Speaker #0Musique Musique Musique Musique A la fin de l'été dernier, l'homme que j'aimais a disparu de ma vie. Ce fut un effacement lent, puis une fuite soudaine. Ce fut comme ces journées d'été qui tournent vicieusement à l'orage et ruinent les projets de dîner sous les étoiles. Mais dans cette désolation, il y a le pétricor. Le pétricor, c'est l'odeur de la terre, l'été après la pluie. On m'a dit que dans ma vie, il allait pleuvoir un moment et que je pouvais rester à l'abri, sortir avec un parapluie ou danser sous la pluie. Et je suis quelqu'un qui danse. Et la beauté surgit de partout, de tout ce que je vis, de toutes ces histoires qu'on me raconte. Moi, en pied du chagrin, semble avoir ouvert une porte nouvelle. J'ai toujours écrit à ceux que j'aimais d'amour, par passion, par douleur, presque toujours des hommes. Et jamais sur toutes celles et ceux qui me portent, m'écoutent ou justement tournent. Alors il est temps d'écrire sur ses autres aussi. Je vais écrire sur l'amour, mais avec ses autres. Sur l'amour et ce qu'il y a dans son sillage. Écoutez ses autres qui tentent de le réinventer. Le cherchent, y renoncent. Le ratent, le retrouvent, le transmettent, le découvrent ou le perdent. Ceux qui le vivent avec Dieu et ceux qui y ont vu l'enfer. J'aurais aimé n'avoir que cela à faire, mais je ne suis mue que par l'envie de raconter. Je ne suis pas journaliste, je ne suis pas artiste. Écoutez avec votre cœur. Ce podcast se poursuit au début de l'été, à Grasse. Et Adam, mon ami, en sera le héros presque ordinaire. Je crois pouvoir dire que je vais mieux. Le voile de tristesse se lève et ma joie profonde revient. La disparition de l'homme que j'aimais est encore la première chose qui me vient à l'esprit lorsque je sors du sommeil. Mais j'arrive désormais à vivre des instants de joie pure et je pleure bien plus rarement. Pour autant, plus que jamais, je veux continuer ce podcast et continuer d'explorer ce que l'amour fait à notre vie. Avec Adam, j'ai envie de parler de ce que la santé psychique fait à l'amour et réciproquement. Adam a une cinquantaine d'années et en Paris dix de moins. Adam ne s'appelle pas Adam en réalité, mais c'est sous ce nom que je l'ai connu, dans la blogosphère il y a 20 ans. A l'époque, je vivais en Angleterre et je publiais un texte assez long, un jour sur trois peut-être, une sorte de journal intime, perdu dans l'anonymat de la toile. Adam bloguait aussi sur sa vie qui me semblait totalement exotique, souvent des textes érotiques, une plume fine, pleine d'esprit, relatant ses aventures libertines parisiennes dans le milieu du luxe où il évoluait. Je me souviens de ce texte où il décrivait une femme aux jambes interminables, couvertes de bouts d'argile. Il avait fait glisser le doigt de chaque côté, remontant du talon au milieu de chaque fesse. Une paire de bas coutures. Par lui, l'érotisme faisait éruption régulièrement dans ma petite chambre du Devon. Adam m'impressionnait et je me sentais flattée qu'il me lise, moi, petite campagnarde mal dégrossie, intriguée par ce qui brillait mais sans un sou, peut-être curieuse de la liberté sexuelle mais bien loin de la vivre. J'allais souvent à Paris et jamais je n'aurais osé lui proposer que nous nous rencontrions. Adam avait une certaine célébrité. Pendant des années, nous ne nous sommes échangés que quelques mails dans l'année. J'y parlais certainement de mon amitié amoureuse, passionnelle avec Camille, puisque sur le reste, ma vie avec le père de ma fille était sans histoire. Lorsque j'ai divorcé, j'ai accepté sa proposition de nous rencontrer. Je crois que j'avais besoin de me sentir vraiment adulte pour oser. La première fois, nous nous retrouvâmes au fumoir. Cet endroit près du Louvre où je vais chaque fois que je me rends à Paris depuis 20 ans. C'est un endroit intemporel où la décoration n'a jamais changé, de même que l'odeur indéfinissable de bois, de parfums, de café et de cuisine, d'aneth et de cannelle. L'été, le soleil filtre à travers les stores et fait chauffer le bois du parquet. Les ventilateurs au plafond tournent doucement et je pense alors au café d'Indochine des romans de Duras. La musique y est toujours douce, le service prévenant. Si vous réservez ou que c'est jour de chance, on vous installe au fond de la bibliothèque, une pièce un peu à part dont les murs sont recouverts de rayonnages de livres. J'ai vu les flammes des bougies qu'on dispose encore sur les tables nappées pour le dîner se refléter dans les yeux des quelques hommes que j'ai vraiment aimés ces vingt dernières années. Je me souviens donc, dans ce marasme que fut l'époque de mon divorce, d'avoir retrouvé Adam un peu impressionné. Je me souviens avoir été marqué par ses bonnes manières, son élégance jamais condescendante, Son parfum discret. Il arrivait, casque de moto à la main, toujours en chemise, se tenant droit, aimable et respectueux du personnel. Adam faisait carrière dans le domaine du parfum. Il avait travaillé pour un émir passionné de fragrances, désireux de créer son entreprise de parfums capiteux et unisexes comme on en porte au Moyen-Orient. Adam utilisait sa plume pour transformer les odeurs en images, et cela parlait de palmeries dans le désert, de roses de Damas, de datiers, de sel et d'iode, de bois doux, des d'ambre. Je me souviens d'échantillons offerts une autre fois, au fumoir où nous avions pris l'habitude de nous retrouver lorsque je venais à Paris. Là, Et puis dans d'autres endroits où Adam m'invitait, profitant toujours du moment où j'allais aux toilettes pour régler l'addition, m'épargnant ce moment de gêne. J'étais une thésarde, mère célibataire, et venir à Paris en Ouigo était déjà en soi un certain luxe. Moi je ne savais pas ce qu'il pouvait trouver d'intéressant à ma compagnie. Mais peu à peu, j'appris à raconter mes péripéties, mes relations sentimentales à Adam, sans plus être gêne de mon existence si loin de la sienne. Adam vivait alors avec sa compagne. une femme qu'il disait très belle et brillante, plus jeune que lui. Ils essayaient d'avoir un enfant. Elle était apparemment d'une jalousie féroce, alors qu'Adam semblait avoir renoncé sans regret à sa vie de libertin. Et puis, pirouette de l'univers ou pur hasard, Adam, depuis quelques années, a vu aussi sa vie prendre l'eau de tous côtés, jusqu'à me décrire, toujours avec un mélange de pudeur, d'élégance et de franchise, ses antidépresseurs qui étaient comme une main, venus le tirer d'une mardeau sombre, et devenus indispensables pour le garder maintenant à la surface. L'émir était mort et ses héritiers n'en avaient que faire d'une entreprise de parfum qui ne rapportait rien, la boiture vendue. Adam mit toute son énergie dans la création d'une autre entreprise, dans ce qu'il savait faire depuis toujours, choisir le parfum et le promouvoir. Et là, dans ce qui était déjà une épreuve qu'on ne traverse sans doute pas 100 heures à plus de 50 ans, sa compagne partit, atteinte d'un mal de l'esprit latent ayant pris le contrôle de sa personne. Il m'avait raconté sa paranoïa grandissante D'abord simples comportements étranges, jusqu'au jour où elle était partie chez ses parents qui ne savaient en réponse