Speaker #1Musique Musique Musique A la fin de l'été dernier, l'homme que j'aimais a disparu de ma vie. Ce fut un effacement lent, puis une fuite soudaine. Ce fut comme ces journées d'été qui tournent vicieusement à l'orage et ruinent les projets de dîner sous les étoiles. Mais dans cette désolation, il y a le pétricor. Le pétricor, c'est l'odeur de la terre, l'été après la pluie. On m'a dit que dans ma ville, il allait pleuvoir un moment et que je pouvais rester à l'abri, sortir avec un parapluie ou danser sous la pluie. Et je suis quelqu'un qui danse. Et la beauté surgit de partout, de tout ce que je vis, de toutes ces histoires qu'on me raconte. Moi, en qui le chagrin semble avoir ouvert une porte nouvelle. J'ai toujours écrit à ceux que j'aimais d'amour, par passion, par douleur, presque toujours des hommes. Et jamais sur toutes celles et ceux qui me portent, m'écoutent ou justement tournent. Alors il est temps d'écrire sur ces autres aussi. Je vais écrire sur l'amour Vous écoutez la première partie de l'épisode 5. Ce podcast se poursuit en plein été, et mon ami Circé en sera l'héroïne presque ordinaire. Je commence l'écriture de cet épisode dans un grand village des Cévennes, où je suis venue passer deux semaines avec ma fille. J'étais arrivée là il y a un peu plus d'un an avec l'homme que j'aimais. Notre voyage en Jordanie avait été annulé, et nous étions arrivées par hasard dans cet endroit honnêtement simple, où il n'y a rien d'instagrammable, et où les collines et rivières me donnent un sentiment de douceur. Et je me suis imaginée y vivre. Ici, j'ai le temps d'écrire. Le matin, vers 7h, je laisse ma fille endormie et je descends au jardin. L'air est saturé d'odeurs de plantes humides qui commencent à transpirer au soleil. Plus tard, je m'installe à la terrasse du café du village. Je me souviens, il y a un an, lorsque je ne rêvais que de cela. Une cabane dans les bois, une chaise en terrasse. Et rien d'autre à faire que d'écrire, lire et regarder le temps passer. Je pensais alors rêver de solitude, mais je me trompais, je rêvais de sérénité. Car ici, ma fille est avec moi et jamais ne me dérange, dessinant à côté de moi, commentant les gens qui passent. Je ne suis plus vraiment sa mère dans ces moments. Nous sommes comme le chat l'une de l'autre, deux âmes qui se tiennent compagnie. Bientôt, je connais la moitié du village. Il y a Jaja, le vieux séducteur, toujours à vélo. Nicolas, le torréfacteur, réservé et taiseux, qui ne s'embête pas comme Joshua à faire des cœurs dans la mousse du café. Sylvie, la conseillère municipale, spécialiste de l'urbanisme. Et Angèle, le caviste, avec sa carte de la région, sur laquelle il me détaille les coins stratégiques où habiter, et sa vendeuse, qui n'aime pas la pluie, redescend sur la côte à chaque automne. Ils veulent m'aider à trouver un terrain pour m'installer un jour, et me proposent déjà un endroit où dormir quand je reviendrai. Les premiers jours ici, j'ai rencontré Henri. Il s'imagine aussi s'installer un jour dans les Cévennes. La trentaine, les cheveux en bataille, un petit air de Guillaume Canet époque la plage, il écrit d'une plume musclée et agile des chroniques pour une radio indie rock à Genève, à côté d'un boulot plutôt éthique mais plus ennuyeux. Il est aussi musicien, et c'est son groupe que vous entendez au début de chaque épisode. Sa façon de parler, un peu décalée, me rappelle les films de la Nouvelle Vague. Henri, tout en écrivant en écriture inclusive, semble grandement souffrir de notre époque. Après deux verres en terrasse de la brasserie artisanale, il me proposa de dîner chez les gens qu'il hébergait. Partie veiller une vieille dame mourante. Ma fille, bien contente de pouvoir à loisir être sur son téléphone, me dit d'y aller. Bien entendu, je m'imaginais coupée en morceaux dans une valise, et je prévins des gens qui ne pourraient rien pour moi. Je pénétrais, comme le petit chaperon rouge, dans une immense maison bâtie par des disserands d'autrefois. Elle était occupée presque seulement en rez-de-chaussée par une famille d'universitaires. À l'étage, D'immenses pièces très hautes de plafond attendaient d'être rénovées. Henri me montra celles qui pourraient devenir la sienne. On dîna au jardin de courgettes du potager, de pain et de fromage. Le jardin était comme une autre maison, avec plusieurs pièces bien délimitées. Il y avait une orangerie et des petits bassins. Un chien voisin, qui s'ennuyait peut-être, se joignit à nous. On resta jusqu'à ce que la nuit nous enveloppe complètement et qu'on ne distingue même plus vraiment le visage de l'autre, le champ des crapauds et des grillons en arrière-plan. Je me dis que cet Henri pourrait être de bonne compagnie si je me retirais un jour ici, un peu loin du monde. Le lendemain, il nous rejoignit, ma fille et moi, à la guinguette au bord de la rivière pour un concert de jazz. C'était une guinguette comme on imagine, avec des guirlandes d'ampoule, des frites et de la truite, et l'on y retrouvait les mêmes visages qu'au marché le matin. Henri dirait que ma fille avait de l'avenir dans la bêtise intelligente. Je repartis avec elle dans ma Fiat 500 de location et lui dans son berlingot de campagne. Il m'écrivit qu'il avait été heureux pour la première fois de frôler le genou d'une maman sous la table. Vous luez mon adresse postale, parce qu'il sentait que je faisais partie des personnes qui se réjouiraient encore de recevoir des lettres écrites à la plume sur du papier d'écolier. Ainsi en va-t-il des amours de vacances quand on est une mère de 40 ans. Et ici est un soulagement. La douleur amoureuse, c'est parfois de ne plus supporter de vivre au même endroit. Alors depuis un an, je voyage sans cesse. Je me réconforte en voyageant, comme d'autres s'achètent des sacs à main. Et Henri, avec son militantisme tranquillement incarné, qui ne s'insurge pas plus haut que ce qu'il fait concrètement, me rappelle que j'ai été autre chose. Ce podcast, je l'espérais, est témoignage de la possibilité de renaissance, même si la mienne est inachevée, et ce que j'écrivais en avril me semble loin. Ainsi, oui, les choses passent. Avec la distance, on se défait de l'emprise de l'amour, on se redresse et on se rend compte combien on s'y était perdu soi-même. On met au jour les rouages de la relation, On ouvre les yeux sur l'autre et c'est un peu triste, cela gâche les souvenirs. Je regarde Mad Men, une série chef-d'oeuvre, et je retrouve dans le personnage principal, Don Draper, un profil psychologique très similaire à celui de l'homme que j'aimais. Complexe, destructeur, mais jamais entièrement détestable. L'infidélité est pour lui un mode de fuite et d'évitement, symptôme de la souffrance psychique du personnage, habité par la honte et le sentiment d'imposture, et incapable d'être heureux longtemps. Il finit toujours par sa beauté. tout ce qu'il a de beau et de trahir celles qui ont eu tort de l'aimer. Et on aurait pu me dire il y a trois ans, regarde cette série et sache que quoi que tu fasses, aussi incroyable que tu sois, quelle que soit l'intensité de la passion et de l'amour au début, tu finiras comme ces femmes. Malgré tout, je peux creuser l'ombre comme je descends dans une caverne, j'ai encore un peu de soleil qui me réchauffe quand je remonte et repense aux belles choses de lui. La première nuit ici, ma fille et moi étions dans une belle cabane sur les hauteurs, en pleine forêt. Et l'absence de cet homme me transperçait encore, où que je posais les yeux, comme si cela était toujours insensé qu'il ne soit pas là, qu'il n'ait pas pris le train pour nous rejoindre quelques jours ici. Vous regardez avec nous les étoiles sur le toit, préparer du café dans la bialétie et faire la vaisselle dans le grand théville en céramique et bréchée, s'enthousiasmer des saucissons bien secs et de la crème de marron du marché. Il y a toujours cette vie en parallèle à celle que nous vivons, dont il s'est enfui. Et c'est ma fille qui finalement le dit tout haut. Qu'il aurait aimé être ici et que ça faisait toujours bizarre, en vrai, qu'il ne soit pas là. Pour faire son deuil, il faut passer par toutes les phases. Mais jusqu'à récemment, pour les raisons que j'explorais dans l'épisode précédent, je n'arrivais jamais à être vraiment en colère. Je refoulais aussi certains souvenirs. Et puis avant de partir, la colère est montée, puis retombée, comme une mauvaise fièvre. Je lui ai enfin dit tout un tas de choses horribles, mais méritées. Ces techniques habituelles de déresponsabilisation, de victimisation, me paraissaient évidentes, n'accrochaient plus comme avant. Maintenant, j'ai un peu honte d'avoir tant essayé. Je maigre moi-même en y repensant. Certains de mes amis m'écoutent et me disent qu'ils ne pourraient pas, eux, passer autant de temps à penser à un passé douloureux, et préfèrent mettre les choses derrière. Ils s'inquiètent peut-être de cette