Speaker #0La transmission, c'est le cœur du métier du professeur, c'est son quotidien. C'est toutes les connaissances, mais aussi toutes les méthodes et toutes les valeurs qu'il va essayer de transmettre, de faire suivre à ses classes, à ses élèves. Je crois qu'une bonne transmission nécessite de la confiance, de la confiance dans nos classes, de la confiance dans les jeunes, dans les jeunes générations, pour justement leur montrer le bien fondé de tout ce qu'on leur enseigne. de tout ce qu'on essaie de transmettre à travers les générations. C'est une sorte de relais, une sorte de passage de témoins pour les conscientiser de l'importance de l'histoire, de l'importance de la mémoire nationale. Je m'appelle Joëlle Alazard, je suis professeure d'histoire en Cagnes, au lycée Louis-le-Grand, et je suis aussi présidente de la PHG, c'est l'association des professeurs d'histoire et de géographie. qui a été fondée en 1910 au lycée Louis-le-Grand d'ailleurs. Et je fréquente régulièrement le Souvenir français parce que c'est une association mémorielle que j'admire, pour laquelle j'ai une profonde estime. Et aussi parce que je suis maintenant administratrice du Souvenir français. Déjà, toute petite, je me suis dit que je voulais être institutrice. Et puis ensuite, au collège, professeure. Et après, j'aimais toutes les matières littéraires. J'aimais aussi beaucoup les lettres. J'aimais beaucoup les langues, et notamment ma troisième langue qui était l'espagnol. Mais depuis toute petite, il y a des livres qui m'avaient profondément marquée. Pourtant, j'avais peu de livres à la maison. Nous avions visité Versailles et on m'avait offert une BD que j'ai dû lire une trentaine de fois, je pense. Et j'ai eu aussi un... un livre qui m'avait été donné par un voisin qui déménageait et qui m'avait dit tiens, serre-toi, il y a des livres, j'avais 8-9 ans et ce livre s'appelait Europe, un destin voulu. Et il y avait une reproduction du traité de Rome de 57 avec toutes les signatures des dirigeants qui l'avaient signé à ce moment-là et j'étais complètement fascinée par ce document. Je crois que c'était mon premier contact avec les archives. Alors j'enseigne depuis 1999. J'ai eu mon CAPES et mon agrégation externe d'histoire la même année. J'ai enseigné immédiatement dans le secondaire à Créteil, d'abord à Nogent-sur-Marne, puis à Aulnay-sous-Bois, où j'ai décidé de poursuivre une thèse de doctorat que j'ai soutenue en 2007. Et j'ai été envoyée en classe prépa à partir de 2008, donc d'abord au lycée Fédère de Lille pendant 13 ans, et puis ensuite au lycée Louis-le-Grand. Quand j'étais petite, il y avait un dessin qui s'appelait « Les cités d'or » et à la fin de chaque épisode des « Cités d'or » , il y avait un petit documentaire avec des images. On voyait des pyramides aztèques, on voyait les grands sites mayas, les grands sites incas. On voyait aussi la vie matérielle de ces… de ces amers indiens, de toutes ces civilisations précolombiennes, avec les khipous, avec des représentations des divinités, avec Quetzalcoatl, le serpent à plumes. Et j'étais complètement fascinée par ces contrées lointaines qui avaient vécu loin de nous si longtemps. Et je crois que ça a été un moteur décisif pour moi ensuite faire de l'histoire. Autant que les professeurs d'histoire-géographie, la mémoire est omniprésente. On fait avant tout de l'histoire et de la géographie, évidemment. On enseigne des faits, des connaissances à partir de documents, on enseigne une méthode, un esprit critique. Mais la dimension mémorielle de bien des chapitres est très importante. Et en fonction des classes que l'on a en charge, en fonction des thèmes que l'on... que l'on a à traiter avec elle. Évidemment, la dimension mémorielle s'invite très fréquemment dans nos cours, que ce soit par des documents patrimoniaux, que ce soit par des débats aussi qui surgissent en classe, par des questions qui proviennent d'élèves. Par exemple, quand on traite d'un conflit, il peut y avoir différentes mémoires aussi dans la classe de ce conflit. Et il peut y avoir des prises de parole. Nous, nous invitons justement à faire un pas de côté, à nuancer le propos, à dire dans ma famille, on n'a pas vécu exactement les choses comme ça. Ou c'est exactement ce qu'on me raconte. C'est ce que me disait ma grand-mère, mon arrière-grand-mère. Voilà, donc la mémoire, oui, est omniprésente. Elle est très importante. On la transmet aussi, même si évidemment, à chaque fois, nous rappelons que nous sommes avant tout professeurs d'histoire. Moi, le souvenir français, c'était avant tout des bénévoles très sympathiques qui collectaient à l'entrée des cimetières au mois de novembre. et plus particulièrement le 11 novembre. Et puis ensuite, en devenant professeur, je me suis rendu compte que le Souvenir français appuyait de nombreux projets. L'enseignant était vraiment en soutien, qu'il produisait aussi des ressources qui étaient importantes pour nous, plus récemment des livres, même dont on peut vraiment s'emparer pour mener des