Speaker #0Bonjour et bienvenue sur le podcast Trauma Complexe. Je m'appelle Nathalie Grillet, je suis thérapeute familiale et systémique spécialisée dans les traumas de l'enfance et leurs conséquences à l'âge adulte. Je suis très heureuse de vous retrouver aujourd'hui pour un nouvel épisode. Il suffit parfois d'observer la manière dont deux personnes réagissent à une même situation pour constater à quel point leurs seuils de tolérance peuvent être différents. Être immobilisé pendant 20 minutes dans un embouteillage peut simplement agacer quelqu'un alors qu'une autre personne sentira monter en elle une colère qu'elle aura beaucoup de mal à contenir. Recevoir une remarque un peu sèche de la part de son responsable au travail pourra simplement contrarier une personne, tandis qu'une autre se sentira immédiatement très anxieuse, perdra ses moyens ou restera profondément affectée pendant plusieurs heures, parfois même pendant plusieurs jours. Les situations susceptibles de provoquer en nous des émotions et des réactions intenses sont innombrables. Elles peuvent concerner nos relations, notre travail, un imprévu, une attente, une frustration ou tout événement auquel nous accordons consciemment ou non une importance particulière. Et nous pouvons alors nous demander « Pourquoi est-ce que je réagis aussi fortement à certaines situations ? » « Pourquoi quelqu'un d'autre semble-t-il les supporter beaucoup plus facilement ? » Et pourquoi est-ce que moi-même, certains jours, je peux faire face assez tranquillement à quelque chose qui me débordera complètement à un autre moment ? Le modèle de la fenêtre de tolérance proposé par le psychiatre Daniel Seagal à la fin des années 90 nous offre une manière particulièrement intéressante de comprendre ces différences. La fenêtre de tolérance n'est ni une structure du cerveau que nous pourrions observer sur une IRM, ni une grandeur physiologique que nous pourrions mesurer directement. En revanche, les phénomènes qu'elle permet de représenter sont largement étudiés. La régulation émotionnelle, les réactions au stress, la perception de la menace, les effets du stress sur nos capacités de réflexion ou encore l'influence des expériences précoces sur nos réactions ultérieures. La fenêtre de tolérance représente une zone d'activation à l'intérieur de laquelle nous pouvons ressentir différents niveaux d'intensité émotionnelle tout en conservant suffisamment de capacité pour réguler ce qui nous arrive. Dans cet épisode, je parlerai de l'amplitude de cette fenêtre, autrement dit de l'intensité que nous pouvons tolérer tout en restant suffisamment présent pour réfléchir, nous réguler et choisir notre manière de réagir. Cette amplitude varie d'une personne à l'autre. Elle peut aussi varier chez une même personne selon les situations et selon son état du moment. C'est cette variation que nous allons essayer de comprendre aujourd'hui. Tant que notre niveau d'activation émotionnel et physiologique reste à l'intérieur de notre fenêtre de tolérance, nous pouvons ressentir des émotions parfois très intenses, nous pouvons être fortement contrariés, avoir peur, ressentir de la colère, Notre cœur peut s'accélérer, notre respiration se modifier, nos muscles se tendre, notre organisme est activé. Mais tant que cette activation reste dans une intensité que nous pouvons réguler, nous continuons à disposer de capacités essentielles. Nous pouvons réfléchir, garder plusieurs informations à l'esprit, tenir compte du contexte, écouter ce que l'autre nous dit et envisager plusieurs façons de répondre. Nous pouvons aussi freiner une impulsion. plutôt que d'y réagir immédiatement. Dans un désaccord, par exemple, nous pouvons ressentir de la colère tout en restant capables d'entendre ce que l'autre est en train de dire. Nous pouvons demander une précision, prendre quelques instants avant de répondre, poser une limite avec fermeté sans devenir agressif, ou même décider de mettre fin à l'échange. L'émotion peut donc être forte et notre comportement rester au moins en partie choisi. Être dans sa fenêtre de tolérance ne signifie pas pourtant être calme. Cela signifie pouvoir ressentir une activation, parfois importante, tout en conservant suffisamment de souplesse dans notre manière de penser et de réagir. Lorsque cette activation dépasse notre seuil supérieur, nous pouvons entrer dans un état d'hyperactivation. L'anxiété ou la colère deviennent plus envahissantes, la tension corporelle augmente, notre attention se concentre de plus en plus Merci. sur ce qui nous inquiète ou