autopsie prolongée que je fais, d'une fascination morbide pour mon malheur amoureux. Mais non. C'est juste ma façon de trier, plier et ranger les choses, quitte à les ressortir plus tard, de comprendre et d'évoluer. Cela m'est facile de me plonger dans mes souvenirs, de retrouver les émotions du moment et puis d'en sortir. Et même si je peux décrire ma détresse d'il y a un an, cela ne veut pas dire que j'en suis encore là aujourd'hui. D'autres amis sont dérangés par cette facette de moi et préfèrent me voir comme forte et brillante, ne comprennent pas qu'un homme ait pu avoir sur moi un tel pouvoir. D'autres me disent « mais si tu n'y arrives pas toi, Qui va y arriver ? Et c'est frais pour eux-mêmes. D'autres culpabilisent de ne pas avoir vu à quel point je souffrais. Je sais en tout cas que ce podcast n'est pas une distraction à consommer, qui n'est pas toujours confortable. Il est sans doute long et exigeant, et je vous remercie d'honorer mon travail de votre écoute, malgré la façon dont cela vous remue peut-être parfois, vous donne un plaisir mitigé et vous fait avoir avec vos proches des conversations compliquées. Vous faites partie des gens capables d'écouter ce que je vois comme du slow podcast, prêts à accorder du temps. pour un contenu qui ne sera peut-être pas ce que vous attendez, comme ces repas préparés uniquement avec des légumes de saison, où la fin de l'hiver paraît souvent longue. Cet épisode en particulier peut être difficile à écouter selon votre vécu, car j'y parlerai un peu de ce qui s'apparente, je crois, à des abus émotionnels et une forme de violence. Je me dois donc de vous prévenir et de vous dire de vous sentir libre d'arrêter si cela vous gêne ou vous ennuie. Je voudrais montrer qu'on peut être une personne forte, indépendante et intelligente, et se retrouver sans s'en rendre compte à alimenter une relation destructrice pour soi, sans que l'entourage ne prenne la mesure de ce qu'il se passe. Je sais qu'il y a en tout instant dans le monde des choses bien plus terribles et que tout ça n'est rien en comparaison. Mais à l'échelle de ma vie, certes privilégiée, mais où j'ai déjà été malade au point de me sentir mourir, divorcée, perdue des êtres chers, eue des désillusions amoureuses, subie des violences punies par la loi et des douleurs physiques profondes, cette fin d'histoire reste parmi ce que j'ai vécu de plus difficile et marquant. Cet épisode sera donc comme un repas de fin d'hiver. à base de choux et de légumes racines, malgré toute la crème et les épices que je pourrais ajouter. Il sera sans doute le dernier où je parlerai autant de cette histoire. Je ne vais pas écrire sur cela jusqu'à la fin de ma vie. Mais je vais essayer, tant que tout est encore clair et que les émotions et souvenirs sont faciles à convoquer, d'écrire cet épisode, qui sera sans doute parmi les plus âcres, longs et difficiles à écrire. J'oublie souvent de le rappeler, mais tout ce que j'écris n'est que mon regard sur les gens, notre relation et non la vérité. Dans ce texte, sans doute encore moins objectif, vous ne trouverez pas ma réflexion d'universitaire, mon amour chrétien, ma sororité de sorcière. Ce ne sera pas la vérité absolue, mais le récit que j'en fais pour donner du sens, ma version de l'histoire, la représentation kaléidoscopique de ma douleur. La personne avec laquelle on décide de vivre est le seul membre de la famille qu'on choisit. Laisser une personne partager votre sommeil chaque nuit, c'est choisir celle qui portera chaque jour sur vous Le premier et le dernier regard. Et aussi solide, confiant et indépendant que l'on soit, être dans une relation amoureuse c'est donner à l'autre le pouvoir de vous briser. Nous sommes des animaux sociaux, interdépendants, et notre survie, enfant, dépend de cela, être vu, entendu. Ce n'est pas avoir besoin d'attention ou être, comme on le dit allègrement aujourd'hui, dépendant affectif, que de souffrir d'être négligé, effacé par l'autre. Devenir invisible aux yeux de la personne dont le regard confirmé auparavant votre valeur, c'est un peu être mort tout en étant vivant. Car cela fait écho à notre terreur la plus primaire, cesser d'exister. Peu d'humains sont assez sages pour aimer quelqu'un juste pour ce qu'il est. On aime aussi pour ce que l'autre apporte, le regard, la sécurité, le soutien, un projet de vie partagée, du contact physique. Et il est difficile de simplement être détaché et de se réjouir pour l'autre quand il préfère nous laisser en chemin, a fortiori pour quelqu'un d'autre. Cela réactive en nous des terreurs primaires encodées dans nos gènes humains et des blessures anciennes, que même celles et ceux qui ont grandi dans un environnement à peu près sécurisant portent invariablement. Je m'insurge contre cette injonction à devoir être heureux seul, d'exister sans le besoin du regard de l'autre qui fait de l'amour une pathologie. Je trouve que c'est nier notre nature humaine que de minimiser le besoin d'amour et les peines qui en résultent. Aimer est un risque, un risque plus grand pour les femmes. plus exposée aux violences, et qui porte davantage le coup du couple et de la maternité. Mais quel que soit notre genre, le couple est une codépendance inévitable, aujourd'hui dans l'intimité de nos murs. C'est donner les clés de sa maison intérieure, sans bail et sans état des lieux. En conséquence, on pourrait, en dehors de toute morale ou religion, se sentir responsable des dommages potentiels, quelle que soit la place que l'on occupe dans l'histoire. Car je vais écrire sur la triangulation amoureuse. Là où commencent et finissent nombre de relations. Je n'entends pas écrire un pamphlet contre l'infidélité. Et je sais, car j'en ai autour de moi, que de belles histoires d'amour, qu'on peut raisonnablement élever au rang d'exception, naissent parfois dans les ruines d'une autre. Mais je veux raconter un peu de ce que ça laisse en soi. Je sais que ce n'est pas digne, la haine, le mépris d'une autre. Il paraît que ça gâche ma lumière. Dire que cette fille est une influenceuse primark, une instagrammeuse ratée. Mais ce ne serait pas honnête, ce ne serait pas de la vraie écriture, ce serait juste une soupe de faux détachement et d'amour de soi que je vous servirais si je me refusais à en parler. Je veux le faire, tant que les émotions sont encore là, brutes et viscérales, avant qu'elles ne soient passées à la moulinette du temps et de la raison. On ne peut pas prétendre parler d'amour sans parler de la jalousie, et cela m'est difficile, tant on m'a appris que ce n'était pas un sentiment noble. C'est un ami qui me l'a fait remarquer quand je ponctuais toutes mes phrases de « je sais, c'est puéril, j'ai honte de dire cela, mais… » La jalousie, on m'a appris à la chasser dès l'enfance. Lorsque mes parents m'avaient annoncé l'arrivée prochaine de mon petit frère, j'avais pleuré. C'était censé être une surprise pour mes sept ans. Je m'étais enfuie de table et enfermée dans ma chambre, je voyais ce nouvel enfant que j'adorerais ensuite comme une menace qui réduirait encore le peu d'attention que je recevais. Ma mère s'était assise sur mon lit, elle pleurait aussi. J'apprendrais plus tard que mon frère n'était pas désiré. Elle se débattait comme elle pouvait, avec ses 31 ans, sa mélancolie, sa solitude. La charge contraceptive qui, à elle seule, revenait. Elle m'avait dit que je n'étais pas gentille, que je la rendais triste, que j'étais grande, que ce n'était pas beau d'être jalouse. La vanité aussi, c'était mal. Accorder trop d'importance à son apparence, se comparer. Petite, quand je me regardais dans le miroir, ma grand-mère disait « Le diable va montrer son derrière » . Alors, le tout combiné, de voir ma vie amoureuse ruinée par l'arrivée d'une fille dont l'activité principale est d'acheter des fringues et de se pomponner, De se prendre en photo et de les exposer, j'ai l'impression que l'univers joue avec les ressorts ultimes de mes insécurités et des injonctions reçues depuis toujours. Ces injonctions, elles sont amplifiées par les idées féministes qui font de la rivalité entre femmes l'ennemi de la sororité, une guerre intestine au service du patriarcat, dans laquelle les hommes bénéficient de notre mise en concurrence. Mais la jalousie existe dès l'enfance. Je la vois comme la douleur, un signal que j'ai appris à étouffer. Un signal alertant lorsque notre sécurité affective, mais peut-être aussi notre sécurité tout court, semble menacée par l'existence d'une autre personne. Un jour, j'ai entendu un anthropologue expliquer l'origine de cette rivalité féminine si particulière. Pendant des millénaires, l'arrivée d'une femme plus attirante ou féconde aurait signifié la mise en danger d'autres femmes et de leurs enfants, dans un monde où les ressources étaient détenues et la protection assurée par les hommes, et leur accès conditionné au fait d'être dans leur bonne grâce. Et