Speaker #0Bonjour, c'est Laurence, je suis de retour et aujourd'hui je vous emmène faire un petit pas de côté. En effet, j'ai changé un peu le programme de nos rendez-vous et je voulais vous parler aujourd'hui d'une chose qui me tient beaucoup à cœur. Ce qui m'a décidé à rompre le cours que j'avais proposé de nos conversations, c'est la visite il y a quelques jours d'une maman à mon cabinet. J'étais en pause entre deux rendez-vous et quelqu'un frappe à la porte. Je vais ouvrir et une dame se présente à moi. Elle vient pour des renseignements. Elle m'explique que sa fille, qui a 16 ans, est extrêmement stressée depuis plusieurs mois à propos de sa scolarité. Elle est en seconde au lycée et elle est très angoissée au sujet de l'école. C'est une bonne élève, d'ailleurs elle l'a toujours été, mais sa maman m'explique qu'elle travaille énormément et surtout qu'elle est toujours très inquiète de ses résultats. Elle veut toujours en faire plus, faire mieux. Sa fille lui dit que si elle en faisait moins, ça n'irait pas. Elle a développé aussi une phobie scolaire. Elle a été chez le médecin plusieurs fois et au lycée, ils ont fait des aménagements de sa scolarité. Mais ces aménagements, au lieu de régler le problème et d'alléger son stress, le renforcent. Parce qu'elle se dit que s'ils ont été obligés d'aménager sa scolarité, alors c'est qu'elle est nulle. La maman est à la fois désespérée et en colère. Elle dit qu'elle a tout essayé et que maintenant sa fille a besoin d'aide et que même toutes les deux, elles ont besoin d'aide. Cette maman ajoute aussi que ce qui a aggravé l'anxiété de sa fille récemment, c'est le fait que les profs ont demandé aux élèves de commencer à réfléchir et à faire des choix pour leur avenir professionnel et post-bac. et dans ce but, à faire des choix notamment pour l'année de première, des choix de spécialité et d'options. Je sais que c'est surtout cette phrase qui m'a fait prendre la décision de vous parler aujourd'hui de ce problème. Parce qu'à ce moment-là, je me suis dit, "oulala, non, encore une !". Alors, encore une quoi ? Et bien encore une ado qui se trouve dans une situation difficile face à des objectifs qu'elle se donne ou que le système scolaire ou le système familial lui impose, de faire une très bonne scolarité et surtout de choisir maintenant à l'âge de 16 ou 17 ans une orientation professionnelle pour les années post-bac. J'ai reçu plusieurs ados. et les doigts de mes deux mains d'ailleurs ne suffisent plus à les compter, qui sont dans cette situation. Ils sont très stressés, en phobie scolaire pour la plupart. Ils ont des symptômes physiques comme des crises d'angoisse, mal au ventre, des maux de tête, des vomissements pour certains. Ils sont dans l'impossibilité physique de monter dans le train ou dans le bus qui les conduit au lycée, ou de franchir la porte du lycée quand ils ont réussi à arriver jusque-là. Et tout ça pourquoi ? Parce qu'ils pensent qu'il faut absolument qu'ils réussissent au lycée pour avoir le meilleur avenir possible. Et vient se surajouter à ça cette fameuse obligation de faire des choix d'orientation sur Parcoursup. Parcoursup, c'est cette plateforme sur laquelle tous les lycéens doivent inscrire leur choix d'orientation pour des études supérieures, quelles qu'elles soient. Donc, ils doivent écrire sur cette plateforme ce qu'ils souhaitent entreprendre après le bac. Il y a trois choix à faire sur Parcoursup. Le premier étant le choix préféré, voire parfois le seul que l'ado envisage, et les deux autres étant au mieux des choix possibles aussi bons et aussi bien que le premier, mais souvent des choix par défaut. La sélection, une fois ses souhaits remplis, va se faire sans qu'ils aient bien sûr la main dessus. Et elle se fait notamment à partir de leurs résultats scolaires. Ils doivent en effet tous inscrire, et leurs profs aussi, leurs résultats scolaires sur Parcoursup. Donc, plus les résultats scolaires sont bons, plus ils ont de chances d'être acceptés dans leur premier choix. Ce système met deux types de pressions. D'abord, il faut absolument avoir de bonnes notes pour avoir un bon dossier scolaire. Et ensuite, il faut absolument faire des choix pour les deux, trois ou quatre années après le bac. Sachant qu'une fois que ces choix sont inscrits sur Parcoursup, on ne peut plus les changer. Les ados avec qui je discute me disent deux choses. 