Speaker #0Bonjour et bienvenue sur le podcast Trauma Complexe. Je m'appelle Nathalie Grillet, je suis thérapeute familiale et systémique, spécialisée dans les traumas de l'enfance et leurs conséquences à l'âge adulte. Je suis très heureuse de vous retrouver aujourd'hui pour un nouvel épisode. Il arrive qu'un parent attribue à son enfant une émotion que celui-ci ne semble pourtant pas ressentir. Dans cet épisode, je vais principalement vous parler des mères, non pas parce que ce mécanisme leur serait propre, mais parce qu'une grande partie des recherches sur lesquelles nous allons nous appuyer ont été menées auprès du diade mère-enfant. Dans ce domaine, les pères ont longtemps été beaucoup moins étudiés. Notre connaissance de ces mécanismes repose donc encore largement sur l'observation des relations entre les mères et leurs enfants. Alors imaginons un enfant qui passe quelques jours chez ses grands-parents. Il joue, il profite de ses vacances, il semble heureux d'être là. Sa mère, de son côté, vit plus difficilement cette séparation. Son enfant lui manque, elle peut se sentir triste, peut-être même un peu inquiète de constater qu'il semble très bien vivre loin d'elle. Lorsqu'elle l'appelle, l'enfant lui raconte sa journée, ce qu'il a fait, ce qui lui a plu. Sa mère l'écoute puis lui demande « Et tu n'es pas un peu triste quand même ? Maman ne te manque pas ? » L'enfant répond peut-être « Non, ça va, je m'amuse. » Mais sa mère va être insistante. « Oh, mais je te connais et je vois bien que tu es triste de ne pas être avec moi. » La tristesse existe réellement dans la relation. Seulement, elle n'est pas là où la mère pense l'avoir. C'est elle qui ressent le manque de son enfant. Mais reconnaître cette émotion comme étant la sienne peut être difficile pour elle, pour différentes raisons que nous allons explorer. Elle l'attribue alors à son enfant. C'est ce que l'on peut appeler une projection émotionnelle. Et lorsque ce mécanisme se répète, lorsqu'une mère attribue régulièrement à son enfant ses propres peurs, sa tristesse, sa colère, ou encore son sentiment d'abandon ou son besoin d'être rassuré, cela peut avec le temps influencer profondément la manière dont l'enfant se construit. C'est ce que nous allons regarder aujourd'hui. Dans les recherches et dans les travaux cliniques, plusieurs notions permettent de décrire ce phénomène. Les chercheurs parlent notamment d'attribution maternelle. Ce sont les intentions, les émotions, les motivations ou les caractéristiques que la mère attribue à son enfant. Bien entendu, tous les parents font ce genre d'attribution. Lorsqu'un bébé pleure, sa mère essaye de comprendre. Il est peut-être fatigué, il a peut-être faim, ou il a besoin que je le prenne dans mes bras. Nous essayons constamment de comprendre ce que vit l'autre, et nous pouvons nous tromper. Le problème commence lorsque les interprétations de la mère correspondent de moins en moins à ce que l'enfant manifeste réellement et finissent par prendre le pas sur l'expérience réelle de l'enfant, sur ce qu'il ressent et vit lui-même. Dans certains travaux, on parle alors d'attribution maternelle déformée. Et lorsqu'une mère attribue à son enfant quelque chose qui appartient en réalité à son propre monde intérieur, on se rapproche du mécanisme de projection. Dans certains travaux cliniques d'orientation psychanalytique, lorsque cette projection entre ensuite dans la relation et influence la manière dont l'enfant se comporte ou se perçoit, on parle aussi d'identification projective. Le mécanisme peut se dérouler de manière assez simple. La mère ressent quelque chose. Cette émotion peut être difficile à reconnaître comme étant la sienne, ou difficile à supporter pour elle. Elle croit alors la reconnaître chez son enfant. Puis, elle commence à entrer en relation avec lui, comme si cette émotion lui appartenait réellement. Reprenons notre exemple. La mère ressent douloureusement la séparation. Elle