Speaker #0Jeanne a des toques ou plus précisément elle a un toque. Avant d'entrer dans une pièce il faut qu'elle ouvre et ferme la porte trois fois. Par exemple, avant d'entrer dans les toilettes, il faut qu'elle ouvre et ferme la porte trois fois. Avant de s'asseoir dans la voiture, il faut qu'elle ouvre et ferme la portière de la voiture trois fois. Bref, où que ce soit qu'elle doive entrer, il faut toujours qu'elle ouvre et ferme la porte trois fois avant d'entrer. Elle explique qu'elle ne sait pas pourquoi elle fait ça. Par contre, elle sait que si elle ne le fait pas, elle se sent mal. Et elle n'est pas rassurée du tout dans la pièce dans laquelle elle est entrée sans faire ce rituel. Comme ça lui fait du bien, et si elle était toute seule, elle dit qu'elle le ferait tout le temps, parce que pour elle, ce n'est pas vraiment un problème. Sauf peut-être quand il faut qu'elle aille aux toilettes et qu'elle est très pressée. Par contre, c'est un gros problème quand elle est avec des gens, et en particulier en famille. Ses parents, et surtout sa mère, sont complètement focalisés sur ce toque. Elles se disputent toutes les deux assez souvent à ce propos parce que sa mère est à la fois énervée de l'avoir fait ce toc auquel elle ne voit aucun intérêt et aussi inquiète pour sa fille. Donc Jeanne voudrait bien se libérer de ça, d'autant que ça commence à lui poser des problèmes au collège. Jeanne vient d'entrer en sixième et elle m'explique que ce n'est pas toujours très facile de se faire accepter. Donc elle s'arrange le plus possible pour ne jamais avoir à entrer la première. Dans la classe, par exemple, parce qu'elle sait qu'elle ne pourra pas expliquer aux autres élèves de la classe ni aux professeurs ce qui lui arrive. Donc, elle commence à être de plus en plus stressée parce qu'elle croit que ça va forcément arriver un jour.
J'ai demandé à Jeanne et à sa maman de me faire confiance et je leur ai fait la prescription suivante.
J'ai dit à Jeanne, « Jeanne, dès que tu seras sortie de mon cabinet, je voudrais que tu suives le conseil suivant. » Quand tu seras devant une porte à ouvrir, si tu décides de faire ce rituel, il faut que tu le fasses non pas trois fois comme tu en as l'habitude, mais cinq fois. Donc, devant chaque porte à ouvrir, tu auras le choix de ne pas faire ce rituel ou de le faire. Mais si tu choisis de le faire, fais-le cinq fois. Et vous, madame, je vous demande de ne plus faire de remarques à votre fille quand vous la verrez faire ce rituel. Je sais que vous êtes déjà... très énervée et angoissée aussi quand vous la voyez faire. Mais s'il vous plaît, laissez-la faire ce rituel cinq fois si elle le décide. Ne dites rien, ne manifestez rien. Je pense que vous en êtes capable parce que vous avez compris que c'est pour son bien. Jeanne et sa maman ont accepté.
Quand elles sont revenues 15 jours après, Jeanne m'a expliqué qu'au début, elle s'est forcée à le faire cinq fois, mais que c'était beaucoup plus long. et qu'il y avait donc beaucoup plus de chance que les autres se mettent en colère. Et puis, elle a trouvé que c'était très contraignant parce que très long, surtout quand on est à la porte des toilettes. Et puis, une fois, avant d'ouvrir la porte, elle a posé la main sur la poignée et elle s'est dit « Je le fais cinq fois ou je ne le fais pas ? » Et elle a pris la décision de ne pas le faire.
Je l'ai chaudement félicité parce que ce n'est pas facile de faire un truc qui a l'air vraiment Bizarre ! Juste en faisant confiance à quelqu'un.
Donc je l'ai bien félicité et puis après je l'ai questionné pour en savoir un peu plus.