1. Je n'ai pas le droit à l'erreur. Il faut absolument que je réussisse au lycée pour réussir ma vie. Je ne peux pas me tromper dans mes choix d'orientation. Et deuxièmement, je n'ai pas le choix. Il faut absolument que je choisisse maintenant pour mon avenir après le bac. Il m'explique que ce qui leur met la pression, c'est en fait qu'ils ne savent pas quoi choisir. Ceux qui viennent me voir, en tout cas, mais certainement aussi une grande partie de ceux qui ne viennent pas consulter, sont dans un grand stress, une grande détresse, car ils ne savent pas quoi choisir. Ils sont donc dans l'obligation d'être les meilleurs en classe pour faire un choix qu'ils ne sont pas capables de faire. Ils sont en grande difficulté parce qu'on leur demande de faire quelque chose qu'ils ne sont pas capables de faire, donc ils sont en échec. Cependant, quand on prend la peine et le temps de discuter avec eux, on se rend compte que les adolescents posent un regard très acéré et très lucide sur le monde tel qu'il est aujourd'hui et tel qu'il sera ou pourrait être plus tard. Ils sont très lucides sur le monde dans lequel nous vivons. Bon, en même temps, c'est pas la peine d'être très observateur pour comprendre que le monde d'aujourd'hui est très anxiogène. On le voit tous les jours à la télé et sur tous les réseaux, entre la guerre à nos portes et ailleurs, les épidémies, les pandémies, le climat social en France et dans d'autres pays, les enjeux climatiques, bref, tout ça fait que nous vivons dans un monde très incertain, avec des changements qui peuvent se produire de façon inattendue, voire brutale, et avec un certain nombre de changements aussi qui sont inéluctables, mais dont on ne sait pas quelle forme ils vont prendre. Les ados pensent, à raison à mon avis, que l'avenir est très incertain. Or, dans ce contexte, ils savent aussi qu'ils ont un avenir à construire. Et d'ailleurs, ils ont envie de construire cet avenir. Ils expliquent chacun avec leurs mots, bien sûr, qu'à quoi bon choisir aujourd'hui une orientation professionnelle ou d'études, faire des choix dans ce monde aujourd'hui, alors qu'il peut très bien s'écouler, il peut changer très vite. Ils se posent en fait la question du sens. Quel est le sens de ce que je fais à l'école ? À quoi sert de me donner un fonds, de passer mon temps à travailler, de m'inquiéter pour mes notes, alors que nous allons vers un avenir dont on ne sait pas quelle forme il va prendre ? Par ailleurs, ils disent aussi qu'ils ne savent pas ce qui leur plairait. Et je suis à ce propos entièrement d'accord avec eux. Je les comprends complètement. Comment faire un choix quand on ne sait pas de quoi l'avenir sera fait ? Surtout, comment peut-on demander à quelqu'un de faire un choix pour sa vie alors qu'il ne connaît rien à la vie ? Les ados ne se connaissent pas eux-mêmes, alors comment pourraient-ils savoir où ils veulent aller ? Je pense qu'on oublie trop souvent ce qu'est l'adolescence. L'adolescence, c'est une période cruciale de construction de soi. Entre 15 et 17 ans, c'est le moment de la vie où on commence à se confronter à la vie d'adulte. où on se forge une idée du monde, on quitte l'enfance, on entre progressivement dans le monde adulte. C'est la période où on se découvre soi-même et où on découvre les autres, où tout à la fois on s'aime et on se déteste, on découvre notre relation au corps, à notre corps, et aussi à celui des autres, notamment par la sexualité. C'est une période faite d'expériences, d'incertitudes, mais aussi de grandes convictions, aussitôt reniées pour en adopter d'autres. Comme disait Arthur Rimbaud, "on n'est pas sérieux quand on a 17 ans. Et il ajoutait même, un peu plus loin dans son poème, "Nuit de juin, 17 ans, on se laisse griser, la sève et du champagne qui vous montent à la tête." C'est la vie qui monte à la tête à 17 ans, et c'est super ! À ce moment-là, on se construit, émerge la femme ou l'homme que nous saurons plus tard. À l'adolescence, c'est le passage entre l'insouciance