aujourd'hui encore, en France, c'est une réalité. L'arrivée d'une autre peut plonger d'autres femmes et des enfants dans une séparation du couple, menant à une baisse du niveau de vie, bien plus importante et durable pour les femmes. Moi, je suis une privilégiée. Le soir où j'ai découvert la preuve des mensonges de l'homme que j'aimais, ses affaires réunies dans un sac d'entrée, j'ai pu lui dire sans peur, mes yeux plantés dans les siens, face à lui en pleurs, « Regarde-moi bien, est-ce que tu me vois ? » Tu te rends compte de qui je suis ? J'ai même mis du rouge à lèvres et ma plus belle robe pour te quitter. Je n'ai pas eu comme d'autres à serrer les dents, ou en caisser davantage pour que ma fille et moi gardions un toit. On m'a soutenue, et mes ressources m'ont donné la possibilité de décider. L'arrivée d'une autre ne m'a pas plongée dans la précarité, je paye juste maintenant à nouveau le loyer seul. Mais à 40 ans, pour la première fois de ma vie, j'ai ressenti de la haine envers une autre femme. Non pas parce qu'elle avait torturé mon enfant, exterminé mon peuple ou brûlé ma maison, mais parce qu'elle pouvait dormir, elle, le nez dans le cou de l'homme que j'aimais, et que son existence m'en a éloignée. Une haine irrationnelle, maintenant devenue une rage froide, et un souhait de les voir, elle et lui, se faire mutuellement souffrir jusqu'à la fin des temps. Une haine viscérale qui me ramène à mon humanité dans ce qu'elle a de plus bas. Je me souviens l'an dernier m'être roulée en boule en génieant. J'étais alors revenue à l'état animal. C'est une haine qui ne soulèvera aucune armée, aucune violence, aucune offre d'urgence. Ce n'est pas une obsession non plus. C'est une petite haine froide que je peux ranger dans un tiroir, qui reste à l'intérieur et n'empoisonne que moi. Je n'avais jamais vraiment été jalouse. Lorsque quelqu'un me laissait pour une autre, je me disais que ce n'était donc pas la bonne personne pour moi et je me retirais plutôt de bonne grâce. Je m'inclinais devant l'amour. Je ne comprenais pas la rage désespérée dans laquelle s'abîmaient certaines amies. Alors je me laisse traverser, par la jalousie comme par le reste de ce que j'expérimente, une occasion de mieux comprendre celles et ceux qui m'entourent, et je décide d'écrire dessus. Je laisse la jalousie grandir en moi, porter ses messages, mettre en lumière mes vulnérabilités, et je la détricote pour voir de quoi elle est tissée. A priori, l'histoire n'a rien de très original, et il n'aurait dû en rien me mettre à terre. J'aimais un homme, il m'a menti pendant un an, et gâchait notre histoire avec une autre en parallèle. Une fois découvert, plutôt que de se battre pour réparer avec moi, il a continué avec l'autre. Mais alors pourquoi ai-je eu si mal ? Qu'est-ce que cette trahison est venue toucher en moi pour me détruire ainsi ? De là, je vais mêler mon histoire à celle de Circé, bien plus dure encore que la mienne. Si vous voulez imaginer mon amie Circé, elle a 32 ans, elle est très jolie, elle a de longues cheveux bruns, et sa façon élégante et discrète de se maquiller les yeux séduit particulièrement ma fille. Et pendant mes vacances dans les Cévennes, Circe m'a laissé ce message vocal.
Speaker #0L'homme que j'aimais me ramenait des savons de voyage, me savonnait, posait le bout de son pied sur le mien, comme une patte de tigre, pendant que je me rinçais. Des douches qui étaient des moments de grâce, coupées du monde, derrière le rideau tiré. Une douche au hasard, c'est le soir, dans le nord de l'Inde. La veille, nous avons quitté Agra, plus loin sur le Gange, là où un empereur avait fait construire ce mausolée de marbre blanc incrusté de pierres précieuses à la mémoire de son épouse, le Taj Mahal. Il n'y avait plus de place dans les trains saturés, mais des listes d'attente, et des gens dormaient, enroulés dans des couvertures à même le sol, dans les grandes gares, en attente d'une place. Nous nous étions rabattus sur le bus. Celui-ci était arrivé la nuit tombée, Tangant dans les ornières d'un terrain vague, jonché de déchets, plein de pompons et de figures divines, du contreplaqué à la place de vitres cassées. Les adolescents très minces avaient longuement chargé de gros cartons sur le toit du bus, en claquettes, sur une longue échelle. Des hommes plus vieux, à grosse moustache, avec une chemisette et un stylo dans la poche de devant, leur criaient des ordres. Au plus l'homme était important, au plus sa moustache était grosse. Un autre homme moustachu nous avait vendu le matin Une couchette soi-disant luxueuse pour deux dans le bus, mais c'était en réalité comme une case où l'on pouvait tenir assis, une louquette sale au sol à peine moins dure que l'allée. Les amortisseurs étaient morts. Allongés, nous étions secoués au point de nous cogner parfois violemment la tête. La porte de secours était hors service et j'avais peur d'être prisonnière du feu. Dans la nuit, chaque fois que j'ouvrais les yeux, je voyais de nouveaux cartons dans l'allée. Nous étions bloqués et ça m'angoissait encore davantage. L'homme que j'aimais nous fraya une sortie. Plus tard, plus de cartons, mais des gamins de 12 ans peut-être, qui voyageaient seuls à travers ce pays continent. Ils dormaient, couchaient comme ils le pouvaient, les membres entremêlés à ceux des autres, maigres, la peau sombre, les yeux clairs. Il y eut une panne pendant 5 heures, puis le bus redémara, sans plus jamais s'arrêter. Le chauffeur me disait « bientôt 30 minutes » et toujours continuait. Pendant la panne du bus, les hommes avaient pu à loisir aller se soulager et s'endormir à côté du moteur éventré. Je n'étais qu'une femme, la seule à aller réclamer. Le chauffeur dénie me répondre, mais il ne m'a même pas écouté. Il devait se dire que les femmes blanches ne savaient décidément pas se retenir comme les leurs d'uriner pendant 18 heures. Alors il fallait la voix de l'homme que j'aimais. Un peu avant d'arriver, une secousse m'avait fait me cogner la tête à un support métallique accroché à la paroi, contre laquelle j'étais assise. La douleur était atroce. Je fermais les yeux en essayant de refluer les larmes à l'intérieur. Lorsque je l'ai rouvrie, j'étais face à un gamin qui me regardait intensément de ses yeux clairs, fasciné, suspendu. Il vivait dans la misère, moi dans le confort au point de prendre le risque de pareil voyage. Mais à cet instant, il n'était plus que cela, empathie pour moi, la femme blanche débordée par la douleur et l'épuisement. Et les autres yeux clairs sur moi, c'était ceux de l'homme que j'aimais, qui me serraient fort la main comme pour prendre ma douleur et me transmettre ce qui lui restait à lui d'énergie. Je crois qu'il aurait alors porté mon sac et moi. en plus du sien s'il avait fallu, et se seraient mis à dos tous les chauffeurs de bus de l'Inde entière. On nous fit descendre sept heures plus tard que prévu, dans les franges de la ville. Plus tard, nous trouvons un joli hôtel. De la terrasse, on voit le Gange, dans la lumière orange et grise, et au fur et à mesure qu'à la nuit tombe, se révélait le contraste des feux des bûchers sur la rive, où l'on brûle les corps. La salle de bain est carrelée de bleu foncé, le savon sent fort, il y a un grand saut avec un pichet. Nous sommes joyeux, nous sommes arrivés. Nous avons mangé et notre lit a des draps frais. L'homme que j'aimais me savonne vigoureusement pour me laver du voyage, de sa longueur, de la peur, de la douleur qui éradie encore derrière mon oreille et de la docilité qu'on ne connaît, nous, pratiquement jamais. Il me photographiera dans cette chambre, nu sur le lit, sans que je ne pose, là où je me réveillerai à l'aube, au son des mantras. Ce jour-là, il est devenu davantage que mon amoureux, mon amant. Il est devenu pour moi ce que l'on désigne par des termes qui ne sont jamais vraiment jolis. Mon compagnon, mon partenaire, l'homme avec lequel il faisait sens de vivre et d'élever mon enfant, bien plus que ne le fut celui avec qui je fus mariée pendant huit ans. Et cette journée reste pour moi comme le premier jour de nos noces. Il me dira longtemps, peinant à retrouver son chemin vers moi, pourtant juste devant lui, que je lui manque. En Inde, on était vraiment ensemble. Mais peut-être qu'en même temps, je devenais celle qu'il aimait au-delà de l'illusion, dans une vraie intimité, celle qu'il faudrait fuir et qu'il ne pourrait plus autant désirer. Une autre douche, quelques jours après, très haut dans les montagnes à Darjeeling, où nous sommes arrivés après cette heure de train. La ville semble irréelle, un bric-à-brac construit sur un nuage. On voit le monde d'en bas par intermittence. Il fait dix degrés peut-être, tout est gris, avec parfois un peu de soleil qui perce la brume, et les fenêtres des salles de bain sont de simples barreaux sans vitre. L'homme que j'aimais était parti le matin de l'hôtel froid et humide