Speaker #0C'est l'histoire de deux moines bouddhistes, un jeune et un plus âgé, qui entreprennent ensemble un pèlerinage à pied. Sur leur chemin, il y a une petite rivière à traverser. Il n'y a pas beaucoup d'eau, mais il faut quand même marcher dans l'eau. Sur le bord de la rivière, il y a une dame âgée qui leur demande si un des deux pourrait la porter pour traverser la rivière parce qu'elle a peur de glisser sur les cailloux. Donc, gentiment, le plus âgé des moines accepte et la prend sur son dos pour lui faire traverser la rivière. Arrivé de l'autre côté, il la dépose sur le sol et la vieille dame s'en va. sans se retourner. Elle ne dit ni merci, ni au revoir, rien. Elle ne montre aucun signe de gratitude. Les deux moines reprennent leur chemin et le plus jeune passe tout le reste du trajet de la journée à ressasser sa colère. Il est vraiment outré par son comportement. Il est hors de lui. Il répète en boucle que c'est une ingrate, que lui aussi il est âgé et que pourtant il a marché dans l'eau et en plus en l'apportant sur son dos. et qu'elle, elle n'a même pas pris le temps de le remercier, que tout ça, c'est vraiment pas normal, etc., etc. Ça tourne en boucle pendant des heures. À un certain moment, son compagnon de voyage s'arrête et lui dit « Écoute, moi, je l'ai portée pour traverser et je l'ai laissée sur le bord de la rivière. Toi, par contre, tu la portes encore et ça t'empêche de voir le paysage. » Bonjour, c'est Laurence et je suis ravie de vous retrouver. Aujourd'hui, nous allons parler de la colère. Ça va peut-être vous paraître un peu bizarre, mais la colère, je pense que c'est l'émotion que je préfère. Et je vais vous expliquer pourquoi. Tout d'abord, la colère est une émotion qui se déclenche face à une injustice ou face à un obstacle, quel qu'il soit, qui se met en travers de notre chemin ou qui heurte nos valeurs ou qui nous choque. ou tout en même temps. La colère se déclenche donc en réaction à quelque chose qui ne me convient pas. Et cette colère produit en moi une énergie que l'on pourrait qualifier d'énergie de combat. La colère est une émotion qui fait éclore en nous une énergie de combat. D'ailleurs, la réaction spontanée à la colère, vous vous souvenez, une réaction spontanée, c'est la première réaction ... Celle qui nous vient spontanément quand on est envahi par une émotion forte. Donc, la réaction spontanée à la colère, c'est de passer à l'attaque, de réagir plus ou moins violemment. C'est donc vraiment d'entrer en combat contre cette chose, ou cet événement, ou cette personne qui nous met très en colère. Un jour, je reçois dans mon cabinet un petit garçon qui s'appelle Paul. Paul, il a 5 ans et il est en grande section maternelle. J'ai d'abord reçu sa maman, toute seule, qui m'a expliqué la situation. Elle m'a expliqué que Paul a tendance à être violent, à laisser libre cours à sa colère, surtout à l'école. D'ailleurs, elle vient aussi parce que la maîtresse l'a constaté et qu'elle s'en plaint. Donc la maman a décidé de consulter parce que, certainement, me dit-elle, Paul a quelque chose qui ne va pas. Donc je discute avec Paul et il me raconte... qu'il a l'habitude de jouer dans la cour de récréation aux petites voitures avec une fille de sa classe qu'il appelle d'ailleurs son amoureuse. Ils sont tous les deux dans leur monde pendant la récréation. Et un jour, un autre enfant s'est jeté sur leur jeu. Il a donné des grands coups de pied dans les petites voitures, il a tout fait valser. Et Paul, me raconte-t-il, a d'abord eu très peur. Et puis tout de suite après, il a été très en colère. Et donc, il me raconte que... il lui a crié dessus, qu'il a poussé et que l'autre est tombé par terre et qu'ils se sont un peu battus. Et quand je lui demande ce qu'il pense du fait de s'être mis en colère et d'avoir bousculé le copain, il me répond qu'il est plutôt satisfait. Même s'il s'est fait gronder par la maîtresse. Parce que l'enfant en question n'est plus jamais revenu les embêter pendant la récréation, ni lui ni personne d'autre d'ailleurs. Et lorsque je lui demande s'il est toujours en colère contre cet enfant, il ne me répond pas du tout que cet enfant lui est complètement indifférent, qu'il ne lui parle jamais. Cette histoire de Paul peut être transposée dans toute autre sorte de circonstances. Et on constate que, parfois, la manifestation plus ou moins violente de la colère, c'est-à-dire