- Speaker #0
Lorsque Bauf part en Indochine en 1947 à la demande du général de l'âtre, il lui écrit en lui disant « rappelez-moi en Europe où je serai bien plus utile » . Pourquoi ? Parce que Bauf fait partie des grands penseurs de la défense de l'Europe.
- Speaker #1
Bienvenue dans Passeur d'Histoire, le podcast de la mémoire. André par Hervé, s'engager pour la paix.
- Speaker #0
Il y a dans la capacité des grands chefs à prendre une décision, une forme d'intuition, une intuition très profonde. Clausewitz disait le génie militaire c'est la combinaison de l'intuition et de la détermination. Et Poffre est quelqu'un qui avait un côté je pense ultra sensible, très artistique. Il dessinait extrêmement bien, il aimait la musique. Donc il faut cette espèce de sensibilité qui peut paraître peut-être un peu curieuse ou paradoxale quand on parle d'un chef militaire, mais qui est la capacité à saisir les choses de façon intuitive. Je suis le général de division Hervé Pierre. Actuellement je sers au cabinet de la ministre des armées. Je suis en charge de la gestion des officiers généraux. Je suis ravi de pouvoir m'exprimer pour parler du général André Beauf, l'auteur d'un tout petit livre que les militaires connaissent bien. Ça s'appelle « Introduction à la stratégie » , publié en 1963. Et ce livre est considéré comme un des plus grands livres de stratégie du XXe siècle. Le hasard a voulu qu'en étant dans mon premier poste en régiment, mon capitaine commandant de compagnie me convoque et me dit « Tu vas bientôt préparer les concours de l'enseignement militaire supérieur. Ça serait bien de te plonger dans la tactique. » Et donc je vais dans la première librairie que je trouve. Je regarde des ouvrages de stratégie qui faisaient tous environ 1000 à 1500 pages et je choisis parce que j'étais un peu... curieux mais très feignant, je choisis le livre le plus petit, Introduction à la stratégie, en me disant ça sera assez pour commencer. Je lis le livre en deux heures et j'ai été absolument estomaqué par ce que j'ai trouvé dans ce livre. Je me suis demandé pourquoi ça s'appelait simplement Introduction à la stratégie. J'ai essayé d'expliquer pourquoi ce livre était aussi petit mais aussi brillant et en quoi la pensée stratégique d'André Beauf était toujours utile aujourd'hui. André Beau fait né à Neuilly-sur-Seine en 1902, d'une famille de commerçants en vain, pas du tout de militaires dans sa famille. Une enfance à la fois plutôt protégée dans une maison cossue de la bonne bourgeoisie avec un papa qui avait des revenus confortables mais une maman qui est décédée très tôt et s'est retrouvée en pension alors qu'il était tout jeune. Il raconte d'ailleurs dans des textes qu'il a écrits à la fin des années 40 cette enfance qu'il a jugée assez difficile. et dans lesquels il s'est endurci. Il est extrêmement marqué par la Première Guerre mondiale, il raconte dans ses textes de jeunesse comment la Guerre mondiale les a saisis au milieu du mois d'août alors qu'ils étaient en vacances à Deauville et qu'ils rentrent en train de manière précipitée à Paris. Ils ont du mal à rentrer parce que les trains sont réquisitionnés, il y a une sorte d'affolement et il va vivre toute son adolescence pendant la Première Guerre mondiale à Paris, Collège Saint-Barbe, ils sont sous la menace des canons allemands. Et donc ça fortifie en quelque sorte sa volonté et son souhait de défendre la patrie. Lorsque la victoire est déclarée, il défile avec tous les élèves de fin de barbe dans les rues à Venue Saint-Michel. Ils vont jusqu'à l'hôtel de Brienne et ils applaudissent Clémenceau qui apparaît à la fenêtre de son bureau. Et tout le monde est en larmes. catharsis collectif qui l'a profondément marqué. Il est originaire de