Speaker #0C'est très intéressant de voir dans son œuvre le dialogue entre les religions, les cultures, l'idée que l'humanité fraternelle est quelque chose d'essentiel. Ce qui me frappe dans René Cassin, c'est son énergie indomptable. Il y a une formule que Cassin aime bien, c'est dire non seulement enseigner, mais construire le droit. Et donc je crois qu'à une époque de démoralisation, son énergie, son patriotisme, son sens de l'intérêt général, mais aussi d'universalité, c'est quelque chose d'essentiel. On garde l'image d'un noble villard avec une belle barbe un peu hugolienne, d'un patriarche qui avait beaucoup d'alacrité, mais on oublie toutes les étapes de sa vie. Et pour moi, Cassin, c'est un homme de toutes les saisons. Mon nom est Emmanuel Decaux, je suis né en décembre 1947, donc un an avant la Déclaration universelle des droits de l'homme, et je suis professeur de droit public. Je vais vous parler de René Cassin, que j'ai découvert quand je faisais mes études. Et là, évidemment, la figure de Cassin était incontournable, si j'ose dire. René Cassin est né en 1887, et par coïncidence, c'est l'année de la création du souvenir français. Et il est mort en 1976. Ses origines sont méridionales. Il a grandi à Nice, au sein de la communauté israélite de Nice. Cassin, très vite, a fait des études de droit à Aix-en-Provence. Il était très brillant puisqu'il a été lauréat du concours général de la licence en droit, je crois que c'était en 1909. La médaille de Vermeil, c'était le premier prix. Et il est monté à Paris, comme on dit, où il était dans un cabinet d'avocats tout en préparant sa thèse. qu'il a soutenu le 1er avril 1914. Juste après, évidemment, Cassin a été mobilisé et il a été blessé très vite en octobre 1914. Il a passé une nuit d'agonie sur le champ de bataille avant d'être... récupéré par des infirmiers et de faire une convalescence très longue et douloureuse parce qu'il avait eu 4 blessures avec un tir parallèle au flanc, au bras, au bas-ventre et des traitements très douloureux jusqu'en 1916 où il a repris des cours à Aix. Malgré ces blessures, il avait une santé de fer et puis une grande énergie donc il ne s'écoutait pas du tout. Il a eu l'énergie de vouloir se consacrer aux autres en organisant les premières associations d'anciens combattants ou de victimes de guerre, de mutilés. Il était invalide à 65% avec un corset toute sa vie. Les veuves, les orphelins, lui-même avait vu dans ses proches la mort de son beau-frère et sa sœur avec des jeunes enfants. Donc, ses qualités de juriste ont été utilisées de manière très pragmatique. pour faire avancer le statut des combattants, des mutilés, des victimes de guerre. Cassin a mené parallèlement une carrière de juriste, il a passé l'agrégation en 1919, donc là il était établi dans le milieu universitaire, et puis une carrière de militant associatif, en allant de congrès en congrès, de fédération en fédération, ce qui fait que son expertise juridique a été très utile pour faire les premiers grands lois de la Chambre bleue, Donc, sur le statut du combattant, et puis des aspects très techniques, sur les pensions, les emplois réservés, la justice militaire. J'ai retrouvé un discours qu'il a fait pour remercier ses électeurs. Le corps est frêle, mais l'âme est vibrante, et il parle de flamme, et il parle même de joie de travailler ensemble. C'est extraordinaire. Après avoir contribué beaucoup à tous les aspects du statut juridique des victimes de guerre, des anciens combattants, des veuves, des orphelins, Cassin a eu une ouverture internationale, d'abord par les rapports entre les associations d'anciens combattants alliés, et ensuite avec les invalides ou les anciens combattants allemands, ce qui était plus compliqué, mais dans le cadre de l'OIT... notamment l'Organisation Internationale du Travail, il y a tout un travail fait en commun sur le statut des mutilés de guerre. Et aussi des réflexions sur la paix, sur la construction de la SDN, de la Société des Nations, avec ce qu'on appelait l'esprit de Genève. Et là, Cassin a été embarqué dans la délégation française à partir de 1924, c'est-à-dire l'arrivée du Bloc des Gauches au pouvoir. Il n'était pas le seul représentant français auprès de la SDN. Il