de l'enfance et la responsabilité de l'adulte. Ce passage doit se faire en faisant des expériences, en faisant des erreurs. À 17 ans, on n'a rien vécu. Et heureusement ! Imaginez une seconde un adolescent dont on pourrait dire qu'il a déjà beaucoup vécu, qu'il est très mature, qu'il sait ce que c'est que la vie. Ça voudrait dire qu'il sait ce que sont les difficultés de la vie, que c'est un ado qui a déjà beaucoup souffert, qui a été confronté à des événements qui ne sont pas de son âge. Personne d'entre nous ne souhaite ça pour son enfant. Donc, prenons un ado lambda. Il n'a rien vécu. Il a tout à vivre, tout à découvrir, tout à construire. À l'adolescence, le monde s'ouvre à lui. Il découvre d'autres horizons, d'autres perspectives. Il n'a qu'une seule envie, c'est de faire ses propres expériences, de quitter le nid. L'horizon s'ouvre, il est très large, il est ouvert sur le monde. Et là, subitement, en classe de seconde, on lui demande de faire un choix sérieux qui va engager sa vie pour deux, trois ou quatre années après le bac. mais c'est comme si on lui demandait de mettre tout cet univers énorme qu'il vient juste d'apercevoir, qui est à portée de sa main, de le prendre et de le mettre dans un petit tuyau d'entonnoir, de le faire entrer à toute force dans ce petit tuyau. Donc, ça n'a rien d'étonnant que les ados qui viennent en consultation me disent Je n'ai pas le droit à l'erreur, je n'ai pas le choix. Mais moi, quand j'entends un ado qui me dit qu'il n'a pas le droit à l'erreur ou qu'il n'a pas le choix, je m'affole. Je me dis, mais enfin, si ce n'est pas à 17 ans ou à 16 ans qu'on a le droit à l'erreur ou qu'on a tous les choix, alors à quel âge ? C'est quoi la vie ? Bien sûr, en tant que parent ou prof, notre premier objectif... C'est de leur donner tout ce qu'il faut pour avoir une vie d'adulte la plus épanouissante et la plus réussie possible. C'est l'objectif de tous les adultes qui ont en charge des ados et c'est le meilleur objectif qui soit. Je pense que nous ne nous trompons pas d'objectif, mais que nous nous trompons de solution. Je pense que la solution que nous leur donnons n'est pas la bonne parce qu'elle n'est plus adaptée au monde qui se prépare. Face à cette crainte de l'avenir, les adultes veulent outiller les ados pour leur permettre de s'en sortir et c'est très légitime. C'est même ce qu'on leur demande. Donc, nous leur donnons naturellement les outils que nous connaissons. Nous leur donnons des conseils qui sont le fruit de notre expérience. On leur dit par exemple, puisque tu ne sais pas ce que tu veux faire plus tard, il faut que tu ailles à l'école. ou alors, si tu ne sais pas ce que tu veux faire plus tard, renseigne-toi, rencontre une conseillère d'orientation, regarde des vidéos sur Internet, ou bien, dans la vie, il faut avoir un CDI, sinon tu n'arriveras jamais à faire ce que tu veux, des choses de ce genre. Mais comme ce sont des ados, ils ne suivent pas toujours nos conseils. À cela s'ajoute le contexte dont on parlait tout à l'heure, l'incertitude, voire l'anxiété que procure l'avenir. Cette inquiétude nous pousse, nous, les adultes, à insister pour que nos ados suivent nos conseils. Mais cette inquiétude, elle produit sur les ados une perte de sens, pour ce qu'ils font aujourd'hui et notamment pour ce qu'on leur demande de faire. Or, plus l'inquiétude grossit, plus les positions de chacun se crispent. Et c'est comme ça que les ados se retrouvent avec un niveau si élevé d'anxiété et que certains viennent me consulter. Revenons un instant sur ce futur. Le futur, comme son nom l'indique, c'est le futur. Nous ne pouvons en avoir une idée qu'à partir du présent que nous vivons aujourd'hui. Or, ce futur, on perçoit tous qu'il sera différent de notre présent, justement. Mais on ne sait pas... quelle forme il va prendre. Mais on a quand même tous, y compris les ados, la conscience ou au moins la perception que l'avenir sera largement différent du présent que nous vivons et même du passé que nous avons vécu. Comme je le disais plus tôt, l'avenir est incertain, il est même anxiogène. Et là, si vous me permettez une petite diversion, sous forme de questions, Cet avenir, qui l'a engendré en