quand on cède à la colère, il arrive que ce soit la bonne réponse. Ça règle le problème. Oui, mais quel problème ? Eh bien, le fait que ce qui ou celle ou celui qui me mettait en colère ne me met plus en colère, et par voie de conséquence, Je ne ressens plus de colère. Bien sûr, vous allez me dire que ce n'est pas possible de sauter à la gorge de quiconque nous met un tant soit peu en colère, n'importe où, n'importe quand, en toutes circonstances, et vous aurez bien sûr, évidemment, raison. C'est parce que la colère nous pousse instinctivement à l'attaque que la colère a très mauvaise presse. Elle est en effet instantanément associée dans l'esprit de tous à un risque de débordement, à une violence verbale ou physique qui pourrait déborder, et cela ne peut pas avoir de place en société. Ainsi, la plupart du temps, quand nous sommes vraiment en colère, nous ne laissons que très rarement s'exprimer cette colère sur l'objet même de la colère. Et donc, au lieu de céder à la colère, nous cherchons à la contrôler. Contrôler la colère, ça peut prendre quelle forme ? Alors déjà, ça peut prendre la forme de l'évitement. Éviter les situations dont on sait par avance qu'elles vont nous mettre en colère ou éviter la personne qui nous énerve particulièrement. Mais ça peut aussi être refouler ou nier la colère, c'est-à-dire faire comme si on ne la ressentait pas, essayer de se convaincre que nous ne sommes pas du tout en colère. Ça permet souvent de rassurer l'entourage parce que c'est une manière de lui dire « t'inquiète pas, je ne vais pas faire de scandale » . Mais c'est aussi une façon de se rassurer soi-même. Une autre façon de contrôler la colère, c'est de ruminer ou de ressasser. Alors ruminer et ressasser, ce n'est pas exactement la même chose. Ruminer, c'est tourner en boucle dans notre tête toute cette histoire de colère. Ce qu'il m'a dit, ce qu'il m'a fait, ce que j'ai répondu, ce que j'aurais dû répondre, et pourquoi, et comment ça s'est passé, etc. Ce sont des pensées qui tournent en boucle dans ma tête, que je n'exprime pas à haute voix, qui tournent en quelque sorte en vase clos à l'intérieur de moi. Ce sont les ruminations. Ressasser, par contre, c'est faire la même chose, mais le dire à haute voix. Le répéter en boucle à quelqu'un, ne parler que de ça. Donc, contrôler sa colère n'a qu'un seul objectif, c'est de ne pas la laisser sortir parce que, oulala, c'est dangereux. Avec l'idée qu'il ne faut pas que la colère sorte et aussi qu'à force de faire comme si elle n'était pas là ou comme si elle n'était pas importante, elle va disparaître. Il arrive d'ailleurs qu'effectivement, elle disparaisse. Mais souvent, ça met. Assez longtemps, et certains d'entre vous l'auront peut-être expérimenté, la colère ne disparaît pas. Ou plutôt, on a l'impression qu'elle a disparu parce qu'elle ne se manifeste plus aussi vivement. Mais une colère bien maîtrisée, bien contrôlée, provoque à long terme de l'aigreur, du ressentiment, voire de la rancœur ou de la rancune. Et de façon lancinante et sur la durée, elle finit toujours par revenir. Elle peut même revenir pour d'autres raisons en apparence, mais c'est toujours la même colère qui s'exprime. Donc, si j'ai un trop grand contrôle de ma colère, c'est que je suis très forte pour interdire à ma colère de s'exprimer. Et elle reste à l'intérieur de moi. Or, la caractéristique de la colère... c'est que c'est une émotion qui fermente. Plus je garde ma boule de colère à l'intérieur de moi, plus se crée une fermentation. Un jour ou l'autre, cette colère va finir par exploser. Le gaz va prendre feu. Un jour ou l'autre, à la faveur d'une petite contrariété, ce gaz prend feu et tout explose. En général, c'est très violent et ça tombe toujours sur quelqu'un qui n'a pas mérité ça. ou qui va se sortir profondément blessé de cette histoire. Et surtout, il est arrivé ce qu'on cherchait justement et absolument à éviter. Mais il arrive aussi que le gaz ne s'enflamme pas. Dans ce cas, on porte tout le temps cette boule de colère à l'intérieur de soi, on sent qu'elle devient plus ou moins envahissante, elle crée en nous un état permanent d'irritation, de grogne. Elle fait de nous des personnes pleines de rancune, de ressentiment. On la porte en permanence en soi, de la même façon que le moine de l'histoire que je vous ai raconté la colère qu'il a contre cette dame et bien sûr il continue à marcher sur le chemin