Cône-sur-Loire, en Bourgogne, et il a, pendant l'été qui a précédé la victoire, été employé par l'armée américaine qui avait à Cône-sur-Loire un dépôt logistique pour assurer la traduction entre les Français et les soldats américains. Il a été traducteur pour ses unités, ça l'a marqué à deux titres. D'abord parce qu'il fait partie des officiers, et c'est assez rare à l'époque pour le souligner, qui maîtrisent parfaitement l'anglais. Ce sera un élément assez important dans sa carrière. Et il a une affection tout particulière pour les Américains, ce qui se traduira en particulier plus tard par son intérêt pour les alliances en général et pour l'OTAN en particulier. passe son bac à la fin de la Première Guerre mondiale et décide de préparer le concours d'entrée à Saint-Cyr contre l'avis de son père. Il concourt et il fait l'école spéciale militaire de Saint-Cyr de 1921 à 1923. En 1923, lorsqu'il sort de Saint-Cyr, il choisit les tirailleurs algériens, il est affecté à Alger. Et il va participer très rapidement à la guerre du Rif au Maroc, où il est blessé dans les semaines qui suivent son arrivée sur le théâtre Rif 1. Il est blessé par balle très gravement, laissé quasiment mort sur le champ de bataille. Il est décoré de la Croix d'Algérie en honneur. Il a 23 ans en 1925 par le général Lyotet. Ça sera le début d'une carrière assez exceptionnelle du point de vue de l'art militaire puisqu'il participe à peu près à tout. adulé de ces hommes. Et notamment en Tunisie, les hommes ne voulaient plus avancer parce qu'ils étaient pris sur un tir de barrage. Il a retiré son casque, il a mis son calot bleu, il a pris sa canne et il a traversé tout seul le champ de mine pour qu'il les suive en fait. Et donc l'aide de Caen écrit le commandant à la Baraka, avec lui rien ne peut arriver. Il est vraiment aimé, apprécié des hommes qui commandent, avec ce côté un peu un peu froid, un peu british. D'ailleurs il cultivait ce côté un petit peu phlegmatique, l'air de ne pas y toucher, insensible aux choses et autres. Qui est aussi le côté un peu du chef qui a toujours un peu de recul sur les choses. Mais il est décrit comme un chef qu'on suivra partout. Il est présent à l'entretien connu, extrêmement tendu entre le général Giraud et le général De Gaulle dit en l'entretien d'Enfas. puisqu'il est assistant militaire de Giraud. Donc je vous laisse imaginer que par la suite, ça ne lui portera pas forcément crédit. Il se trouve à côté du général Delattre pour la signature de la victoire à Berlin, ce qui fait tous les combats de la libération de la France. D'abord sous l'autorité du général Juin, puis sous l'autorité du général Delattre qui décide d'en faire un de ses collaborateurs les plus proches. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, tournant des années 50, c'est le début de la crispation entre l'Ouest et l'Est. Et 1949, c'est le pacte atlantique puis la création du pacte de Varsovie, donc ces deux grands blocs militaires qui s'opposent. Et lorsque Beaufort part en Indochine en 1947 à la demande du général de Latre, il lui écrit en lui disant surtout ne me laissez pas en Indochine ou... « Je vis les derniers feux de l'histoire coloniale française » , à « Rappelez-moi en Europe où je serai bien plus utile » . Pourquoi ? Parce que Beaufort fait partie des grands penseurs de la défense de l'Europe face à une agression venant de l'Est. Il est considéré comme un des quatre grands penseurs de la dissuasion française, donc ceux qui pensent qu'il faut trouver une solution pour ne pas perdre la France une deuxième fois, selon le beau mot du maréchal Delattre. Il a à plusieurs reprises au cours de sa carrière servi dans des institutions et des organismes qui réfléchissent à la défense de l'Europe. D'abord dans