Speaker #0Je m'appelle Claire Roltangui. Et je suis fille d'Henri Roltanguy, assez connu comme résistant. On était une fratrie de quatre enfants, on a baigné là-dedans. Et puis on a appris des choses aussi parce qu'on racontait à leurs amis. On écoutait autour de la table quand il y avait des grandes tablées avec des amis. Et pour ma part, ce sont les lectures. C'est aussi à partir d'un moment où j'ai participé à une association mémorielle. des volontaires de la guerre d'Espagne. J'ai pu mieux mesurer ce que mes parents après ensemble avaient vécu. Je suis maintenant retraitée depuis un certain temps. Je suis impliquée dans une association au mémoriel mais qui est la plus tournée sur justement les volontaires français partis combattre aux côtés de l'armée républicaine en Espagne de 1936 à 1938. Mon père, lui, il est né en 1908 et il était d'une famille modeste. Il s'appelait à ce moment-là Henri Tanguy. Il ne s'appelait pas Roltanguy, ça c'est venu plus tard justement avec son histoire de résistant. Il était un breton pur beurre, c'est-à-dire qu'il avait un côté de la famille, c'était le Finistère, et de l'autre côté, c'était les Côtes d'Armor. Il se trouve que sa mère, à un moment, est venue habiter à Paris, précisément dans le quartier de Montparnasse, rue de l'Ouest, qui était vraiment un port d'attache pour beaucoup de bretons de Paris. Il avait obtenu son certificat d'études primaires sans problème, mais pour des questions de subsistance. il a commencé à travailler, comme beaucoup à cette époque. Il s'est formé au métier de chaudronnier-taulier, donc un métallurgiste. Et c'est comme ça qu'il a été embauché dans différentes usines de la région parisienne. Et au fur et à mesure, il y a une conscience qui est venue des difficultés des travailleurs, des ouvriers. Donc il s'est... révélé, on va dire aussi un peu comme ça, comme un dirigeant syndical. Mon père avait adhéré en 1934 au Parti communiste français. Je crois qu'aujourd'hui, on ne comprend pas toujours ce que pouvaient représenter les idées communistes à l'époque. Ce n'est pas encore l'époque du stalinisme connu en France. C'était plutôt cette idée de révolution sociale et politique pour changer les choses, pour améliorer la situation des populations en général, et en particulier des populations paysannes, ouvrières, etc. À ce moment-là, c'était quelque chose en plein essor, c'était un idéal porté par des millions de gens quand même dans le monde. C'était quelqu'un de très curieux, il lisait beaucoup, et qui donc s'est formé lui-même. Je pense aussi qu'il avait un charisme auprès des hommes avec qui il a combattu. C'est comme ça qu'il est arrivé en 1936 à être un dirigeant syndical du syndicat CGT de la métallurgie. Donc il a participé activement aux grèves de 1936 et c'est à ce moment-là que débutera aussi son histoire plus de combattant volontaire puisque c'est le coup d'état des généraux factieux en Espagne au mois de juillet. La guerre d'Espagne, c'est un événement, je dirais, très très important. important du XXe siècle, parce qu'on le présente maintenant, je crois, sans trop de discussion, comme le prologue de la Deuxième Guerre mondiale. Il faut voir la situation politique en Europe à l'époque. Vous avez la France qui est déjà sur deux frontières, l'Allemagne et l'Italie, qui est entourée de régimes dictatoriaux et fascistes. Et à la frontière espagnole, il y avait là un coup d'État qui avait tout... préfiguraient aussi une alliance. Ils étaient sur la même ligne idéologique. La guerre était de plus en plus menaçante. L'état-major militaire français n'avait pas du tout compris qu'il aurait dû regarder ce qui se passait en Espagne pour comprendre les nouvelles stratégies tactiques des armées allemandes. Il y avait un accord militaire pour... approvisionner en armes la République espagnole si elle était agressée. Et le gouvernement français de l'époque a reculé. Il faut