que prier Dieu. Incapable de payer le loyer de leur appartement seul, Adam dut vivre chez des amis, toutes ces belles choses vendues ou entreposées dans leur maison en province. Bien longtemps après, son ancienne compagne avait voulu le revoir, racontait son internement, avait demandé pardon, voulant revenir. Lorsque je lui demandais ce qu'il avait répondu, il me dit la bouche très pincée, jamais. Ça m'a fait trop de mal et ce sera toujours là, en elle. Adam trouva finalement un appartement en lointaine banlieue où il m'invita à l'automne dernier. J'arrivais chez lui, ceinture retenant ma jupe en tweed devenue trop grande, vibrant sans doute uniquement de douleur et d'obsession pour l'homme que j'aimais. Adam m'accueillit avec tout cela. L'appartement était petit mais rempli uniquement d'objets de bon goût. Une bouteille géante de Chanel trônait sur une étagère, au milieu de livres d'art, d'échantillons de parfums qu'on lui envoyait. Il me cuisina du magret de canard et un gratin dauphinois et ouvrit une bouteille de chaspline, un vin que je n'avais eu la chance de boire qu'une seule fois auparavant, à l'hôtel Regina pour les 40 ans de l'homme que j'aimais. J'y voyais là la marque délicate de mon importance. Nous nous promenâmes sur les bords de Marne, dans les derniers rayons de soleil d'août ce dimanche, dans l'odeur des feuilles mortes, et j'aimais cet ami, sa dignité de héros déchu mais mouvé. Cette énorme bouteille de Chanel, je l'avais déjà vue quelque part. Je me souviens de cette maman de l'école maternelle de ma fille. Elle avait toujours ce sourire triste sur son visage parfait lorsqu'elle traversait la cour. Comment pouvait-on se tenir aussi droite et avoir l'air aussi fragile ? Elle parlait en russe à ses enfants, trouvait que ma fille ressemblait à une poupée. Je lui proposais un jour un café. Elle sembla émue. Dans ce café ancien près de l'université, elle me dit que cela lui faisait plaisir que j'aie proposé cela, car les autres parents ne l'aimaient pas, ne lui parlaient pas. Sans doute, selon elle, parce que ses enfants étaient malades. J'appris ainsi que l'aînée avait la mycoviscidose et le second était autiste. Et sa vie était remplie de soins qu'elle leur prodiguait et de rendez-vous médicaux auxquels elle les amenait, seule, son mari vivant ailleurs. Je lui dis que ce n'était sans doute pas pour cela que les parents de l'école l'ignoraient, mais parce qu'elle était incroyablement belle. que les femmes étaient jalouses et que les hommes craignaient la jalousie de leur compagne. Elle semblait étonnée de cette hypothèse, mère avant d'être femme. Elle avait étudié la littérature russe, était mannequin depuis l'adolescence, avait fait la couverture de magazines. Un de ses amis me dirait qu'elle était l'ombre de ce qu'elle avait été lorsqu'elle entrait autrefois au bar des palaces au bras de son mari et que tout le monde se retournait. Nous nous vîmes quelques fois. Elle m'invita chez elle, dans un appartement au dernier étage d'une villa. Je me souviens de la salle à manger, d'un tapis blanc à poils longs, d'un immense miroir à cadre doré posé à même le sol, et d'un service à thé Versace. Elle faisait déjeuner ses deux enfants, chaise haute incongrue dans ce décor semblant sorti d'un shooting photo, des restes d'opulence sous les combles de cette maison d'une ville de province. Et dans la salle de bain, au bord de la baignoire, il y avait la même bouteille de Chanel qui ne contenait, je la prendrai par Adam, qu'un parfum factice. Et cette femme, me montrant tout cela, me dit avec désinvolture, ses mains fines s'envolant, ce sont les vestiges de ma vie passée. Mon ami Adam, un dandy ruiné. Un autre perdant magnifique, toujours trop digne pour être vraiment à terre. C'est à moi maintenant d'avoir de la délicatesse. Ils n'ont plus souvent au restaurant car ni lui ni moi n'avons les moyens d'inviter l'autre dans les lieux que nous aimons. Et je vois que cela le tend par ailleurs que je le fasse. Il a ainsi mangé avec moi son premier sandwich falafel, rue des Rosiers. Nourrir, cuisiner pour quelqu'un, c'est mon langage de l'amour. Alors quand j'ai un endroit pour le recevoir à Paris, je cuisine et il est heureux que quelqu'un prenne soin de lui. Nous nous contentons parfois d'un petit déjeuner ou d'un thé, ainsi nous sommes toujours au fumoir avec le service, l'odeur, la musique, mais sans la même addition à la fin. L'autre jour, il me racontait qu'il avait bien eu autrefois cette jaguar coupée verte que je lui ai imaginée. Longtemps, nous nous sommes vouvoyés, passant au tu il y a trois ans peut-être. Il aime dire « tu es pratiquement la seule amie avec laquelle je n'ai pas couché » . Le caractère très intime de nos discussions est en total décalage avec la distance physique que nous avons toujours conservée. Adam connaît ma sensibilité olfactive. Nous avons vécu tous les deux la perte d'odorat avec le Covid et avons eu la même impression d'être totalement privés de nos repères, de tout plaisir, de toute libido, tout ce qui nous relie au monde de manière viscérale. Il me fallut plus d'un an pour que cessent chez moi les hallucinations et distorsions olfactives, des odeurs imaginaires, disparues avec tous les souvenirs étranges et désagréables que je garde de cette époque, où j'avais une rage désespérée, prête à n'importe quelle aventure pour... pour compenser sa catastrophie et vivre intensément dans un monde où la vie était en berne. Pour Adam, les odeurs font partie de toute description d'une personne, d'un lieu, et c'est pour cela que j'aime son écriture. Adam me dit que je suis la plus sensible des gens qui ne connaissent rien au parfum, arrivant aux mêmes conclusions que lui après en avoir senti une centaine. Alors, lorsqu'il m'a proposé de l'accompagner à la Perfume Week de Grasse, en ce début de juillet, je me suis empressée de m'arranger pour l'accompagner. Adam m'a tant écouté parler de l'homme que j'aimais, toujours disponible pour me répondre au téléphone, malgré ses difficultés propres, trouvant les mots, me disant « Il n'a jamais pris la mesure de ce que tu étais, de ce que tu lui offrais. Il n'a aucune boussole, il est uniquement guidé par ses désirs, ses peurs, insensible aux conséquences. Il ne fera juste que cela, laisser les femmes derrière lui, l'une après l'autre. » Si Adam me soutient si bien, c'est parce que nous avons en commun d'avoir aimé quelqu'un qui n'allait pas bien. Et c'est de cela que parlera cet épisode. Bien sûr, mon histoire est bien moins extrême que celle d'Adam, dont la campagne souffrait de maladies mentales. Mais cela pose les mêmes questions. Jusqu'où peut-on aimer, comprendre, supporter le mal-être de la personne qu'on aime ? Pensez aux gens autour de vous. Combien luttent contre l'empreinte de leur éducation, les cicatrices de l'enfance ? Combien souffrent d'addictions, d'insomnies, sont en dépression, à la limite du délire paranoïaque, de l'obsession, de la crise d'angoisse, du surménage ? Combien plongeraient sans médicaments ? Et combien souffrent de problèmes d'attachement qui affectent leur vie amoureuse. Ces gens ne vivent pas dans un asile de fous. Ils vivent avec nous, ils