Speaker #0Bonjour à tous, chers élèves et chers amis du site aufonddelaclasse.com ! Dans cet épisode, nous allons voir comment la Boétie, au début de son discours, cherche à nommer son ennemi, à nommer l'innommable ! Alors en effet dans cet épisode on va s'intéresser à ce que la Boétie fait au tout début de son discours et à la manière dont il pose le problème de la liberté d'une façon qui est dès le départ vraiment très surprenante. Alors le parcours du programme nous invite à réfléchir à l'expression « défendre et entretenir la liberté » . Alors quand on ouvre le discours avec ça en tête on s'attend à quelque chose d'assez prévisible finalement, un texte qui célèbre la liberté, qui en montre la valeur, qui appelle à la défendre. un grand élan lyrique peut-être, une exhortation au combat, quelque chose comme ça. Eh bien, la Boétie fait exactement le contraire. Il commence par montrer que ce qui menace la liberté n'a pas de nom. Avant même de défendre la liberté, il faut pourtant nommer son ennemi. Et cet ennemi, il le dit lui-même et précisément, et ça c'est une expression, je pense, il faut connaître, c'est celui que la nature désavoue. et que la langue refuse de nommer. En effet, cet ennemi, il résiste à toute désignation. Que la langue refuse de nommer. Alors, le titre du discours, la servitude volontaire, eh bien, c'est la réponse à ce défi. Mais attention, ça n'est pas le titre de la Boétie lui-même, c'est Montaigne qui l'a donné au texte après la mort de son ami. Et surtout, l'expression, elle n'arrive que tardivement. dans le discours lui-même, celle de servitude volontaire, elle n'est pas posée d'emblée comme une évidence, elle est appelée, on pourrait dire, par le texte, progressivement, comme la seule formule possible au terme de ce qui est en fait une démonstration. Et c'est ça qui est assez fascinant. Alors, servitude volontaire. Prenons le temps de mesurer un peu ce que ça veut dire, parce que les deux mots, évidemment, se contredisent. La servitude, par définition, C'est quelque chose de subi, d'imposé, d'involontaire, et donc on peut se demander comment elle peut être volontaire. Alors le paradoxe, ce n'est pas un jeu rhétorique gratuit, il désigne quelque chose de précis et de très troublant, le fait que la tyrannie ne tient pas par la force, mais par le consentement de ceux qui s'y soumettent. Et ce renversement, eh bien, il est d'autant plus radical qu'il va à l'encontre de toute la tradition antique sur la tyrannie, toute la pensée politique. à laquelle tout le monde se réfère au moment de la Renaissance, au moment où vit la Boétie. Chez Aristote, chez Cicéron, chez Sénèque, c'est-à-dire des grandes références pour tout le monde, c'est le tyran qui est au centre de la réflexion. Sa démesure, sa violence, sa cupidité, c'est le tyran qui est le problème. Et donc c'est lui qu'il faut regarder, lui qu'il faut analyser, lui qu'il faut, le cas échéant, combattre. Et la Boétie, lui, déplace entièrement le regard, puisque... Le scandale, pour lui, n'est pas dans le tyran. Et pour bien faire sentir ça, il commence par réduire le tyran à sa réalité dérisoire, dans un passage qui est peut-être l'un des plus savoureux du texte et qui est un passage qui est bien connu. Puisque le tyran, dit-il dans ce passage-là, n'est souvent qu'un... Là, je vous lis la formule parce qu'elle vaut le détour en quelque sorte. Aussi d'ailleurs parce qu'elle serait totalement inacceptable aujourd'hui. et légitimement susceptibles d'être poursuivies par la loi. Je vous la cite. « Un homme laid, souvent le plus lâche, le plus efféminé de la nation, qui n'a jamais flairé la poudre des batailles, ni guère foulé le sable des tournois. » Et il précise, pour enfoncer le clou en quelque sorte, qu'il est incapable même de satisfaire la moindre femlette. Tout ça, évidemment, c'est entre guillemets en premier lieu parce que c'est une citation. Alors, on voit ici s'exercer... Une idée de la virilité qui est évidemment bien dépassée aujourd'hui. Mais ce qui est intéressant pour notre propos à nous ici, c'est qu'un homelet, par exemple, le mot lui-même dit tout. C'est un tout petit homme qui est incapable de satisfaire une femme, qui est incapable d'aller au combat, c'est-à-dire qui n'a aucune des qualités que doit avoir dans cet esprit traditionnel un homme. Et c'est évidemment