où nous avions dormi, en me disant qu'il allait trouver quelque chose d'autre. Il était revenu, souriant, me chercher. Nous avons jusqu'au départ une chambre en bois, lumineuse. Il suffit que je pose des vêtements sur les lampes pour en faire un cocon. Je suis habillée tous les jours de la même façon, des chaussures de randonnée et un vieux pull en laine. J'ai mes règles, et je n'ai pas eu le courage de me laver les cheveux depuis notre arrivée. Il fait si froid, si humide, je n'ai pas de sèche-cheveux et je tousse déjà tout le temps. Le petit chauffe-eau permet de remplir un seul seau. Il m'aide, reste nu, un peu mouillé dans le froid. lave mes cheveux avec la même douceur qu'il met lorsqu'il lave ceux de ma fille au-dessus de la baignoire. Il me dit « garde de l'eau pour toi mon cœur » . J'ai besoin d'écrire ça, pour montrer ce qui existait, avant le saccage. Pendant un an, un homme a pris soin de moi comme aucun autre ne l'avait jamais fait. Me passionnément aimer, désirer, protéger, et tout le monde, moi la première, disait que j'avais de la chance. Il aurait peut-être fallu vivre ainsi pour toujours, en voyageant. Avec le chaos environnant et le changement perpétuel, qu'il est à me protéger du monde pour ne pas avoir à me protéger de lui-même. Comment peut-on être autant là pour quelqu'un et tout gâcher quelques semaines après ? Est-ce que tout cela a vraiment existé ? Avec qui ai-je vécu ? Est-ce que ça lui vient aussi à circer ce doute devant tant de désillusions ? Je vais vous parler de la première facette de la douleur, de la perte de celui qui, avec ma fille, était la personne la plus importante pour moi, et de la déliquescence de la vie que nous partagions tous les trois. Quelques semaines après l'Inde, nous allons ensemble à Londres et dans le Devon se montrer l'un à l'autre ce qu'il reste de l'Angleterre où nous avons autrefois vécu, au même moment sans nous connaître. Au retour, il me propose de vivre ensemble. Il laisse l'appartement dans lequel il dormait rarement, et prend alors une place qu'il n'a jamais occupée, conjoint et coparent. En plus d'être mon amoureux et mon amant. Au même moment, une nouvelle collègue arrive au travail. Il se garde de m'en parler. Moi, je sens juste le vent tourner sans comprendre, la vie un peu atrophiée de la légèreté, de la joie et du désir, comme si soudainement il étouffait. Il me demanda si faire de nouvelles expériences ne me manquait pas, mis sur le tapis le sujet de la remise en question de l'exclusivité. Et avant tout par peur qu'il ne s'enferme comme dans sa relation passée dans un système de mensonges permanents. Je pris quelques semaines pour considérer cette possibilité. Je préférais cela à la jalousie maladive qu'il avait auparavant, qui me faisait volontairement m'éteindre, m'étouffer. Mais la condition principale pour moi était que cela ne change rien à notre relation, ne nous éloigne pas, que nous restions la priorité l'un de l'autre. De mon point de vue, c'était quelque chose à explorer dans le respect des limites de l'autre. J'imaginais des rencontres éphémères en voyage, devenant aussitôt des souvenirs, des moments espacés avec des gens vivant loin. ayant leur propre vie séparée de la nôtre. Moi, je ne voulais que ça, la liberté, l'intensité. Et il était celui auprès duquel je voulais le plus les vivre, et je pouvais pour cela pousser les murs du désir et tordre les normes. Mais mes limites étaient pour lui des tentatives de le contrôler. Ce qu'il voulait, lui, c'était que je prenne la place de conjointe ennuyeuse et castratrice, et faire exactement ce qu'il désirait. Créer d'autres romances, parallèles, secrètes, retrouver l'indépendance à laquelle il avait volontairement renoncé en voulant vivre avec moi. Lui, il voulait être libre non pas avec, mais de moi. Ce qu'il voulait, c'était cette fille, et le sexe avec elle, quelles qu'en soient les conséquences. Il me dira, elle ne Ausha aucune des cases, tu n'aurais pas été d'accord. Alors je l'ai fait quand même, sans jamais en parler. Je me ferai mon image de qui elle est par la suite. Tenterai de retracer le récit de leur relation. Parce que j'en vois, puisque toute sa vie est sur les réseaux sociaux. Ceux que j'envis, ceux qu'il m'en racontera à demi-mot et ceux que d'autres mentiront au fil du temps car notre ville est petite. Elle a douze ans de moins que lui, vient d'être quittée par son fiancé pour une autre et vient d'abord pleurer auprès de lui, se pose en victime instrumentalisée par les hommes. Il me dira « j'étais une épaule » . Cela ne la freine pas à participer à créer la même souffrance. Sans doute veut-elle sa revanche, être l'autre personnage de la pièce, celle qui gagne. Il a peu d'entourage, pas d'amis proches, un travail qu'il n'aime pas. Ses voyages lointains sont presque des souvenirs de jeunesse, son talent de photographe reste peu reconnu. Il est beau, secret, aimable et solitaire. Elle voit la faille immense en lui, sa mélancolie et son insatisfaction chronique, sa dépendance à l'attention romantique et sexuelle des femmes. Elle sent qu'il est de ceux qui n'aiment que les débuts, intenses et superficiels, qui ont besoin de nouveautés et d'admiration pour colmater leur vie d'intérieur. Il me demandera, perdu et sincère, comme si je lui racontais que je savais voler dans les airs. Mais tu arrives, toi, à renoncer quand tu plais à quelqu'un ? Elle est de celle qui ne s'embarrasse pas de scrupules. Elle veut se faire sa place au soleil, partout où elle va. Elle a trouvé l'endroit où l'on récompense l'envie de réussir en prenant les autres pour marche-pied. Elle est en représentation permanente, superficielle. Cette foire aux vanités, cette culture du narcissisme, tout ce que je vomis de notre époque et que je croyais que lui vomissait aussi. Cette exposition factice qui rend les adolescentes suicidaires et donne aux hommes l'impression d'avoir raté leur vie, à se réveiller à côté d'une femme qui n'a d'extraordinaire que sa façon d'aimer. Elle veut tout savoir sur tout le monde, mais ne dévoile d'elle que ce qui l'arrange, contrôle extrêmement son image. Elle est de celle qui dévoile l'usage du mot « harcèlement » pour qualifier l'attitude de gens qui, simplement, la trouvent malsaine, ne l'aiment pas, et le lui signifie les femmes qui ont l'intuition dans le ventre. Les bons pères de famille au sens noble du terme, ceux qui en ont vu d'autres se perdre dans ce genre de mirage et s'en tiennent désormais bien éloignés. Elle est de celles qui apportent avec elle le chaos partout où elle va. Elle sait créer les histoires, les rumeurs, les conflits. Lorsque je lui demanderai si elle pourrait lui créer des problèmes, l'homme que j'aimais répondra « je ne sais pas » . Et il semblera lutter, perdu, chaque fois que je lui mettrai sous les yeux les preuves de ses manipulations. Elle lui fait jouer le rôle de sauveur huit heures par jour, et puis encore après... Et alors il n'a plus besoin de l'Inde pour le détourner de son propre chaos. Il dira, ce n'est pas une relation idyllique, mais c'est ce qu'il connaît. Elle sait lui créer des drames, des scènes, ce qu'il a appris à prendre pour de l'amour enfant, en regardant les grands, et qui devait être incroyable au point qu'on le négligé lui. Elle lui dit, toi tu es spécial, tu es ce que je voudrais. Elle lui dit avec des mots de femme tout ce qu'il n'a pas entendu petit et n'écoute plus de moi. Il me dira, je me sentais important. Elle, elle ne le renvoie jamais à ses complexes, elle s'en fiche de ce qu'il lit, écoute, du politique ou du spirituel. Il peut avec elle s'insurger sans fin sur les collègues de travail et n'est pas comme avec moi dépassé par ses diplômes, ses mots, ses valeurs, ses combats, son entourage. Moi, je suis pour la plupart des hommes, comme le dirait l'ami Dovidi, une proposition compliquée. Qu'importe toute la délicatesse que j'ai pu avoir et l'estime que j'ai pu lui montrer pour tout ce qu'il était et avait accompli. Avec elle, Il ne doute simplement pas d'être à la hauteur. Il me dira, c'est sûr que ce n'est pas les mêmes conversations, elle n'a pas ton niveau, ton expérience de vie. Elle n'a sans doute pas perçu sa vulnérabilité, la part de bluff que j'ai toujours fait mine de ne pas remarquer. Concentrée sur sa petite personne, elle n'attend pas le même niveau d'intimité. Elle s'en fiche aussi de ses blessures, de ses angoisses, elle ne voit pas le petit garçon blessé en lui. Elle ne lui demande pas de regarder à l'intérieur de lui, n'attend pas qu'il prenne sa vie en main pour être heureux. qu'il soit autre chose que désirable et désirant. Elle n'a pas d'enfant qui le confronte à son enfance à lui. Elle se croit spéciale, une tentation extraordinaire à laquelle il n'a pas su résister. Ne sait pas quelle est la énième répétition du même schéma. Avec elle, il est en sécurité, bien derrière ses murs. Il se sent intelligent, cultivé, mature