le cas de l'Union Occidentale, qui a précédé en quelque sorte la signature du pacte de Varsovie. Donc l'Union Occidentale qui a regroupé cinq pays chargés de se défendre face à la possibilité d'une attaque à l'Est. Et lorsque le pacte d'Atlantique est signé et qu'est créé Shea, l'état-major suprême des forces alliées en Europe. Beaufort en fait partie, il a à différentes reprises des responsabilités importantes au sein de l'OTAN et en 1960, il va siéger au comité permanent qui se trouvait alors à Washington et il est le représentant français à l'OTAN dans la structure politique de la France dans l'Alliance en fait. Donc c'est vraiment quelqu'un qui est profondément marqué par son lien avec l'OTAN anglo-saxons en général. L'idée, ce n'est pas d'en faire un héros, mais ce qu'il a écrit est profondément intéressant et puissant pour plusieurs raisons. La première, c'est qu'il pense la stratégie de manière dynamique et pas du tout statique. La stratégie n'est pas un livre de recettes, ce n'est pas un livre de cuisine, on va choisir la bonne stratégie dont on a besoin. La stratégie, c'est une opposition à quelqu'un qui vous veut du mal, permet de faire face à l'adversité et l'adversité comme le réfléchi elle s'adapte en permanence si votre stratégie est pas agile plastique si elle n'anticipe pas vous avez déjà perdu et donc la stratégie pour lui c'est une d'être au monde. On entre en stratégie, c'est-à-dire qu'on fait face à une volonté adverse et on met en œuvre tous les moyens possibles pour arriver à la victoire. Ce qui veut dire que Beau, deuxième caractéristique, n'est pas un inventeur, c'est un assembleur, c'est quelqu'un qui va chercher dans toutes les écoles de pensée, pour le coup, dans tous les livres de recettes, la combinaison qui va marcher. profondément artiste dans l'âme, escrimeur, joueur de musique, de piano, très sensible, très grand dessinateur. Beaufr a utilisé beaucoup de métaphores pour expliquer ça. Il parle notamment du piano stratégique, le fait qu'il faut arriver à composer une mélodie et qu'il ne s'agit pas d'avoir simplement une seule note qu'on répète mais qu'il faut arriver à composer. Il parle aussi, il prend des exemples dans les scrims. Dans l'introduction à la stratégie, vous avez un passage extrêmement célèbre. Vous avez les 16 coups fondamentaux des scrims et il montre comment les scrims, c'est toujours une combinaison d'attaques, de feintes, de défenses et comment il faut les assembler pour trouver les bons usages. généraux, il faut absolument penser comme ça. La vérité c'est que parfois vous êtes déjà en paix-guerre avant même d'avoir signé la guerre. Dans un livre absolument remarquable qui s'appelle Le drame de 1940, il décrit sa vision de jeune officier au moment où la France s'effondre en 1940. Mais tout s'est joué en 1936. Et donc la réalité c'est que le seuil à partir duquel ça a basculé, il est deux ou trois ans avant. Et donc ce qu'il nous dit avec la paix-guerre c'est qu'il ne faut pas... faire comme si la paix et la guerre n'avaient plus de sens. Mais le stratège, il doit sentir des vitesses de conflictualité qui sont en train de se déployer pour les détecter. Et lorsqu'il décrit la stratégie d'Hitler en 1938, dans ce premier texte qu'il appelle « La paix-guerre » ou « La stratégie d'Hitler » , il montre au travers d'une image qui est devenue très célèbre parce qu'elle est dans l'introduction à la stratégie, il appelle ça la stratégie de l'artichaut, que si vous voulez atteindre le cœur, le cœur de ce que vous voulez saisir, il faut retirer les feuilles les unes après les autres. Et vous regardez comment ça réagit. C'est ce qu'on appelle la stratégie sous le seuil, sous le seuil de déclenchement d'une guerre ouverte qui ferait que vous