Speaker #0Si on essaie de comprendre pourquoi une figure comme Jeanne Boex peut être intéressante de l'étudier aujourd'hui, pour son rôle dans le temps de l'événement, celui de la Seconde Guerre mondiale, qui est un rôle important, qui permet d'interroger la place des femmes dans la résistance, son parcours témoigne aussi de ce que les femmes peuvent, y compris à un moment donné où les rôles sociaux attribués aux uns et aux autres les excluaient de la sphère combattante. Et faire émerger des femmes hors normes, surtout à une époque où les normes étaient beaucoup plus contraignantes qu'aujourd'hui, ça permet de montrer qu'en fait c'est possible. Ce qui était important pour moi de montrer, c'était qu'il y a eu cet engagement en 1940, mais qu'une fois le retour à la vie « normale » , une fois le temps de paix revenu, c'est quelqu'un qui a continué à s'engager toute sa vie. Je me présente, Raphaël Bellon, professeur agrégé d'histoire, actuellement en détachement à la Fondation de la Résistance, où je suis responsable de la pédagogie. Je suis venue vous parler de Jeanne Boeck, une femme qui a été résistante pendant la Seconde Guerre mondiale, qui s'est d'abord engagée dans la France libre et qui ensuite a été envoyée en mission. en France auprès de la Résistance intérieure pour être instructrice de sa votage. Jeanne Boeck est née le 16 février 1919 dans la Manche. C'est très important puisqu'elle va grandir comme toute sa génération dans le souvenir de ce qu'il devait être la Derr des Derr. Son père était militaire, marin, et il a beaucoup bougé. Elle a donc beaucoup changé de ville dans son enfance. Elle a vécu de port en port. Elle a aussi bénéficié d'avoir une mère institutrice, donc elle a su lire très tôt. Et elle lit beaucoup de récits de la Première Guerre mondiale, comme pas mal d'enfants de sa génération, les récits d'espionnes surtout de la Première Guerre mondiale, des récits de batailles navales, et ça la marque beaucoup. Elle dira après, alors on ne peut pas exclure la reconstruction a posteriori, mais qu'elle avait toujours voulu défendre la France déjà toute petite, ce qui est un état d'esprit un peu singulier pour une jeune femme de l'époque. Elle est aussi élevée dans la religion catholique. qui va jouer un rôle important dans sa vie parce qu'elle y reviendra souvent, mais pendant la Seconde Guerre mondiale, elle sera persuadée que c'est la Providence qui l'a sauvée. Comme elle le dit elle-même, bretonne, fille de breton, petite fille de breton, et la Bretagne reste très importante pour elle. Elle est très attachée autant à ce qu'on a pu appeler sa petite patrie, la Bretagne, que la grande patrie, la France. Elle a eu une scolarité assez poussée, et ce qui rend son parcours déjà un peu singulier pour une jeune femme de l'époque, puisqu'elle a été dans l'enseignement secondaire, donc on sait que... ou d'élèves aller dans l'enseignement secondaire, a fortiori les filles. Elle a passé son baccalauréat. A l'époque, on appelait ça mathélème, donc l'équivalent, ce serait baccalauréat scientifique, ce qui était encore plus rare. Et ensuite, elle a continué ses études. Elle a fait des études de mathématiques et de chimie, qui ont donc été interrompues par l'entrée en guerre et par la Seconde Guerre mondiale. Mais on voit déjà qu'on a un parcours un peu singulier par rapport à la moyenne, on va dire, des filles et des jeunes femmes de l'époque. En septembre 1939, en fait, elle n'est même pas encore majeure. Elle a une vingtaine d'années. À l'époque, la majorité est à 21 ans. On commence à sortir, on s'ouvre à la vie. C'est aussi une période qui est marquée par la montée des périls pour elle. Elle dira après, dans ses témoignages, qu'elle a tout de suite voulu se rendre utile pour la guerre. Ce qui est très intéressant, c'est qu'elle ne dira jamais « j'ai voulu me battre » . Comme si elle avait intériorisé le fait qu'à l'époque, les femmes n'étaient pas supposées aller à l'épreuve du feu, puisque la Troisième République avait imposé le modèle du citoyen-soldat, l'épreuve du feu. rester réservée aux hommes, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu des femmes qui ont pu jouer un rôle dans l'armée par exemple lors de la Première Guerre mondiale, mais toujours en tant que civile. Donc elle ne dira jamais « j'ai voulu faire