et expérimenté. Supérieur, il est de ces hommes qui n'arrivent pas à désirer longtemps celle qu'ils estiment et aiment, dont ils partagent l'intimité. mais de ceux pour lesquels l'excitation n'est salement d'un peu de mépris, de distance condescendante et de maîtrise, et du désir des autres hommes aussi. Il ne s'est désiré vraiment que ce qui lui échappe un peu, et elle est justement comme le pompon du manège, et lui jouit de l'avoir en secret attrapé, d'une façon qu'il pense digne, au-dessus de la mêlée des autres hommes médiocres qui rôdent autour d'elle comme des chiens. Il éprouve cette fierté de petit garçon, serment fièrement le pompon, un amas de loques, qui n'a de valeur que... que celle qu'on a créée de toute pièce, par le désir des autres à qui l'objet échappe, le renforcement intermittent des fibres qui frôlent le visage et s'envolent à nouveau. Mais puisqu'il n'est pas libre, elle dit, c'est dommage, et voit d'autres hommes qui la veulent. Elle l'ignore et puis revient, et se fabrique alors en lui l'angoisse de la perdre. Lorsqu'il est avec moi, à Kies, il se dit que pendant ce temps, la place est vacante et ça le fait tourner comme un lion en cage s'agacer de moi. Sans doute parfois lui fait-elle par message des scènes, et c'est là que je le vois irrité sur son portable, le ranger et essayer difficilement de revenir dans notre monde, ne pas s'en prendre à moi. Il voit sa patience à guetter mes voyages pour de la ténacité, son absence de défense morale pour de l'amour fou. Elle, elle le comprend, et ne le juge pas, puisqu'elle l'accepte tel qu'il est, menteur et infidèle. Alors il pense avec elle être vraiment lui-même. Elle, ça lui va très bien. Elle ne veut pas des pantoufles, des rhumes, du beau père sur le canapé. Elle veut le joli de l'affaire, le désir, les retrouvailles, les discussions légères. Mais elle ne voudrait disponible rien pour elle, quand même. Elle sait que pour l'avoir, il faut le laisser régresser, tout détruire, sans s'en mêler, en restant derrière, pour se poser plus tard en consolatrice. Il me dira « Tu sais, c'est une fille gentille. Elle n'a jamais rien dit contre toi. Elle sait qu'il lui faut parasiter sa vie avec moi sans répit. Elle est là, au bon endroit, au bon moment, toute la journée, sans goutte ou dans la brèche. Lui qui voulait toujours être avec moi, à mon étouffée, je le vois maintenant partir plutôt au travail. » Et il s'énerve quand finalement, je ne sors pas comme prévu. ne veut plus autant venir avec moi en voyage. Et il y a le smartphone, ce cheval de Troie. Il faut écrire dans tous les moments précieux du couple. Il faut écrire le soir, avant de dormir, pour laisser l'empreinte. Je vois l'homme se tourner de son côté du lit pour lire et il prend l'habitude de consulter son téléphone avant toute chose le matin, avant même de me dire bonjour à moi qui dort à côté de lui. Écrire le dimanche, quand l'angoisse de la fin de week-end rend la ville pesante. Écrire le soir, après le travail, avant le repas. Quand je cuisine maintenant seule et qu'il est dans le salon, sur le fauteuil de ma grand-mère, relevant son visage de menteur pris sur le fait quand j'arrive. Alors petit à petit, c'en est fini de moi. D'idéaliser, je deviens méprisé. Je n'ai pas changé, mais je suis mélangée à la bouillie de quotidien et de contrainte. J'attends qu'enfin à nouveau il pose les yeux sur moi, qu'il m'écoute comme avant. Essayer de répondre à mes besoins, mais je suis comme seulement à moitié vue, entendue. Je suis comme effacée. Un fantôme dans ma maison, ou un encombrement. Avec son inaction, avec le temps, mon espoir s'érode. Je découvre ce que c'est que de vivre avec quelqu'un qui me manque. Plus rien ne l'intéresse, il n'a plus de projet, il est juste cet homme pathétique, collé à son iPhone, qui ne fait plus grand-chose d'autre de ses journées. J'étais une femme libre, ouverte d'esprit et pleine de joie. Elle a fait de moi une prison, une mégère qui tue la légèreté et force le désir. Je deviens une gêne, un ennui, un agacement. Les hormones de la nouveauté, activées par le sexe et l'insécurité avec elle, lui ont déroulé le tapis rouge. Et mon amour trop vieux déjà, ma tendresse immense n'y pourront rien. Je n'ai plus ma place contre sa peau, remplacée. Ma nudité, mes tentatives d'avoir l'air séduisante sont devenues grotesques et désespérées. Il y a des gens qui savent gérer ça, les autres relations, sans que cela ne change rien pour l'autre qu'ils aimaient. Ils ne se dispersent pas, leurs priorités sont claires, leurs désirs suffisants. Il ne déshabille pas Paul pour habiller Jacques. Cet homme n'est pas de cela. C'est un monogame en série. Il l'a déshabillé, elle, pour me rhabiller, moi. Longtemps, nous n'avons fait que cela le soir, sans écran ni interférence extérieure. Écouter de la musique, discuter. Ou moi lui faisant la lecture de Siddhartha, l'un contre l'autre. Il n'en avait jamais assez de moi. L'envie de moi est inextinguible, quitte à s'en abîmer le corps. Ma fille disait que nous étions toujours collés. et que nous avions maintenant la même odeur, une odeur de câlin. Par les milliers d'heures passées contre lui, nos corps semblaient devenus l'empreinte l'un de l'autre. Après la rupture, parfois il me revoit seul, chez lui ou chez moi. Il porte de la tête aux pieds les vêtements que je lui ai offerts, cherche mes mains, mes cheveux, mes câlins, la tête sur ma poitrine. L'emboîtement parfait est toujours là, mais il a une odeur un peu différente. Je ne le retrouve pas complètement. L'évidence de sa peau est altérée. parfois il joue un peu à la séduction, la voix, les yeux clairs plissés, me demande si je veux lui dire quelque chose à l'oreille et s'approche de moi avant de partir, il vient chercher mon énergie, ma conversation, mon amour solide et mon désir non réciproque, se réconforter dans ma chaleur, prendre des forces pour affronter l'anxiété que l'autre crée, la solitude dans laquelle il est, vérifier que mon amour est intact, mais au-delà de la tendresse, mon contact devient un outrage. Il me repousse comme une forceuse et c'est une douleur abominable. Je suis mortifiée par la honte. Je voudrais changer de corps, ne plus jamais vivre dans celui-ci qui l'a repoussé. C'est pour ça, je crois, que j'aimerais ensuite t'emmaigrir, comme je me débarrasserais vite d'un vêtement ridicule dont on se serait moqué, pour ôter cette couche externe que je ne peux plus supporter, celle qui a reçu son rejet. Là est la première déchirure, la plus évidente. Être répudié par la personne que vous avez chérie, désirée. C'est la plaie d'une humaine à qui on a arraché sa principale source d'amour, l'objet et le sujet de son désir. C'est une douleur illégitime, de propriétaire, dépossédée de ce qu'elle avait de plus précieux. Un dommage qu'on ne peut pas clamer, car, après tout, personne n'appartient à personne. C'est être anthropologue, dit Vray. Alors nous, femmes, à quel point avons-nous appris à reprendre un peu de pouvoir dans les interstices ? À quel point avons-nous eu froid, peur ? Avons-nous été dépendantes, affamées ? Pour que se grave en nous cette envie d'aller prendre l'homme du nôtre, ce besoin d'être choisie comme si notre salut en dépendait, et pour cela être prête à pousser une autre dans le vide. Et non pour un prince, un enchanteur, un prophète, juste un homme. On emballe cela de l'idée de l'amour. Comme si seul cet homme sur Terre nous était destiné et qu'il fallait seulement remettre les choses à leur juste place dans l'univers. Mais ce n'est pas qu'une question d'amour, je crois. Les hommes aiment aussi. C'est une question de peur. J'ai l'impression que souvent les hommes empruntent celle d'un autre pour montrer aux autres leur valeur. L'enlèvent comme un butin, de façon éclatante, ou se lassent, mais rarement s'acharnent patiemment à parasiter pendant des années la vie d'un autre dans l'ombre. J'ai l'impression qu'il y a dans cette volonté d'être choisie par l'homme d'une autre quelque chose de l'ordre de la rage à survivre, nous prouver à nous-mêmes que nous valons quelque chose, et enfin exister. Moi aussi j'ai été l'autre femme, avec Gabrielle, et une autre femme sans doute m'a haï. J'aimais Gabrielle, j'étais aveugle aux circonstances, je ne voulais personne d'autre, comme si ma vie sans lui était impensable. J'ai trouvé ça atroce, j'avais l'impression que mon existence chaque jour était niée par le secret. Je me demandais comment je pourrais lui faire confiance après avoir vu ça de lui. Je me suis tenue depuis à ma résolution de ne plus jamais m'installer dans ce rôle pour mon propre bien. Et parce que je sais que dans l'immense majorité des cas, tout ça ne mène à rien de beau. Je ne veux plus jouer le rôle dans la peine d'une autre. Je ne sais pas ce que disent les femmes infidèles, je n'ai que l'autre côté. Moi j'ai entendu mille fois la même histoire dans la