Speaker #0Bonjour, c'est Laurence. Aujourd'hui, je vais vous raconter l'histoire de Marie. Marie, c'est une jeune femme d'une trentaine d'années qui vient un jour en consultation parce que, me dit-elle, elle a un problème insoluble mais très particulier. Et donc elle m'explique qu'elle est boulimique depuis plusieurs années. Elle mange toute la journée, parfois même la nuit. Par ailleurs, elle est très soucieuse de sa ligne et donc, après avoir mangé, elle se fait vomir. Elle mange donc compulsivement et après elle se fait vomir. Elle explique que pendant longtemps, ça ne lui a pas posé de problème. Elle avait même plutôt du plaisir à manger et à vomir. Mais avec le temps, c'est devenu nécessaire pour elle de le faire de plus en plus souvent. Et donc maintenant, elle est complètement obnubilée par ça et ça pose vraiment de nombreux problèmes. Par exemple, au travail, elle a du mal à se concentrer parce que régulièrement, elle a besoin de manger. mais comme Il ne s'agit pas seulement de manger mais aussi de vomir, c'est évidemment beaucoup plus contraignant. Donc elle n'arrive pas à se concentrer au travail parce qu'elle ne pense qu'à ça. Et puis dans sa vie privée, elle s'est coupée de ses amis et de sa famille parce que pour partager un moment avec eux, c'est devenu de plus en plus difficile pour elle. Elle est donc depuis plusieurs mois très seule, elle ne sort plus, elle n'a plus qu'une chose en tête, manger et vomir. Je lui demande alors si elle a fait quelque chose pour se sortir de là. Et elle me répond qu'elle a vu bien sûr des médecins, nutritionnistes, psychiatres, généralistes et autres. Elle a essayé aussi par elle-même de se restreindre en mettant par exemple sous clé la nourriture ou en ne sortant que les quantités journalières qu'elle jugeait normales. Elle a même à une époque cessé de faire les courses. Rien de tout ça n'a fonctionné. Et elle termine en disant « Je doute que vous puissiez m'aider parce que, en fait, j'aime trop mon problème. C'est un problème, mais il me donne beaucoup de plaisir par ailleurs et donc je ne veux pas l'abandonner. » L'épisode d'aujourd'hui est intitulé « Pourquoi le plaisir serait-il un problème ? » Eh bien, l'histoire de Marie est emblématique de cette idée paradoxale de plaisir-problème. Elle est aussi très emblématique parce qu'elle est transposable pour toutes les autres formes de plaisir. Le plaisir-problème de Marie a trait à la nourriture. Mais ce mécanisme se met aussi en place à l'occasion de n'importe quel autre plaisir, que ce soit le sexe, les jeux d'argent, les jeux vidéo, les réseaux sociaux, le sport, etc. Ce mécanisme qui transforme un plaisir en problème peut apparaître chez tout le monde, Et il laisse voir la face obscure du plaisir. Alors, comment apparaît cette face obscure du plaisir ? Eh bien, quand je fais quelque chose qui me fait plaisir, mon cerveau sécrète de la dopamine. Vous savez, cette hormone dont on parle beaucoup en ce moment, qu'on appelle aussi l'hormone du plaisir. Donc, il arrive que je fasse ou que je prenne quelque chose qui me donne beaucoup de satisfaction, de plaisir. qui m'apporte donc beaucoup de dopamine, mais plus je développe de la dopamine, plus mon corps en réclame. Et pour rester en homéostasie, c'est-à-dire dans cet état constant de plaisir, il me faut toujours plus de cette activité ou de cette substance pour maintenir cet équilibre hormonal, qui, semble-t-il, me fait du bien. C'est de cette façon que quelque chose qui me fait plaisir peut devenir un problème. Une addiction. La face obscure du plaisir apparaît donc lorsque je ne peux plus me passer de ce qui me donne tant de plaisir. Je me laisse entraîner vers cette recherche sans fin du plaisir, vers des comportements jugés négatifs, de type addictif ou comportement compulsif, c'est-à-dire qu'il m'en