projets à notre tour. Et puis, il y a toute une phase numérique maintenant qui est développée et qui permet aussi aux enseignants de mieux connaître le Souvenir français. Si jamais il y a des enseignants parmi nous, j'aimerais les inviter à rejoindre le Souvenir français. La cotisation est vraiment peu onéreuse, c'est 10 euros par an. Et vu tout ce que l'association fait pour nous, ce serait vraiment une bonne chose qu'on y soit très nombreux. Je suis rentrée au Souvenir français parce que j'étais de plus en plus investie dans la PHG, j'en étais devenue vice-présidente et je voyais l'étendue des projets qui étaient soutenus, l'étendue des ressources aussi produites par le Souvenir français. Et puis ensuite, j'ai rencontré Serge Barcellini et là, cette rencontre a été décisive. J'ai été convaincue immédiatement de m'investir dans cette association mémorielle. Mon rôle au sein du Souvenir français, c'est d'appuyer toutes les démarches qui vont être relayées aux enseignants, essentiellement. Et c'est pour ça que je suis heureuse d'être au conseil d'administration, parce qu'il y a bien des initiatives qui ne sont pas forcément connues par les collègues, qui sont au collège, en lycée, et qui doivent être répercutées, justement. donc j'essaie de faire en sorte que la PAG soit transmette un maximum d'informations sur le souvenir français. Et puis, on interroge régulièrement aussi Serge Barcellini dans notre revue. On fait des petits articles sur les congrès, sur les ressources qui sont produites. On vous invite aussi régulièrement dans nos journées d'études pour prendre la parole, pour expliquer ce qu'est le souvenir français. Et puis, voilà. On a des collaborations aussi dans les régionales de la PSG, puisqu'en fait c'est une structure nationale, la PSG, l'Association des professeurs d'histoire-géographie, mais il y a aussi une régionale par académie. Les associations mémorielles pour les professeurs sont absolument fondamentales. On ne les connaît pas toujours quand on commence à enseigner, c'est ce qui est très curieux, parce qu'en fait elles sont relativement absentes du monde de l'université. Mais c'est après, en montant des projets, en cherchant aussi régulièrement du soutien, des intervenants, des subventions, que l'on découvre l'étendue du champ des possibles. Et ça nous apporte généralement beaucoup de concret, ça soutient aussi les collègues qui sont parfois dans des situations d'enseignement difficiles, parce qu'ils savent que mener des projets avec des classes qui sont... parfois en difficulté ou qui semblent plus difficiles, c'est aussi l'occasion de créer de la cohésion, de donner plus de sens à nos enseignements, de donner plus de sens à nos projets. Donc ça renforce aussi l'unité du groupe et la transmission des savoirs. Je pense que quand on fait un projet, les élèves sont toujours intéressés parce que ça change de l'ordinaire, ça change du quotidien. Ils sont très heureux dès qu'ils peuvent sortir de la classe, quel que soit le projet. Alors en plus, si c'est un projet qui leur permet de voyager, de faire une sortie toute une journée ou un petit voyage de classe, ils sont encore plus heureux. Et ça rend l'histoire qu'on transmettrait concrète. Alors c'est énormément de travail de préparation pour les professeurs, vraiment. C'est finalement beaucoup plus de travail que de les avoir en cours parce qu'il faut aussi penser tous les aspects logistiques de déplacement, les nuités s'il y en a, faire des réservations, procéder aussi au travail préparatoire avant dans la classe et puis après sur... place, avoir des documents, avoir tout repéré, guider aussi même si souvent sur les sites il y a des guides aussi exceptionnels, je pense notamment au guide du CMN, du Centre des Monuments Nationaux qui sont vraiment remarquables, mais ça rend vraiment toute la transmission des savoirs beaucoup plus concrètes, ça ancre, ça permet de construire une culture aussi, et une culture patrimoniale parfois quand on passe par le monumental, ça suscite aussi des émotions fortes, des souvenirs collectif. Donc ça rend l'histoire beaucoup plus vivante, beaucoup plus présente. En fait, la transmission, je dirais que c'est une dette transformée en élan. Parce qu'on hérite d'un passé qu'on n'a pas choisi, mais on choisit vraiment ce qu'on en fait. On choisit ce qu'on transmet aux élèves. Et la transmission réussie, c'est celle qui porte, celle qui ne pèse pas, celle qui inspire, et pour toute la vie. Dans les projets que j'ai pu porter, je crois que celui qui m'a le plus marqué, en fait, c'était... Un projet que j'ai réalisé quand j'étais jeune enseignante dans un lycée de zone sensible à Aulnay-sous-Bois, où je me plaisais beaucoup, mais où parfois les classes n'étaient pas toujours commodes. J'avais emmené mes premières ailes à Perronnes, au musée de l'historial de Perronnes, et ensuite je les avais emmenées faire ce qu'on appelle le circuit du souvenir. Et puis en rentrant, je m'étais dit mais c'est pas juste parce que j'ai emmené les