basculeriez de la paix juridique à la guerre juridique. Et donc cette idée de paix-guerre permet d'avoir une granularité d'analyse qui détecte les vitesses de conflictualité pour chercher les moyens de les abaisser avant d'en arriver au fait qu'on ne puisse plus faire demi-tour. Pas uniquement militaire, mais qui combine Les leviers diplomatiques, les leviers économiques et ce qu'il appelle la guerre politique ou la guerre d'influence qui est ce qu'on voit tous les jours. Les médias discréditer son adversaire, faire tomber un gouvernement, toutes les manœuvres indirectes plus ou moins avouées et qui font partie de la guerre. Et c'est ça que nous enseigne Pauvre. Ce qui est assez drôle dans le parcours de Beau, c'est qu'il a à de nombreuses reprises croisé le général de Gaulle. Il l'a eu comme instructeur à Saint-Cyr. Et le capitaine de Gaulle quand il entrait en majesté, parce que avec beaucoup d'humour et d'ironie, un peu pointé d'ironie, le général Beau a écrit un article dans le Figaro en 1970 après la mort du général de Gaulle pour lui rendre hommage. L'article s'appelle « Mon professeur d'histoire » et il décrit une sorte de... de personnages entre Mazarin et Richelieu, qui entrent en scène, en quelque sorte. Dans l'amphi, tout le monde se tait absolument pétrifié. Et puis le capitaine de Gaulle fait un cours absolument magistral, mais il est tout seul avec lui-même. C'est un peu ça. Donc il y a une pointe d'ironie dans l'article de Beau dans les années 70. Et ça traduit assez bien une relation... D'abord... complètement déséquilibré et asymétrique. C'est-à-dire, d'un côté, Baufre, c'est un jeune officier quand De Gaulle est commandant lieutenant-colonel général et quand De Gaulle est dans la dimension politique, Baufre, c'est un général parmi les autres. Et quand il faut choisir un chef d'état-major des armées, on ne prend pas Baufre. On va chercher le général Ayere, qui est vraiment, vraiment dans la droite ligne du patron et puis on dit à Baufre, écoutez, le mieux pour vous, c'est peut-être de créer un centre de recherche. Ce qui est à la fois une manière de lui rendre hommage en disant vous avez des vraies capacités de penseur et en même temps une manière un peu de le contrôler. Donc Beaufort est une sorte d'hétérodoxe, en quelque sorte, à divers titres, notamment sur la question de l'atlantisme. En 1966, Beaufort publie un livre qui est introuvable, qui s'appelle « L'OTAN et l'Europe » et qui est publié en 1966. Et il le publie parce que... La France vient de quitter le commandement intégré de l'OTAN et qui pense que c'est une énorme bêtise. Ah, il ne le dit pas comme ça, mais il faut lire le livre pour comprendre à quel point ce livre est un peu... et générée par cette sortie de l'OTAN. Vous allez tout de suite comprendre ce que ça implique pour Beaufort et peut-être mettre ça en relation avec ce que je vous ai dit juste avant sur sa vie. Voici un livre sur l'OTAN et l'Europe. Il va paraître à un moment où les discussions sur l'OTAN risquent de mettre en évidence les plus opposés et les plus passionnels.
- Speaker #1
Ce livre ne vise pas à justifier ou à condamner l'un de ces points de vue opposés. mais à aider à résoudre la crise par une solution constructive et à l'avantage de tous. Vous le savez, je suis un ami de longue date. En 1918, j'étais déjà un jeune interprète bénévole avec votre 85e division. Dès 1940, j'ai été l'un des premiers promoteurs de ce qui a conduit à votre débarquement en Afrique du Nord et j'ai de ce fait connu les prisons françaises. Plus tard, j'ai combattu à vos côtés, en Tunisie, en Italie, en France et en Allemagne. J'ai fait partie, après la guerre, des états-majors de l'OTAN, à presque tous les échelons, jusqu'au sommet. Le groupe permanent.