la guerre » , elle va pouvoir dire « j'ai voulu continuer à me battre, j'ai voulu continuer la lutte, j'ai voulu travailler pour la guerre » , beaucoup elle dira. Et de fait, elle s'engage dans la défense passive, ça ne lui va pas, puisqu'à ce moment-là, elle vit à Angers, et à Angers, on est assez loin de là où il se passe quelque chose. Elle va réussir manifestement difficilement à obtenir l'accord de ses parents pour partir vivre à Brest. Donc loin quand même du domicile familial. Et elle s'engage à la poudrerie du Moulin Blanc à Brest. Comme elle a fait des études de chimie, elle a pu valoriser ses études de chimie. Et pendant deux mois, et c'est là que la trouve la défaite en juin 1940, elle est un maillon de la fabrication de la poudre. Au moment de la défaite de 1940, Jeanne Boeck reçoit très mal la nouvelle. Et en fait, manifestement, ça fait plusieurs mois qu'elle vit très mal les événements qui se produisent. Elle dira par exemple avoir été tout de suite hostile aux accords de Munich de 1938. Ce qui en fait un point de vue un peu singulier, pas majoritaire en tous les cas dans la population française. Ensuite, manifestement, elle attend une bataille de la Marne, en référence à cette bataille qui avait coupé la Manchée allemande lors de la Première Guerre mondiale en 1914, qui ne vient pas, c'est ce qu'elle raconte. Et surtout, il y a un refus immédiat de la défaite et de l'armistice demandé par le maréchal Pétain. Et ça, à mon sens, c'est très important. C'est un refus qui est d'autant plus singulier chez une jeune femme, puisqu'encore une fois, ce n'était pas elle qui était censée défendre le pays. Et une dernière chose qui me semble importante, c'est qu'elle veut partir, mais elle peut partir. Et ce n'est pas le cas de tout le monde à ce moment-là. Elle vit dans un port, elle vit à Brest, il y a des bateaux qui partent pour l'Angleterre. La dimension patriotique, la dimension défense de la France est fondamentale, c'est vraiment le facteur déclencheur. Mais aussi, elle a la possibilité de partir et ça, je pense que c'est important de le rappeler. Elle part donc de France le 18 juin 1940, en fin d'après-midi, et arrive à Londres dans la nuit du 19 juin 1940. Elle doit attendre quelques jours avant de débarquer. Et il faut imaginer aussi les Anglais qui voient arriver ce flot de réfugiés français qui ne savent pas trop quoi en faire, ont quand même un peu peur de la cinquième colonne, c'est-à-dire que des espions se soient glissés parmi eux. Donc après être arrivée à Portsmouth en Angleterre, elle y reste une petite semaine. Là, elle est plutôt bien accueillie par la population. Elle est transférée à Londres. où elle reste dans un ancien orphelinat pendant une semaine, où elle est interrogée, on essaie de comprendre ce qu'elle fait là. Et là, il faut gérer ces réfugiés français. Donc la solution trouvée par le gouvernement de Londres, c'est de demander à des familles de les héberger. Et elle est donc hébergée dans une famille, la famille Hems, chez qui elle fait office de gouvernante, et ça, ça ne lui plaît absolument pas. Donc du coup, elle va essayer de changer de famille, elle a rencontré des gens sur le bateau, elle pose des questions, et elle finit dans une famille un peu moins aisée, dans une banlieue un peu moins cossue de Londres, où là... Elle préfère, elle se rend un peu utile, elle arrive à gagner quelques sous aussi, parce qu'il faut imaginer qu'elle est partie avec une valise et sans rien, un peu dans la panique le 18 juin 1940. Elle a bien fait de partir vite parce que le lendemain, les Allemands étaient à Brest. Il faut aussi qu'elle s'installe et dans un premier temps, elle cherche des emplois comme chimiste, mais tout ça n'aboutit pas. Le 14 juillet 1940, elle se rend au premier défilé de Français libres dans Londres. Et alors, il n'y a pas d'uniforme pour tout le monde, ils ne sont pas beaucoup. Ce n'est pas très impressionnant, mais pour elle, c'est un moment... extrêmement important parce qu'elle se rend compte qu'il y a une armée qui se constitue. Elle voit le général de Gaulle pour la première fois. Selon les témoignages, elle ne dit pas exactement qu'elle a entendu parler pour la première fois au même moment. A partir de ce moment-là, elle devient gaullienne et elle sera ensuite gaulliste toute