sont en couple, ils aiment et sont aimés. Ils ont appris à donner le change, à être fonctionnels, charmants pendant un certain temps, jusqu'à ce que l'intimité s'installe et que le masque se fissure. Ils ont même parfois fait de leurs problèmes ce qui attire irrésistiblement les autres. Ces gens, c'est vous, c'est moi. J'ai toujours aimé les personnes complexes et sensibles, et bien sûr, il m'est souvent arrivé de développer des relations amoureuses avec des hommes fragiles, souffrant de problèmes d'attachement. On m'a souvent dit que j'ai cherché, et je pense que c'est à la fois vrai et faux. Faux, parce que beaucoup de gens souffrent de troubles psychiques, et qu'il est donc normal d'en rencontrer. Vrai, parce que j'ai rencontré plein d'hommes, mais que ce sont ceux qui n'allaient pas vraiment bien qui ont le plus retenu mon attention, à qui j'ai donné le plus de temps, d'énergie, d'amour, quand d'autres seraient sûrement partis. J'ai appris à détecter les signes, m'indiquant qu'il fallait tout de suite faire demi-tour pour me protéger. J'ai appris à être prudente, interpréter les mots, et à exiger d'un homme qui veut une vraie place dans ma vie les preuves de sa maturité émotionnelle et de sa bonne santé psychique. Mais il y a souvent une blessure en nous qui cherche son complément. En surface, il y a deux adultes de 40 ans environ, une femme indépendante qui rencontre un homme lui donnant toutes les preuves de sa volonté de s'engager. Ils se séduisent, s'apprivoisent. Et au niveau inconscient, Deux enfants qui n'ont pas été aimés comme ils en auraient eu besoin s'accrochent l'un à l'autre. Lorsque j'ai rencontré l'homme que j'aimais, je ne cherchais rien. Lui se présenta tel que je n'en rêvais même plus et afficha rapidement une volonté claire de s'investir dans la relation avec moi puis ma fille. Je suis devenue le centre de son monde en quelques semaines. J'étais prudente. Il m'avait convaincue par ses mots autant que par ses actes, par tout ce qu'il faisait pour prendre soin de nous et nous connaître, de se greffer à notre vie. L'amour fit le reste. On croit ce en quoi on a envie de croire, mais la confiance que j'accordais n'était pas uniquement le résultat de mon aveuglement amoureux. Tout mon entourage ou presque y avait cru. C'est difficile de voir quand quelqu'un se ment à soi-même. L'homme que j'aimais voulait être cette personne, je crois. Je n'avais pas vu les signes de problèmes d'attachement qui le feraient plus tard se retirer et s'enfuir, bien avant l'usure naturelle d'un couple. Ce n'est que maintenant que je les perçois. Le besoin de fusion, la jalousie maladive, le manque d'entourage, d'ancrage, les relations successives et parallèles avec des filles soi-disant compliquées, l'absence de clôture avec son ex. Cette façon de cloisonner sa vie. Je crois qu'il est commun, au début d'une histoire d'amour, de laisser à l'autre la possibilité d'un peu de flou et de ne pas enquêter à outrance. Après tout, personne n'arrive à 40 ans sans rater. Mais ce n'est que vers la fin de notre relation que je parvins à rassembler tous les morceaux du puzzle, m'apportant la preuve de mon aveuglement. Et Adam, voit-il la postériorité des signes annonciateurs de ce qui adviendrait ? A-t-il l'impression d'avoir été aveuglé par l'amour ? Pour nous, il y eut quelques mois de passion dévorante. Il faisait des crises de jalousie. Son besoin de fusion le faisant même souffrir quand je voulais partir une nuit voir une amie, jusqu'au jour où je fis mes sacs. Ces crises cesserent définitivement et je crus avoir montré mes limites, pour le bien de la relation. Nous eûmes ensuite six mois de douceur, lui apaisé, sécurisé. Pendant ces mois, cependant, je remarquais que certains moments ressemblant un peu trop à une vie de famille faisaient monter son angoisse. Je le poussais à aller en parler à quelqu'un. Il partit au milieu de la séance. Nous voyageâmes en Inde, et dans ce chaos environnant, qui le détournait dans son chaos intérieur, il était sans doute la meilleure version de lui-même, soutenant et protecteur, enthousiaste et endurant. Alors, quand il me proposa à nouveau de vivre avec nous, j'acceptai avec émotion et joie. Peut-être reste ma plus grande erreur, en connaissance de son histoire et de ses angoisses, de ne pas avoir conditionné notre cohabitation à une aide extérieure, pas seulement pour lui, mais aussi pour nous. Après tout, ce n'était pas rien de créer une famille. A peine avais-je accepté que les choses se mirent à changer, subtilement, je sentais toujours une sorte de tension sous-jacente. Cela ne pouvait pas être si beau, si simple, il me dirait qu'il fallait toujours qu'il finisse par détruire ce qu'il avait, puisqu'il me décevrait à la longue et que tout finissait toujours par décliner. Alors commença cette année où l'homme que j'avais connu n'apparut progressivement plus que par intermittence. Il n'y avait plus moyen de régler vraiment le moindre conflit de la vie de tous les jours, qui semblait pour lui la preuve que la relation ne fonctionnait finalement pas. Il se mit à distance, émotionnellement, physiquement, dressa des murs invisibles, construit une vie secrète. L'ambivalence envahit ses attitudes. Les choses encore fluides quelques semaines auparavant devinrent compliquées. Moi, je me suis réadaptée, cherchant désespérément notre connexion, attentive aux moindres signes. J'étais comme la grenouille dans l'eau qui chauffe doucement. Jusqu'à me retrouver finalement moi, pétrie d'anxiété, projetée du rôle d'amoureuse à celui de mère normative face à un gamin de 12 ans rejoint son enfance. Pas tout le temps, et c'est cela qui était compliqué, car les moments doux me donnaient la force pour tenir le reste du temps, espérant que l'homme que j'avais connu reviendrait, qu'il traversait une crise, qu'il avait besoin de temps. Je continuais à croire que quelque chose en lui avait vraiment envie de faire mieux, et qu'une partie de lui paniquait intérieurement de ne pas y arriver, d'être en train de tout détruire. Et je voyais sa détresse, davantage sans doute que la dureté de ce qu'il me faisait vivre. Je m'étais passionnée pour son histoire, et ce fut là ma faiblesse. Je connaissais son enfance, sa jeunesse, spectatrice attentive de ses relations avec sa famille. J'aurais pu écrire sa biographie. Il savait faire cela à me raconter. Il sentait sûrement que c'est ce qu'il fallait me donner pour être aimé de moi. L'une des premières fois où nous étions séparés, il était quelques jours chez son père, comme lui un très bon photographe. Sur une vidéo, ses mains font défiler les clichés en noir et blanc, prises à l'argentique. Lui, petit garçon, grands yeux bleus, cilie immense, pris dans un champ de choux. puis au bord de la mer. Une autre fois, lui, tout petit garçon, un peu triste en petit peignoir, à côté du sapin de Noël, papier peint arraché sur les murs. Récit de l'enfance de ses parents, grands-parents, une généalogie de gens cherchant l'amour, désespérément. Récit d'abandon, de trahison à répétition. Parents comme des enfants perdus, courant après l'amour, et incapables de le protéger. Ce fut ma faiblesse d'en savoir autant. L'empathie