bouche de ces hommes. Ils sont seuls, incompris, tiraillés. C'est compliqué chez eux, leur femme est fragile, elle n'aime pas le sexe, c'est impossible de parler avec elle. Ils se quitteront bientôt, ou alors ils nous feraient presque croire qu'on fait une bonne action pour elles, en les aidant à tenir. Mais je les entends aussi, les femmes de l'autre côté. Et je ne veux plus participer à ce biais de consentement. Parce que si elles savaient, elles n'accepteraient peut-être pas tout un tas de choses. La sexualité non protégée, rentrer plus tôt pour garder les enfants, partir seule en vacances avec eux pour laisser leur homme soi-disant travailler. Se ruiner en lingerie pour aviver le désir, rester douce et patiente quand ça ne marche pas. Ces femmes, elles s'épuiseraient peut-être au moins à jouer les Danaïdes, si elles savaient que le tonneau avait été percé. Et j'ai appris à leur répondre à ces hommes. « Si tu n'es pas content, parle-lui, donne-vous la chance de régler vos problèmes, je ne serai pas une solution. Ou alors quittez-vous proprement, prends le temps d'être seul et reviens me voir après, quand je serai une personne et non une fuite, une distraction, un oxylytique. » Une bouffée d'oxygène, un canot de sauvetage. Moi aussi je suis seule et je n'en meurs pas. Pourquoi acceptons-nous de nous perdre dans de telles histoires, de participer à ça ? Insensible au trauma que cela crée chez d'autres, plutôt que juste d'être seule. Vraiment, est-ce qu'il ne s'agit que d'amour ? Chez moi, il y a le pendant de cet entêtement à gagner un homme pour vivre. Il y a la perception ancestrale de ma vulnérabilité et celle de ma fille sans lui. Quelque chose qui se ravive avec le souvenir de l'Inde où je ne pouvais pas me balader seule. où je devais dire qu'il était mon mari pour être considéré, être la femme de quelqu'un pour ne pas être un bien public. Avec les images de scènes d'exodés de guerre, de chasse aux sorcières, le souvenir d'agressions que j'ai pu subir, ma rage impuissante quand je peine à mettre en place l'énorme bouteille de gaz dans ma cuisine, tout ce qui me ramène à mon corps de femme dans ce monde. Féminisme nous permet d'envisager une puissance émancipatrice, mais il ne doit pas faire oublier de quoi il naît. J'aimerais écrire autre chose et cette pensée m'agace. J'ai l'impression d'apporter de l'eau au moulin des masculinistes et je hésitais de dépendre d'un homme pour me défendre. Ce n'est pas un signe de dépendance volontaire aux hommes, car je sais que les femmes savent seules faire tourner le monde, mais une forme de réalisme face à la violence des hommes. Je me souviens avoir entendu Ovidie dire aussi qu'elle détestait préférer que sa fille adolescente soit avec son père quand elle était dans la rue, expliquer dans son livre la sensation de sécurité lui venant du fait d'avoir de gros chiens pour vivre seule. Je sais ce que les femmes deviennent dans un monde qui s'effondre, et je ne voudrais plus grand-chose, et ma fille sera une proie. L'homme que j'aimais n'était pas grand et musclé, mais je nous trouvais plus forts ensemble. Je croyais en sa capacité à nous mettre à l'abri, par sa débrouillardise, son sens de l'observation, son endurance, ou juste sa présence d'homme face aux autres. Je suis une femme et j'ai fait naître une autre femme à livrer à la violence. Lui me donnait un sentiment de sécurité qu'il me faut retrouver sans lui. Vous me parlerez de communautés de femmes où nous cultiverons ensemble et apprendrons à nous défendre. Mais en attendant, je hais cette fille pour ça aussi. Cette sensation de vulnérabilité. J'ai au fond du ventre une peur pour moi-même et mon bébé qui semble irrationnelle tant que le système tient encore debout. Je la hais parce que j'ai la sensation que sans lui pour nous protéger. Ma fille et moi sommes davantage en danger. Ce qu'on dit briser une famille, il faut imaginer chacun comme un petit morceau. Avant cette fille, j'avais une famille, une toute petite tribu, lui, ma fille, le chat et moi. Nous avions un projet de vie d'essayer de nous mettre à l'abri, davantage résilients, ensemble de tenir. Et en attendant, il était doux de ne plus être seul pour élever Eleanor et prendre soin les uns des autres. Il y avait toujours beaucoup de joie et de tendresse, tous les quatre sur le lit ou dans la cuisine, ensemble, à raconter notre journée. Après cette fille, nous sommes des individus, éparpillés, seuls, chacun, chacune, recroquevillés sur notre chagrin. Pendant un an, Eleanor cachera à ses amis la vérité, continuera à raconter que toujours son beau-père est là, refusant de participer à faire exister cette réalité, encore et toujours surprise par le vide à son retour du collège. changeant toujours de place à table pour brouiller l'image de sa chaise inoccupée. Elle me dira souvent être allée en sortant de cours le voir de loin travailler, jusqu'à ce que je lui interdise. Elle vivra dans la peur qu'il revienne et n'ait plus sa place. Longtemps, elle nourrira envers lui une forme de loyauté d'orpheline et envers moi de la colère de ne pas avoir su le retenir, de l'avoir fait fuir ou chasser, lui, le seul qu'elle voulait comme deuxième père. Il faudra que je lui explique davantage les histoires d'adultes, lui disent « J'ai fait tout ce que j'ai pu, tu sais. » Il ne peut pas revenir avec tout ce qu'il a fait. Moi aussi, il me manque encore, mais cette personne n'existe plus. Peut-être qu'un jour, il reviendra nous parler, demander pardon, nous expliquer, mais ce sera dans longtemps ou jamais. Cette vie d'avant ne reviendra pas. Il faut cesser de l'attendre. Il faudra que je dise tout ça pour que sa colère personnelle fonde en tristesse partagée. Elle me dira « Mais moi, tu sais, je n'ai jamais vu ses mauvais côtés. » Et avec son nouveau langage d'adolescente, je ne savais pas qu'il était aussi toxique avec toi, maman. Aussi, je hais cette autre femme, même dans un monde qui tient encore, pour les larmes de ma fille. Je la hais d'avoir privé ma fille de la figure paternelle qu'il était devenue pour le vide-laissé, ce traumatisme d'abandon. Je la hais de m'avoir privé du parent qui m'aidait à l'élever. Je la hais, elle qui a encore la vie devant elle, pour fonder une famille, de nous avoir retiré celle que j'avais enfin trouvée à 38 ans. Après ce que j'avais déjà traversé, si encore pour eux il y avait eu l'excuse de l'amour, un amour transcendant avec l'envie de construire plus grand, plus beau sur le champ de ruines, je me serais inclinée. Mais là, c'était un saccage pour rien. Ils n'ont même jamais vraiment été ensemble. Je voudrais parler de ce que ça laisse comme dévastation sur la confiance en soi. Désormais, je porte une croyance, celle qu'on se lassera de moi si on me connaît trop, qu'on verra que finalement je ne suis rien qui faille la peine de renoncer au reste. Cet homme me disait qu'avec moi, il avait tout, ne renonçait à rien, qu'il y avait en moi tout ce qu'il avait trouvé par morceaux chez d'autres. Je me souviens de cette photo qu'il avait prise de mon bureau où traînait ma thèse et posée en travers mon haut de maillot de bain. Une autre où je prépare du poulpe, robe rétro, rouge à lèvres. Une autre, moi en pyjama, en fourrir, mangeant des tartines, une après-midi de biscuits cosmiques. J'ai aussi cette vidéo de moi qu'il avait prise en roulant à vélo. J'y suis sensuelle et souriante, en robe de pin-up, ma fille sur le porte-bagages. Je pensais avoir trouvé quelqu'un capable d'embrasser toutes les facettes de moi et c'était une joie immense que j'espérais depuis toujours. Ne plus devoir gommer de partie de moi et être vue dans mon entièreté. Je pouvais être la mère d'Eleanor et juste après son amante. Je pouvais être une aventurière et une femme d'intérieur, intelligente, belle, désirable, drôle, forte et sensible, tout en même temps. Je n'avais pas à me faire plus bête que je ne l'étais pour être désirable ou m'éteindre pour ne pas l'effrayer. J'espérais alors avoir trouvé cette perle rare, un homme à la masculinité solide, capable de faire face à la puissance d'une femme qui a déjà relativement vécu et accompli. Un homme assez complexe pour ne pas avoir à me mettre dans une petite case de femme. Un homme affranchi de la division simpliste des femmes entre les madones et les putains. Et puis il y a cette scène, un soir, peu de temps avant que je ne découvre tout. Je me demandais où était le désir de moi et le chérissement de mon corps, encore là. quelques temps auparavant. Son regard sur moi, atrophié. J'essayais de comprendre. Il me dit alors « Tu sais ce que c'est ton problème, Marie ? C'est que tu veux être ce que tu n'es pas, et tu ne veux pas être ce que tu es. » Je demande « Et qu'est-ce que je suis ? » « Une fille intelligente, me répond-il. Mais moi je veux la suite, le pendant, qu'on en finisse. » Alors je lui demande « Et qu'est-ce que je ne suis pas ? » Il