Donc ça veut dire que tu ne le fais plus du tout ?
Ben non, je ne le fais plus du tout.
Plus du tout, du tout, ni à la maison, ni au collège ?
Non, non, plus du tout, plus jamais.
Et ça va, tu n'es pas angoissée, tu n'es plus angoissée quand tu te trouves dans la pièce ?
Non, non, non, ça va.
Ah bon ? Mais ça va, ça va, ça veut dire quoi exactement ?
Ben, j'y pense plus, j'ai plus peur. D'ailleurs, je ne sais même pas trop pourquoi on est venu aujourd'hui, parce qu'en fait, c'est plus un problème.
La mère de Jeanne me confirme que oui, on n'en parle plus à la maison, que c'est même très étonnant que ce problème ait été si important pour tout le monde à la maison, et que maintenant, c'est comme s'il n'avait jamais existé.
Et sa mère rajoute, « Je pense qu'elle devait avoir peur de quelque chose. Maintenant, elle n'a plus peur. Mais on ne sait toujours pas de quoi."
Bonjour, c'est Laurence, et vous écoutez le treizième épisode de mon podcast Nouveaux Chemins.
Qu'est-ce qui s'est passé pour Jeanne ? Jeanne avait un TOC, à ne pas confondre avec un TIC. Un TIC, c'est un trouble involontaire compulsif. Il se fait par réflexe, sans y penser, et surtout sans intention particulière. Par exemple, se toucher le nez en réfléchissant, cligner des yeux, donc... Je le fais sans y penser et si je ne le faisais plus, ça ne me poserait pas de problème, ce ne serait pas grave. Par contre, un TOC, un trouble obsessionnel compulsif, sert à mettre de l'ordre dans un monde inquiétant. Donc, il y a une réelle intention dans un TOC. Ça sert par exemple à conjurer le mauvais sort, c'est rassurant. Si je ne le fais pas, il pourrait se passer quelque chose de dangereux. Ou je le fais parce que... ça me rassure, c'est apaisant. Même si je ne sais pas vraiment clairement quel est le danger, comme c'était le cas pour Jeanne. C'est comme un rituel indispensable pour apporter à ma vie ou plutôt à la perception que j'ai de ma vie, un peu d'ordre, un peu de sécurité. Je suis donc très sérieuse et très concentrée pour effectuer ce rituel car il est très important pour moi qu'il soit fait à la perfection. Je le fais tous les jours plusieurs fois par jour et donc bien sûr il devient de plus en plus obsédant de plus en plus envahissant il peut prendre des formes très variées par exemple se laver les mains très consciencieusement vérifier que les lumières ou les robinets sont bien éteints ou bien fermés un jour j'ai rencontré un petit garçon qui vérifiait toujours avant de sortir de chez lui le matin que sa chemise dépassait de son pull sur son poignet droit et sur son poignet gauche de la même longueur. Ça peut être aussi réciter mentalement des mantras. Vous voyez, ça peut à peu près être tout ce qu'on peut imaginer. Cependant, quel que soit ce que je fais, ce qui est fait n'est pas toujours en rapport avec ce qui me fait peur. D'autant que, souvent, je ne peux pas dire de quoi j'ai peur, comme c'était le cas pour Jeanne. Je ne peux pas m'empêcher d'avoir ce comportement répétitif et obsédant. Je sais juste que je suis anxieuse et que avoir ce comportement, le faire et le refaire plusieurs fois par jour, me soulage de mon anxiété. Par contre, je parle de soulagement et même de soulagement momentané, puisque si je suis obligée de le faire plusieurs fois par jour, c'est parce que mon anxiété ne disparaît pas durablement. Je suis donc obligé de répéter compulsivement ce comportement. Ce sont souvent les enfants qui ont des TOC lorsqu'ils sont en proie à une grande anxiété. Et souvent pour eux, dans un premier temps, ça ne pose pas de problème. Ça ne leur pose pas de problème puisque les TOC sont une réponse efficace à leur anxiété. La preuve, c'est qu'il ne se passe rien de grave dans leur vie. Pour autant, ce n'est pas parce qu'il ne se passe rien de grave dans leur vie que le danger n'existe pas. Ce sont d'une certaine façon des enfants qui n'apprennent pas de l'expérience que la vie, ça peut aussi ne pas être dangereux. Donc c'est difficile de leur faire abandonner un toque, parce que justement, s'ils ne le faisaient plus, il pourrait se passer quelque chose et oh là là, je ne veux surtout pas que ça arrive. Et en plus, ça fonctionne. Puisqu'à chaque fois que je fais le rituel, il ne se passe rien. Donc ce n'est pas vraiment un problème pour ces enfants. En tout cas, ils font une rapide évaluation et ils pensent que mieux vaut le faire, même si c'est contraignant, plutôt que de risquer une catastrophe.