sa vie. Elle cherche à s'employer comme chimiste, elle va à la Bourse du Travail à Londres. Et elle va aussi à la France Libre, comme un certain nombre de femmes, pour demander si, à tout à l'heure, elle pourrait être utile. Et en fait, à ce moment-là, on ne sait pas quoi faire des femmes. Il faut rappeler l'histoire. La Troisième République a exclu les femmes du champ des armées. Il y a bien sûr eu pendant la Première Guerre mondiale des femmes qui ont travaillé pour les armées. Il y a eu notamment des infirmières, mais qui étaient civiles, donc elles n'ont jamais été militaires. Ça c'est important, on n'a pas de femmes militaires avant la Seconde Guerre mondiale. Et le général de Gaulle va créer à la fin de l'année 1940 la première unité militaire féminine de l'armée française. Si le général de Gaulle crée cette armée féminine, ce n'est pas par modernité. C'est parce qu'en fait, peu d'hommes l'ont rejoint. Ils sont à peine 3000 à la fin d'août 1940. Et du coup, il a besoin de toutes les bonnes volontés et de pouvoir libérer des hommes pour le combat. Tous les hommes. En l'occurrence, on a des femmes sous la main. Et deuxièmement, l'armée britannique est ouverte aux femmes. Et il y a certaines femmes, dont Simone Mathieu, la première capitaine du corps des volontaires françaises, donc la championne de tennis, qui menace de s'enrôler dans l'armée britannique. Et ça, pour le général de Gaulle, c'est aussi difficilement acceptable. Donc c'est vraiment une réelle innovation. Jeanne Bouex ne s'engage pas dès novembre 1940 parce qu'elle a à ce moment-là l'espoir qu'une équipe de chimistes se constitue dans la France libre. Et quand elle se rend compte que ce n'est pas possible, elle va s'engager en janvier 1941, donc très tôt. Elle va toujours être persuadée d'être parmi les 5 ou 15 premiers engagés. En fait, elle est plutôt vers la fin dans les 100 premiers engagés. Elle est affectée comme secrétaire au service technique de l'armement. Et en fait, elle gère les rapports avec les territoires d'Afrique ralliée pour savoir les besoins, notamment en termes d'armement, etc. Donc, elle fait des tâches de secrétariat pour lesquelles elle n'a aucune compétence. Donc, du coup, elle suit des cours de dactylo, etc. Mais c'est une jeune femme intelligente. C'est une jeune femme qui sait écrire et qui écrit bien, qui avait des notions d'anglais grâce au lycée. Et du coup, l'immersion linguistique à marche forcée fait qu'elle progresse. Elle travaille dans les bureaux de la France Libre, elle est contente parce qu'elle croise le général de Gaulle de temps en temps. Et tout ça nous emmène à la fin de l'année 1941, quand au sein du service technique de l'armement, on crée un laboratoire de recherche. Et là, elle, chimiste, elle au bon endroit, au bon moment, qu'on lui propose de passer dans ce laboratoire de recherche où l'objectif, c'est de faire des recettes, c'est les mots qu'elle emploie, pour les résistants en France qui ont besoin de fabriquer des explosifs, mais n'en ont pas sous la main et n'ont pas de quoi fabriquer des explosifs. Donc l'objectif, c'est avec des produits qu'on peut trouver dans le commerce, dans une droguerie, dans une pharmacie. Et elle fait ça à partir de la fin de l'année 41 et toute l'année 42. Ça correspond plus à ce qu'elle aime faire. Et elle a déjà le sentiment d'être... davantage dans la lutte. Et elle passe l'examen, entre guillemets, pour devenir caporale. Et elle devient caporale aussi. Donc, du coup, ça fait un gros changement. Elle est mieux payée, mais elle a aussi des journées beaucoup plus longues. Courant 42, elle commence à s'épuiser aussi, parce que parfois, elle travaille jusqu'à 3h du matin, puis elle doit être levée à 5 ou 6h pour assurer ses fonctions de caporale. Elle commence à entendre parler de cette lutte clandestine qui se développe sur le français. Et là, ça fait un déclic chez elle. Elle se dit « Mais pourquoi je n'irai pas en France directement ? » sur le terrain, je pourrais informer beaucoup plus. Et donc, ça fait son chemin. Et plusieurs fois au cours de l'année 1942, elle demande au Bureau central de renseignement et d'action, donc le BCRA, le service secret de la France libre, d'être envoyée en mission clandestine en France. C'est une fin de non-recevoir. On n'envoie pas de femmes en