m'aliénait. Mais est-ce qu'inconsciemment, ma blessure n'aurait-elle pas reconnu la sienne ? Parce que ce fonctionnement, qui progressivement émergea chez lui, réveilla quelque chose en moi. Je n'avais pas voulu de lui pour pouvoir le sauver. J'avais rencontré un homme qui semblait solide. Mais lorsqu'il se retira émotionnellement, cela me replongea dans une sensation que je connaissais déjà. Cette impression de devenir transparente aux yeux de quelqu'un censé prendre soin de moi, de sentir son mal-être et penser que c'est de ma faute, qu'il y a quelque chose de décevant en moi et qu'il faut que je fasse mieux, qu'il faut aimer plus fort encore, je la connaissais depuis longtemps. Car j'avais vu ma mère, le regard éteint, insensible à notre présence, Moi ça, débrouillant d'une frustration que je ne savais pas interpréter autrement qu'en me disant que c'était sans doute de ma faute, que j'étais une enfant décevante, bizarre et moche. Dans les films, les mères aimaient leurs enfants. Et ma mère était une mère quatre fois mère, alors il n'y avait pas d'autre explication. Il y a quelques années, pour mon anniversaire, ma mère m'envoya un cahier dans lequel elle m'avait écrit, pour expliquer son état dépressif lorsque j'étais enfant, et ses regrets de ne pas avoir été pour moi la mère tendre, drôle et aimante que j'étais pour ma fille. Je ne pouvais que comprendre. J'aurais détesté avoir cette vie. Quatre enfants si jeunes, la campagne triste, le mari qui travaillait trop, le manque d'entourage. Je ne lui en veux aucunement, mais c'est trop tard. C'est ainsi que je me suis construite. Alors même si je n'avais pas choisi cet homme pour le sauver, je suis restée. Là où d'autres seraient sans doute parties plus vite. Car je sais aujourd'hui que quoi que j'aurais pu faire, cela n'aurait rien changé. Subrepticement. Il atrophia notre relation de pensantier, sans doute pour réduire l'importance que j'avais désormais dans sa vie. Il disait que le fait que je sois à la fois celle qui vivait avec lui, son amante et son amoureuse le mettaient à ma merci. Ses photos avaient toujours reflété le regard qu'il portait sur le monde, et j'y apparaissais désormais atrophiée de toute sensualité. Je voyais qu'il n'arrivait plus à prendre de plaisir dans quoi que ce soit, aller jusqu'au bout du moindre projet, résister aux contrariétés. Je le voyais en boucle, je voyais le vide et l'anxiété longée. Je ne reconnaissais plus l'homme que j'avais connu, qui savait se réjouir des petites joies de la vie quotidienne. Il me renvoyait à la banalité de ma personne et du quotidien que je lui offrais, et j'en vins à avoir honte quand il pleuvait. Je redoublais d'efforts pour apporter de la beauté à notre vie, il n'en voyait rien, il abandonnait d'autant plus. Je ne devins progressivement que le réceptacle de sa frustration, je devins sa prison. Je lui laissais de l'espace, du temps, je me faisais petite. Je partais en vacances seule, je voyais mes amis seuls. Et j'essayais de créer malgré tout des moments pour nous retrouver. Je lui écrivais des mails quand j'étais loin, pour ne pas l'importuner de messages. Je tournais et retournais les choses dans ma tête pendant mes insomnies, essayant de trouver les mots qui contourneraient ces murs. J'essayais de rester solide, sûre de moi, quand pendant des heures de discussion il me mentait, et me faisait passer pour celle qui créait les problèmes. Mais je finissais par douter de la réalité. Remarque alors les crises de spasme filiée et de tétanie que je n'avais pas eues depuis l'adolescence. J'avais mal au cervical. J'avais des allergies dès que nous nous couchions, comme si quelque chose de toxique envahissait mon intimité. Mon corps me criait ce que mon intuition me soufflait. Je n'arrivais plus à me concentrer sur mon travail, à prendre plaisir dans les moments avec mes amis. Je m'éteignais lentement, mais le perdre me semblait insurmontable. Le matin, je restais assise dans le lit jusqu'à ce qu'il parte parce que j'avais l'impression de l'encombrer. Mais je voulais être là, si je voulais enfin me parler vraiment. Il n'y avait plus de direction, plus de projet, et tournait comme un lion en cage. Je lui proposais de se réinstaller seul au moins un temps, de prendre un congé sabbatique et de partir voyager, de le soutenir s'il voulait quitter son travail pour un autre moins bien payé mais qu'il aimerait davantage. Il l'excluait car cela aurait été dépendre encore plus de moi. Je lui disais qu'ensemble on avait davantage de force, de possibilités. Mais il le voyait à l'inverse, car il n'avait appris à ne compter que sur lui-même. Je lui dis d'aller chercher de l'aide, que je n'en pouvais plus, que j'étais fatiguée, que je voulais retrouver ma place d'amoureuse et non être sa psy ou sa mère. Il vit ça comme un contrôle que je voulais exercer sur lui. Argant que quand on l'obligeait à faire quelque chose, il en avait encore moins envie, qu'il avait toujours été comme ça, comme s'il ne pourrait ni le comprendre ni l'aider. Il prit un rendez-vous, qu'il annula le jour même. Nous devions aller quelques jours chez sa mère. Je lui dis que je ne voulais pas venir avec lui jouer sa femme et faire semblant que tout allait bien, mais j'y allais quand même. Le temps d'un dîner, spectatrice des dynamiques familiales, je ressentais dans mon ventre tout ce qu'il avait vécu enfant. Je le vis quitter la table dès que possible, avec un regard de chat traqué que je ne lui connaissais pas, et s'enfuir avec moi, marcher dans la nuit tombante. En revenant chez nous, il se décida à chercher de l'aide, et devint alors désespéré de trouver immédiatement un psy. Mais il était déjà trop tard, car la double vie qu'il avait construite le rattrapa. Je cherchais des raisons de renoncer. Je trouvais sans peine l'épreuve de cette relation parallèle, et compris que je n'étais pas l'exception. Je n'étais devenue qu'une autre répétition d'un schéma en place depuis longtemps. Chercher l'état amoureux, permettant d'échapper un temps à ses angoisses et aux vies d'intérieur. Faire le nécessaire pour plaire, être adoré, devenir indispensable, construire une relation tout en entretenant d'autres relations secondaires, tout saccager quand cela devenait trop réel, mentir, tromper, faire croire à l'autre que c'est de sa faute, regarder tout s'effondrer, enfuir toute émotion, se raconter des histoires pour se déresponsabiliser, laisser les morceaux derrière en fiant dans une autre relation avec une fille totalement différente, persuadé qu'il y aura toujours mieux, toujours une autre, ce qui est vrai. La beauté de l'homme que j'aimais est une malédiction. en ce qu'elle lui permet toujours d'échapper à la solitude et non de toucher le fond. Les femmes sont interchangeables, cumulables dans la validation et le soulagement temporaire qu'elles apportent. Pour moi, le sol se déroba sous mes pieds. Il me supplia d'abord de lui laisser du temps, qu'il allait faire mieux. qui ne voulait pas être avec cette fille et qu'elle le savait. Je ne compris plus rien, je fus aveuglée, face à des déclarations d'amour qui ne se traduisaient plus par aucun acte. Je le vis prostré, pleuré