pense « mon enfant est triste sans moi » . À partir de là, elle va commencer à observer son enfant à travers cette conviction personnelle. Un moment de silence de la part de son enfant devient la preuve qu'il est triste. Un visage un peu fatigué devient la preuve qu'elle lui manque. S'il demande quand elle viendra le chercher, cela confirme pour elle qu'il souffre de son absence. Et lorsqu'il lui raconte avec enthousiasme tout ce qu'il a fait dans la journée, elle peut même chercher derrière cette joie la tristesse qu'elle est convaincue qu'il ressent. La projection devient alors une sorte de filtre. La mère ne cherche plus vraiment à découvrir ce que ressent son enfant, elle croit déjà le savoir. Et surtout, elle ne sait généralement pas qu'elle projette. Pour elle, ce qu'elle perçoit est réel. Quoi une mère peut-elle faire cela ? Ce mécanisme est le plus souvent inconscient. Une mère ne se dit pas « je vais faire croire à mon enfant qu'il ressent ce que je ressens » . Dans les approches psychodynamiques, la projection est décrite comme un mécanisme qui permet de rendre plus supportable une émotion, une peur ou une représentation difficile à reconnaître en soi. Dans notre exemple, reconnaître « mon enfant passe de très bonnes vacances sans moi » et « moi je souffre de son absence » peut être beaucoup plus difficile que de penser « mon enfant souffre parce que je lui manque » . Dans la deuxième situation, la mère reste indispensable, c'est l'enfant qui a encore besoin d'elle. Elle évite ainsi de rencontrer aussi directement son propre manque, mais également une réalité qui peut être difficile pour elle. Son enfant peut être heureux, investir d'autres relations, et vivre pendant un certain temps loin d'elle, alors qu'elle-même éprouve beaucoup plus difficilement cette séparation. La projection lui permet en quelque sorte de déplacer cette difficulté. Mais ce qui rend certaines émotions si difficiles à reconnaître ou à supporter trouve souvent une partie de son origine dans l'histoire personnelle. Les recherches montrent que les expériences vécues par une mère au cours de sa propre enfance peuvent influencer la manière dont elle interprète ensuite les signaux de son enfant. Une mère qui a vécu l'abandon peut par exemple être particulièrement sensible aux séparations. Une mère qui a grandi dans un environnement menaçant peut percevoir plus facilement du danger ou de la peur autour de son enfant. Une mère qui a dû extrêmement être attentive aux émotions de ses propres parents peut également avoir davantage de difficultés à distinguer ce qu'elle ressent elle-même de ce que ressent son enfant. Une étude menée auprès de 259 mères a ainsi montré que celles qui avaient vécu davantage de maltraitance durant leur enfance avaient tendance à faire davantage d'attributions négatives concernant les pleurs de leur bébé. Leur histoire influençait donc la manière dont elles donnaient un sens à ce qu'elles observaient chez leur enfant. Certains travaux auprès de mères ayant vécu des violences et présentant des symptômes post-traumatiques vont dans le même sens. Leurs souffrances traumatiques étaient associées à des représentations plus négatives ou plus déformées de leur jeune enfant. Autrement dit, certaines situations actuelles avec l'enfant peuvent réactiver des émotions ou des représentations construites bien auparavant. Et la mère peut alors percevoir son enfant à travers quelque chose qui appartient en partie à sa propre histoire. Ces représentations peuvent cependant évoluer lorsqu'elles deviennent conscientes et qu'un travail personnel ou thérapeutique permet à la mère d'identifier davantage ce qui lui appartient et de distinguer son propre vécu de celui de son enfant. La projection peut également se mêler à d'autres dynamiques familiales. Imaginons maintenant que les parents soient séparés. L'enfant vient de passer une semaine de vacances avec son père, il revient content. Il raconte ce