nous menace et nos réactions deviennent plus difficiles à contenir. A l'autre extrémité se trouvent les états d'hypoactivation. La personne peut se sentir engourdie, devenir moins présente à ce qu'elle ressent, éprouver une impression de détachement ou avoir davantage de difficultés à penser et à agir. Les recherches sur les états dissociatifs montrent notamment que face à une activation émotionnelle très forte, certaines personnes vont vers une inhibition importante de l'expérience émotionnelle plutôt que vers une hyperactivation visible. Nous avons déjà exploré plus précisément ces deux états. dans l'épisode consacré à la régulation émotionnelle. La question qui nous intéresse aujourd'hui est un peu différente. Qu'est-ce qui détermine le seuil à partir duquel une activation, que nous pouvions encore réguler, devient trop intense pour nos capacités du moment ? Notre cerveau interprète ce qui nous arrive. Lorsqu'un événement se produit, notre réaction dépend de ce qui arrive, mais aussi de la manière dont notre cerveau interprète les informations qu'il reçoit. Cette interprétation ne correspond pas seulement à ce que nous pensons consciemment. Notre cerveau traite en permanence ce qui vient de l'environnement, les informations provenant de notre propre corps, le contexte dans lequel nous nous trouvons et les expériences déjà mémorisées. Une grande partie de ce travail s'effectue sans intervention consciente. Nous pouvons donc commencer à réagir à une situation avant même d'avoir réfléchi à ce qu'elle représente pour nous et parfois sans jamais comprendre précisément pourquoi elle nous a autant affecté. Les recherches sur le stress illustrent bien ce phénomène. Une importante analyse regroupant 208 études expérimentales a montré que le taux de cortisol Merci. augmentait davantage lorsque les personnes étaient confrontées à une situation sur laquelle elles avaient peu de prise et lorsqu'elles savaient que leur performance pouvait être jugée négativement par d'autres personnes. Cela montre que notre organisme ne réagit pas seulement à un événement considéré comme stressant. La manière dont nous vivons la situation compte elle aussi. Reprenons l'embouteillage. Pour une première personne, l'événement provoque de l'agacement. Elle prévient de son retard. et elle attend que la circulation reprenne. Pour une autre, l'impossibilité d'agir devient très difficile à supporter. Elle voit les minutes passer, imagine les conséquences de son retard, sans qu'elle perd la maîtrise de la situation. La tension augmente, elle est en colère, elle peut commencer à s'agiter, à klaxonner, ou à s'emporter contre les autres conducteurs, alors même qu'aucune de ces réactions ne peut faire avancer la circulation. L'événement est le même, ce qui diffère. c'est notamment l'importance accordée au retard, la tolérance à cette impuissance momentanée et la manière dont l'organisme réagit au fait de ne plus pouvoir agir sur ce qui se passe. Et ces différences se sont en partie construites à travers nos expériences antérieures. Nos expériences précoces ont modifié ce qui devient important pour nous. Notre cerveau utilise les expériences passées pour anticiper ce qui pourrait arriver. Les neurosciences étudient notamment ce que l'on appelle l'apprentissage associatif de la menace. Lorsqu'un signal précède régulièrement une situation menaçante, ce signal peut progressivement prendre une importance particulière. Imaginons un enfant qui grandit auprès d'un adulte dont les accès de colère sont fréquents. Avec le temps, l'enfant ne repère pas seulement la colère lorsqu'elle éclate. Il devient également attentif à ce qui la précède, une modification dans l'intonation de la voix de son parent, une expression du visage, une manière particulière de se comporter. Ces informations deviennent importantes parce qu'elles permettent d'anticiper ce qui risque d'arriver et de s'y préparer. Les recherches menées auprès d'adultes ayant connu des maltraitances dans l'enfance illustrent très concrètement ce phénomène. Dans certaines expériences, les participants regardaient un visage passer progressivement d'une expression neutre à une expression de colère ou de peur. Les adultes ayant connu des maltraitances dans l'enfance identifiaient en moyenne ces émotions plus tôt que les autres participants, alors qu'elles étaient encore peu marquées sur le visage. Ils avaient besoin de moins d'indices pour les repérer. Leur système de détection s'était en quelque sorte ajusté aux conditions dans lesquelles ils avaient grandi. Lorsque