dire qu'il subissait une pression très forte de la part de la Grande-Bretagne. La Grande-Bretagne avait très peur d'aller soutenir ce qu'on appelait les Rouges. Donc, le gouvernement français n'a pas voulu intervenir. C'est la fameuse non-intervention. Mais, il a quand même accepté d'aider, de laisser passer des armes, de On laissait passer souvent les hommes aussi, parce qu'il y a des milliers et des milliers d'hommes qui ont passé la frontière. Et les alliances que les rebelles vont nouer tout de suite avec Hitler et Mussolini ont fait que d'une part, il y a une aide massive dès le départ de la part de l'Allemagne. qui s'est concrétisée surtout en matériel militaire. Quelques milliers d'hommes. La Légion Condor, donc l'aviation allemande. Et côté italien, il y a eu jusqu'à 60 000 hommes. Ils sont allés en Espagne pour aider Franco. Et c'est pour cela que tout de suite, de ce qui était au départ peut-être une guerre civile, c'est devenu une guerre internationale. L'immigration espagnole s'est tout de suite sentie très concernée par ce qui arrivait à leur pays d'origine. Beaucoup de Français, mais aussi beaucoup dans d'autres pays, n'acceptaient pas cette situation. Et entre octobre, novembre et décembre 1936, ce sont des milliers de Français et d'étrangers qui sont partis pour combattre en Espagne. Il y avait des Français, à peu près 10 000 ont combattu, mais il y avait aussi beaucoup de réfugiés des pays d'Europe centrale, d'Allemagne, qui avaient fui le nazisme, qui avaient fui le fascisme italien... qui avaient trouvé refuge en France et donc qui ont trouvé le moyen de pouvoir apporter leur pierre à la lutte contre le fascisme. Parce que c'était vraiment l'idée antifasciste qui rassemblait tous ces gens-là, qui venaient d'horizons divers, de religions diverses. Tous ces gens-là qui, vraiment dans un élan, je dirais, très généreux, parce qu'ils savaient qu'ils allaient combattre, et un élan volontaire. Chacun avait conscience qu'il s'engageait dans un combat qui pouvait être meurtrier. Tout début de l'année 37, il va arriver en Espagne. Mon père, il avait fait son service militaire en Algérie et il était tireur d'élite de son unité. Il va d'abord mettre sur pied une organisation avec d'autres, bien sûr, pour permettre le fonctionnement de cette nouvelle armée, on va dire, qui comptera environ 40 000 volontaires internationaux, donc les à peu près 10 000 Français. Il faut tout mettre en place. Il y a bien une base, mais les gars arrivent et au fur et à mesure, ils vont dans les brigades. Des fois, il passe à peine 15 jours qu'ils sont déjà envoyés au front. Parce qu'il y a des batailles décisives autour de Madrid à ce moment-là. Les brigades internationales joueront un rôle assez important pour arrêter à chaque fois les tentatives rebelles pour arriver jusqu'à Madrid, la capitale. Il y a toute une solidarité internationale qui va se mettre en place. C'est vraiment de tous les pays. C'est assez formidable. Souvent, un aspect qu'on méconnaît, c'est la mise en place d'un service sanitaire pour les combattants et qui a été vraiment en pointe. C'est d'abord des médecins français qui sont venus en Espagne pour mettre ça au point, mais après, bon, ça a été une solidarité internationale et entre autres, beaucoup d'équipes médicales qui venaient de Grande-Bretagne, des États-Unis, des médecins. qui sont venus de toutes nationalités. Je ne vous cache pas que quand on lit les choses, ce n'était pas toujours facile qu'ils se comprennent tous ensemble. C'était une vraie tour de Babel, ces brigades. Mon père est rappelé pour une période militaire. Donc il rentre en France et il retourne en Espagne début 1938. Et là, il va... pas rester à la base, mais il va être appelé à participer au front et à l'organisation dans la 14e brigade internationale, la marseillaise. C'était celle qui regroupait les Français. Il va se retrouver au printemps 1938 à