Par contre, c'est très souvent un problème pour l'entourage, parce que c'est très difficile de comprendre à quoi ça sert, et aussi parce que ça prend beaucoup de temps. C'est comme ça que ça devient un problème pour l'enfant. Et c'est là aussi ce qui est arrivé à Jeanne. Dans le cas de Jeanne, si elle a accepté ma proposition un peu étrange, c'est d'abord parce que j'ai reconnu l'efficacité de son TOC. J'ai valorisé son TOC parce que, effectivement, rien de grave ne lui est arrivé. En général, l'entourage, et notamment les parents, ne valorisent jamais le TOC, tant il semble bizarre et inquiétant, ce qui, par ailleurs, est... normal et est vrai. Mais alors, bien souvent l'enfant va stresser encore plus Et comme il n'est pas envisageable pour lui de l'abandonner, il va devoir soit se cacher pour le faire, soit affronter la colère ou les moqueries de ses parents ou de la fratrie ou des autres. J'ai donc reconnu l'efficacité de son TOC et aussi je l'ai encouragé à le faire en disant que si ça lui fait du bien, alors il faut qu'elle le fasse. Et de façon assez paradoxale, en l'autorisant à avoir un TOC efficace, je l'ai aussi autorisé à ne plus en avoir. J'ai normalisé quelque chose que tout le monde trouvait tout sauf normal. J'ai rendu de cette façon le monde moins inquiétant pour elle. À ce stade, parfois, l'enfant prend conscience que les autres n'ont pas peur et qu'il peut aussi ne pas avoir peur. Ou alors, parfois, ça incite l'enfant à dire de quoi il a peur, s'il le sait. Jeanne, elle n'a pas su me dire la raison de son anxiété. Je lui ai alors demandé de faire son rituel encore mieux que ce qu'elle faisait déjà, dans l'objectif inavoué de le rendre encore plus invasif. Pour une efficacité plus grande, j'ai aussi demandé à sa maman et à son entourage de ne plus l'empêcher de le faire. Ce rituel est donc devenu pour Jeanne de plus en plus contraignant, de plus en plus invasif, mais plus pour ses parents, du moins... en apparence, puisqu'il ne disait plus rien. Et alors, Jeanne a pu en faire une nouvelle évaluation. Et elle a pu se poser la question de savoir si ça en vaut vraiment la peine. Elle a fait une sorte de balance bénéfice-risque. Ce rituel devient de plus en plus rébarbatif à faire. Donc, soit je continue, soit je tente le coup d'arrêter pour voir ce qui se passe. Et c'est ce que Jeanne a choisi de faire, et pouf ! Son... Tok a disparu, puisqu'il ne s'est rien passé. C'est ce qu'on appelle en systémie combattre l'ennemi avec ses propres armes.
Voilà, cet épisode est maintenant terminé. J'espère qu'il vous aura plu et j'attends comme d'habitude vos questions, vos commentaires et vos remarques sur mon compte Instagram Laurence Palo Alto. Je vous dis à dans 15 jours et en attendant, portez-vous bien. A bientôt, salut !