- Speaker #0
La chapelle est le reflet de toute cette société française en deuil, après la guerre, de toutes ces familles qui attendent le retour de leur fils, qui n'en reviendra pas.
- Speaker #1
Bienvenue dans Passeurs d'Histoire, le podcast de la mémoire. Jean, par Marie-Ange, s'engageait dans la bataille de la Somme.
- Speaker #0
Pour nous, la bataille de la Somme, la Première Guerre mondiale, est toujours actuelle. Quand j'avais dix ans, on trouvait une grenade dans le champ au bout de ma rue. Quand on aidait une bande de gamins, on s'est balancé la grenade. C'était rigolo. J'ai pris la trompe de ma vie, genre là. On allait à Beaumont-à-Mêle, c'était un champ de bataille, il y avait des carcasses de mitrailleuses rouillées, il y avait toujours des queues de cochons, des barbelés. J'ai grandi au milieu des cimetières militaires. Travailler dans le tourisme de mémoire, ça s'est un peu imposé de par mon parcours familial déjà. Ma famille est née justement dans l'est du département. Le département qui a été occupé en 1971, qui a à nouveau été occupé en 1914. Toute cette histoire qui se transmet à l'oral, on peut parler d'histoire traumatique, c'est quelque chose qui nous touche tellement profondément, c'est quelque chose qu'on a envie de transmettre aussi. Je m'appelle Marie-Ange Le Boulard, j'ai 55 ans, je suis agent d'accueil et de médiation à la chapelle du souvenir français de Boucher-Wenbergen-Rancourt dans la Somme. Je vais vous présenter Jean Dubos, c'est l'histoire d'un gamin qui était plein de vie, plein d'entrain, ainsi que confiant à l'avenir, comme on peut l'être quand on a 20 ans, et qui va vivre l'enfer des combats de la première guerre avant d'en mourir à 26 ans, et qui est inhumé dans la chapelle. Jean est né le 3 août 1890, donc une famille de la très haute bourgeoisie parisienne. Il avait une soeur jumelle, Madeleine. Ils habitaient à Neuilly-sur-Seine à l'époque. Son père était diplomate, ami d'Edouard VII. Il était aussi vice-président de la société de Stiple Chase de Paris. Sa mère était américaine et elle vivait à Londres. Son père était directeur de la bande en Angleterre. Jean a continué ses études jusqu'au baccalauréat, mais de toute façon, son destin était tout tracé. Il sera banquier, donc à 18 ans. Il part à New York. Il s'installe au 23 Wall Street pour faire son apprentissage à la banque JP Morgan. C'était un très beau garçon, 1m87, châtain, les yeux bleus. 1m87, c'était vraiment pas courant à l'époque. Il va profiter de la vie à New York pendant deux ans avant d'être appelé pour faire son service militaire. Jean, il tenait pour acquis les privilèges de la classe sociale dans laquelle il est né. Et ça, ça va se ressentir beaucoup lors de son apprentissage militaire. Jean a 20 ans, il rentre en France pour faire ses classes, donc fin août 1910, il fallait avoir 20 ans à l'époque. Le temps évolue pour être appelé, mais Jean va commencer son instruction militaire uniquement au mois de novembre 1911. Il sera appelé au 94e régiment d'infanterie à Bar-le-Duc, dans la Meuse. Et c'est là qu'on va sentir que ce jeune homme, qui est habitué à n'en faire qu'à sa tête, va prendre huit jours d'arrêt par le colonel, parce qu'une semaine après être arrivé au corps, à Bar-le-Duc, il a fait le mur avec un camarade et des gradés pour aller dans une chambre qu'il avait louée en ville. Un an après, en 1912, il est pareil. Huit jours à nouveau d'arrêt, parce qu'il est arrivé avec deux heures de retard à l'appel du soir. Donc on est vraiment sur quelqu'un qui est très très sûr de lui, même à 20 ans, qui est certain de ses privilèges. Et ça n'empêchera pas de passer au SHR, Service hors rang, comme secrétaire du colonel. Et il sera renvoyé dans ses foyers, la fin de son service militaire. le 9 novembre 1913. Et là, il se retire à Paris, chez ses parents qui ont déménagé au 47 avenue Henri Martin, dans le 16e arrondissement. Quand la guerre éclate, Jean est rappelé à l'activité par le décret de mobilisation générale du 1er août 14. Donc il est toujours dans le 94e régiment d'infanterie, il arrive le 2 août à Bar-le-Duc. Et il est toujours soldat de 2e classe. Blessé en 1914 au fort de la Pompèle, par