des jours entiers. Il accepta que nous allions voir ensemble une psy et effondit en larmes dès qu'elle l'interrogea sur sa famille. J'eus encore l'espoir quelques jours que cette révélation soit le début d'une profonde remise en question et que nous puissions désormais construire une relation plus solide en conscience des difficultés qu'il vivait. Je me coupais de mon entourage, cachant la situation. Je maintenais les deux limites qui m'empêcheraient d'être absorbée par le trou noir qu'il était devenu, comme on tient, comme on peut, des fenêtres claquant dans le vent. Je ne cohabiterai jamais avec cette fille, et je ne veux plus être avec toi si tu ne te fais pas aider. Mais seul comptait désormais ses peurs et ses désirs, et moi je n'étais plus rien. J'avais devant moi un homme au regard glacial, insensible, qui m'aurait poussé dans le vide s'il avait fallu. D'autres fois, il était encore tendre et pleurait. C'était comme essayer de sortir de la mer. Quand les vagues vous plaquent sur le sable, chaque fois que vous essayez de vous relever, et que vous ne savez même plus dans quel sens est le ciel, et où se trouve la surface pour respirer. Je ne savais plus si je voulais qu'il parte ou reste, je ne voulais pas qu'il disparaisse de notre vie. Les dernières nuits où il dormait encore chez moi, je l'ai passé en crise d'angoisse, le ventre tordu de le sentir dans la pièce voisine. Quand je me levais, je le voyais coucher sur le côté, sur le canapé. Il ne dormait pas non plus. Il me regardait dans l'obscurité, j'avais envie de me coucher contre lui. Et puis je me souvenais qu'il me faisait du mal, qu'il continuait avec l'autre fille, qu'il s'acharnait obstinément à tout détruire. La vague de douleur parcourait mon ventre. Parfois je l'embrassais sur la tempe en respirant ses cheveux et je retournais dans mon lit. Et puis je le vis s'enfuir, s'isoler, se fâcher avec tout le monde, persuader que les gens lui voulaient du mal, saboter tout ce qu'il avait, et mettre ce qu'il restait de sa vie au pied de cette fille, devenue sa nouvelle source de validation et de chaos, elle qui alimentait encore plus ses délires de persécution. tout en m'appelant des heures encore et me disant qu'il m'aimait. Il me disait qu'il n'arrivait pas à faire taire le petit garçon en lui. Comment on arrive à se dire qu'on est juste en face d'un adulte qui a fait ses choix égoïstes, quand on sait que la réalité est bien plus complexe, qu'on entend la voix de cet enfant intérieur ? La veille de mes 40 ans, j'ouvrais un carnet en cuir laissé sur l'étagère d'un bureau alors qu'il avait déjà déménagé. Les deux premières pages commençaient par la même phrase. Mardi 23 janvier 2024. Il est 15h36. Je suis dans le train pour Luxor. La première page était pour cette fille. Parler de la photo qu'elle avait envoyée la veille, et se demander comment elle l'avait prise, il ne savait pas qu'elle avait un Instax. Ce n'était pas pour moi. Je ne savais même pas ce qu'était un Instax. Et je ne lui envoyais aucun message lorsqu'il était seul en voyage en Égypte. Rien d'autre que des mails, pour le laisser vivre son aventure, et éviter les conversations plates ou génératrices de malentendus. Sur la seconde page, il pensait à moi. Se demander ce que je faisais. Pensez à la Jordanie où nous devions aller bientôt, aux souvenirs que nous y créerions. Je ne sais toujours pas aujourd'hui si c'était de la folie ou de la perversité de sa part de faire exister sur du papier ses mots, de matérialiser ainsi sa double vie dans le cocon de notre chambre. La conscience de mes schémas à moi m'a un peu protégée. J'ai refusé d'être la deuxième page du carnet. J'ai refusé cette division des rôles, de devenir sa psy, sa sauveuse, la fille intelligente, sécurisante, là pour tout supporter et le comprendre. Pendant que l'autre avait le droit à la sensualité, la légèreté et l'illusion. Je crois que la passion sensuelle que j'éprouvais toujours pour lui est le contraste avec l'alchimie que nous avions pu vivre au Mont Sauvé. Et puis j'ai compris qu'il me faudrait le soutien de mon entourage, alors j'ai cessé de cacher la situation pour sauver son image. Lorsqu'il s'installa seul, sa mère, inquiète qu'il se fasse du mal, me demanda de continuer à être là pour lui. Elle me dit « Je te le demande d'une mère à une autre mère » . Ma mère, elle, me dit que c'était du ressort de psy. de médecin, et de me protéger. Discours de mère, dissonant, selon de quel ventre on vient. Musique Jamais je n'avais vu cet homme pleurer, mais les quelques fois où je le revis depuis le jour de son départ, toujours ses yeux débordés. À lui, réfugié dans sa distraction, thérapie abandonnée, je lui demandais « Mais cette fille, tu es heureux avec elle ? » « Non, me disait-il, je ne suis pas heureux, mais ça ne me demande pas de force. » Et quand je lui demandais « Mais elle voit dans quel état tu es ? » Il me répondait « Je donne le change. » Mais j'ai appris à ne plus croire en rien de ce qu'il dit. La dernière fois que nous nous sommes vus, c'était en mars, à sa demande au jardin botanique. L'hiver était passé sans que nous ne nous soyons revus. Lorsqu'il arriva, Il se mit à pleurer, en me demandant pardon pour tout ce qu'il m'avait fait subir. Naïvement, je le pris dans mes bras, et je lui demandais ce qui avait changé en lui. « Rien, » me dit-il. Et puis ensuite, il alterna des moments de grande lucidité sur ses fonctionnements, et d'autres où il s'enfermait dans une réalité modifiée qui justifiait ses actes. Sans que je ne comprenne pourquoi, je restais plus de trois heures. En partant, je m'aperçus que j'étais gelée, et que je n'en avais même pas pris conscience. Il est évident pour moi qu'on doit être là pour la personne qu'on aime lorsqu'elle tombe malade physiquement. Mais je crois que la souffrance mentale a cela de spécial qu'elle entraîne souvent l'autre dans sa tornade. Alors quand faut-il arrêter de soutenir l'autre et le laisser pour se protéger ? Moi, j'ai l'impression de ne jamais vraiment savoir quand il faut partir. Alors est-ce que Adam, il sait, lui ? La souffrance mentale est contagieuse. Il ravage des vies. Ce qui se passe dans la tête de quelqu'un a un réel impact sur la santé mentale et physique des autres. Je ne suis pas Carrie Bradshaw en tutu dans les rues de New York, écrivant mes chroniques sur mes amours contrariées, avec un homme qui peine à s'engager, et buvant des Cosmo avec ses copines pour oublier. Je peux jouer les reines, les survivantes, dire que cela m'aura rendue plus forte que jamais et permis de travailler sur mes blessures et mes fonctionnements, mais avoir vécu cette relation me laisse des traces durables. Combien cela coûte, l'irresponsabilité de cet homme concernant l'impact de ses dysfonctionnements sur les femmes qui l'ont aimé ? Et comment cela influencera-t-il la capacité future de ma fille à s'attacher ? Je pense à Adam. Depuis le départ de sa compagne, je l'ai toujours vu faire bonne figure, mais je sais qu'il n'est pas redevenu celui que j'ai connu. J'ai envie de lui demander ce que ça laisse en lui comme blessure, comme conséquence sur sa vie amoureuse. Et qu'est-ce que cette rupture a de