sauf qu'il ne voit pas le paysage de la même façon on se retrouve à vivre avec une colère latente et notre vie est moins harmonieuse on en profite moins que ce qu'on pourrait et que ce qu'on devrait c'est là qu'il est important de ne pas oublier d'où vient la colère je vous le disais au début de notre conversation la colère n'est en réaction à une injustice. Il s'est passé quelque chose dans ma vie et c'est pour moi une injustice qui a mis à mal mes valeurs ou a porté atteinte à mon intégrité. Bien sûr, il se trouve toujours quelqu'un pour vous dire qu'il ne faut pas le prendre comme ça ou que, bon, dis donc, vous faites quand même bien des problèmes pour un truc pas si grave. Et il a peut-être raison. Ou peut-être pas. En tout cas... C'est votre façon de comprendre cet événement, c'est de cette manière que vous l'avez vécu et que vous le vivez encore aujourd'hui. Votre colère est le résultat normal de votre façon de voir cet événement et à ce titre, elle est légitime. Votre colère est la manifestation d'une blessure et cette blessure demande réparation. Vous avez besoin d'exprimer votre colère pour obtenir cette réparation. Comment fait-on pour exprimer sa colère ? Il y a plusieurs façons de le faire, mais il y a surtout deux grands principes qui régissent l'expression de la colère. Le premier, c'est de le faire en conscience. Exprimer sa colère en conscience, c'est « je prends la décision d'exprimer ma colère » . Ce n'est pas elle qui va s'exprimer à mon insu ou sans que j'ai pu la maîtriser, c'est moi. Qui décide de la laisser sortir ? Je décide sous quelle forme, à quel moment, à quel endroit je vais exprimer ma colère. Le deuxième grand principe, c'est que je l'exprime pour moi-même. C'est un exercice à faire avec soi uniquement. L'expression de ma colère ne regarde que moi. Concrètement, c'est un rendez-vous avec la colère. C'est un rendez-vous que je prends en conscience Avec ma colère dans le but de l'exprimer. Et à ce rendez-vous, il n'y a que elle et moi. Puisque c'est un rendez-vous, il me faut donc un lieu et un horaire. Un lieu, comme ça ne regarde que vous, il vous faut un endroit où vous pouvez être seul, sûr de ne pas être dérangé, ni d'être entendu. Et un horaire... C'est un rendez-vous journalier. Tous les jours, vous avez rendez-vous avec votre colère. C'est un rendez-vous qui doit être court, prévoyé entre 3 et 5 minutes maximum. Vous mettez même en route un chronomètre, et quand ça sonne, le rendez-vous est terminé. Vous vous passez de l'eau sur le visage si besoin, et vous reprenez le cours de votre journée. L'objectif de ce rendez-vous, c'est de sortir de vous cette colère. Comment fait-on concrètement pour sortir cette colère ? Par exemple, vous pouvez écrire des lettres de colère. Si vous êtes quelqu'un qui écrit, vous avez juste besoin d'un papier et d'un crayon. Vous allez penser à ce qui vous met en colère, ou à cette personne qui vous met en colère. Et en général, ça revient très vite. Et vous allez lui écrire tout ce que cette colère vous inspire, ou tout ce qu'elle pourrait vous faire dire. Alors, bien sûr, peu importe la syntaxe, peu importe l'orthographe, vous ne faites pas de la littérature. Vous écrivez les choses comme elles vous viennent. S'il y a des gros mots, c'est pas grave. S'il y a des insultes, c'est tant mieux. Donc, vous écrivez les mots comme ils viennent. Si ça ne vient pas en mots, ça peut venir en onomatopée ou sous la forme de dessin. Vous laissez sortir de vous tout ce que c'est. Colère a besoin d'exprimer. Il pourrait arriver que vous soyez toute la journée envahie par cette colère et que toute la journée vous repensiez à cette personne ou à cet événement et que plusieurs fois dans la journée, des bouffées de colère vous viennent. Dans ce cas-là, vous pouvez envisager d'avoir dans votre poche un petit bout de papier et un crayon et quand vous avez quelque chose de colérique qui monte en vous, vous écrivez ça sur un papier. Ça peut être juste des mots, des insultes, n'importe quoi, quelque chose qui fait que la colère sort au moment où elle arrive en vous, au lieu de la garder, vous la faites sortir. Il peut y avoir aussi d'autres exercices que ceux de l'écriture. Par exemple, taper dans un punching ball ou lancer des fléchettes. Mais attention, si je tape dans un punching ball ou si je lance des fléchettes, je ne le fais pas pour me changer les idées, non. Je le fais