savoureux d'entendre cela sur un tyran. qui bien souvent prétend avoir toutes ses qualités bien plus que n'importe qui. Et donc le voir traité de cette manière-là est vraiment extrêmement méprisant et agressif de la part de la Boétie. Ce portrait du tyran, agressif donc, comme on l'a dit, par la dérision, la litote aussi, a une fonction rhétorique qui est très précise, c'est désacraliser le tyran, briser l'aura de puissance qui l'entoure, la réduire à rien du tout. Parce que... Si le tyran est si petit, si faible, si ridicule, alors la vraie question n'est plus « Pourquoi ce tyran est-il si puissant ? » La question devient « Pourquoi lui laissons-nous cette puissance ? » Et donc, c'est là que s'opère un déplacement total du regard, et c'est là toute l'originalité du discours. Alors, pour répondre à cette question, la Boétie construit un des passages les plus habiles du texte en essayant de trouver un mot. pour désigner ce vice. Et il va montrer pas à pas qu'aucun mot ne convient vraiment. Alors, le procédé, en rhétorique, s'appelle l'épanorthose. C'est-à-dire, il s'agit de se reprendre, de corriger ce qu'on vient de dire, pour aller plus loin et pour décrire avec les mots les plus précis possibles la réalité qu'on veut décrire. Là-bas, ici, propose un mot, puis le récuse aussitôt, puis en cherche encore un autre, qu'il récuse encore, etc., etc. C'est une espèce de démonstration par élimination, une série d'interrogations oratoires, ici, auxquelles aucune réponse satisfaisante n'existe. Le premier essai, c'est la lâcheté. Le texte dit « Nombrons-nous cela lâcheté ? Appellerons-nous vil et couard ces hommes soumis ? » C'est-à-dire vil et lâche. Et aussitôt, il invalide ce mot, en fait, par un raisonnement qui est quantitatif. La gradation est vraiment, d'ailleurs, magistrale ici. la lâcheté dit-il, pourrait peut-être expliquer que deux ou trois cèdent à un seul. Mais, et là je cite le texte, « 100 pays, 1000 villes, 1 million d'hommes, ne pas assaillir celui qui les traite tous comme autant de serfs et d'esclaves » , là c'est pas possible. Alors, entendez bien comment la gradation fonctionne. Deux hommes, 100, 1000, 1 million, chaque palier en fait rend l'argument un peu plus absurde. La lâcheté, elle peut pas. avoir cette ampleur-là. La Boétie l'a dit lui-même un peu plus tôt dans le texte, d'ailleurs. Il y en a, il y a en tout vice naturellement quelques bornes, outre laquelle ils ne peuvent passer. La lâcheté a ses limites, autrement dit. Et ce qu'on observe ici, avec cette amplification de nombre, les dépasse largement. Alors, on arrive à la conclusion, qui est vraiment une impasse volontaire, et qui est sans doute la phrase la plus importante de ces premières pages. Je cite le texte. Quel vice monstrueux est donc celui-là ? Qui ne mérite pas même le titre de couardise ? Qui ne trouve pas de nom assez laid ? Que la nature désavoue et que la langue refuse de nommer ? Point d'interrogation. Regardez la construction de cette phrase. Il y a quatre propositions relatives qui s'accumulent. Qui ne mérite pas même le titre de couardise ? Première. Qui ne trouve pas de nom assez laid ? C'est la deuxième. Que la nature désavoue. La troisième. Et enfin la dernière, que la langue refuse de nommer. C'est la citation que je vous faisais au début. Chacune ajoute une disqualification supplémentaire. Et on aboutit à un constat qui est vertigineux. Ce vice est si contre nature qu'il est proprement innommable. La nature le désavoue, la langue refuse de le nommer. Et c'est là que le geste est le plus habile. Parce qu'en disant que la langue refuse de nommer ce vice, La Boétie contraint. le lecteur à chercher lui-même le mot juste. Le vide, ici, crée une volonté du lecteur de le combler. Le texte crée ce vide, crée une attente, et c'est évidemment le titre du discours qui finit par s'imposer comme la seule formule possible, qui arrive beaucoup plus tard dans le texte, servitude volontaire. La démonstration, on peut dire, a produit son propre titre. Voilà ce que je souhaitais partager avec vous sur le caractère. innommable et finalement l'arrivée dans le discours de cette expression de servitude volontaire. Vous pouvez retrouver un grand nombre de choses sur le site internet au fonddelaclub.com. Je vous dis merci beaucoup de m'avoir écouté. Et à très bientôt. Ciao, ciao !