participer à l'organisation de la préparation de la bataille de l'Ebre. C'est la dernière grande bataille de la guerre d'Espagne. Il est nommé à ce moment-là commissaire politique de la 14e brigade. C'était ceux qui s'occupaient du moral et de l'organisation des combattants. Il pouvait y avoir aussi des fatigues, des moralisations, maladies. Être proche d'eux, faire que toutes les questions matérielles soient au mieux résolues pour les combattants. Mon père est rentré en France, mon père a repris. Tout simplement, ses activités dans les usines et syndicales, quand il pouvait le faire parce que la période du Front Populaire était passée. Il retrouve sa femme, Cécile Billan, ma mère. Elle s'était connue au syndicat de la métallurgie et elle partageait ses convictions. Donc, elle a été toujours aux côtés de mon père pendant ces années de résistance. Il y a aussi la structure familiale qui aide, et les femmes qui sont là. Elle a eu deux enfants, parce que ça aussi, n'oublions pas. En 1939, il est mobilisé. Il a une croix de guerre pour ce qu'il a fait à ce moment-là, cité à l'ordre de son régiment. Et ensuite, démobilisé. Il rentre à Paris. On ne parlait pas de résistance à ce moment-là, ça n'existait pas. Qu'est-ce que l'on peut faire face à l'occupation allemande ? Elle a assuré essentiellement les liaisons, ce qu'on appelait les liaisons, oui, on ne se téléphonait pas. Retenir beaucoup de choses dans sa tête et les oublier après, surtout. ou des petits papiers, mais les petits papiers, si on se faisait arrêter, il y en a, ils les avalaient, ou il fallait s'en débarrasser, c'était beaucoup trop dangereux. Je sais que ma mère, c'était quelque chose qu'elle rappelait tout le temps. La résistance clandestine, c'est souvent être seule, à devoir se débrouiller, à trouver des planques, à éviter de se faire arrêter. Vous savez que vos papiers sont faux. C'est toujours être sur le qui-vive. Mon père, il nous avait dit, j'avais la peur à un moment d'être arrêtée parce que je pouvais m'évanouir sur le quai du métro, parce qu'il avait faim. Il y a des choses qui vous soutiennent, mais aussi l'amitié et la fraternité de tous ceux qui participaient. Il ne faut jamais oublier ça, les relations amicales, ça joue un grand rôle. Et c'est comme ça qu'au fur et à mesure, il va s'engager pleinement dans des actions, c'est déjà des actions de propagande, des actions de sabotage dans les usines. Et puis aussi après, ce qui est le passage à la lutte armée. C'est comme ça qu'au fur et à mesure, il a pris des responsabilités de plus en plus importantes qui l'amèneront au moment. La préparation de la libération de Paris a à voir, plan militaire, une importance indéterminante pour la libération de la capitale. Mon père a joué un rôle majeur dans la libération de Paris au mois d'août 1944. Les militaires avaient reconnu le côté stratège de cette phase de la libération de Paris parce qu'il y a eu une préparation minutieuse. C'est qu'un état-major qu'il avait, donc constitué de gens de différents mouvements de la résistance, mais enfin il a su faire travailler toute cette équipe ensemble. Il y avait ceux qui étaient pour le déclenchement, ceux qui n'étaient pas, mais à un moment, choisir le bon moment pour dire là, on peut y aller. Et en même temps, cette vision qui était, il faut aussi que les armées alliées, qui normalement devaient éviter Paris, puissent... venir à Paris parce que là, les choses pour lui étaient mûres. Il fallait qu'il change leur plan. Il a envoyé des émissaires auprès des alliés pour expliquer la situation et donc pour dire c'est le moment parce que l'ennemi est en position de faiblesse. Et il avait vu juste. Les combats dans Paris même, une fois que la deuxième DB est arrivée, il y avait des Américains également, les combats à l'intérieur de Paris ont duré une journée. Il n'y avait pas beaucoup d'armes à Paris, c'est ça qui manquait, mais il