qu'ils ont fait ensemble. Il explique peut-être aussi qu'il apprécie la nouvelle compagne de son père. Pour une mère qui vit encore douloureusement la séparation, qui éprouve de la colère envers son ancien conjoint ou qui supporte difficilement la présence de cette nouvelle personne, entendre son enfant parler avec enthousiasme de ce séjour peut réveiller des émotions très fortes chez elle. Elle peut alors dire à son enfant « Tu dis que tu t'es bien amusée, mais je vois bien que ça t'a fait quelque chose qu'elle soit là. » Ou bien « Tu sais, tu peux me dire la vérité, je suis sûre que papa s'est moins occupé de toi depuis qu'elle est avec lui. » L'enfant peut pourtant avoir vécu une expérience tout à fait différente. La mère interprète alors ce qu'il ressent à partir de sa propre blessure, de sa propre colère ou de sa propre méfiance. Ici encore, son expérience émotionnelle risque de venir se superposer à celle de l'enfant. Dans les séparations très conflictuelles, d'autres mécanismes peuvent s'ajouter. Les recherches parlent notamment de triangulation, lorsque l'enfant se retrouve pris dans le conflit entre ses parents ou placé dans une alliance avec l'un contre l'autre. On parle aussi de dénigrement parental, lorsqu'un parent transmet à l'enfant une représentation négative de l'autre parent. Ces phénomènes sont différents de la projection émotionnelle, mais ils peuvent se combiner avec elle. Une mère peut, par exemple, projeter sur son enfant sa propre méfiance à l'égard du père et en même temps l'amener progressivement à partager la représentation négative qu'elle a de lui. L'enfant se retrouve alors confronté à une difficulté supplémentaire, préserver sa propre expérience de son père tout en restant loyal à sa mère. Regardons maintenant ce que ce mécanisme peut produire dans le développement de l'enfant. Un jeune enfant construit une part importante de son identité dans la relation avec ses parents et avec les personnes qui prennent soin de lui. Ils se découvrent aussi à travers leur regard. Les adultes lui renvoient continuellement quelque chose de lui-même. Ils lui disent, parfois avec des mots et parfois simplement par leur réaction, « Voilà qui tu es, voilà ce que tu ressens, voilà ce dont tu as besoin, voilà ce que signifie ton comportement. » Que se passe-t-il alors lorsqu'une mère lui renvoie régulièrement une expérience qui ne correspond pas à ce qu'il vit réellement, mais qui provient de son propre état intérieur à elle ? Les travaux d'Alicia Lieberman sont particulièrement intéressants sur cette question. Elle a étudié la manière dont certaines attributions maternelles peuvent être progressivement intériorisées par l'enfant et participer à la représentation qu'il construit de lui-même. Autrement dit, ce que la mère attribue régulièrement à son enfant peut finir par devenir une partie de ce qu'il croit être. Car la projection reste rarement seulement dans la pensée de la mère, elle influence la relation. La mère traite son enfant comme si ce qu'elle lui attribue était réellement présent chez lui, et l'enfant réagit à cette manière d'être regardé et traité. Reprenons notre premier exemple. Au départ, l'enfant passe de très bonnes vacances, mais sa mère lui demande régulièrement « Tu es sûr que ça va ? Tu n'es pas trop triste ? Je sais que maman te manque. » Et elle l'appelle souvent. Au moment de partir, elle paraît très inquiète. Lorsqu'elle vient le chercher, elle lui dit « Tu dois être content de retrouver enfin maman » . Peu à peu, l'enfant reçoit le message que la séparation avec sa mère est quelque chose de difficile pour lui, même si ce n'était pas son expérience initiale. Les fois suivantes, il peut devenir davantage attentif à ce qu'il ressent au moment de la séparation. Il peut commencer à s'inquiéter, il peut éprouver une émotion qui n'était pas présente auparavant. Et la séparation peut effectivement devenir plus difficile pour lui. La mère constate alors