me dit « Toi, ce que tu veux être. » C'est une fille qui fait bander les mecs. Ces mots me pousseront à chercher la vérité. Cette certitude, le connaissant, que cette pathétique répartition des femmes ont deux catégories distinctes, ne pouvait être accompagnée d'une renonciation à celle dont je ne faisais apparemment plus partie. Il faut que son désamour soit de ma faute et ma faute sera celle-là. Ne pas être assez désirable et de surcroît ne pas l'accepter. Ces mots ne tombent pas dans le vide. Ils vont se ficher comme de petites lames rejoignant les dénigrements subtils des mois précédents. sur mon style ou mon apparence qui me donnait sans cesse l'impression d'être comparée à quelqu'un d'invisible. C'est peut-être une façon de regagner un ascendant qu'il sait n'avoir sur moi que là-dessus, maintenant qu'il a décidé seul de transformer notre relation d'amour en un jeu de pouvoir. L'homme que j'aimais fait partie de la caste de ceux dont on dit indiscutablement qu'ils sont beaux. Il le sait, c'est enjoué. Séduire, et je crois depuis l'enfance, un de ses moyens de survie. Il se regarde beaucoup et guette avec angoisse les signes de son vieillissement. Je choisissais d'en sourire. Ça le frustrait toujours que je ne sache pas bien le prendre en photo. On m'a parfois demandé si cela me validait d'être avec un homme si beau. Mais non, mon privilège ne se situait pas là. Il était dans l'accès à la beauté et non la possession. C'était comme d'avoir une maison sur l'océan et de n'en tirer nulle fierté, mais surtout la jouissance de pouvoir contempler aux premières loges le paysage changeant sous les lumières du jour et des saisons. Je ne me lassais pas de le regarder dormir, s'habiller. rire, rouler à vélo et arroser les plantes, être songeur, agacé, malade ou prêt à pleurer. Je m'émeuvais de sa nuque, de ses rides au réveil et en diagonale de son front, qui disparaissait ensuite. J'absorbais la charge érotique de la position exacte de ses doigts sur l'appareil quand il prenait une photo à la verticale. Le contempler était une activité dont je ne me lassais pas. Je pouvais ne faire que cela, des heures entières, le regarder vivre. Je pense qu'il se passait rarement un jour sans que je finisse par l'exprimer. lui dire « tu es beau » . Mais la plupart du temps, je n'en disais rien. Je le regardais en silence et imprimais par dizaines des clichés de lui chaque jour dans ma mémoire. Je ne voulais pas le chosifier, le ramener sans cesse comme les autres femmes à cette chose si éphémère et sans mérite, être né beau. Moi, je n'étais jolie, ni petite fille, ni adolescente, et j'habiterais sans doute toujours le monde avec cette insécurité si facile à titiller. Je me souviens de ce garçon dont j'étais innocemment amoureuse en quatrième et troisième. Il était tombé à scooter et j'étais allée lui rendre visite. Assise sur le lit à côté de lui, dans l'odeur de cantine et de pansements de l'hôpital, j'étais presque heureuse de cet accident qui m'offrait l'opportunité de ce moment seule avec lui. Rien d'autre ne se passa. Pendant les deux années, il se contenta d'être bon camarade, sortant avec d'autres filles plus en vue du collège. Une fois dans un lycée différent du mien, il m'écrivit pour me dire que je lui manquais et me proposa d'aller au cinéma, de sortir avec lui. Je lui répondis non. Dans une lettre assez rageuse. Il était si simple à 15 ans d'oublier quelqu'un. L'homme que j'aimais, lui, m'avait caché à ses collègues, disant qu'ils avaient des idées sur son genre de fille et qu'il ne manquerait pas de me médier en me voyant. Je ne comprenais pas vraiment. Sans être une femme trop faite, je pensais tout de même qu'il pouvait être fier de m'avoir pour compagne. Il me dit que ces gens ne savaient pas que ce qui était le plus important pour lui, c'était d'être avec une femme intelligente, avec qui il pouvait discuter. Il m'imagine avec je ne sais pas quoi, tu vois, une fille plus jeune, plus... Enfin, tu as compris. Et petit à petit, par ses compliments ambivalents, j'ai perdu ma confiance en moi, laborieusement construite depuis l'adolescence, jusqu'à me trouver, moi, chanceuse qu'il veuille bien de moi. Après cette trahison, à nouveau, j'ai eu 14 ans. J'étais redevenue la fille intello et sympa, avec laquelle les garçons ne voulaient pas se montrer. Générique Je voudrais vous raconter la façon dont ça gâte l'image de celui qu'on aimait et de l'histoire qu'on pensait vivre. Un matin, à la fin de l'été dernier, il part au travail et oublie d'éteindre son ordinateur. Je n'ai jamais fait ça avant et en posant la main sur la souris, je sais que je fais le choix de la lucidité et devrais assumer la vie qui suivra. Sur l'écran de mon bureau, le dossier est photo 2024 avec deux pellicules en noir et blanc, prises à l'argentique. Sur la première, des clichés qu'il m'a montrés quelque temps auparavant. Nous, sa famille, ma fille et moi. Sur la seconde, une fille que je ne connais pas. Un appartement banal, dans une lumière d'été. La date indique 1979 et j'ai un instant la candeur de croire que ce sont des photos d'époque prises par son père. Mais la date est fausse. Les photos ont été prises alors que j'étais loin, la conscience au fond du ventre de ce qu'il se passait pendant les nuits de silence, d'où il ressortait, distant, l'air de rien. J'ai eu une impression forte de déjà-vu du visage de cette fille. Comme si je la connaissais d'une autre vie, que je la retrouvais. J'ai l'intuition intense de quelque chose de malsain qui me retourne les tripes, et à l'intérieur de moi, de mon crâne aux profondeurs de mon ventre, s'ouvre un gouffre gris, et je crois tomber à l'intérieur de moi-même. La fille pose nue, ou peu habillée. Ses poses ne sont pas naturelles, elle se cache les seins ou rentre exagérément le ventre. Il l'a aussi prise à son insu en train de faire la vaisselle, sûrement le matin. Il a donc dormi là, quand il était convenu que nous nous gardions l'exclusivité de l'intimité du sommeil. Elle est en culottes et débardeurs, lunettes sur le nez, cheveux gras. Ce sont des photos d'intimité sans pourrisie. Bien entendu, mes yeux de femme, conditionnés par des décennies de presse féminine, de male gaze et d'un peu de pornographie mainstream, scannent les photos. Je dresse instantanément l'inventaire des disgraces de son corps, de son profil, de son visage, par rapport à ses normes. jauge son niveau de désirabilité et donc de menace. Je cherche une réponse que je ne trouve pas. Je ne vois en rien quelque chose de beau, d'élégant, ou même d'un peu animal et sexuel, une cambrure, une bouche que sais-je, qui puisse expliquer la colonisation de nos souvenirs de 2024 par cette fille banale. Sur l'une d'entre elles, elle est nue, dans une pose très particulière qu'il m'avait faite prendre également. Sur une autre, il l'a prise à travers les rideaux blancs. J'imagine qu'il a voulu la convaincre que lui saurait bien la prendre en photo sans les filtres, le maquillage, les artifices, les dizaines de prises comme elle en a l'habitude et qu'il s'est rendu compte que ça ne donnait rien. Il me dira qu'il ne lui a pas montré, alors que les photos sont là depuis des jours. L'homme que j'aimais est indéniablement un très bon photographe. Il sait saisir la beauté d'une rue sale, d'un parking souterrain, d'un visage ravagé par le temps. Des photos de moi, il en a pris par centaines, presque toujours sans pause. Je suis moche en photo, on dit que je suis mieux en vrai. Mais lui sut tout de même prendre des photos qui témoignent d'un quotidien doux, restituer la sensualité, la beauté que j'avais à ses yeux, la tendresse, le désir brut, la jouissance. Son talent lui permettait toujours de capturer l'indécence sans vulgarité. Cette relation a volé son regard sur moi, mais ce regard n'est désormais nulle part. Là, tout est mauvais. On dirait des captures de vidéosurveillance. J'imagine le ridicule de la prise, Les poses, le cliché organisé, elle nue derrière le rideau, lui qui méprisait toujours les hommes, qui se disait photographe et faisait poser les femmes. Je suis paralysée devant l'écran, dans cette position qu'on prend quand on est atterré, les yeux écarquillés, la main couvrant la bouche. J'ai intensément honte pour lui, pas seulement en tant qu'homme, mais en tant qu'artiste. C'est une honte que je connais déjà, je me souviens presque un an avant, ce jour où j'étais couchée contre lui, la tête sur sa poitrine, Et où il avait ouvert sous mes yeux le message suivant « Imagine mon corps nu contre toi en train de te faire des papouilles » suivi d'une suite d'émojis colorées. Je m'étais relevé, tombant de vingt étages, plus encore de la niaiserie du message que de savoir qu'une autre lui écrivait. Il s'était mis en tailleur sur le lit, l'air d'un gamin pris en faute, m'avait dit « Excuse-moi » . Je l'avais regardé comme si j'étais face à quelqu'un que je ne connaissais