repérer très tôt un signe de colère a été important pour anticiper ce qui allait arriver, devenir particulièrement sensible à ce signe constituait alors une adaptation utile. Mais cette sensibilité peut continuer à influencer les réactions à l'âge adulte, alors même que les circonstances ont changé. Si un enfant a régulièrement été humilié lorsqu'il se trompait, le risque de commettre une erreur peut rester pour lui très activant. S'il a grandi dans un environnement où il ne savait jamais si le parent allait être disponible, indifférent ou brusquement en colère, les situations imprévisibles peuvent provoquer chez lui une activation particulièrement forte. Et s'il a souvent essayé de protester, de demander de l'aide ou de se protéger sans que cela ne change rien à ce qu'il vivait, se retrouver aujourd'hui dans une situation où ses possibilités d'action sont limitées peut rapidement susciter un sentiment d'impuissance. Tout cela peut se produire sans que la personne établisse consciemment le moindre lien avec son enfance. L'expérience passée a influencé la manière dont certaines émotions sont repérées et l'importance qui leur est accordée. Cela permet aussi de comprendre Pourquoi notre fenêtre de tolérance n'a pas la même amplitude dans toutes les situations ? Une personne peut faire face à une urgence professionnelle avec beaucoup de calme, parce qu'elle connaît la situation, sait quoi faire et se sent capable d'agir. Et la même personne peut se retrouver rapidement débordée lorsqu'elle perçoit un risque de rejet dans une relation qui est importante à ses yeux. Une autre pourrait se sentir très à l'aise dans les relations, mais devenir très anxieuse. lorsqu'un événement imprévu l'empêche de savoir ce qui va se passer. Il serait donc réducteur de dire simplement que quelqu'un possède une petite fenêtre de tolérance. Certaines situations nous rapprochent beaucoup plus rapidement de nos seuils que d'autres, notamment parce qu'elles viennent toucher des sensibilités qui se sont construites au cours de notre développement. La capacité à retrouver un état régulé peut se construire elle aussi. Nos expériences précoces jouent également un rôle dans notre capacité à retrouver un état plus apaisé après une activation importante. Chez le nourrisson et le jeune enfant, cette capacité dépend largement de la co-régulation qui va recevoir de son parent. Un petit enfant ne peut pas réguler seul une détresse intense. L'adulte l'aide par sa présence, sa voix, son contact, sa manière de répondre à ses besoins et sa capacité à rester lui-même suffisamment apaisé, régulé. Les recherches montrent notamment que chez des jeunes enfants, la présence d'une figure d'attachement sécurisante peut limiter certaines réponses physiologiques au stress. Ce qui est important ici, c'est que l'expérience soit répétée. Quelque chose perturbe l'enfant, son activation augmente, l'adulte l'accompagne, et peu à peu, la tension diminue et l'enfant retrouve davantage d'apaisement. Lorsque cette expérience se répète suffisamment, l'enfant découvre dans son propre corps qu'un état émotionnel intense peut être toléré et que cet état intérieur peut s'améliorer. Au fil de son développement, il devient progressivement capable de tolérer une intensité émotionnelle plus importante et aussi capable de retrouver plus facilement un état régulé après avoir été fortement activé. Dans le trauma complexe de l'enfance, ses expériences de co-régulation ont souvent été insuffisantes, irrégulières ou même absentes. L'adulte pouvait être peu disponible, incapable de réguler ses propres émotions, imprévisible ou devenir lui-même la source de la peur de l'enfant. Alors l'enfant a dû s'adapter avec les moyens dont il disposait. Il a pu apprendre à inhiber certaines émotions, à se couper de certains ressentis, à surveiller constamment son environnement, à réagir très rapidement ou à éviter ce qui risquait de provoquer des états trop difficiles à supporter. Les expériences précoces peuvent donc influencer au moins trois dimensions de notre fenêtre de tolérance, ce qui provoque fortement notre activation L'intensité que nous pouvons tolérer sans être débordés et notre capacité à retrouver ensuite un état plus régulé. Alors pourquoi perdons-nous certaines capacités lorsque nous dépassons notre seuil de tolérance ? Lorsque nous sortons de notre fenêtre de tolérance, notre manière de traiter les informations change. Nous connaissons tous ces situations dans lesquelles, quelques heures après une dispute, nous trouvons soudain les mots qui nous