France. Et puis finalement, à l'été 1943, bingo, on lui dit oui. Il faut aussi absolument prendre en compte le changement de contexte. Les Alliés ont débarqué en Afrique du Nord. en novembre 1942. La libération qu'on a toujours souhaitée devient un horizon possible. En France, la lutte clandestine se développe. On veut que ces résistants jouent un rôle au moment du débarquement pour montrer que la France s'est levée aussi. Et donc, il faut qu'ils soient formés au sabotage. On a désormais vraiment besoin de tous les hommes disponibles pour se battre. Et donc, dès qu'on a une femme qui peut faire le travail, on se pose quand même la question de l'envoyer en France. Et donc, on peut très bien la mettre à la place d'un homme pour aller faire ce travail d'instruire en sabotage, qui est plutôt quelque chose de masculin, parce que c'est faire la guerre quand même. Jeanne Boeck a un frère, Henri Boeck, un peu plus jeune qu'elle, dont elle apprend quelques semaines avant de partir en mission en France. Il est mort en Allemagne en juin 1943. Il avait été en fait requis au titre de la loi sur l'orientation de la manœuvre en septembre 1942, donc contraint à aller travailler en Allemagne où il était parti au début de l'année 1943 et est donc décédé en Allemagne au début de l'été 1943. Donc on peut estimer que ça a dû donner une dimension personnelle en plus à sa mission. Mais c'est quelque chose sur lequel elle est très pourvenue. En août 1943, elle est convoquée par le BCRA, elle passe des entretiens, et on lui dit OK. Et du coup, elle va partir pour être formée comme agente clandestine. Et les agents clandestins, à l'époque, sont formés par le Special Operation Executive, donc les Britanniques. C'est un service, le SOI, qui avait été créé, selon les mots de Churchill, pour mettre le feu à l'Europe. Donc l'objectif, c'était de développer la guérilla dans l'Europe. Et donc, elle va être formée. Il n'y a quasiment que des hommes. puisqu'en fait, on la forme à faire la guerre et elle va faire les différents stages. Elle apprend à se servir d'une arme. Elle apprend le silent killing, donc tuer à main nue, en fait, réussir à tuer sans arme. Elle apprend aussi à avoir des choses qui lui semblent plus rigolotes, accrocher une serrure, etc. Donc, elle apprend en fait ce qui va lui permettre de se défendre en France. Elle apprend aussi les consignes de sécurité, bien sûr, qu'il faut appliquer en France. Elle apprend aussi à vivre clandestinement. On lui fait une fausse identité, par exemple. Ou on lui apprend aussi comment résister à un interrogatoire. On lui apprend aussi à coder ses messages. Elle apprend tout ce qu'il faut pour être clandestine. En 1944, on ne se présente pas à la frontière en disant « je suis parti quatre ans à Londres, je reviens » . Donc le moyen utilisé pour faire des agents en France, c'est le plus souvent le parachutage. Elle part deux fois. La première fois, il n'y a personne à l'arrivée. Donc l'avion fait demi-tour. Il n'y a pas le signal lumineux sur le terrain parce que les résistants ont été arrêtés. Deuxième fois, il y a un orage au-dessus de la Manche. Donc on fait demi-tour. Et on est en janvier 1944, et elle commence à se dire que la libération va se faire sans elle. Et finalement, elle est parachutée dans l'année du 29 février au 1er mars 1944. Donc, il faut vous imaginer la scène, une nuit d'hiver. Sur notre froid, on est en Normandie. Elle n'est pas très grande, 1m49. Il n'y a pas de tenue de parachutiste à sa taille. Donc, elle a replié un manteau entre ses jambes. Elle a son sac à main dans une main, son pistolet dans l'autre. Et en descendant, elle se rend compte qu'il y a un problème. Ça arrive souvent, elle est parachutée un peu loin de là où on l'attendait. Et elle part à la recherche des résistants. Quand ils la voient arriver, ils sont surpris. Ils le trouvent très petit, parce qu'ils n'attendent très certainement pas une femme. Manifestement, très vite, ça se passe bien. Évidemment, elle ne dit pas « je suis Jeanne Boec » . Officiellement, son nom de code, c'est Rato. Tous les instructeurs en sabotage ont des noms d'outils de jardinage. Et pour les résistants sur place, elle est Micheline. Parce que, même sa fausse identité, elle ne veut pas la donner. Donc, ses faux papiers sont au nom de Geneviève Marie Ausha. Il