- Speaker #0
J'ai ainsi vécu dans votre pays plusieurs années. Cela me donne le droit de vous parler franchement et de vous demander de croire en mon objectivité. Vous vous pressez, en quelque sorte, de faire le pont entre la France dans laquelle il vit et dont il est un stratège reconnu et l'OTAN. Donc c'est probablement un des plus attentifs des héros français, ce qui l'amène à de nombreuses déconvenues. L'une étant effectivement de ne pas du tout être qualifié ou qualifiable pour être chef d'état-major des armées, mais il a d'abord cette élégance, vous le reconnaîtrez dans son style, d'essayer de trouver des ponts entre des mondes qui s'opposent. Dans la posture du général de Gaulle au tournant des années 1966, il y a une vraie posture théorique de positionnement de la France et pas uniquement d'animosité avec nos alliés. C'est vraiment une posture très forte et le général Aéré publie, donc chef d'état-major des armées, un article qui s'appelle « Défense tous azimuts » , ce qui veut dire défense 360 degrés, qui a absolument ulcéré nos alliés évidemment puisque ça veut dire qu'on se défend de la même manière face à l'Est et face à l'Ouest. Donc ça, ça fait partie d'une forme de rhétorique de l'indépendance nationale. Rhétorique un peu radicale, un peu surfaite à mon avis, dans laquelle Beauf ne veut jamais tomber puisqu'il veut rester l'homme des ponts. Une des grandes caractéristiques de la pensée en termes de dissuasion par exemple, c'est que Beauf dit à Galois, qui est un peu son opposé radical, on ne peut pas penser la dissuasion française sans les alliances. Certes, Galois explique qu'il y a une forme de pouvoir égalisateur de l'atome, c'est la formule consacrée, c'est-à-dire quand on possède une arme d'une telle puissance, le fait qu'on soit un peu plus puissant ou un peu moins puissant n'a plus sens, c'est-à-dire que vous êtes capable de causer des dommages inacceptables même à un très grand. Là, vous avez une bombe qui est sans mesure avec la puissance de votre pays, c'est complètement décorrélé. Cette dimension-là a amené certains penseurs à dire C'est plus adapté à un système d'alliance parce que ça va contraindre notre volonté nationale, notre capacité de choix nationale. Et c'est tellement essentiel dans le choix qu'il faut faire qu'on ne peut pas le faire pour d'autres. Il ne faut le faire que pour nous-mêmes. Beaufoy dit oui, tout ça, c'est très bien. Ça, c'est de la stratégie théorique. De fait, une grande partie de sa pensée a été reconnue lors de la conférence d'Ottawa en 1974 qui établit que... il existe une deuxième force de frappe dans le Pas-Atlantique, et c'est la force française qui a une forme d'indépendance. Et donc c'est reconnu dans la communauté internationale, d'une certaine manière, c'est une sorte de victoire pour Wove de dire qu'il peut y avoir la puissance de la dissuasion de l'OTAN et puis une France indépendante, mais qui ne fait pas n'importe quoi, qui est attachée à ce système otanien. La possibilité de disposer d'une arme stratégique et de faire partie d'une alliance est toujours actuelle. C'est un débat très présent qui occupe beaucoup, qui anime beaucoup, offre la pensée dès les années 70. Première partie de carrière pour Bofre, évidemment très élogieuse, très admirable. Il a fait tous les combats, mais il a raté le dernier. En quelque sorte, la dernière marche, il l'a ratée, celle d'accéder aux fonctions sommitales. Alors Shape, dans les années 50, c'est à Rocancourt au nord de Versailles. Et puis avec le départ de la France du commandement intégré en 1966, Shape doit déménager et s'installe là où il est aujourd'hui en Belgique. Mais Beaufort accepte des positionnements dans des structures dites internationales qui ne sont pas des lieux où on est le plus repéré, le plus susceptible d'être dans les coulisses du pouvoir, surtout quand le pouvoir est plutôt opposé à l'atlantisme. Donc son dernier poste à Washington, clairement il a cinq étoiles sur les épaules, mais c'était quand même une manière de