ont manqué dans l'instinct. Avec un peu de recul, une autre manière de comprendre ce qui s'est passé nous apparaît. Une réponse qui ne nous était même pas venue à l'esprit semble alors évidente. La neurobiologie du stress permet d'en comprendre une partie. Lorsque nous sommes confrontés à une situation exigeante, le cerveau augmente notamment la libération de noradrénaline et de dopamine. À des niveaux modérés, ces substances soutiennent le fonctionnement du cortex préfrontal qui participe notamment à l'attention, à la mémoire de travail et à la capacité d'envisager plusieurs possibilités. Lorsque le stress devient très intense, le fonctionnement de ces réseaux préfrontaux devient momentanément moins efficace. Dans le même temps, les systèmes qui permettent de détecter rapidement ce qui paraît important ou menaçant et de produire des réponses automatiques prennent davantage d'influence sur notre comportement. Cette organisation est utile face à un danger immédiat. Si une voiture arrive brusquement sur nous, nous sautons sur le côté sans examiner longuement toutes les solutions possibles. Mais ce fonctionnement devient beaucoup moins adapté lorsqu'il s'enclenche pendant un conflit ou dans une situation où nous aurions justement besoin d'un peu de recul. Les recherches montrent qu'un stress aigu important réduit en moyenne la mémoire de travail et la flexibilité cognitive. Autrement dit, nous avons davantage de difficultés à garder plusieurs informations en tête, à changer de point de vue ou à envisager une autre manière de réagir. Dans un conflit, nous pouvons alors n'entendre presque plus que la phrase qui nous a blessés et perdre momentanément de vue tout le reste de l'échange. Les réactions automatiques s'imposent. Une personne qui réagit habituellement en attaquant aura davantage tendance à attaquer. Une personne qui se protège en se retirant de la relation se mettra alors plus facilement en retrait. Une personne qui s'est longtemps adaptée aux besoins de l'autre pour préserver la relation pourra elle donner immédiatement la priorité aux besoins de l'autre avant même d'avoir identifié les siens. C'est ce qui explique que nous puissions avoir développé de meilleures façons de communiquer en général, sans pouvoir pour autant les utiliser lorsque nous sortons de notre fenêtre de tolérance. Les capacités dont nous avons besoin sont momentanément moins disponibles. Alors pourquoi notre seuil de tolérance change selon les jours ? Notre seuil de tolérance ne dépend pas seulement de ce qui s'est construit au cours de notre développement. Notre état du moment joue lui aussi un rôle important. Le sommeil en fournit un exemple très simple. Les recherches montrent que le manque de sommeil augmente notamment l'anxiété et modifie notre manière de réagir aux situations émotionnelles. Lorsque nous sommes reposés, relativement détendus et peu sollicités, un imprévu peut provoquer une activation qui reste largement à l'intérieur de notre fenêtre. Par contre, le même imprévu après plusieurs nuits trop courtes, une journée éprouvante, une inquiétude persistante et plusieurs contrariétés successives peut nous faire dépasser beaucoup plus rapidement notre seuil. L'événement qui vient de se produire n'explique alors qu'une partie de notre réaction. Il survient dans un organisme qui était déjà très sollicité. L'image de la goutteau qui fait déborder le vase est assez juste, à condition de se souvenir que le niveau du vase varie continuellement. Les ressources dont nous disposons influencent également notre marge. Pouvoir percevoir les premiers signes de tension, savoir ce qui nous aide à ralentir une réaction, avoir du temps ou une possibilité d'action peut modifier considérablement ce que nous sommes capables de tolérer à cet instant. Être bien entouré est aussi une ressource importante. Devoir faire face seule à une situation difficile ou pouvoir la traverser auprès de quelqu'un avec qui nous nous sentons en sécurité ne sollicite pas notre organisme de la même manière. L'amplitude dont nous disposons à un instant donné dépend donc de plusieurs éléments. Les sensibilités construites au cours de notre développement, notre état physiologique et émotionnel du moment, ce que représente la situation pour nous, et les ressources auxquelles nous avons accès dans l'instant. L'amplitude de notre fenêtre de tolérance est dynamique. Alors comment augmenter progressivement l'amplitude de notre fenêtre de tolérance ? Lorsqu'une personne prend conscience qu'elle est facilement débordée dans certaines