un éclat d'obus au bras gauche et à la cuisse droite. Donc il va partir être évacué dans un hôpital de l'arrière. Il va revenir au front. Là, il va vraiment parfaire son instruction militaire. Surtout en 1915, il va passer caporal, sergent, sergent-major, adjudant, sous-lieutenant, et ensuite lieutenant. Et il va être à nouveau blessé le 6 décembre 1915, lors de la bataille de Champagne. A Auberive, comme il était très grand, ça le desservit dans les tranchées. Et là, il avait remarqué qu'il y avait des travaux allemands qui étaient en cours et donc il voulait aller observer. Il observait avec ses jumelles. Il était à 60 mètres. Même s'il les balle sifflé, il continuait à observer avec ses jumelles. Une balle va lui traverser le nez, donc il va être à nouveau évacué. Il va rester un long moment dans les hôpitaux de l'arrière. et après un long moment, convalescence. Après sa convalescence, il rejoint de nouveau le 94e régiment d'infanterie en Lorraine. Donc là, on est au début 1916. Et après, au mois de septembre, son régiment est envoyé dans la Somme. La bataille de la Somme a commencé le 1er juillet. Elle était extrêmement violente. 25 nationalités différentes sont venues combattre dans les Somme. C'est la deuxième bataille la plus sanglante de la Première Guerre mondiale. Il y a avec 1,5 million de victimes en 4 mois et demi. 439 000 morts et disparus, tout quand confondus. Donc 67 000 Français, 202 000 Britanniques et 170 000 Allemands à peu près. Au niveau des pertes par jour du côté français, c'est plus qu'à Verdun. C'est aussi une bataille qui est très peu connue pour les Français. On va plus penser à Verdun et pas à la bataille de la Somme. Pourtant, quasiment tous les régiments de France sont passés. En Picardie, ils sont passés dans la Somme aussi. Les Allemands occupent tout l'est du département de la Somme, donc toute cette zone, depuis fin août 1914. Donc ils ont le temps de fortifier leur position. Donc le 94e régiment d'infanterie, lui, doit reprendre le village de Rancourt. Donc le 21 septembre 1916, Jean va s'élancer à l'assaut du village de Rancourt. et va être fauché par une rafale de mitrailleuse. Donc là, il va tomber. Son ordonnance, Georges Harris, qui est élu à 18 ans, qui est blessé lui aussi, va s'approcher le lendemain, donc le 26 septembre, va s'approcher du corps de Jean, l'inhumer comme il peut, et il va rester 30 heures à côté de lui. en attendant d'être évacué. Georges après atteste du décès de Jean auprès de ses parents. Et là, sa mère ne croit pas que son fils est mort. Comme beaucoup de familles, de toute façon à cette époque, c'est pas possible, il n'a pas pu mourir. Il a été fait prisonnier, il est en train d'agoniser, il est inconscient dans un hôpital de l'arrière, mais c'est pas possible que mon fils soit mort. Elle n'y croit pas jusqu'à ce qu'elle reçoive une lettre de condoléances de l'état-major, accompagnée d'une carte, d'un plan qui indique d'une croix la tombe de son fils. Sa mère est inconsolable, comme en atteste un court article paru dans le Figaro magazine.
- Speaker #1
La mère du lieutenant Jean Dubos n'a jamais connu ni le front, ni les combats. Pourtant, les éclatements des obus et les tirs secs de pièces de 75 n'ont jamais cessé de lanter, comme les cris de douleur des hommes, le crépitement des mitrailleuses et l'océan debout de la terrible bataille de la Somme, qui a englouti son fils. Depuis le 25 septembre 1916, sa vie s'est arrêtée. Ce jour-là, le 94e régiment d'infanterie monte à l'assaut. Le village de Roncourt est pris et la victoire est française. Mais l'unité a perdu 25 officiers et des centaines de soldats. Parmi la liste des tués figure Jean Dubos, âgé de 26 ans. Au début, elle refuse d'y croire. Elle le connaissait bien. Il n'a pas pu mourir. Les allemands l'ont sans doute capturé. Jean va bientôt rentrer à la maison. Ce n'est qu'une question de jours, ou de quelques semaines. Au pire, il a été blessé, et se trouve inconscient, quelque part à l'arrière dans un hôpital. Mais la lettre de condoléances, accompagnée d'une carte où sa tombe est indiquée par une croix, envoyée par l'état-major, la laisse sans espoir. Son enfant ne reviendra pas.