y avait la population qui, avec ses barricades, gênait beaucoup la circulation des Allemands, qui au bout d'un moment ont eu peur et se sont réfugiés dans des points forts. Comme quoi ! Il avait réussi avec cette idée de barricade, etc. Il y avait quelques points stratégiques forts où les Allemands s'étaient retranchés. C'est la conjonction de l'insurrection des Parisiens, de l'action des Parisiens qui représentait les résistances intérieures et de l'arrivée de la deuxième DB et les forces françaises libres. C'était grâce à cette conjonction que Paris avait pu être libérée sans dommages. Trop important. Après la libération de Paris, mon père a choisi de rester dans l'armée. Il a été dans la première armée française. Il y a eu une reconnaissance du point de vue des décorations. Père et Grand Croix, la Légion d'honneur. Mais la décoration à laquelle il tenait le plus, je crois, c'est celle de Compagnon de la Libération. Il a eu un commandement dans la Sarthe. Et puis au fur et à mesure, les conditions politiques quand même de la guerre froide ont modifié les choses. C'est-à-dire que son passé militant a été regardé. Au bout d'un moment, il n'a plus... plus d'affectation militaire. Il a été mis au pavillon des isolés, d'ailleurs c'est tout dire. Ça s'appelait comme ça. En 1962, il a été mis à la retraite anticipée de l'armée. Et à ce moment-là, il a repris des activités politiques. Mais je crois que vraiment aussi, ce qui l'a motivé, là où il a vraiment donné le maximum, c'était dans tout ce qui a été de retransmettre cette mémoire résistante. de bien la faire connaître. Il a été à la fois un des présidents de l'ANACRE, c'est-à-dire l'Association Nationale des Anciens Combattants, et il s'occupait de l'AVER, c'est-à-dire l'Amicale des Volontaires en Espagne Républicaine. Il a écrit quelques livres pour bien étayer la préparation de la libération de Paris, avec donc un historien. C'est cela qui l'a beaucoup motivé et allait témoigner, oui absolument, partout où on pouvait lui demander, en particulier auprès de jeunes. Quand malheureusement il est parti, c'est ma mère qui a pris aussi le relais pour aller témoigner avec cette idée. de tous ces anciens résistants qui étaient plus jamais ça. Moi j'ai des frères et sœurs qui sont impliqués aussi dans la mémoire de la résistance. C'est peut-être familial, mais cette idée qu'il faut bien connaître son passé pour préparer l'avenir. Voilà, j'aime bien cette phrase. L'engagement, est-ce que c'est déjà se soucier des autres ? Bon, c'est avoir quelques convictions, mais on peut s'engager dans des choses très très différentes, vraiment. Mais le bénévolat, par principe, je trouve ça très bien, parce que ça y est, non seulement, comme je le dis, on s'occupe des autres, on s'intéresse à la vie citoyenne, et puis c'est une façon de ne pas rester isolée aussi. Dans les échanges avec les autres, on trouve beaucoup de choses utiles pour soi-même. Ça peut prendre des formes très variées, ça dépend aussi des circonstances historiques. Je sais qu'à quelques reprises, c'est grâce à des gens qui ne faisaient pas partie de la résistance, mais c'est grâce à eux que, entre autres, mon père a échappé à une fois à une arrestation, parce que c'est la concierge qui l'a prévenu. Pour lui dire qu'il y a des gens qui étaient passés, qui s'étaient intéressés à lui pour savoir s'il était là. Je suis sûre qu'il y a eu plusieurs exemples comme ça, de gens qui, à un moment, placés devant une circonstance, qu'est-ce que je peux faire ? Eh bien, ils avaient choisi la bonne réaction. Je suis des fois vraiment atterrée de ce que j'entends et de ce que je vois. Je me dis mais c'est pas possible, les leçons de l'histoire n'ont servi à rien. Il ne faut pas baisser les bras. Je crois qu'il faut avoir confiance, une confiance dans l'avenir. Dans la jeunesse, il y aura toujours des gens qui n'accepteront pas les choses irrémédiables.