lui dire « tu peux bientôt partir » en quelque sorte. Quand il quitte l'institution, il a quand même une petite aigreur de ne pas avoir forcément été reconnu. On lui propose et on lui donne la responsabilité de créer un centre de recherche complètement novateur. Au début des années 60, il n'existe pas de centre de recherche. en mode américain du type Rank Operation. Et ça fait rêver, en France on se dit qu'il faudrait un centre vraiment très intégré. Et le projet de départ c'était de faire un centre de recherche qui soit piloté à la fois par le ministère des armées, le ministère des affaires étrangères et l'enseignement supérieur. Donc ça devait être vraiment un centre de recherche avec un pied dans chacune de ces grandes maisons et un collège de direction tri ou bipartite. Il avait été envisagé que Raymond Aron soit le co-directeur. directeur du centre. Manifestement, Aron a dit « c'est moi qui dirige ou j'y vais pas » , donc Beauve s'est retrouvé un peu tout seul, mais il était quand même dans une structure vraiment novatrice. Donc il a créé l'Institut français d'études stratégiques en 1962 et cet institut a été hébergé au Centre d'études et de politique étrangère, le CEPE, créé au milieu des années 30, une sorte de centre de réflexion issu du ministère des Affaires étrangères. Ce CEP, s'est transformé en 1978 en IFRI, pour ceux qui connaissent un tissu français de relations internationales, ce qui existe toujours. Donc Bauf a créé une sorte d'institut à l'intérieur du CEP et a commencé à nourrir les débats et à alimenter la réflexion. C'était particulièrement pertinent au début des années 60, dans une période que Aron a appelée d'ailleurs du nom d'un livre Le grand débat, et qui est cette période un peu très ouverte, où chacun des penseurs a pu exprimer ce qu'il voulait, se battre sur certaines dimensions de la dissuasion, argument contre argument. Un débat qui est resté très ouvert jusqu'au milieu des années 60 à peu près. Le Gérald de Gaulle revient en 1958. Vous savez probablement qu'une grande partie des programmes de la dissuasion avaient déjà été pensés par la 4ème République. Gérald de Gaulle, en arrivant, a dit « je crée la bombe » , le commissariat à l'énergie anatomique. Toute une série de choses avaient été faites bien avant, mais il lui donne une dimension particulière, une place particulière dans le système. Et donc ce grand débat qui s'ouvre au début des années 60 est l'occasion de penser le système de défense de la France de manière très cohérente et on demande à tout le monde d'y participer. Et à partir de 65, on dit à Beau, bon c'est super. tu peux peut-être arrêter maintenant, retourne chez toi et on supprime les crédits de l'IFDES, on supprime un certain nombre de postes de chercheurs et on lui dit bon ben voilà c'est fini. Et deuxième aigreur pour Beauf qui considère que son travail à l'Institut français du stratégique n'a pas été reconnu à sa juste valeur et il se bat jusqu'à son décès brutal en 1975 pour que l'Institut continue à vivre, pour qu'il puisse continuer à publier. Le premier livre blanc sur la défense est publié en 1972 et il établit ce qu'est la doctrine de défense de la France. C'est-à-dire que c'est le produit de toutes ces réflexions qui ont maturé, qui se sont raffinées et qui ont fait l'objet de décisions. Et dans ce livre, Stratégie pour demain, il décrit un modèle de défense du théâtre centre-Europe, c'est-à-dire comment organiser les forces européennes dans le cadre de l'OTAN pour faire face à une attaque massive venant de l'Est. dans un contexte, 72, Doctrine Nixon, où les Américains ont décidé de se désengager d'Europe. Et donc le livre, il a à la fois cette finesse d'analyse qui permet de compléter en quelque sorte l'analyse, analyse du livre blanc de 72 dans lequel il a été un peu exclu en quelque sorte, et puis probablement de nous dire deux trois choses d'une situation qui est quand même assez proche de celle dans laquelle on est aujourd'hui. La question est souvent posée de savoir quelle