- Speaker #0
Après le décès de Jean, après que Georges Harris ait attesté du décès de Jean auprès de Marie et d'Auguste, Marie lui a demandé de revenir pour retrouver le corps de son fils. On se souvient que tout l'est du département est occupé. Il n'y avait pas de trêve pour inhumer les soldats, sauf quand un camarade. L'enterrer, vite fait, en marquant l'emplacement de la tombe d'une croix qu'il avait faite avec ce qu'il avait trouvé sur le champ de bataille. Retrouver les corps, ça n'a été possible qu'une fois le retrait des Allemands sur la ligne d'Einburg, au mois de mars 1917. Georges Harris retrouve le corps de Jean le 1er juillet 1917. Marie, la mère de Jean, a demandé l'autorisation à l'état-major britannique et au comité français de l'inhumer dignement, c'est-à-dire avec un cercueil plombé et une petite cérémonie. Elle l'a inhumé à l'endroit exact. où il est mort le 24 juillet 1917 et la chapelle sera donc construite autour. Jean sera exhumé le temps de creuser les fondations et ré-inhumé à l'intérieur de la chapelle en 1921. Elle va créer un comité après la mort de son fils. Elle va créer un comité des sœurs, des épouses, d'officiers, de soldats du 94e régiment d'infanterie pour lancer une souscription publique, un appel aux dons pour la... construction de ce monument, en hommage à son fils et aussi à tous les combattants morts pendant les batailles de l'ASAM. Le projet initial de Marie, de la mère de Jean, c'était une grande église de village avec un monument, un encleau paroissial avec un cloître, une lanterne des morts, un mur d'enceinte avec un belvédère. Donc le comité va paraître au journal officiel le 24 décembre 1918 et Marie mourra deux mois après de la grippe espagnole. Elle ne verra pas son projet. C'est la maraîche. Jalphoche qui va la remplacer à la tête du comité. Beaucoup de corps n'ont pas été retrouvés ou identifiés après la bataille de la Somme. Ce qui était important pour Marie et pour les membres du comité qu'elle avait créé, c'était que les familles puissent avoir un lieu pour se recueillir, d'avoir un nom sur une plaque à défaut d'avoir le corps. Donc pour pouvoir financer le projet aussi, les familles pouvaient acheter des plaques de marbre pour faire l'herbe et le nom de leurs défunts. Les fondations au niveau de la construction de la chapelle, les premières pierres posées le 25 septembre 1920. Par contre, l'église n'est pas construite, il y a juste une nef fermée par un mur provisoire à l'époque parce que ça allait vraiment faire vite pour offrir aux familles un lieu pour venir. 10 000 personnes ont assisté à l'inauguration le 22 octobre 1922. Le comité pensait vraiment pouvoir construire le projet de Marie. Sauf que les dons arrivaient de moins en moins. La nef va rester avec son mur provisoire jusqu'en 1928. Et le chœur sera construit en 1929. En fait, on a abandonné le transept. C'est juste un chœur. Je l'appelle la nef unique. Le chœur va être construit en 1929 et les vitres opposées en 1930. Les plaques vont continuer à se remplir jusqu'en 1935-1937 à peu près. Il y a actuellement 1292 noms de combattants inscrits dans la chapelle. Il n'y a que des noms de soldats français. C'est vraiment une chapelle dédiée aux combattants français morts pendant les batailles de Picardie, pendant les batailles de la Somme. La chapelle du Souvenir Français est un site majeur de la Première Guerre mondiale dans la Somme. C'était le seul monument commémoratif pour les soldats français morts pendant la bataille de la Somme. C'est le seul endroit où on va trouver... trois cimetières des trois nationalités belligérantes qui se répondent en écho. Les trois cimetières sont en alignement. Donc on a la plus grande nécropole française de la Somme. En face, un cimetière du Commonwealth et derrière, un cimetière allemand. En tout, sur le site funéraire de Busch-Ewenbergen-Rancourt, il y a 20 082 soldats qui sont inaimés. En 1937, le comité créé par Marie Fédon de la Chapelle à l'Association du Souvenir Français ne pouvant plus de toute façon entretenir le bâtiment. L'Association du Souvenir Français la met en valeur, il y a déjà eu... Quatre ans de