l'inquiétude de son enfant et pense « Je le savais, il supporte mal d'être séparé de moi » . La projection initiale semble être confirmée. C'est l'un des mécanismes décrits dans l'identification projective. Quelque chose qui appartenait initialement au monde intérieur de la mère est attribué à l'enfant, modifie la manière dont elle entre en relation avec lui et peut finir par susciter chez lui des réactions qui semblent ensuite confirmer l'interprétation de départ. Lorsque ce mécanisme se répète, ses conséquences peuvent aller plus loin. Certaines attributions maternelles particulièrement rigides peuvent progressivement influencer la construction du sentiment de soi de l'enfant. Une mère peut voir son enfant comme étant fragile, peureux, dépendant, agressif, égoïste, ou bien jaloux, incapable de se débrouiller seul, ou au contraire, comme celui qui doit toujours être fort. Elle peut aussi lui attribuer régulièrement certaines émotions. « Tu es en colère contre moi. » « Tu as peur. » « Tu es triste quand je pars. » « Tu ne supportes pas que je m'occupe de ton frère. » Lorsque l'enfant reçoit régulièrement cette définition de lui-même, de la part de la personne dont il dépend affectivement, cette représentation que sa mère a de lui peut progressivement entrer dans la représentation qu'il se fait de lui-même. Chez le jeune enfant, cette influence peut être particulièrement importante parce que la connaissance qu'il a de lui-même est encore en pleine construction. Il dispose encore de peu de recul pour différencier ce qu'il ressent réellement de ce que sa mère lui dit qu'il ressent. Il ne peut pas encore analyser la situation en se disant « ma mère pense cela de moi, mais cela parle peut-être davantage d'elle que de moi » . Il construit précisément une partie de la connaissance qu'il a de lui-même à travers cette relation. Il peut alors progressivement intégrer le regard de sa mère et se conformer à certains états ou rôles qui lui sont régulièrement attribués. Et la conséquence est importante. L'enfant risque de construire une image de lui-même qui contient en partie des émotions, des peurs ou des caractéristiques qui appartenaient initialement au monde intérieur de sa mère. Il peut ainsi se penser fragile alors qu'il ne l'était pas particulièrement, se croire peureux, se vivre comme dépendant, penser qu'il supporte mal les séparations, ou encore intégrer l'idée qu'il est jaloux, colérique ou incapable de se débrouiller seul. Sa propre expérience et ce qui lui a été continuellement attribué deviennent alors plus difficiles à distinguer. Cette question prend une importance particulière lorsque les émotions projetées concernent le manque, l'abandon ou le besoin de proximité. Au fil de son développement, l'enfant devient progressivement une personne distincte. Il devrait découvrir ses propres goûts. Il devrait pouvoir choisir ses amitiés. Il devrait devenir capable de développer ses propres opinions. Il pourrait apprécier des personnes que sa mère apprécie moins. Il pourrait être heureux dans un endroit où elle ne l'est pas. Il pourrait avoir envie de partir en colonie de vacances. À l'adolescence puis à l'âge adulte, il investira davantage ses relations amicales puis amoureuses. Il pourra voyager, quitter le domicile familial, vivre ailleurs et construire sa propre vie. Cette différenciation constitue un processus normal, sain et nécessaire au développement psychologique. Elle permet à l'enfant de construire son autonomie, son identité et sa capacité à nouer des relations qui lui appartiennent. Mais cette évolution peut être difficile pour une mère lorsque l'éloignement de son enfant réveille en elle de l'angoisse, de la solitude ou un sentiment d'abandon. La projection déplace alors la difficulté. Ce n'est plus « j'ai du mal à supporter que mon enfant s'éloigne de moi » . Cela devient « mon enfant a du mal à être loin de moi » . Dans le premier cas, l'émotion appartient à la mère. Dans