en conscience pour sortir la colère. Donc je prends rendez-vous de la même façon et je vais taper dans le punching ball ou lancer des fléchettes et peut-être qu'en faisant ça, je vais crier des insultes ou crier des choses parce que ça me vient naturellement. Un jour, j'avais proposé cet exercice à une dame et quand elle est revenue, elle m'a dit qu'elle n'avait pas écrit la lettre mais que... Elle avait pensé qu'elle avait dans sa cave de la vieille vaisselle ébréchée qu'elle devait emporter à la déchetterie. Et puis, pour finir, elle a eu l'idée de s'en servir pour exprimer sa colère. Donc elle est allée la chercher et elle l'a jetée contre un mur avec rage. Elle l'a réduite en morchots en hurlant toute sa colère. Vous le voyez, chacun trouve un mode d'expression pour sa colère. Sachant que le point essentiel, ce n'est pas le mode d'expression, c'est la prise de rendez-vous. Je prends rendez-vous en conscience pour faire sortir la colère et c'est un rendez-vous fixe, régulier, tous les jours, court, 3-5 minutes maximum, et vous l'aurez compris, avec un objectif unique et précis qui est d'exprimer ma colère pour qu'elle ne fermente pas à l'intérieur. Vous devez renouveler ce rendez-vous jusqu'à ce que plus rien ne sorte. Cet exercice de rendez-vous avec la colère est très efficace car il vous permet de faire sortir de vous ce qu'il y a en trop de votre colère. Ce qui m'amène à revenir sur la raison pour laquelle la colère est une émotion que j'aime beaucoup. Une fois qu'on a enlevé le trop-plein de la colère grâce à cet exercice, la colère est parfois un moteur pour agir. On voit souvent la colère comme une émotion négative. Mais ce qui est négatif dans la colère, c'est la façon dont elle déborde, la façon désordonnée et incontrôlable dont elle peut parfois s'exprimer, ou la façon dont elle va fermenter à l'intérieur de nous et nous pourrir littéralement la vie. Mais la colère est aussi positive car elle peut devenir un moteur pour agir positivement. Un jour, j'ai reçu en consultation une jeune fille qui avait été victime d'une agression sexuelle. Elle avait bien sûr traversé beaucoup d'épreuves très difficiles, y compris beaucoup d'épreuves émotionnelles. Mais elle était par-dessus tout très très très en colère. Donc elle a fait l'exercice de rendez-vous avec la colère que je lui ai proposé. Et quand elle est revenue, elle m'a dit qu'elle n'était plus manipulée par sa colère, qu'elle ne passait plus tout son temps à chercher à maîtriser cette colère. pour éviter qu'elle sorte n'importe comment, mais que malgré tout, elle avait toujours de la colère. Et que grâce à cette colère, elle avait trouvé la réponse à la question qu'elle se posait par ailleurs, qui était de savoir est-ce qu'elle voulait, oui ou non, continuer des études supérieures. Elle avait décidé de faire des études de droit pour devenir sinon avocate, en tout cas, pour travailler dans l'accompagnement des femmes victimes de violences. Elle m'explique que c'est parce qu'elle est toujours en colère et que c'est grâce à cette colère qu'elle a trouvé une raison pour se lancer dans ces études-là. On peut dire que cette jeune fille avait trouvé un sens à sa colère. La colère est donc une émotion très intéressante pour peu que l'on prenne la peine d'enlever ce qui déborde ou ce qui fermente. et aussi pour peu qu'on prenne la peine de ne pas en avoir peur. Elle permet parfois de passer à l'action avec un vrai but, une vraie construction d'un objectif de vie. Si vous êtes envahi par la colère, vous pouvez, avec beaucoup de profit, faire cet exercice de rendez-vous. Et là, ou bien vous allez être débarrassé de votre colère. Et on n'en parle plus, vous passez à autre chose et c'est très bien. Et éventuellement, si quelque chose d'autre un jour vous met à nouveau en colère, vous pourrez refaire l'exercice. Mais peut-être aussi qu'il va vous rester une motivation mue par cette colère. Une envie impérieuse de faire quelque chose pour que l'injustice dont vous avez été victime ne se reproduise pas. Voilà pourquoi j'aime beaucoup la colère. Si elle est traitée correctement, on s'aperçoit qu'elle n'est pas toujours ce qu'elle semble être au premier abord. Notre rendez-vous est maintenant terminé. Je vous remercie pour votre écoute et j'espère qu'il vous aura intéressé. Je compte sur vous ! pour vous retrouver dans 15 jours. D'ici là, prenez soin de vous. A bientôt, au revoir.