grosses rénovations à l'extérieur, au niveau de la toiture principalement, et la flèche qui a été remise à l'origine selon les plans de l'architecte de Pierre Paquet. Dans l'ancienne sacristie, le Souvenir français a créé un centre d'interprétation des religions dans la Grande Guerre. Donc c'est un point d'histoire qui est très peu connu, dont on parle très peu, mais qui a vraiment une dimension très importante pour les soldats pendant la Première Guerre mondiale. Ce qui me touche beaucoup, c'est que la chapelle c'est une histoire de deuil, que ce soit de Marie Dubos ou que ce soit d'autres parents. La chapelle est le reflet de toute cette société française en deuil après la guerre et de toutes ces familles qui attendent le retour de leur fils qui ne reviendra pas. Toutes ces familles qui sont dans le déni de la mort des leurs, qui vont attendre sur les quais. Que leur fils descende des trains qui rapatrient les prisonniers. Comment faire son deuil quand le corps n'a pas été retrouvé, quand on n'a aucune certitude de la mort ? Sur les 1292 noms inscrits dans la chapelle, 693 d'entre eux sont âgés de 18 à 25 ans. On va se retrouver en 1916 avec de très jeunes engagés volontaires qui ont 18 ans. J'ai créé une base de données avec les 1292 noms, j'ai fait des recherches au niveau de la généalogie. Certaines familles ont appris ce qu'il était advenu de leur fils uniquement en 1921 ou en 1922. Elles espéraient toujours qu'il soit vivant. Et toutes les couches de la société de l'époque sont gravées sur les murs de la chapelle. Qu'il soit attaché d'ambassade, employé de ferme, charbon, écrivain. Ils ont tous été égaux devant la mort et toutes les familles ont vécu le même deuil. Et c'est aussi ça que la chapelle représente. Le conflit de médiation, c'est vraiment un échange avec les visiteurs. Ils ont aussi besoin de parler de leur histoire. Comme cette dame qui m'a dit... Mon beau-père, il nous racontait toujours que quand il avait 4 ans, ils sont partis en Belgique pendant la Première Guerre mondiale avec ses parents et les Allemands lui ont pris son nounours à la frontière. Elle me dit « j'ai jamais compris pourquoi ils sont partis en Belgique » . Je lui dis « mais ils ne sont pas partis, ils ont été déportés » . Lui et sa famille, il avait 4 ans, donc les Allemands lui ont pris son nounours. Et quand on parle avec les visiteurs, on se rend compte que tous les traumatismes sont focalisés sur un objet. Donc pour ce monsieur, c'était son nounours. Il avait 4 ans et jusqu'à sa mort, quand il avait plus de 90 ans, il a parlé de son nounours. Et pendant la Seconde Guerre mondiale, ma grand-mère a dû abandonner, enfin, ses parents ont dû abandonner leur ferme à Éconcourt. Et ma grand-mère avait un violon. Et quand ils sont revenus... Les Allemands avaient tout pillé, bien évidemment, donc ils avaient pris son violon. Et jusqu'à sa mort, Mamie, elle avait 96 ans, les Allemands ont pris mon violon. Donc en fait, tous ces traumatismes-là sont focalisés sur un objet. L'engagement pour moi, c'est un devoir de mémoire, c'est raconter leur histoire pour qu'on ne les oublie pas. Toutes ces vies de toute cette jeunesse qui a combattu et qui, au-delà des régiments, des batailles, c'est vraiment tout cet aspect humain qui m'intéresse et qui me touche énormément. Je suis admirative du parcours et du cheminement de Jean. Après avoir été blessé, il était lancé à fond dans la bataille, mais qu'est-ce qu'on est prêt à sacrifier après avoir vu de telles horreurs ? C'est ça aussi le questionnement que j'ai et donc Jean, lui, a été tellement impressionné qu'il s'est battu jusqu'au bout. pour que toute cette horreur s'arrête. Et c'est ça qui me rend vraiment admirative. Donc c'est ça que je retiens de Jean. Toute cette jeunesse et toute cette combativité,
- Speaker #1
toute cette bravoure. Si cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à nous le dire avec 5 étoiles et en vous abonnant. Pour en savoir plus, rejoignez-nous sur les réseaux sociaux ou sur notre site internet dont vous trouverez les liens en description. Rendez-vous dans deux semaines pour découvrir une nouvelle histoire.