situations et qu'elle veut changer ses réactions, un premier réflexe peut être d'essayer de mieux se contenir. Elle serre alors les mâchoires, contracte ses muscles, retient sa respiration et mobilise beaucoup d'énergie pour empêcher sa réaction de se manifester. De l'extérieur, elle peut sembler avoir davantage de maîtrise. Mais contenir une réaction et réguler l'état qui la provoque sont deux choses bien différentes. Les recherches sur la suppression émotionnelle le montrent bien. Une personne peut contrôler extérieurement ce qu'elle exprime, tout en restant fortement activée sur le plan physiologique. Le visage peut paraître assez calme si on ne sait pas reconnaître le langage non-verbal. Les mots ne sont peut-être pas exprimés, mais le corps lui reste sous tension. Augmenter notre capacité de tolérance demande autre chose. Il s'agit progressivement de pouvoir ressentir l'activation sans qu'elle ne franchisse aussi rapidement le seuil à partir duquel nous perdons nos possibilités de régulation. Une première évolution consiste à repérer plutôt ce qui est en train de se produire. Lorsque nous prenons conscience de notre activation au moment où nous sommes déjà en train de crier, de paniquer, de fuir ou de nous couper complètement de ce que nous ressentons, la réaction automatique a déjà pris beaucoup de place. Pouvoir remarquer plutôt une tension dans le corps, une modification de la respiration, une accélération des pensées, ou au contraire les premiers signes de déconnexion, nous laisse davantage de possibilités pour intervenir. Cette perception de ce qui se passe à l'intérieur du corps est ce que l'on appelle l'interoception. Chez les personnes ayant vécu des expériences traumatiques, cette perception peut toutefois être perturbée. Certaines sensations sont très intenses, tandis que d'autres deviennent difficilement accessibles. Retrouver un contact avec ces informations demande donc parfois beaucoup de travail personnel. Mais même repérer plus tôt l'activation ne suffit pas. Pour que notre tolérance augmente, nous avons également besoin de faire de nouvelles expériences. Les recherches sur l'apprentissage de la peur montrent qu'un signal qui a été associé de façon répétée à une situation menaçante peut continuer à déclencher une réaction d'alerte, même lorsque le danger n'est plus présent. Avec le temps, de nouvelles expériences peuvent toutefois permettre au cerveau d'associer ce même signal à une issue différente, dans laquelle rien de menaçant ne se produit. L'ancienne association ne disparaît pas forcément. Une nouvelle expérience vient plutôt s'ajouter à elle. Imaginons quelqu'un pour qui exprimer un désaccord provoque immédiatement une forte peur de perdre la relation. Une nouvelle expérience peut commencer dans une situation relativement accessible. Exprimez un petit désaccord auprès de quelqu'un avec qui la relation est suffisamment sécurisante. L'activation apparaît, la personne sent sa peur, mais elle reste encore suffisamment présente pour parler et écouter la réponse de l'autre. et elle découvre que le désaccord peut exister sans provoquer la rupture qu'elle anticipait. L'activation finit par diminuer. Une expérience différente vient alors s'inscrire à côté de l'ancienne. La même chose peut se produire chez une personne pour qui l'erreur est profondément associée à l'humiliation. Elle pourrait alors faire l'expérience de se tromper, de reconnaître son erreur, de la réparer. et de constater que rien de catastrophique ne s'est produit. Ce ne sont plus seulement des idées qui sont comprises intellectuellement, ce sont des expériences vécues qui permettent progressivement de modifier ce que notre cerveau anticipe. Pour que cela puisse se produire, l'intensité doit rester suffisamment supportable pour que nous conservions encore une partie de nos capacités de régulation. Et plus ce type d'expérience se répète, Ressentir une activation, rester malgré tout suffisamment présent, puis constater qu'une autre issue est possible, plus le cerveau peut progressivement intégrer une nouvelle manière d'anticiper la situation. Encore une fois, nos expériences relationnelles sont importantes. Traverser ces moments auprès d'une personne suffisamment disponible, prévisible et sécurisante peut nous permettre de vivre une expérience très différente de celle qui en contribuait autrefois à installer certaines réactions automatiques. D'autres ressources contribuent également à augmenter notre marge de tolérance, mieux reconnaître nos sensations, découvrir ce qui nous aide