faut toujours plus, parce que mon corps s'habitue à ma dose quotidienne de dopamine Et pour maintenir cet état de plaisir, il me faut toujours plus de dopamine. Donc, soit j'augmente les doses, soit je le fais de plus en plus souvent. Ou les deux. Et c'est ce qui est arrivé à Marie. Elle ne pouvait plus s'arrêter de manger, non pas parce qu'elle avait tout le temps faim, bien sûr, mais parce qu'elle était constamment en recherche de plaisir. Je tiens à préciser quand même ici que il y a plein de personnes qui se font plaisir régulièrement, sans que ça devienne un comportement compulsif ou qu'on puisse parler d'addiction. Et que bien sûr, nous avons tous besoin de plaisir dans la vie, et que aimer faire ceci ou consommer cela ne pose pas toujours de problème, ni ne nous rend inévitablement addicts. Parce que la plupart d'entre nous sommes capables de moduler, de nous passer de ce plaisir. D'ailleurs, ce n'est pas tellement quand on ne peut plus s'en passer qu'il y a un problème, mais plutôt quand ça empiète trop sur la vie. que ça dévore la vie, que ça rend la vie difficile pour soi ou pour les autres, que ça devient un problème. C'est au moment où on ne peut plus s'en passer qu'arrive le problème. C'est à ce moment-là que la joie, le plaisir, peut devenir un problème. On est donc dans la recherche infinie de ce qui a stimulé la dopamine et qui a fait du bien. On se rend compte à ce moment-là que le plaisir n'est pas toujours notre ami. Certaines personnes finissent par vivre uniquement pour la recherche du plaisir. Toujours plus de plaisir tue le plaisir et alors apparaît l'addiction. C'est une fuite sans fin. Quand une personne est dans un comportement compulsif de la consommation de quelque chose et qu'elle ne peut plus s'en passer, alors elle bascule dans la perte de liberté. de s'abstenir. Elle cherche alors en général à reprendre le contrôle et elle dit je dois me contrôler, je dois arrêter, il faut que. En général ça veut dire stopper quelque chose qui fait extrêmement plaisir. Or le contrôle ne fonctionne jamais avec la volonté, il marche avec la motivation. On ne contrôle que si on est motivé et pas uniquement parce qu'on en a la volonté. Or, ce qui motive dans le cas des addictions, c'est la recherche du plaisir. Je cherche du plaisir, je ne peux plus m'en passer, mais ça me crée des problèmes, et donc je voudrais contrôler cette recherche du plaisir, mais ma volonté ne suffisant pas, il me faut une bonne motivation. Or, ce qui me motive, c'est la recherche du plaisir. Donc, il semblerait qu'il n'y ait pas de solution. Les personnes qui arrivent en consultation avec ce type de problème sont sous contrainte. Soit sous contrainte externe, c'est-à-dire que quelqu'un veut qu'elles arrêtent ce comportement compulsif. Par exemple, un homme qui me dit « ma femme veut que j'arrête de boire » ou une femme qui arrive en disant « mon mari m'a donné l'ultimatum d'arrêter d'aller au casino parce que ça met notre couple et notre famille en danger » . Donc la contrainte vient d'un autre. On peut être aussi sous contrainte interne. Dans ce cas-là, les personnes se disent à elles-mêmes « je dois m'arrêter de faire ceci ou cela » . La contrainte vient d'elles-mêmes, c'est pour ça qu'on parle de contrainte interne. Elles se disent à elles-mêmes qu'elles doivent arrêter pour toutes sortes de raisons qui sont d'ailleurs en général de très bonnes raisons. Donc ces personnes sont sous contrainte parce que par ailleurs, Elles expliquent qu'elles ont un immense plaisir à faire ce qu'elles font. C'est donc très très difficile d'abandonner ce plaisir par la seule volonté, que ce soit la mienne propre ou celle des autres. Et même si on a conscience des conséquences très négatives de ce comportement. Donc c'est insoluble. La seule volonté ne peut pas venir à bout de