différent dans le deuil qu'on doit faire ? Est-ce qu'on peut être en colère contre quelqu'un qui ne va pas bien ? Et si on ne peut pas, comment on fait alors pour se priver de cette colère dans son processus de deuil ? Parfois aussi je me demande si finalement l'amour passionné que cet homme m'a porté et sa fuite ne sont pas les deux faces d'une même médaille. Sans ce besoin maladif et inextinguible d'être aimé, aurais-tu su être cet amoureux ? Ses fonctionnements ne font-ils pas partie intégrante de ce que j'ai aimé, aussi longtemps que j'en bénéficiais, que j'étais son objet d'amour du moment ? J'ai envie de demander cela à Adam. Si avec le recul, la maladie n'a pas toujours été là, et même fait partie quelque part de ce qu'il a aimé chez sa compagne. Aujourd'hui j'intègre le fait que cet homme Merci. était une sorte de mirage. Ma guérison est passée par le fait de comprendre ses fonctionnements tout en intégrant l'idée que les explications de son mal-être ne constituent pas des excuses. Mais ma guérison passe aussi par le fait de mettre des mots sur les fonctionnements que j'ai développés à son contact. L'attachement anxieux, le lien traumatique. Et maintenant, j'essaye de comprendre quelle est la brèche en moi qui a rendu possible cette dérive, et Adam pourra peut-être m'aider un peu. Ce podcast a été enregistré une première fois lors de notre premier après-midi à Grasse. Nous avions flâné dans cette ville longtemps négligée, où fleurissaient maintenant les jolies boutiques et les coffee shops où l'on mettait des pétales de fleurs dans toutes les boissons. L'après-midi, nous nous étions installés dans le jardin de l'hôtel un peu vieillot où je dormais, et Adam avait raconté son histoire. Et puis au dîner, il craignait d'avoir donné trop de détails et raté l'essentiel. Il voulait que cela puisse aider les gens, lever le tabou sur les problèmes de santé mentale. Parce qu'il s'était rendu compte du nombre de personnes qui avaient été confrontées à la souffrance psychique d'un proche sans jamais vraiment oser en parler. Alors nous avons continué le séjour, passé plusieurs jours ensemble, nous connaissons mieux encore, et puis enregistré à nouveau dans son appartement, quelques semaines plus tard, à Paris.
Speaker #1J'ai bientôt 60 ans, j'ai vécu des histoires amoureuses très différentes, souvent passionnées, et un jour, j'ai rencontré ce que je pensais être la femme idéale, la femme dont j'avais toujours rêvé de tomber amoureux et dont j'avais toujours rêvé qu'elle tombe amoureuse de moi. Et cette femme, un jour, était là devant moi, rencontrée sur un site de rencontre. Et ce que je ne savais pas, c'est que j'allais tomber incroyablement amoureux de cette femme. J'ai toujours été fasciné, et c'est vrai que c'est une faiblesse chez moi, j'ai toujours été fasciné par les très belles femmes. Et elle était d'une très grande beauté, d'une parfaite élégance. Ça, je suppose que c'est une sorte de déformation professionnelle par rapport à... l'univers dans lequel je travaille, et elle était extrêmement intelligente. Et je n'ai aucune difficulté à dire qu'elle était plus intelligente que moi, plus vive que moi, et cela a fait que je suis tombé forcément sur son charme quasiment immédiatement. Elle avait ce côté un peu inatteignable, et il y avait quelque part, même si j'ai eu des... Des belles femmes qui m'ont aimé. Il y avait un côté, cette femme est trop belle pour moi, donc forcément, je ne pouvais que tomber amoureux d'elle. Le sentiment que peut-être, après toute cette route chaotique, passionnée, passionnante, d'un coup, j'arrivais à ça, qui était le but. Et finalement, toutes ces femmes que j'avais aimées avant, aimées, désirées, avait tout quelque chose, et toutes ces choses-là, je les retrouvais cristallisées en une seule personne. On a vécu avec cette femme une histoire qui a duré un peu plus de six ans. Assez rapidement passaient les premières passions, les premières découvertes. Certaines choses ont commencé à être un peu compliquées. La première chose a été une extrême susceptibilité. Le fait de pouvoir, de risquer de se mettre en colère très facilement sur ce qui était une plaisanterie, une taquinerie, qui a fait que j'ai appris assez rapidement à contrôler mes paroles, à faire attention à ce que je disais. Et l'autre chose qui est arrivée assez rapidement aussi, c'était une extrême jalousie. Ce qui pour moi me paraissait absurde, parce que dans ma représentation des choses, s'il y avait quelqu'un qui aurait dû être jaloux, c'était moi. Jaloux de sa beauté et jaloux de l'attention que les autres hommes lui portaient. C'est-à-dire que quand on rentrait dans un restaurant... Tous les hommes se retournaient vers elle. Donc j'ai appris progressivement à faire attention à ce que je disais, à projeter sur des choses qui étaient en réalité anodines, des risques. C'est-à-dire de dire que telle chose, telle attitude, pouvait entraîner une réaction explosive de sa part. Donc finalement, petit à petit, j'apprenais à ne plus être moi-même. mais à travestir en fait les choses. Sachant, je précise, que j'étais absolument fidèle, totalement amoureux, et qu'il n'y avait dans mon esprit absolument aucune envie de rencontrer quelque autre femme. Je voulais, on en parlera peut-être un peu plus tard, je voulais avoir un enfant avec elle, et pour moi c'était la femme de ma vie. Et au bout de trois ans, nous avons décidé de prendre un appartement ensemble. Cet appartement avait une chambre supplémentaire pour l'enfant qui devait venir. Et à ce moment-là, dans mon esprit, les choses devaient se réguler. Puisque justement, c'est un choix, c'est une décision, c'est une implication. Et en fait, les choses ont été encore pires. C'est-à-dire qu'à partir du moment où on était tous les deux sous le même toit, Elle est devenue... de plus en plus difficile à vivre, de plus en plus irritable, de plus en plus jalouse, au point d'être, de faire une crise de jalousie sur la gardienne d'immeuble qui m'avait souri un peu trop, au point de ne plus supporter que certaines de mes amies, j'ai énormément d'amis, femmes, eh bien c'était difficile, j'avais des crises de jalousie avec lesquelles il fallait que je compose. et est arrivé Quelque chose qui a changé la vie de beaucoup de gens, c'est-à-dire le confinement. Et là, nous nous sommes retrouvés tous les deux en... au vase clos. Et j'ai senti, peu à peu, ma compagne basculer. Je pense qu'on connaît tous la métaphore de la grenouille qu'on met dans l'eau bouillante, enfin, qu'on met dans l'eau chaude et qu'on porte cette Ausha ébullition, la grenouille ne se rend pas compte. Et j'étais exactement dans cette situation. Et cette métaphore de la grenouille, je pense qu'elle a une portée relativement universelle, c'est-à-dire quand on est dans un couple. Quand on est amoureux de quelqu'un ou quand on vit tout simplement depuis un certain temps avec quelqu'un, on apprend petit à petit à s'accommoder des caractéristiques du caractère, de la personnalité de l'autre. Et quand on aime quelqu'un, quand on a envie que le couple fonctionne, on s'adapte. Et quelquefois on s'adapte pour le meilleur. Et quelquefois, on s'adapte pour