Un podcast du Musée de la Chasse et de la Nature, réalisé par Céline Duchesnet et Laurent Polret.