premières ailes. Et en fait j'ai aussi une classe de première STG alors que je ne voyais pas beaucoup par semaine. Je les voyais que trois heures par semaine avec un programme immense et c'était une classe qui était réputée dure. Ils étaient 36 en plus dans la classe, il y avait sans arrêt des conseils de discipline. Et j'ai décidé de me lancer aussi. avec eux et de reproduire ce que j'avais fait en première aile. Et ça a été un moment formidable. Ça a vraiment transformé aussi la relation qu'ils avaient à l'histoire, à la géographie. Ils étaient ravis d'avoir eu vraiment la même sortie finalement que les premières ailes qui étaient très bonnes en histoire-géographie et qui étaient des littéraires naturellement. Ça, ça fait partie des plus beaux projets que j'ai faits. Dans les plus beaux projets que j'ai faits aussi, il y avait un voyage en Lorraine et un voyage consacré à la guerre de 1870 qui est complètement ignoré par les élèves. Donc on était allés visiter des sites et puis on était allés au musée de Gravelotte avec un travail préparatoire qui avait été très important. Et les élèves eux-mêmes avaient compris. l'importance de cette guerre. Il m'avait dit, mais en fait, on ne peut pas comprendre la Première Guerre mondiale, les conflits mondiaux qui suivent et toute l'histoire du XXe siècle français si on ne comprend pas cette guerre, si on ne la connaît pas. Donc c'était aussi une belle victoire. Et puis c'était des moments formidables avec les élèves parce qu'on s'attendait à ce qu'il y ait un temps froid, humide. Et en fait, on avait eu un soleil magnifique. Il y avait eu des séances photo qui étaient très artistiques. de leur part pour conserver aussi un point de vue. On était accompagnés par un photographe à construire des moments de mémoire sur les sites, sur un certain nombre d'objets aussi du musée, sur des uniformes, sur des objets qui rappelaient ce qu'était la mémoire de la guerre de 70. Et c'était vraiment un moment fort avec mes élèves. Plus récemment, avec Mille Cagneux, j'ai eu une question de programme qui était « Guerre, état et société en France » . Et on commençait en 1852, on s'arrêtait en 1945, donc là aussi j'ai pu faire un certain nombre de visites avec eux sur des sites de la Première Guerre mondiale, sur des sites de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi je suis revenue sur des sites de 70. Le débat sur la suppression d'un jour férié, c'est un débat récurrent en France, c'est un vrai serpent de mer. C'est Valéry Giscard d'Estaing déjà qui avait voulu supprimer le 11 novembre. C'est très dommageable pour nous, professeurs d'histoire-géographie, parce qu'en fait, chaque journée peut donner lieu à un travail préparatoire. Évidemment, il y a la cérémonie qui va apporter du concret, mais il y a aussi tout le travail qui précède ou qui va suivre. Et puis, grâce aux souvenirs français, maintenant on a aussi du travail in situ avec, par exemple, les dépôts de drapeaux. Dans mon lycée, nous avons régulièrement des cérémonies qui nous permettent de nous unir autour du drapeau qui a été déposé dans le hall du lycée Louis-le-Grand. J'accompagne régulièrement chaque année même mes élèves pour les cérémonies du 11 novembre et depuis que je suis à Louis-le-Grand, notamment la cérémonie qui précède le défilé militaire qui est une cérémonie en mémoire des lycéens et des étudiants qui ont résisté à l'occupant qui ont défilé le 11 novembre 40, c'est en haut de l'avenue des Champs-Elysées. Il y a une toute petite plaque, d'ailleurs on ne la voit pas forcément si on ne sait pas ce qu'on cherche, si on ne sait pas ce que c'est. on sait qu'il y a quelque chose qui doit se passer là donc on regarde et on finit par voir la plaque mais c'est un moment très important parce qu'il y a de nombreux élèves du lycée qui sont présents on a aussi justement le drapeau qui est déposé dans le hall de l'établissement avec notre porte-drapeau et c'est l'occasion aussi pour eux de se souvenir différemment je pense que l'engagement des jeunes n'est possible que s'ils ne doivent pas céder à une injonction, à l'engagement et s'il n'y a pas de reproche de notre part. Je pense qu'il faut vraiment travailler avec eux sur les valeurs de la République, sur la liberté, l'égalité, la fraternité, la laïcité, pour les convaincre du bien fondé de ces valeurs, les convaincre de ce qu'elles ont apporté et euh... leur montrer comment elles ont pu aussi, dans des situations de crise, dans des moments difficiles, dans des crises paroxystiques vraiment qu'a connues la France, comment elles ont pu nous permettre aussi d'en sortir par le haut. Pour moi, l'engagement, c'est choisir en fait aussi d'être responsable de quelque chose qui nous dépasse et de se mettre au service du collectif, de sortir de son petit confort personnel. Et ça apporte aussi évidemment quelque chose à chaque élève. à chaque étudiant qui accepte de sortir de sa zone de confort et de construire avec les autres au service de valeurs qui sont pour la démocratie essentielles.