réellement à retrouver davantage de régulation, retrouver une meilleure qualité de sommeil, diminuer autant que possible l'accumulation du stress et développer peu à peu une sensation de sécurité intérieure qui devient de plus en plus accessible. Enfin, une autre dimension est essentielle, la flexibilité. Une bonne régulation ne repose pas sur une seule stratégie qu'il faudra appliquer partout. Elle consiste à pouvoir ajuster notre réponse à la situation. Parfois, agir rapidement est adapté. À d'autres moments, prendre quelques instants avant de répondre est beaucoup plus utile. Nous pouvons parfois avoir besoin de nous rapprocher de quelqu'un et dans une autre situation, de prendre au contraire un peu de distance. La flexibilité apparaît lorsque plusieurs réponses restent possibles et que nous pouvons choisir celle qui correspond le mieux à ce qui se passe plutôt que d'être systématiquement entraînés vers la même réaction automatique. L'augmentation de l'amplitude de la fenêtre peut alors se manifester de plusieurs façons. Une situation qui nous faisait très rapidement dépasser notre seuil devient progressivement plus facile à traverser. L'activation apparaît toujours, mais nous la repérons plus tôt. et elle atteint moins souvent la même intensité. Aussi, lorsque nous sortons malgré tout de notre fenêtre, nous retrouvons plus rapidement un état dans lequel nos capacités redeviennent accessibles. Élargir sa fenêtre ne signifie donc pas seulement supporter davantage, cela signifie aussi pouvoir traverser plus souplement les variations de notre activation et retrouver plus facilement un état régulé lorsqu'elle est devenue trop intense. Une meilleure régulation ne signifie pas devenir moins sensible. Nous pouvons rester très sensibles à ce qui se passe autour de nous et continuer à ressentir profondément les émotions que cela fait naître. Ce qui évolue, c'est notre capacité à être avec elle. La colère peut être ressentie sans entraîner immédiatement une réaction agressive. La peur peut être présente. tout en laissant encore suffisamment de place pour observer ce qui se passe réellement. La tristesse peut être éprouvée sans que nous ayons besoin de nous en couper pour pouvoir continuer à fonctionner. L'émotion n'a donc pas nécessairement besoin de devenir moins intense. Ce qui peut changer, c'est la quantité d'intensité que nous sommes capables d'accueillir tout en restant en lien avec nous-mêmes et en conservant plusieurs possibilités de réponse. Cela est très différent de la constriction qui consiste à elle à nous réduire intérieurement pour contenir ce que nous ressentons. Lorsque nos capacités de régulation se développent, l'émotion peut davantage exister, sans occuper tout l'espace. Nous pouvons la ressentir, la reconnaître et parfois la laisser devenir intense, tout en restant suffisamment présent pour choisir ce que nous voulons en faire. Travailler à élargir progressivement notre capacité à rester présent face à ce que nous ressentons constitue un socle important à partir duquel de nombreuses conséquences du trauma complexe peuvent commencer à se transformer. Peu à peu, l'hypervigilance peut s'apaiser, la honte, perdre de son emprise, certaines réactions de protection devenir moins nécessaires. Nous pouvons nous sentir plus solides intérieurement, mieux reconnaître ce qui nous convient ou non, entrer dans des relations plus sereines, plus nourrissantes, et nous autoriser davantage à être nous-mêmes. Mais ce travail peut aussi nous faire développer des qualités qui vont bien au-delà de la diminution de nos difficultés. Davantage de discernement, de patience, de compassion envers nous-mêmes et envers les autres, une capacité plus grande à poser nos limites sans nous fermer, à rester en lien sans nous perdre, et accueillir la complexité de ce que nous vivons. Au fil de ce chemin, quelque chose en nous mûrit. Notre manière d'habiter notre vie, de rencontrer l'autre et de nous rencontrer nous-mêmes évolue. Et peut-être pouvons-nous aussi parler d'une évolution de l'âme, une manière de devenir progressivement plus conscient, plus libre, plus profondément en accord avec qui nous sommes. Merci d'avoir écouté cet épisode. Le chemin de guérison nous invite souvent à entreprendre un voyage vers nous-mêmes. Nous pouvons retrouver au plus profond de nous ce qui est resté vivant et lumineux. Il nous amène aussi à développer des qualités humaines qui nous permettent de vivre plus librement. Peu à peu, le lien que nous avons avec nous-mêmes, avec l'autre et avec le monde se transforme.