a commencé comme représentant adjoint au nom des anciens combattants, tandis que Léon Jouot, un futur prix Nobel de la paix, représentait les syndicats. Mais il était très actif, très présent, notamment dans les négociations sur le désarmement au début des années 30. Et donc, en 1932, par exemple, tous les plans de paix français étaient négociés dans ce cadre. Lui-même... Cassin se spécialisant dans les aspects juridiques. Alors évidemment, à partir de 1933, le vent a tourné, et on voit dans les discours de Cassin des dénonciations du terrorisme hitlérien. Il a fait des discours à la mutualité après la nuit de cristal, dans un grand meeting organisé par la LICA, la Ligue Internationale contre l'Antisémitisme. Donc là, il y a des prises de position très nettes de Cassin, qui expliquent son esprit de résistance très rapide. Pour lui, la défaite de la France, c'est un grand déchirement. Et son instinct l'a poussé à résister. Et donc là, c'est vraiment un tournant dans sa vie. Il était venu à Bordeaux avec le gouvernement, les principaux services publics. Il consulte ses collègues, les anciens combattants, les responsables politiques qu'il connaît, notamment Paul Boncourt. Et il n'entend pas le discours du général de Gaulle le 18 juin, mais il en a connaissance et dès le 19, il prépare son départ pour l'Angleterre alors que les milieux politiques pensaient prendre le Massilia pour aller à Algiers. Le 29 juin 1940, après avoir regagné Londres, Cassin rencontre le général de Gaulle. La rencontre qui est un moment historique évidemment pour lui, qui va bouleverser sa vie. Et racontée par Cassin dans ses mémoires, des hommes partis de rien, c'est quelque chose d'extraordinaire parce qu'il est présenté à de Gaulle qui lui dit j'ai rencontré. le premier ministre Churchill, il faut faire un accord avec lui pour me reconnaître comme chef des Français libres. Et Cassin lui demande, mais qu'est-ce qu'on fait ? Bien sûr, nous ne sommes pas une légion étrangère. Et De Gaulle lui dit, non, nous sommes la France. Ils étaient tout seuls dans un petit bureau, à dire, nous sommes la France. Et donc le travail de Cassin... C'est tout un travail d'intendance, mais aussi d'organisation administrative, juridique. Et à partir de là, Cassin d'abord négociera avec les Anglais ce statut qui est très important, parce que ça reconnaît la légitimité de la France. Churchill s'engage à rétablir la France dans son indépendance et sa grandeur. Et donc Cassin se retrouve à représenter de Gaulle dans des conférences interalliées comme à Saint-James. Alors qu'il y a des gouvernements en exil, Cassin, lui, est le représentant du chef du général de Gaulle, chef des Français alliés. Et il y aura tout un travail de reconnaissance comme un gouvernement en exil qui est difficile, puisque les Américains, par exemple, ont un ambassadeur à Vichy. Roosevelt, ensuite, aura un mépris assez grand pour la France et une hostilité à l'égard du général de Gaulle. Donc, Cassin a tout ce volet international avant que des diplomates ne le fassent. prennent le relais. Et puis, il y a un volet politique qui est très important, c'est de dire que la légitimité de la France n'est pas à Vichy, que la constitution de Vichy, c'est une pseudo-constitution et que la légitimité, elle est à Londres, en essayant de s'ancrer dans les principes républicains, sans avoir d'élection, ce qui est là aussi une situation un peu en porte-à-faux pendant un certain temps, avec certains qui pensent que la priorité Merci. c'est d'unir les Français dans le combat, honneur et patrie, et Cassin, lui, a cette fibre républicaine pour insister toujours sur la devise républicaine, liberté, égalité, fraternité. La France libre a un journal officiel, comme le journal officiel qu'on connaît aujourd'hui. Donc il y a un état de droit administratif qui est mis en place, et ça c'est grâce à Cassin. De même, c'est Cassin qui fait le statut de l'ordre de la libération, puisque de Gaulle ne voulait pas donner la légion d'honneur, en considérant qu'il n'était pas habilité à le faire. Donc il fallait trouver une décoration. Cassin a fait le statut de l'ordre de la libération et a été un des premiers. titulaire dans la même promotion justement que Gueboué