le second, elle est attribuée à l'enfant. La mère peut alors, au nom d'un besoin qu'elle pense être celui de son enfant, limiter ou compliquer des expériences de séparation et d'autonomie que celui-ci pourrait vivre sereinement dans un environnement qui serait adapté à son âge. Les recherches sur l'anxiété de séparation maternelle montrent justement qu'elle est associée à davantage de surprotection chez les jeunes enfants Merci. et plus tard à des comportements moins favorables à l'autonomie. Dans une étude auprès de mères et d'adolescents, les mères présentant une anxiété de séparation plus élevée se montraient moins soutenantes à l'égard de l'autonomie de leur adolescent. D'autres travaux relient cette anxiété à davantage de contrôles psychologiques, notamment à travers la culpabilisation, l'expression de déception ou certaines tentatives de maintenir une grande proximité. Cette influence se construit progressivement dans les interactions quotidiennes. C'est ce que l'on peut appeler un apprentissage relationnel. L'enfant apprend, à travers les réactions répétées de l'autre, ce qui crée de la détente ou de la tension dans la relation, ce qui est accueilli facilement et ce qui provoque de l'inquiétude, de la déception ou du conflit. Il peut ainsi constater qu'une préférence différente de celle de sa mère la contrarie. Que partir quelques jours la rende très anxieuse, que montrer beaucoup d'enthousiasme pour une autre personne crée chez elle une certaine tension, que grandir, sortir davantage ou investir ses amis provoquent plus de questions, de contrôles et de déceptions. A l'inverse, la proximité et les signes de dépendance envers sa mère peuvent rendre la relation plus apaisée. L'enfant n'a pas besoin de comprendre consciemment ce mécanisme, il apprend à travers la répétition des expériences. Peu à peu, certaines expériences d'autonomie qui auraient pu être vécues sereinement peuvent alors se charger d'inquiétudes, de culpabilité ou de tensions. La séparation devient ainsi plus difficile pour l'enfant au fil du temps. Lorsqu'à cette projection s'ajoute le besoin pour la mère d'être rassurée, consolée ou soutenue par son enfant, Un autre phénomène peut apparaître. On parle alors de confusion des rôles, d'inversion des rôles ou, dans certaines situations même, de parentification émotionnelle. J'ai d'ailleurs consacré un épisode de la première saison de ce podcast à la parentification. Dans cette dynamique, le parent se tourne vers l'enfant pour répondre à certains besoins de réconfort, d'intimité ou de soutien émotionnel et l'enfant prend progressivement une place de soutien auprès de lui. Sa position dans la relation se modifie. Il devient très attentif aux réactions émotionnelles de sa mère. Il peut retenir certaines expressions de lui-même lorsqu'il perçoit qu'elle l'affecte fortement. Il peut chercher à l'apaiser. Il peut éviter certains comportements qui déclenchent trop d'inquiétude ou de détresse chez elle. Et cette adaptation a une logique particulière chez le jeune enfant. Le lien avec la personne qui prend soin de lui représente bien davantage qu'une relation affective parmi d'autres. Concrètement, il dépend de cet adulte qui devait le protéger, le nourrir, l'apaiser, l'aider à réguler ses émotions, et tout simplement pour vivre. La relation d'attachement a donc une fonction de protection essentielle. Lorsque l'enfant perçoit que certaines de ses émotions ou certains de ses comportements mettent cette relation sous tension, il peut progressivement apprendre à s'adapter à l'état émotionnel de sa mère afin de préserver la proximité et la sécurité du lien. Ses propres ressentis, ses envies ou certains mouvements d'autonomie risquent alors de passer après cette nécessité relationnelle. Lorsque cette confusion des rôles devient répétitive, l'enfant peut finir par assumer une fonction émotionnelle qui dépasse sa place d'enfant. Les recherches sur la dissolution des frontières