fait ? Sinon nous, les adultes. Donc, face à l'incertitude, les humains développent de la crainte ou de la peur parce que ce qui n'est pas connu est en général anxiogène. Nous avons donc un regard inquiet ou très inquiet sur ce futur. Mais là encore, arrêtons-nous une minute. Rien ne dit que ce futur, quand il sera le présent, sera anxiogène, qu'il sera pire que notre présent, et on pourrait même envisager qu'il soit au contraire meilleur, ou qu'il soit beau. En tout cas, ce futur, ce n'est pas le nôtre, c'est celui de nos enfants et de nos ados d'aujourd'hui. Je me pose la question suivante. Dans le monde anxiogène dans lequel on vit, et face à cet avenir pour le moins incertain, que veut-on donner à nos enfants ? Est-ce une bonne idée de leur demander d'appliquer des vieilles recettes ? Est-ce que c'est avec des vieilles recettes que l'on fait des choses neuves ? Pour que ce futur soit beau et que nos enfants y vivent de façon harmonieuse et épanouie, ce ne sont pas des outils de l'ancien monde qu'il faut leur donner. C'est la capacité de construire ce futur meilleur. En étant par exemple plus sûr de soi, en ayant confiance en soi, en n'ayant pas peur de faire des expériences avec le goût de la nouveauté, le goût du risque, pourquoi pas. C'est ça qui va leur permettre d'affronter les difficultés et de développer assez d'imagination, de créativité, de capacité de rebondir, d'analyse et pourquoi pas d'autocritique. C'est ça qui va leur permettre de construire ce futur pour qu'il soit beau, en tout cas pour qu'il soit à leur image. Donc, arrêtons de leur donner des outils que nous pensons clés en main, sous prétexte qu'ils nous ont réussi, bien que, là encore, si vous me permettez une digression, on pourrait assez légitimement se poser la question de savoir si ces outils nous ont vraiment aussi bien réussi compte tenu de là où ils nous mènent collectivement. En tout cas, arrêtons de leur donner des vieilles recettes pour construire un nouveau monde. C'est illogique et c'est même absurde et surtout, c'est contre-productif. En faisant ça, on les prive de leurs ressources pour créer ce monde qui sera le leur, pas le nôtre. Avec nos vieux outils, on ne fait qu'anéantir leur confiance en eux, on ne fait que les mettre en échec. Pour en revenir à Parcoursup, je dis haut et fort, mais en fait, il y a une vie sans Parcoursup. C'est vrai, je l'admets, j'ai pris Parcoursup un peu comme un bouc émissaire. Mais en même temps, c'est un process très révélateur de la façon que nous avons d'accompagner nos ados. Si votre ado ne sait pas quoi mettre sur Parcoursup, alors qu'il ne met rien. Qu'il fasse sa vie, qu'il passe le bac, ok, pourquoi pas, s'il est d'accord et si ça va à peu près bien pour lui. Mais après, laissons-les parcourir le monde, le découvrir, faire leurs expériences bonnes et mauvaises, travailler ici, voyager là, rencontrer d'autres personnes, d'autres cultures, d'autres horizons. Ne mettons pas leur avenir dans un goulet d'étranglement. Parce que si l'avenir se présente aussi mal qu'on l'imagine, Alors à quoi va leur servir d'avoir un CDI ? À quoi ça va leur servir d'avoir fait des études qui ne les intéressent pas plus que ça, voire pas du tout ? Des études montrent que 80% des métiers de 2030 n'existent pas aujourd'hui. 2030, c'est demain ! laissons-les faire, alors qu'ils en ont l'âge, leur expérience bonne et mauvaise, pour qu'ils sachent vraiment qui ils sont, pour qu'ils aient suffisamment confiance en eux, et qu'ils soient finalement vraiment armés pour affronter cet avenir qui peut-être ne sera pas rose, mais qui, après tout, pourrait l'être, s'ils en avaient les moyens. Si on leur laissait aujourd'hui les moyens de le construire. Et j'ajoute, non seulement laissons-les faire leurs expériences mais soutenons-les, encourageons-les à les faire c'est ainsi qu'ils pourront construire leur avenir à leur image ils ont plus de ressources que nous ne l'imaginons ayons confiance en eux si cet épisode vous a plu Si vous êtes d'accord ou pas d'accord, j'attends toutes vos réactions sur les réseaux sociaux ou sur les plateformes d'écoute. Et je vous dis bien sûr à dans 15 jours. En attendant, portez-vous bien. À bientôt.