ou le colonel Leclerc ou l'amiral Muselier. Il voulait faire plus, il dit, je voudrais être dans la vie active mais malheureusement il sera cantonné dans ce rôle de juriste et à fur et à mesure où les ralliements se font venant de la résistance intérieure mais aussi de politiciens son rôle est marginalisé. Donc quand en septembre 1941 est constitué le comité national français il est commissaire à la justice et à l'instruction publique alors qu'auparavant il était secrétaire permanent du conseil de défense de l'Empire ce qui était un rôle clé, un rôle central. a senti cette marginalisation de manière assez douloureuse. De Gaulle trouvait peut-être qu'il était trop diplomate à l'égard des Anglais. De Gaulle, quand il était loin, leur envoyait des messages en disant qu'il fallait qu'ils s'affermissent, qu'on ne peut s'appuyer que sur ce qui résiste. Je pense que De Gaulle a considéré que Cassin n'était plus l'homme de la situation. Cassin a eu un rôle purement juridique, y compris à Alger, où il a présidé un comité juridique, ce qui pouvait sembler, a priori, un placard, mais c'est ce comité juridique qui est le tremplin pour que Cassin soit vice-président du Conseil d'État à la libération des 1944. Donc ça, c'est un tournant décisif. Il y avait cet éloignement de la terre patrie qui était très dur pour lui. D'être en première ligne, c'était quelque chose Merci. très important pour son patriotisme, ça flamme, comme il disait. Il y a des choses un peu tristes, quand on regarde par exemple la descente des Champs-Élysées, la photo qui est magnifique, alors on voit des grands résistants comme Parodi, comme Achille Peretti, mais on voit aussi le trocaire qui est à la gauche ou à la droite de De Gaulle, mais on ne voit pas Cassin, et donc il n'avait aucun rôle politique à l'époque. Mais d'être nommé au Conseil d'État, vice-président du Conseil d'État, c'est le choix radical de De Gaulle, c'est de nommer René Cassin avec la charge aussi de l'épuration du Conseil d'État, ce qui a été fait relativement en douceur si j'ose dire, mais avec une reprise en main très ferme et des nouvelles générations qui étaient issues de l'ENA. Et ça c'est fondamental parce que comme vice-président du conseil d'état, Cassin était président du conseil d'administration de l'ENA. Pendant 16 ans, ce qui est tout de même une continuité extraordinaire, Cassin était au cœur de l'État, avec un État de droit, rétablir les institutions, avoir une nouvelle génération de fonctionnaires, avec une élite républicaine fondée sur la méritocratie. Cassin a toujours insisté sur ça dans ses discours, qui étaient souvent très pratiques, sur la place des femmes aussi au Conseil d'État ou dans les grands corps. Donc ça, c'est une période de consécration et d'honneur, mais qui est aussi une période de grande responsabilité, d'engagement, d'investissement. Il était membre de la commission des droits de l'homme dès le départ, donc c'est un organe subsidiaire prévu par la charte, avec une mission très importante, c'est de préparer une charte internationale des droits de l'homme pour reprendre l'exposition du président Truman, et de 1946 à décembre 1948, c'était un travail intense, c'était déjà un microcosme de la société internationale. Donc Cassin a joué un rôle décisif, actif, en faisant des synthèses avec son sens de la rédaction et puis l'affiliation de la déclaration universelle avec la déclaration française, mais il y a des choses nouvelles dans la déclaration universelle, notamment tout ce qui concerne la sécurité sociale, la solidarité internationale. Et ensuite, les travaux des Nations Unies ont tourné en rond pendant des années, et c'est seulement dans les années 60 que les choses ont vraiment redémarré, et là, Cassin avait la chance d'être encore là, notamment à la conférence mondiale de Téhéran de 1968, où il était très impliqué, et c'est justement l'année où il a eu le prix Nobel, 20 ans après la déclaration universelle. C'est une période avec deux périodes clés, c'est la fondation de la 4e République, et là, Cassin s'éloigne un peu de De Gaulle lorsqu'il y a l'aventure du RPF. Ensuite, il y a la période clé de 58, 59, 60. Le Conseil d'État a joué un certain rôle dans la préparation de la