Speaker #0Bonjour à tous, chers élèves et chers amis du site aufonddelaclasse.com. Dans cet épisode, on va se demander qui est l'auteur de Gargantua, François Rabelais. Il n'est pas toujours extrêmement utile de connaître beaucoup de l'avis d'un auteur pour comprendre son œuvre. Mais dans le cas de François Rabelais, il faut quand même maîtriser un minimum de choses. D'abord parce que c'est une époque... époque un peu lointaine et qu'il faut un petit peu se plonger dans le XVIe siècle pour comprendre un petit peu l'œuvre originale qui est écrite par François Rabelais. Et puis, il y a une autre raison, c'est que Rabelais met un peu de sa propre vie dans Gargantua. Maintenant, on connaît assez peu de choses sur la vie de François Rabelais. En particulier, on ne connaît pas sa date de naissance qui pourrait aller de 1483 à 1500. Ce qui est sûr, c'est qu'il est en tout cas... mort au début de l'année 1553, c'est donc un auteur du XVIe siècle. Il est né à Chinon, ou au moins dans les environs, en Touraine, c'est-à-dire dans l'ouest de la France. Dans le roman, une très grande place est faite à la région de Chinon, où Rabelais a, semble-t-il, passé toute sa jeunesse. Pour des lecteurs locaux, l'histoire de Gargantua se déroule donc dans une réalité très précise, avec un décalage comique, en particulier au moment de la guerre... Picrocoline, mais aussi parce qu'on met en scène un géant qui peut faire le tour de cette région en seulement quelques pas. Pour le lecteur qui ne connaît rien de cette région, il s'agit plutôt d'un espace folklorique et amusant avec les longues énumérations de noms de lieux au chapitre 4, par exemple, ou au chapitre 48. Et ces énumérations créent un effet de réel, on peut dire, tout en s'appuyant sur des éléments qui sont absolument fictifs, puisqu'il est question d'histoires de géants. Dans cette histoire, Rabelais fait une parodie du style des chroniqueurs, des historiens ou des poètes épiques qui aiment les longs catalogues de héros, de lieux ou de tout autre chose d'ailleurs, comme on le trouve dans Gargantua. En tout cas, Rabelais s'est appuyé sur des éléments réels pour créer sa fiction. Et certains personnages semblent dériver de personnes réelles, certains épisodes aussi. La guerre Picrocholine semble être la transposition d'une querelle locale. qui aurait opposé le père de Rabelais à un seigneur de la région. Et il y a bien d'autres allusions dans le roman à l'actualité du moment. Pour autant, il est clair que ces allusions ne peuvent pas épuiser la signification de Gargantua, loin de là. Il ne s'agit pas d'une histoire codée qu'il faudrait justement décoder. Le personnage de Picrocole, par exemple, peut renvoyer un seigneur local qui se serait battu, ou qui aurait eu une querelle, une dispute avec le père de Rabelais. Bé... On peut aussi penser que Picrocole renvoie au roi d'Espagne, Charles Quint, sur le plan de la politique internationale, tout en incarnant une figure universelle de tyran colérique. Donc, vous voyez qu'on peut, à partir d'un seul personnage, faire beaucoup d'interprétations différentes, et le texte est en réalité fait de ça. On peut prendre un autre exemple. La Devinière est un lieu qui est cité dans Gargantua. C'est la ferme où Rabelais est supposé être né. Elle est citée à deux reprises dans Gargantua, au chapitre 5 et au chapitre 47, mais on ne voit pas très bien, en dehors du clin d'œil, le sens que ça pourrait avoir, à moins de créer un jeu de mots sur les mots « vin » , « divin » , « devin » , par exemple. De la vie de Rabelais, on sait un certain nombre de choses, et notamment qu'il a été moine. Il a été moine franciscain, puis moine bénédictin. Et on peut rattacher cette expérience à deux éléments importants qu'on trouve dans Gargantua. C'est sans doute chez les franciscains qu'il a appris le grec, et qu'il a été instruit des auteurs qui l'utilisent, comme Homer, Platon, Lucien, ou bien d'autres. Il les cite et il s'en inspire. Et il introduit aussi en français des mots nouveaux venus du grec. Et cela aussi nourrit la critique souvent comique des moines, qui est très fréquente dans Gargantua, et qui est souvent liée à la défense d'idées religieuses nouvelles, celles du courant évangélique, dont on reparlera dans d'autres épisodes sur Gargantua de Rabelais. Après avoir été moine, il semble que Rabelais a été médecin. Rabelais a fait des études de médecine à Montpellier, et il a ensuite exercé la médecine à Lyon. Et il est clair, dès qu'on commence à lire un petit peu Gargantua, qu'il y a très nombreuses pages de Gargantua qui relèvent de ce qu'on pourrait appeler le comique médical. On peut penser par exemple à l'accouchement un peu catastrophique de Gargamel au début du... du texte, ou encore les récits