est la reconnaissance donnée à l'œuvre d'André Beauf. Je dirais qu'immédiatement après sa mort, ou au moment de sa mort, dans les années qui ont suivi, il a été considéré comme un de ceux qui avaient le plus apporté à la pensée stratégique. Il y a un classement mondial des articles, il était classé dans les 10 ou 15 premiers, et puis ça s'est complètement effacé. Ça s'est complètement effacé parce qu'il est mort relativement jeune au regard des autres penseurs de la stratégie. Et par un effet tout à fait naturel et mécanique, les autres ont continué à publier, à écrire, à exister. Ceux qui étaient ses plus fidèles compagnons à l'Institut français d'études stratégiques, ils ont essayé de relancer l'Institut comme ils pouvaient en créant le Centre d'études et stratégies totales, le CEST. Mais la structure a périclité très vite, en partie parce que Pauvre personnalisait tellement son institut. que sans lui, c'est quand même difficile de le faire. On l'a redécouvert au tournant des années 90, c'est-à-dire une quinzaine d'années après. Pourquoi ? Parce que dans les années 70, Beauvre, parce qu'il pense stratégie totale, pense la totalité des types de conflictualités qui peuvent arriver ensemble. Beauvre, dans les années 70, continue à penser ensemble la dissuasion nucléaire, les forces conventionnelles. et les forces dites non régulières, irrégulières, hybrides, vous les appelez comme vous voulez. Non seulement il les pense chacune dans un même ensemble, c'est-à-dire comment tout ça agit, mais comment l'action de l'une sur l'autre provoque des effets, c'est-à-dire les interfaçages entre ce type de forces. Et donc il a une approche qui est toujours très globale et très complète de la conflictualité. Ça veut dire que la guerre, comme disait Clausewitz, c'est un caméléon, c'est jamais la même que la veille, ce sera jamais la même que demain, que vous, et qui combine en même temps la totalité de ce qu'il peut mettre pour gagner. C'est la totalité de ses capacités qui sont mises dans la balance pour l'emporter d'un point de vue stratégique. Baufre est probablement un des seuls penseurs à avoir conservé la totalité des facettes et à essayer de comprendre en quoi les unes et les autres avaient une importance l'une par rapport à l'autre. Et de fait, on ne peut penser la dissuasion nucléaire que si on comprend le système de force dans son ensemble conventionnel, mais ce qu'il appelait également la résistance populaire, c'est-à-dire l'adhésion d'un nation, la capacité d'un pays à faire face. Tout est connecté, il faut penser les choses ensemble et c'est ce qui donne à sa pensée une très forte actualité. Ce qui m'a touché chez Boff, au-delà des aspects intellectuels et donc la richesse de sa pensée, c'est sa sensibilité. C'est en fait un apprentissage de règles, de façons de faire, mais qui sont aussi le produit de l'expérience accumulée et raffinée à l'extrême. Il a été très marqué par exemple par la figure de Delattre, qui était un grand sensible et un très grand intuitif. de penser les choses. Ce qui m'a séduit chez lui, c'est cette capacité à saisir le réel dans sa complexité sans chercher forcément à le réduire immédiatement, mais en gardant tous les aspects de cette variété de sensations, de variétés de points qu'il peut y avoir quand on saisit une image, sans chercher à la réduire. L'engagement, c'est aller au-delà de soi-même, c'est-à-dire être capable de faire quelque chose pour plus grand que soi. Quel que soit le soi, en fait. L'engagement... ça demande, je pense, beaucoup de détermination. C'est pas uniquement une question de choix à un moment donné, mais c'est la capacité à tenir ce choix dans la durée. Et donc l'engagement pour un militaire, c'est de façon très prosaïque, mais je pense qu'au souvenir français, ça n'étonnera personne, c'est la capacité à donner sa vie, c'est-à-dire ce qu'on possède à soi, d'irréductible pour les autres, et pour quelque chose qui le dépasse.
- Speaker #1
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