Constitution de la 5e République. Cassin, comme vice-président, a joué un rôle dans le contrôle des élections présidentielles. dans l'intronisation de De Gaulle, puisque c'est lui qui, comme premier fonctionnaire et puis président du comité constitutionnel provisoire, a proclamé les résultats. Et en 1959, il quitte son poste de vice-président du Conseil d'État avec un certain âge, puisque les années de guerre comptent en double, je crois. Donc il n'était pas du tout un partisan de la retraite à 60 ans. Et donc... Cassin, en 1960, aurait pu considérer que le repos était bien mérité, mais il avait une telle activité qu'il a continué ses engagements. Il a été nommé en 1960 au Conseil constitutionnel. Et Cassin était dix ans au Conseil constitutionnel. Normalement, le mandat est neuf ans, mais quand on succède à quelqu'un en fin de mandat, on peut faire un peu plus. Mais ça veut dire une continuité et un travail aussi de fond sur l'état de droit, sur l'instauration d'un contrôle de constitutionnalité qui n'était pas dans la culture française de la troisième ou de la quatrième, avec des développements qui sont tout à fait actuels. Parallèlement, il a eu deux responsabilités internationales très importantes. Il a été nommé juge à la Cour européenne des droits de l'homme, là aussi en 1959, ce qui au départ... part, n'était pas forcément une grande promotion. On parlait de bel au beau dormant, ce que la Cour venait à peine de naître. Il a eu la chance d'être président des chambres des premières affaires. Une affaire l'Aulès contre l'Irlande qui était très importante parce que c'était l'état d'urgence en matière de lutte contre le terrorisme contre un militant de l'Ira, la branche armée de l'Ira. Donc là, dans un style très sobe, On a des arrêts qui sont très pédagogiques avec la nécessité d'apprivoiser les États, parce que ce n'est pas agréable pour un État d'être condamné. Cassin a eu un rôle décisif pour les premiers pas de la jurisprudence européenne, avec un esprit européen qui était très fort chez lui, toujours dans cette filiation de cette amitié franco-britannique qui pour lui était essentielle. Après son prix Nobel en 1969, il a fondé un institut international des droits de l'homme pour porter la bonne parole, pour défendre les droits de l'homme en Europe, mais aussi à l'échelle universelle. Je crois que pour la reconnaissance de Cassin, elle a été immédiate. Dans toute la France, vous avez des écoles qui s'appellent René Cassin. Devant Saint-Sulpice, c'est la place René Cassin. Quand vous arrivez à Nice, à l'aéroport, vous avez un boulevard René Cassin, et partout, partout comme ça. Pour les 85 ans, il avait un message personnel, un télégramme du président de la République allemande, et du chancelier Willy Brandt. Donc c'était vraiment une personnalité reconnue, adulée. Il a été élu à l'Académie des sciences morales et politiques en 1947, il était grand croix de la Légion d'honneur, il a été fait docteur honoris causa d'Oxford dès 1945, donc il était comblé d'honneur et de reconnaissance. Et lui-même avait toute sa vie un charisme, une ala chrétienne, une sorte de joie de vivre, un sens de la plaisanterie aussi. Il avait une voix... J'entends que quand il arrivait, m'a dit un de ses neveux, dans des grandes réunions, les choses étaient transformées. Pour ses obsèques, il a eu des cérémonies importantes, y compris un très beau discours de Jacques Chirac qui était premier ministre à l'époque. Quand il a été mis au Panthéon pour le centième anniversaire de sa naissance, il avait demandé que dans sa tombe, il y ait un discours qu'il avait fait à Londres à la BBC en 1940 sur l'anniversaire. de la bataille de la Marne. Donc je trouve qu'il y a un lien entre cette panthéonisation, son geste de résistant, et notamment de ses prises de parole à la radio française, et puis le jeune combattant de la bataille de la Marne qui a été grièvement blessé. Sur un plan plus juridique, on retrouve ce lien dans le préambule de la Charte des Nations Unies. Et je crois qu'il faut le lire parce que c'est quelque chose de très beau qui correspond à la vie de Cassin à l'échelle humaine. Alors le préambule dit « Nous, peuple des Nations Unies, résolus à préserver les générations... »