de combat, qui sont de véritables leçons d'anatomie, quelquefois, voire des dissections, comme au chapitre 27 ou au chapitre 44. Alors, il a été moine, il a été médecin, et Rabelais a déjà été un auteur de livres avant Gargantua, puisque vers 1532, avant Gargantua donc, paraît Pentagruel à Lyon. François Rabelais, donc un médecin sérieux, publie sous le nom de Alcofribas Nasier, ou bien Maître Alcofribas Abstracteur de Quintessence, ce livre qu'il appelle Pentagruel. Et donc, Rabelais, en publiant ce Pentagruel, s'inscrit dans une tradition qui existe déjà, qui est celle des grandes et inestimables chroniques de l'énorme géant Gargantua, qui est un livre qui a eu un très grand succès dans la première partie du XVIe siècle. Pentagruel est d'ailleurs un très grand succès de librairie. même s'il est critiqué pour son obscénité et son audace. Et pour se défendre, Rabelais se présente comme un philosophe rieur, comme le grec Démocrite. Il défend une esthétique un peu grossière, rieuse, en présentant le rire comme utile au savoir, comme pour mêler, on pourrait dire, l'utile à l'agréable. Pentagruel, c'est le fils de Gargantua, et donc Rabelais avait déjà écrit et déjà rencontré le succès avec un livre qui comptait. des histoires comiques de géants. Alors, un mot maintenant sur la parution de Gargantua. La première édition date de 1534 ou de 1535. En fait, on ne sait pas très bien. Et c'est en tout cas le moment où survient une affaire en France, dans la France entière, dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534, qu'on a appelée l'affaire des placards. En fait, pendant cette nuit, des placards, c'est-à-dire des affiches, des affiches contre la messe et contre l'Église catholique avaient été installées dans les rues de plusieurs villes du Royaume de France et jusqu'à la porte de la chambre du roi François Ier au château d'Amboise où il résidait alors. Ces affiches, ces placards comme on dit, s'en prenaient au fondement de la messe catholique, refusaient les principes de ce qu'on appelle l'Eucharistie et considérait les rituels catholiques comme superficiels et éloignés de la foi sincère en Dieu. En fait, il s'agissait des idées nouvelles, des idées qui ressemblaient à celles de Luther, celui qui était le promoteur de la réforme, mais aussi les idées de ce qu'on appelle les évangélistes, un camp dans lequel se place Rabelais, on en reparlera dans d'autres épisodes. Et donc, ces placards... critiquait la messe, critiquait le côté ritualiste de l'église catholique en disant que ça éloignait les fidèles de la vraie foi c'est-à-dire une foi sincère qui doit plutôt se montrer par la prière et par un contact direct individuel avec Dieu mais celui qui croit qu'il est un bon chrétien parce qu'il va à la messe, parce qu'il exécute un certain nombre de rituels, et bien se trompe, et c'est pour cette raison-là que la messe comme rituel, disons, symbolique de l'église catholique était critiqués par ces placards et critiqués par les réformateurs, c'est-à-dire ceux qu'on appelle les protestants, les soutiens de Martin Luther en Allemagne et, d'une manière générale, les promoteurs d'une réforme, d'un changement dans l'Église catholique. Et c'est vrai des protestants, mais aussi de ceux qu'on appelle les évangélistes. Et François Ier, le roi, jusque-là, avait plutôt défendu les idées nouvelles sur la religion. Sa sœur, d'ailleurs, Marguerite, était un soutien presque... officiel du mouvement évangéliste. Le problème, c'est que ces placards ont été pris par le roi comme une provocation politique, on pourrait même dire un crime de lèse-majesté, puisqu'il en avait un qui était placardé, justement, sur la porte de sa chambre. Et il décida, justement, de réprimer très violemment les suspects de sympathie protestante. Rabelais lui-même, d'ailleurs, s'enfuit de France, de peur d'être arrêté. Et dans Gargantua, l'épisode des cloches de Notre-Dame au chapitres 17 et 20 peut justement être lu comme une allégorie de cette période troublée, de confrontation entre le pouvoir royal plutôt défenseur des évangéliques et de l'autre côté, la Sorbonne, qui est l'université de théologie de Paris, qui est justement la voie et l'instrument principal de la censure et d'une position très radicale contre toute réforme. de l'église catholique. Et dans cet épisode-là, le personnage de Janotus de Bragmardo correspondrait justement aux théologiens de la Sorbonne qui réclamaient des arrestations et des condamnations à mort. Alors, pour revenir au problème de la date de parution de Gargantua, Gargantua, en fait, Gargantua peut avoir paru avant ou après l'affaire des placards. Et si évidemment le livre est paru après, eh bien ça donnerait un sens politique beaucoup plus fort à un certain nombre de