ne faut pas que les autres résistants connaissent cette fausse identité-là, parce que s'ils sont arrêtés, qu'ils disent son nom au prochain contrôle, elle est arrêtée aussi. Donc, elle a ses faux papiers pour passer les contrôles. Et elle a... un pseudonyme pour les combattants de la résistance. Elle part à Paris rencontrer son chef, donc Ellipse, le délégué militaire régional de la région M, puisqu'elle doit être envoyée dans la région M et plus spécifiquement en Bretagne, ce qui pour elle est très important puisqu'elle est bretonne de famille et de cœur. Et de février à début juin 1944, elle va aller dans différents villages du Morbihan, du Finistère et un village d'Ille-et-Vilaine instruire des résistants. à la fois comment on utilise les explosifs parachutés de Londres, ça c'est le cours général qu'elle apprend à tout le monde, et dans certains cas, elle va en plus faire des cours plus longs de fabrication d'explosifs maison. Par contre, ce n'est pas elle qui fera les sabotages. Malgré tout, un de ses chefs en Bretagne va lui donner l'opportunité de faire un sabotage, donc elle va diriger un sabotage en Allie du 6 au 7 mai, sur une voie ferrée au Roque-Saint-André, c'est un petit village pas très loin de Vannes dans le Morbihan, parce qu'à ce moment-là, vous avez une répétition du plan vert en Bretagne. Et on a besoin de faire le maximum de sabotage possible. Donc elle fait sauter un rail de voie ferrée. Comme on est en France et que les déplacements sont compliqués, qu'en plus ce n'est pas recommandé de prendre le train parce qu'il y a quand même des contrôles, elle fait tout ça à vélo, ce qui fait que parfois elle fait 400 à 500 km à vélo dans le mois. D'où le sous-titre de son autobiographie, la plastiqueuse à bicyclette. Début juin 1944, la résistance, notamment morbihanèse, est en partie décapitée par un certain nombre d'arrestations. Et la mission d'instructrice de sabotage de Jeanne Bouec s'arrête. Et de son propre chef, elle va essayer de se rendre utile. Elle va devenir agent de liaison. Et en fait, elle va rejoindre le maquis de Saint-Marcel qui se constitue début juin 1940. Et elle va y rester jusqu'au 18 juin, quand le maquis est attaqué. Au maquis de Saint-Marcel, elle code et décode les télégrammes du chef du bureau des opérations aériennes. Et elle transmet les messages à Londres. Et au moment où le maquis de Saint-Marcel est attaqué, elle demande à tenir une arme, en expliquant quand même qu'elle sait tenir une arme, et on le lui refuse, parce que c'est une femme. Alors que la plupart des maquisards eux-mêmes, parce qu'il y a service militaire depuis 1940, ne savent pas tenir une arme. Après l'attaque du maquis de Saint-Marcel par les Allemands, la répression est très sanglante, donc elle se cache quelques jours et elle rejoint le Finistère, où elle a des contacts. Elle fait encore ce travail d'agent de liaison, de secrétaire, et elle participe à la libération de Quimper. Une fois la libération de Quimper achevée, elle rentre à Londres en septembre 1944 pour rendre compte de sa mission. En novembre 1944, elle revient dans les valises du BCRA et elle reste jusqu'à la fin de la guerre à travailler dans les bureaux du BCRA. Elle est volontaire pour repartir en mission en Indochine. Elle ne repart pas. On ne sait pas pourquoi. Il y a dans son dossier un rapport qui est à la fois très élogieux et en même temps... d'un de ses supérieurs qui dit qu'elle n'obéit pas toujours. Elle est démobilisée et elle reprend sa vie quotidienne, comme un certain nombre de Français libres. Après la guerre, elle se marie avec Raymond Couty. Ils ont un enfant, très rapidement après la guerre. Elle a toujours eu une vocation d'enseignante. Elle va rentrer dans l'enseignement, mais vraiment par la petite porte, parce qu'elle n'a pas achevé ses études. Elle est d'abord institutrice remplaçante, puis elle parvient... à devenir institutrice titulaire en passant les concours, tout en gérant ses propres cours, son fils. Elle passe ensuite un diplôme pour être professeure de collège, et elle sera professeure de collège jusqu'à la retraite. Et a priori une très bonne professeure, parce que ses rapports en inspection sont tous extrêmement dithyrambiques sur la fin de sa carrière, sur l'enseignante qu'elle est. L'économie de la reconnaissance