quelque chose qui fait tellement plaisir, d'un comportement même négatif mais... extrêmement motivant. Mais revenons à Marie. Une fois que Marie m'a eu expliqué en détail la situation dans laquelle elle se trouvait, je lui ai fait une proposition contre-intuitive, ce qui est d'ailleurs la marque de fabrique de la thérapie systémique de l'école de Palo Alto. Je lui ai dit la chose suivante. Vous me semblez être vraiment une experte de votre problème et aussi une experte dans la recherche de votre plaisir. Donc, est-ce possible à votre avis d'envisager un plaisir supérieur à celui que vous éprouvez actuellement ? Elle réfléchit un peu et puis elle me répond, bah oui, peut-être, c'est toujours envisageable de faire mieux dans la vie. Ok, donc, pourriez-vous envisager de continuer à faire ce que vous faites, mais en mettant les conditions pour que le plaisir soit au maximum, soit le plus pur possible ? Et si oui, que pourriez-vous changer à vos habitudes pour atteindre ce plaisir suprême ? Et donc... elle me répond après avoir réfléchi, eh bien, je pourrais peut-être ne manger que ce que j'aime vraiment, parce que comme je mange très souvent en 24 heures, je mange aussi un peu n'importe quoi. Nous avons donc mis en place l'objectif suivant. Et je dois dire quand même que Marie a trouvé quasiment seule les conditions de cette nouvelle expérience. Donc, nous mettons au point l'objectif suivant. Elle devait choisir avec soin ce qu'elle allait manger et vomir, et choisir également à quel moment de la journée elle allait le faire. C'est-à-dire, au lieu de manger et vomir 6 ou 7 fois par jour, ne plus le faire qu'une seule fois, mais le faire dans les règles de l'art, de mettre toutes les conditions logistiques et de qualité de produit dans la recherche de ce plaisir. Parce que... quitte à se faire plaisir, autant le faire bien, autant devenir une vraie experte. Et pour augmenter le plaisir, elle décide de choisir avec soin ce qu'elle va manger et vomir et choisir avec soin le moment où elle va le faire. Le mouvement du travail que j'ai fait avec Marie était donc d'augmenter le plaisir ressenti en en réduisant la fréquence. C'est effectivement ce qui s'est passé puisque assez rapidement... Elle n'a plus fait qu'un seul rituel par jour, avec autant de plaisir que quand elle en faisait 5, 6 ou 7 fois par jour. Cela a été possible parce que je ne lui ai pas interdit de le faire. Je n'ai pas jugé négativement son comportement. Je l'ai au contraire valorisé. Je lui ai dit qu'elle était une experte. Je lui ai proposé non pas de lutter contre, mais de s'adonner complètement et véritablement à sa recherche de plaisir. Puisque vous faites quelque chose qui vous pose un problème, mais dont vous ne pouvez pas et ne voulez pas vous débarrasser, autant le faire complètement, autant le faire de façon idéale. Nous avons donc continué nos échanges et mis en évidence le temps gagné, le temps qu'elle avait récupéré en ne passant pas tout son temps dans la recherche infinie du plaisir. On réduit la fréquence, mais on ne réduit pas l'intensité. Et Marie a fini par reprendre pied dans sa vie. Elle a revu ses amis, sa famille, elle a pu se concentrer à nouveau au travail. Elle a repris goût à la vie normale, au plaisir de la vie quotidienne. Et elle n'a plus eu de comportement compulsif avec la nourriture. Le cas de Marie est aussi tout à fait emblématique de la façon que nous avons en thérapie systémique et stratégique de Palo Alto, de prendre le contre-pied de ce que naturellement, habituellement, logiquement, on fait pour se débarrasser d'un problème. Voilà, c'est fini pour aujourd'hui. Je vous remercie infiniment de votre écoute et j'attends bien sûr toujours vos commentaires, vos réflexions. Et je vous dis à dans 15 jours. En attendant, prenez soin de vous. A bientôt, au revoir.