le pire, c'est-à-dire qu'on arrive à devenir la négation finalement de ce qu'on est, juste pour se conformer à l'image de l'autre, même si c'est une image en creux, c'est-à-dire que même si cette personne ne veut pas qu'on soit ceci ou cela. Et donc est arrivé le confinement, et ça a été une période difficile pour tout le monde. Et ce que ça a provoqué chez elle, en fait, je crois que rien ne me préparait à ça. Ma compagne a commencé à m'expliquer que les gens dans son entreprise, lui, voulaient du mal. S'arrangeait pour qu'elle n'ait pas telle promotion, telle évolution. Et cette chose a fini par prendre une importance. croissante, jusqu'à atteindre des choses démesurées. C'est-à-dire que ça prenait des heures de discussion. Et petit à petit, je me rendais compte, et je mettais ça sur le compte du confinement, du stress, qu'il finissait par occuper une place énorme dans notre vie de couple. Et finalement, il ne finissait par n'y avoir que ça. Ces gens qui lui voulaient du mal. Puis le déconfinement est arrivé, nous sommes partis en vacances. Et là, ça a été absolument épouvantable. Je me suis retrouvé avec quelqu'un qui n'était plus du tout la personne que j'aimais, que je ne reconnaissais plus et dont j'avais l'impression même qu'elle ne passait pas ses vacances avec moi, qui était tout le temps sur son téléphone, qui était tout le temps en train de lire des textes sacrés. Et aux vacances suivantes, cette personne que j'aimais en arrivait à changer de personnalité. au milieu d'une conversation, dans un restaurant ou sur une terrasse de café. C'est très particulier de voir quelqu'un qui change de personnalité devant soi. C'est des choses qu'on voit dans les films, mais quand on le voit vraiment, quand on a l'impression tout d'un coup que la personne qu'on a en face de soi n'est plus la même, c'est absolument effrayant. Et j'ai vécu ça. Et pourtant, syndrome de la grenouille, toujours, j'acceptais. Je souffrais. Quand je revois les photos qui ont été prises à l'époque, j'ai une tête épouvantable. Je ne peux pas aller re-regarder ces photos, tellement j'étais malheureux. Et je supportais. Et je supportais. Parce que j'aimais cette personne. Je pensais, et ça c'est une très grave erreur, je pensais que je pouvais faire quelque chose pour elle. Je crois que quelque part, il y a une partie de moi qui a envie d'être le chevalier blanc, le sauveur. Et là, donc, quelque part, cette partie de moi pouvait jouer ce rôle-là. Et j'ai pensé que je pouvais sauver cette femme. Et j'en avais aussi l'envie. Et les choses sont allées de plus en plus mal, jusqu'à cette nuit où, en plein milieu de la nuit, elle m'a réveillé. Et elle m'a expliqué très clairement que Dieu lui avait dit que je faisais partie d'un complot contre elle. Que ce complot incluait les gens dans son entreprise, que j'étais leur homme de main, payé depuis six ans à je ne sais quoi en fait. Il nous arrivait dans la rue que des gens nous disent qu'on formait un beau couple. Elle m'a expliqué que les gens qui nous disaient ça étaient des acteurs qui étaient payés. Et c'est là seulement, après toutes ces années, que j'ai compris en fait que la femme que j'aimais souffrait de paranoïa. Et souffrait... vraisemblablement de schizophrénie, d'où ces changements de personnalité que j'avais remarqués ces derniers temps. Et là, mon monde s'est écroulé. J'ai compris, en fait, que je ne pouvais rien pour elle. Et en fait, à ce moment-là... Toute l'histoire, dans ma tête, s'est rembobinée. Et toutes ces choses, tout d'un coup, ont pris leur sens. Et en même temps est arrivée une question que je me suis posée, qui était « mais comment je ne me suis rendu compte de rien pendant tout ce temps ? » Parce qu'en fait, c'était sous mon nez. Et à ce moment-là, tout s'est effondré. En fait, je perdais un présent et je perdais un futur au même moment, parce que ce futur, pour moi, c'était elle et personne d'autre. Et ce que j'ai vécu, je ne le souhaite à personne. Et en même temps, je comprends très bien que quand on aime quelqu'un, on puisse être aveugle à certains signes, qu'on puisse penser que l'amour qu'on porte à cette personne peut finalement tout guérir et qu'on accepte énormément de choses. Pendant toute cette période, je me suis rendu compte après, pour vous donner un exemple, que je serrais tellement les dents que mes gencives saignaient, tellement j'étais en permanence tendu, crispé. Chaque mot que je pouvais prononcer, chaque phrase, je la tournais plusieurs fois dans ma tête avant de savoir ce que je pouvais répondre. et à partir du moment où ce « diagnostic » a été posé, eh bien il a fallu vivre avec quelqu'un dont je savais que c'était quelqu'un qui souffrait de paranoïa et de schizophrénie. Et j'ai réussi à parler à mon ancien psychologue et psychiatre, car je suis un ancien dépressif, qui m'a expliqué et qui m'a donné certaines consignes, notamment par exemple celle de cacher les couteaux et et les ciseaux et tout objet dangereux avant d'aller me coucher avec elle. J'ai fait ce genre de choses. Et cette période n'a pas duré finalement très longtemps. Une semaine après, en fait, ce fameux moment où elle m'a parlé de ce fameux complot dont j'étais partie prenante, elle est partie chez sa mère, et elle n'est pas revenue. C'est difficile à dire, mais ça a été pour moi sur le moment un soulagement. Parce que c'est tellement difficile, c'est extrêmement difficile de voir quelqu'un qu'on aime et de savoir que cette personne est malade, que cette personne est en souffrance et que la perception de la réalité de cette personne n'est plus vraie, qu'elle vit dans un autre monde et que quelque part on ne peut rien faire pour elle. C'est extrêmement frustrant. Quelqu'un qui se casse une jambe... On peut l'aider, on peut aller faire des courses pour elle, on peut lui faire à manger, on peut la promener dans un fauteuil s'il le faut. Quelqu'un qui, comme on dit, vrille, on ne peut rien faire. Et la fois suivante où j'ai vu donc la femme que j'aimais, elle est rentrée dans l'appartement, j'oublierai jamais ce moment, avec un masque FFP2 sur le visage parce qu'en fait elle pensait que... que je l'empoisonnais, que j'empoisonnais l'eau qu'elle buvait, que j'empoisonnais les cosmétiques qu'elle mettait sur le visage, que j'empoisonnais ses parfums. Donc elle est venue comme ça, et elle a pris une partie de ses affaires, et quelques temps encore après, elle m'a dit de toute façon qu'elle me quittait. Alors des amis merveilleux m'ont... accueillis chez eux. Pendant plusieurs mois, m'ont recueilli, comme on dit, m'ont ramassé à la petite cuillère. Et sur cette base-là, il a fallu que je reparte. Et c'est extrêmement difficile. Mais ça a réussi, petit à petit. Pour clore l'histoire, en tout cas pour l'instant, il faut savoir que cette personne, cette femme, a souhaité me revoir. Elle souhaitait qu'on essaye de voir si on pouvait de nouveau construire quelque chose. Et cette femme que j'ai aimée incroyablement, je me suis rendu compte que ça n'était plus possible pour moi d'envisager quoi que ce soit. Parce que le mal qui m'avait été fait était trop important, parce qu'aussi je savais, pour m'être renseigné, que cette