scènes. Mais après tout, peu importe, dans le cadre de notre programme, tout cela n'a pas énormément de conséquences. Un mot sur le titre. Le titre de Gargantua n'est pas Gargantua. puisqu'il ne faut pas limiter au seul nom du personnage Gargantua le titre du livre. Le véritable titre, c'est le suivant. La vie trésorifique du grand Gargantua, père de Pentagruel, jadis composé par maître Alcofrivas, abstracteur de quintessence, livre plein de pentagruélisme. Alors ce titre, il met en valeur le lien familial qui unit Pentagruel à Gargantua. Il se présente donc comme une suite de Pentagruel. mais sous une forme de flashback, puisqu'on revient en arrière, puisqu'on va parler de la vie du père après avoir évoqué celle du fils. Dans ce titre, l'adjectif horrifique, qui apparaît dans une édition de 1542 à la place de inestimable, fait écho à la réputation des personnages de géants qui sont censés être effrayants et destructeurs. Et c'est une sorte, on peut dire, d'argument publicitaire pour le livre. Pourtant, les prouesses des géants visent... ici plutôt à susciter le rire que l'épouvante. Et donc il y a une forme d'ironie ici, ou peut-être un clin d'œil à ce qu'on pourrait considérer comme les ennemis ou les opposants qui seraient les victimes de la satire dans Gargantua. Le terme vie, lui, dans la formule « la vie très horrifique du grand Gargantua » montre un lien avec le genre alors extrêmement célèbre des récits de vie, les vies de saints. ou les vies de saintes, ou les vies de grands seigneurs, de chevaliers. C'est un genre très développé à cette époque, au Moyen-Âge et encore au début du XVIe siècle, que celui des vies. Et ce qu'on lit dans Gargantua, c'est justement une biographie élogieuse, mais de manière parodique, puisque la généalogie, les signes avant-coureurs d'une destinée extraordinaire, le portrait élogieux physique ou psychologique qui montre la bonne nature de l'enfant, l'éducation les vertus du personnage, ses qualités intellectuelles avec les épisodes de l'éducation, la qualité morale avec l'épisode de la guerre, les prouesses et les faits mémorables, tout ça est tourné en dérision en quelque sorte, et donc on a bien une sorte de parodie d'un récit de vie, une parodie d'un genre qui existe bien à l'époque d'Aurablé. Il s'agit bien en tout cas du plan de Gargantua, si on peut l'appeler comme ça, puisqu'il y a le Dizin liminaire, ce petit poème de Diver, qui commence le texte, puis le prologue, puis ensuite des chapitres 1 à 8, la naissance prodigieuse de Gargantua, des chapitres 8 à 25, le récit de son enfance et de son éducation, du chapitre 25 au chapitre 49, ses exploits guerriers, puis des chapitres 50 à 58, une série d'épisodes d'après la bataille. Donc on a bien là le canevas, la structure. d'un récit de vie, d'une biographie élogieuse d'un grand seigneur, d'un grand de ce monde d'une manière générale. Toutes choses qui présentent le livre de Gargantua comme un livre écrit par quelqu'un d'extrêmement savant, qui a fait des études très poussées, qui au moment où il a été moine a appris le grec, ce qui est très rare dans cette première partie du XVIe siècle, qui connaît évidemment le latin, qui est un médecin. Un médecin, ça signifie qu'il maîtrise extrêmement bien la littérature grecque médicale et qu'il a lui-même publié des livres de médecine qui sont aussi parus à Lyon. Un auteur aussi qui a déjà publié un livre et qui n'a pas hésité à se mettre en danger, en danger de la censure et qui a même dû fuir la France pour éviter d'avoir des problèmes. Et on a donc ici un auteur qui, en plus d'être savant, est quelqu'un qui... est prêt à défendre des idées, des idées politiques, des idées religieuses qui peuvent lui causer des problèmes. Et puis, un mot pour conclure sur le livre. Le livre s'inscrit dans une tradition qui apparaît complètement opposée au personnage de François Rabelais lui-même, puisqu'il s'agit, dans la tradition des histoires de géants, des grandes chroniques de l'énorme géant Gargantua, d'écrire un livre parodique, un livre pour faire rire le lecteur. Et donc vous avez déjà ici tous les ingrédients qui font la légitimité du parcours avec lequel on étudie le livre pour le programme du bac cette année, Rire et Savoir. On a un auteur et un livre qui cherchent à la fois à faire rire le lecteur et à lui enseigner quelque chose, à lui transmettre un savoir particulier qui contient quelque chose qui manifestement est un peu sulfureux. Voilà en tout cas ce que je souhaitais partager avec vous sur les liens qui peuvent exister entre l'auteur François Rabelais et son livre Gargantua. Vous pouvez retrouver un grand nombre de choses sur le site offrendelaclasse.com. Je vous dis merci beaucoup de m'avoir écouté et à très bientôt. Ciao, ciao !