qui se met en place après la guerre est très militaire, en fait. Très orientée par le prisme de l'armée. Or, elle-même a été militaire. Elle a participé à la lutte armée. En plus, elle a fait des actions exceptionnelles. Donc, elle est très vite décorée. Elle obtient la médaille de la résistance en mars 1947 et elle est faite officielle à la Légion d'honneur en mai 1947. Donc, ça vient extrêmement vite. Elle-même a dit après la guerre, je ne voulais pas être un ancien combattant. Donc, il semble qu'elle ait très peu témoigné, qu'elle ait très peu cherché à raconter cette expérience. Elle témoigne une première fois en 1949 auprès du comité d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, mais comme beaucoup de... de résistants et résistantes. Elle retémoigne à la fin des années 60 sollicitées et donc elle écrit La plastiqueuse à bicyclette en 1975. Et ça ne devient pas une grande figure comme ont pu l'être Germaine Tillon, Geneviève de Gaulle ou Lucie Aubrac dans la mémoire nationale. Elle n'a certes pas leur engagement politique et associatif dans l'ergonne nationale ou internationale. Elle n'a certes pas leur nom non plus, elle a témoigné plus tard. Mais voilà, au panthéon des grandes figures résistantes, on trouve quelques femmes et dans la mémoire collective, jusqu'à une date très récente, Jeanne Bouec, on en parlait assez peu. Jeanne Bouec part à la retraite en 1979, donc sa carrière de professeure de mathématiques s'achève. En revanche, elle continue son engagement associatif. Elle est membre d'associations d'anciens combattants, mais elle s'investit aussi dans d'autres associations, l'association d'aide aux chômeurs, par exemple. Et surtout, elle est officier municipal à la mairie du 18e arrondissement, donc elle s'investit aussi dans la vie locale, elle sera sur les listes proches des gaullistes. Et elle a donc un vrai engagement associatif et un vrai engagement politique qu'elle continue, en fait, après sa mise à la retraite. Il y a un article qui évoque la troisième jeunesse de Jeanne Boeck à l'époque, et c'est vrai que ça lui va assez bien. Elle meurt en 2010, et c'est aussi le moment où on va parler davantage d'elle, en fait. Alors que jusque-là, elle était assez peu présente dans les mémoires collectives, peut-être au niveau local, un petit peu aux Bretagnes, on en parlait assez peu, alors que... Vous l'aurez compris, je pense, tous les ingrédients d'une belle histoire sont réunis, à la fois sur le plan romanesque et puis aussi un parcours qui en dit beaucoup sur la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, il y a une dizaine de rues qui portent son nom. Elle est évoquée dans des documentaires sur les femmes dans la Résistance. Elle a même eu deux documentaires radiophoniques qui lui sont entièrement dévolus. Ce qui m'interpelle et me touche chez elle, c'est effectivement cette détermination, cette simplicité aussi qui manifestement ressortait d'elle et de son caractère. En tous les cas, chez les gens qu'on interroge, quand on la voit dans les entretiens télévisés, quand elle raconte, c'est une sorte de simplicité rayonnante. J'ai aussi trouvé que c'était une histoire qui était extrêmement intéressante à raconter, parce qu'elle a un parcours exceptionnel qui fait qu'à raconter, pas simplement à étudier, c'est intéressant. Parce qu'elle est impressionnante, mais elle est aussi attachante. La notion d'engagement, pour moi, aujourd'hui, je dirais que c'est se battre pour des principes et des valeurs qui nous permettent de vivre ensemble en démocratie. S'investir, en tous les cas, pour faire vivre ces principes. Alors, se battre quand ils sont menacés ou quand ils sont remis en question, mais pas simplement, en fait. Ce qui voudrait dire qu'il y a différents degrés d'engagement, entre guillemets. On ne court pas les mêmes risques quand on s'engage en quotidien que si on s'engage en 1940 pour courir. Mais en tous les cas, le premier degré de l'engagement, peut-être, ce serait ça. faire vivre ces principes au quotidien et les défendre au quotidien. Et peut-être pour conclure, j'aimerais juste citer Jeanne Bouec en 1988, quand elle est faite chevalier de la Légion d'honneur, cette fois. Je crois avoir toujours essayé de faire mon devoir. L'amour et le service de la France ont été la ligne directrice de Meuf.