maladie-là, qu'on appelle la paranoïa, ne se soigne pas, ou plutôt qu'on n'en guérit pas. J'ai pris le parti de parler de ce qui m'est arrivé, parce qu'en France, la maladie mentale est un tabou. Il faut bien savoir qu'on ne peut rien faire soi-même, si on n'est pas soi-même un médecin, un psychologue, un psychiatre. On ne peut apporter que de l'amour, ou de la compréhension, ou de l'écoute, mais ça ne suffit pas. Et l'autre chose que j'ai envie de dire aussi, c'est qu'il faut se protéger soi-même. Quand on aime quelqu'un, on a envie d'être là pour l'autre, au point de s'oublier, au point de souffrir soi-même. Et on ne peut pas gagner dans ces cas-là. C'est toujours la maladie qui l'emporte. J'aurais dû partir beaucoup plus tôt. C'est-à-dire qu'à partir du moment où j'ai réalisé que je ne pouvais pas être moi-même, Que le moindre geste était quelque chose que je devais calibrer, penser, réfléchir pour éviter que ça déclenche quelque chose, c'est à partir de ce moment-là que j'aurais dû partir. Lier une relation amoureuse aujourd'hui n'est pas facile. Cette histoire a été tellement douloureuse pour moi que le fait d'aimer aujourd'hui... représente une zone de risque pour moi. Je suis à une époque de ma vie où je ne sais pas si je pourrais de nouveau être amoureux. Avoir aimé quelqu'un à ce point et en avoir souffert autant, en fait, ça m'a montré une chose. On peut incroyablement aimer quelqu'un et que l'amour ne protège pas. L'amour ne sauve pas, contrairement à ce que les films de Walt Disney veulent bien nous dire. Il y a une chose positive, oui, que j'en ressors. C'est qu'il faut écouter cette petite voix qui, au fond de nous, nous dit « ça va pas » . En fait, cette petite voix, je l'ai faite taire. C'est comme la fée Clochette dans Peter Pan. À un moment donné, quand la fée Clochette tourne autour et devient agaçante, on la met sous une cloche et on ne veut plus l'entendre. C'est exactement ce que j'ai fait. J'ai fait taire ma fée Clochette. Et s'il y a une chose que je dois retenir de ça, c'est écoute ta voix intérieure. C'est vrai que dans un premier temps, j'ai fait une distinction dans ma tête entre la maladie et la femme que j'aimais. Et je ne me suis absolument pas privé d'être en colère contre la maladie. Et ça, ça a été la première phase. Mais ce n'était pas suffisant. J'ai eu besoin de cette colère, sans aucun doute. Ça m'a aidé à... Je pense que ça m'a aidé à tenir debout. Ça m'a aidé à avancer, être en colère. Et puis, dans un deuxième temps, c'est vrai, j'ai été en colère contre elle. Et je sais que c'était injuste. Mais j'en ai eu besoin pour, justement, me mettre à distance. Me protéger. De nouveau, si je me laissais à retomber amoureux de cette femme, de toute façon, la même chose allait se reproduire. Alors déjà, le syndrome du souleveur, oui, en effet, je l'ai eu avec d'autres personnes. Je suis bien placé pour savoir que j'ai aimé énormément une autre femme qui avait aussi un certain nombre de déséquilibres. Et en fait, c'est elle d'ailleurs qui m'a permis de prendre conscience que j'avais ça en moi. Et la psychothérapie qui en a suivi. Mon psychologue m'incitait à renouer une histoire, à retomber amoureux, à construire quelque chose. Quand j'ai rencontré cette femme, elle était tellement ce que je rêvais d'avoir que c'était parfait. Et donc j'ai voulu absolument que cette histoire-là fonctionne, au mépris des signaux d'avertissement, des clochettes qui sonnaient à mon oreille. C'était une femme qui était très belle, très désirable, qui avait une allure folle. Donc, d'une certaine façon, oui, il y avait une fierté d'être avec elle. Donc oui, il y avait quelque part la sensation d'être avec elle, alors que tant d'autres hommes auraient voulu être avec elle aussi. Donc oui, bien sûr, il y avait une certaine fierté. Je lis beaucoup aujourd'hui de livres sur les neurosciences. Et ce qui ressort de ces livres, c'est que notre propre cerveau peut être notre pire ennemi. en reproduisant des comportements, en répétant des traumatismes. Ma partie émotionnelle était malheureuse, souffrait, était sans cesse en éveil. Et mon cerveau rationnel disait non, pose-toi, casse-toi, mets-toi en couple. En fait, ce qui est compliqué, on en a déjà parlé hors micro, c'est que toi et moi, on fait partie de ces gens qui sont intéressés, qui sont familiers, qui sont appétants à tout ce qui est du domaine de la psychologie. Donc forcément, on va avoir la tendance à porter un regard sur les autres. qui va intégrer ce genre de choses. Ça va se manifester par le fait qu'on va être peut-être plus indulgent, parce qu'on va comprendre que telle personne en face de nous souffre d'un certain nombre de choses, d'un certain nombre de traumatismes, de choses qui ont rapport à son enfance ou à autre chose, peu importe. Et du coup, ça va nous rendre indulgents. Ce que j'en tire, moi, c'est que nos tripes ont raison, en fait. Si la tête ne veut plus, le corps continue à dire « mais quelque chose ne va pas » . Et ça, il faut savoir l'écouter. Tu le sais, j'ai eu une vie amoureuse extrêmement remplie. Et c'est vrai que j'ai recherché à un moment donné des amours passionnels. Et souvent, qui dit passionnel, dit tourmenté. La femme qui m'a emmené pour la première fois en dépression et en psychothérapie était quelqu'un qui était complexe, extrêmement intelligente, extrêmement sensible, mais aussi relativement tourmenté. Donc, on peut se poser la question, tu te poses la question et je me la pose aussi. pour savoir si ça fait partie des choses qui vont m'attirer. C'est vrai que j'ai vécu une très longue relation qui était un long fleuve tranquille, avec quelqu'un sans problème, quelqu'un d'extrêmement stable. Et j'ai un peu honte de le dire, mais je me suis ennuyé dans cette relation, même si ça a été la relation la plus longue. Donc c'est sûr qu'avoir une relation amoureuse avec quelqu'un qui est perturbé, qui peut avoir... Ça donne aussi quelque chose qui n'est pas linéaire, ça donne quelque chose avec des rebonds, avec des creux. Et je ne sais plus qui disait dans la littérature que ce qui était formidable, dans les disputes, c'est qu'ensuite on se réconciliait sur l'oreiller et que finalement c'était formidable de pouvoir se réconcilier après s'être disputé. Donc il y a peut-être ça en moi. Ce qui est certain, c'est qu'après cette histoire à laquelle je fais allusion, cette première histoire qui avait été compliquée, je m'étais juré de ne jamais recommencer. Je m'étais juré que jamais j'allais tomber amoureux de quelqu'un de compliqué. Et pourtant, c'est exactement ce qui s'est passé. Pour d'autres raisons. Encore une fois, parce que là, je m'étais dit, je veux que cette histoire fonctionne. Maintenant, la force de l'inconscient, la force du non-dit. Peut-être qu'en fait, j'ai beau avoir fait deux ans de psychothérapie, finalement, peut-être que mes ressorts intérieurs, qui me poussent à la complexité, peut-être qu'ils étaient toujours là, malgré tout. Ou peut-être tout simplement qu'au départ, les signes n'étaient pas là. Évidemment. Sinon, je crois que je serais parti en cours. Donc je ne sais pas. Je ne sais pas. Et j'espère que ça me servira de leçon.