entre parents et enfants associent ces fonctionnements à davantage de difficultés psychologiques au cours du développement. La parentification reste cependant un phénomène distinct de la projection émotionnelle, mais elle peut venir s'y ajouter, et l'on comprend alors comment, dans certaines relations, plusieurs frontières peuvent devenir progressivement moins claires. Ce qui appartient à la mère d'un côté, ce qui appartient à l'enfant de l'autre, et qui prend soin des émotions de qui dans cette relation. Nous projetons tous parfois quelque chose sur les autres, nous interprétons, nous nous trompons. Nous pouvons dire à un enfant « tu dois être déçu » et découvrir qu'il ne l'est absolument pas. Cela fait partie de la vie relationnelle. Ce qui devient problématique, c'est la répétition d'attributions qui ne correspondent pas à ce que l'enfant vit réellement, leur rigidité et la difficulté pour l'enfant à faire reconnaître sa propre expérience lorsqu'elle diffère de celle que sa mère lui attribue. Il existe une différence importante entre une mère qui dit « je pensais que tu étais triste, mais finalement je vois que tu passes un très bon moment » et une mère qui dit « mais si, tu es triste, je suis ta mère, je sais ce que tu ressens » . Dans la première situation, la mère peut reconnaître qu'elle s'est trompée. Elle reconnaît à son enfant la possibilité d'avoir une expérience différente de celle qu'elle avait imaginée. Dans la seconde, sa représentation prend le pas sur l'expérience de l'enfant lui-même. Et lorsque cela se répète, cette représentation peut progressivement influencer la manière dont l'enfant se perçoit, comprend ce qu'il ressent, se comporte et entre en relation avec sa mère. La prise de conscience commence par la possibilité pour le parent de différencier son propre monde émotionnel de celui de son enfant. Lorsque notre enfant part et que nous pensons qu'il est triste, nous pouvons nous demander « et moi, qu'est-ce que je ressens en ce moment ? » Lorsque nous pensons qu'il a peur, nous pouvons nous demander « qu'est-ce que mon enfant me montre réellement ? » et « qu'est-ce que moi, je ressens face à cette situation ? » Lorsque nous pensons « il a besoin de moi » , nous pouvons nous demander « qu'est-ce qui me fait penser cela ? » et « qu'est-ce que son éloignement provoque chez moi ? » Certaines situations vécues avec notre enfant peuvent réactiver nos propres peurs, nos blessures, des expériences anciennes de séparation, d'abandon, ou encore des représentations que nous avons construites au cours de notre histoire autour de l'amour et du lien. Prendre conscience d'une projection permet alors de retrouver une distinction essentielle. Mon enfant et moi sommes profondément liés, mais nous sommes deux personnes différentes. Je peux être triste alors qu'il peut être heureux en même temps. Je peux avoir peur alors que lui se sent en sécurité là où il est. Je peux ressentir le manque alors que lui profite pleinement de son séjour. Et je peux reconnaître que ces émotions m'appartiennent. Cette différenciation permet à l'enfant de construire progressivement une représentation de lui-même à partir de sa propre expérience, de ce qu'il ressent, de ce qu'il désire, de ce qu'il aime et de ce dont il a besoin. Reconnaître ce qui nous appartient permet ainsi à notre enfant de se développer dans le respect de son individualité. C'est lui offrir la possibilité de grandir, de se différencier et de devenir pleinement lui-même tout en sachant que le lien qui nous unit Merci. peut rester solide. Merci d'avoir écouté cet épisode. Le chemin de guérison nous invite souvent à entreprendre un voyage vers nous-mêmes. Nous pouvons retrouver au plus profond de nous ce qui est resté vivant et lumineux. Il nous amène aussi à développer des qualités humaines qui nous permettent de vivre plus librement. Peu à peu, le lien que nous avons avec nous-mêmes, avec l'autre et avec le monde se transforme.