pas. Je n'aurais jamais pensé que cet homme puisse échanger ce genre d'ineptie. Il m'avait dit que c'était une fille d'avant, qui vivait loin. Ce message confirmait mon intuition qu'autre chose se passait depuis des mois, qu'ils se mettaient entre nous. Lorsque je lui suppliais de cesser cette relation que je devinais, qui atrophiait la nôtre et le rendait distant, il niait, devenait mauvais et disait que c'était moi qui cachais tout avec ce genre de conversation et que c'est justement ça qui lui donnait envie d'aller ailleurs chercher la légèreté. J'étais censée fermer les yeux et espérer que ça lui passe. accepter ce déclin. Il redevenait à d'autres périodes doux, aimants et désirants, peut-être parce qu'il se ressaisissait ou que l'autre le délaissait, je ne sais pas. Je ne faisais que subir les variations sans qu'elles soient liées à ce que je faisais moi. J'ai compris qu'il ne nous mettrait nullement à l'abri, dans son besoin d'autre chose, que dans cette idée de couple libre, le libre l'emporterait sur le couple. J'ai aussi compris que dans cette ouverture, sauf coup de chance, je ne vivrais pas la même chose que lui. Moi, je serais vue comme une femme infidèle et peu respectable, lui comme un homme insatisfait. Moi, j'aurais le droit aux photos intimes d'hommes voulant profiter de moi sans délicatesse, lui au message nié de femme amoureuse qui essaierait de le convaincre de me quitter. Et puis des mois plus tard, parce que je lui demandais clairement, il avait admis une partie de la vérité. Je parlais très régulièrement à cette fille, qui vivait en fait dans notre ville, qu'il n'avait vue quand j'étais en voyage et trouvait dommage qu'ils soient déjà en couple. Je lui avais demandé d'où elle sortait, et il m'avait répondu que ça me ferait davantage de mal pour rien de le savoir. Qu'il n'était pas amoureux d'elle, mais de moi. Que c'était une distraction. Rien de comparable à moi. Bêtement, j'avais pensé que c'était une fille plus jeune, mais qui avait quelque chose de rare, que je n'avais pas. Une artiste, une photographe peut-être. Et mon manque de confiance en moi m'avait fait préférer ne pas insister, créant une fissure en moi plutôt que débrécher l'image que j'avais de lui. J'avais pensé le quitter, à cause de tout ce que cette relation cachée avait déjà changé en lui, m'avait fait vivre les mois passés, l'inconstance, les mensonges, l'éloignement et le gaslighting. Mais parce que je l'aimais si fort, que nous avions déjà vécu tant de belles choses et construit une forme de famille, j'avais décidé de continuer, à condition qu'il arrête de lui parler et remette de l'énergie dans notre relation. parce qu'il fallait pour aller mieux. J'avais essayé de comprendre ce qui était difficile pour lui, ce qu'il cherchait, de voir ce que nous pouvions changer dans notre façon de vivre. Il me parla de la difficulté du quotidien, du besoin de légèreté et d'être important, de l'anxiété que créait la vie de famille. Jamais je n'imaginais que cette fille était sous son nez chaque jour. La pensée planait un peu toujours au-dessus de moi. Parfois, je regardais qui étaient les femmes qu'il suivait sur Instagram et vivait dans notre ville, mais je ne voyais personne que je pouvais imaginer. Comme il ne faisait pas grand chose d'autre que d'aller au travail, je me disais qu'il s'agissait peut-être même d'une de mes amies et que c'était pour cela qu'il disait que cela me ferait du mal pour rien. Et puis je fermais tout, m'agacais de moi-même à m'abîmer là-dedans. J'essayais de ne pas penser à elle, je choisissais la joie, en me disant « le bon attire le bon » . Je voulais tellement retrouver cette vie que j'avais adorée. Chaque beau moment me redonnait l'endurance de tenir les jours maussades qui suivaient. Je nous espérais sans cesse sortis d'un passage difficile. J'essayais souvent d'ouvrir la discussion sur le sujet des autres relations en général, mais je parlais toute seule. Parfois, je lui demandais si l'autre lui écrivait encore, si cela lui manquait. Il disait ne plus avoir de contact, mais je l'entendais respirer nerveusement. Il parlait de partir en voyage. Je lui disais que je n'étais pas un garde-meuble et que pour que cela ait un sens de l'attente, j'avais besoin de sentir qu'il était avec moi, que je faisais partie de son projet de vie et qu'il n'était pas en train de chercher sa porte de sortie. Juste avant que je ne parte en vacances avec ma fille, Je lui dis que je n'en pouvais plus, n'y croyais plus, et que je serais bientôt pour lui définitivement perdue. Il sembla avoir un déclic, me dit et m'écrivit de belles choses sur sa volonté de changer sa vie, de me considérer davantage. Je suis partie deux semaines, et quand je revins, j'étais remplacée, et il ne voulait plus rien changer. On m'a dit un jour que pardonner trop vite, c'était parfois retirer à quelqu'un de son pouvoir d'agir. D'une façon surnaturelle, qui me ferait croire encore davantage en des forces supérieures, le lendemain des photos, j'ai découvert l'identité de cette fille, par un collègue qui m'avait demandé si je la connaissais. Elle avait ignoré soudainement les messages d'un de ses amis, après deux mois de grand élan romantique. Mais j'ai peiné à la reconnaître sur ces profils grand ouverts qu'il me montrait, ces centaines de photos et de légendes stupides. Juste en tapant son prénom et son nom, il y avait du contenu en pagaille et en libraxé. et tout criait le besoin maladif de validation, de s'affranchir de la banalité de ses origines et de son physique, évident sur les photos plus anciennes que d'autres avaient publiées. Tout transpirait la solitude aussi, l'absence de liens sociaux dans la vie réelle, hormis sa famille nombreuse, des gens apparemment de classe moyenne, en ruralité, un milieu similaire au mien. J'ai découvert son âge, parcouru, incrédule, son compte Insta ouvert depuis 2012, plein de selfies et de shootings amateurs, son post Facebook daté d'il y a quelques jours. Son blog plus ancien de modeuse, des pages de vide sur les tenues évoluant exactement avec les modes du moment, de textes insipides, une collaboration pour des ongles, effet marbre au centre commercial. Son look du nouvel an, sa veste Primark de la rentrée, une page où elle copiait-collait sous ses photos en brassière fluo, gros plan sur le nombril, des conseils de sport alors qu'elle n'en faisait pas. J'ai vu son profil LinkedIn où elle exposait fièrement le diplôme décerné par son entreprise. sanctionnant son expertise dans la vente de produits à très haute obsolescence programmée. Je ne pouvais que m'incliner devant cette maîtrise des codes de l'époque, la poudre aux yeux que cette fille s'avait jetée, avec le capital temporaire dont elle disposait, sa jeunesse qui atténuait pour l'instant ses disgrâces, un corps répondant sans effort aux normes permettant de porter les vêtements du moment, son temps entièrement disponible pour le culte d'elle-même. Elle faisait son chemin pour s'affranchir de sa condition, et existait en tant que femme, comme j'avais fait le mien, autrement. Je ne peux m'empêcher de voir cela comme un avilissement en tant que femme. de jouer ce jeu où nous ne gagnions jamais plus d'une partie, de n'exister que comme ça. C'est scier la branche sur laquelle on est assise et se préparer des jours tristes, lorsque la vieillesse vient, que de ne vivre qu'à travers sa désirabilité. Je l'ai appris petite. Nous sommes capables de tellement plus. Il me fallut remarquer qu'il y avait le même grain de beauté pour me rendre à l'évidence. C'était elle, la fille des photos. Mais toujours mon esprit résistait, à reconnaître que c'était bien elle. Du fait du décalage physique extraordinaire entre le naturel et l'apprêté, mais aussi à cause de cette idée qui me rendait hermétique à la réalité. Il ne peut pas m'avoir aimée et me tromper avec une fille comme ça. Il ne peut pas m'avoir aimée. En état de choc, le soir, je lui dirais avoir fait tout ce que j'ai fait dans ma vie, appris, écrit, voyagé, milité, rencontré tant de gens, travaillé de mes mains, écrit une thèse seule avec une fille de 4 ans, t'avoir aimé autant, donné autant. et voir ma plus belle histoire d'amour saccagée pour une fille comme ça. Tout ce contre quoi je lutte au quotidien auprès de mes étudiantes, auprès de ma fille, cette vacuité, il a fallu que ce soit une fille comme ça. Ma mère me dira qu'il avait peut-être essayé d'être ce qu'il n'était pas, qu'il aurait aimé être cet homme bien, en couple avec moi, mais que ce qui l'excitait vraiment, le faisait se sentir bien, en fait, c'était ce genre de fille. Je ne sais pas, c'est peut-être juste le chaos qui l'a rattrapée. Je n'ai pas idéalisé à partir de rien, tout le monde y avait cru. Cet homme qui disait ne pas comprendre l'intérêt des autres pour les filles plus jeunes, tenait à ma fille des discours sur la fast fashion, les influenceurs, la confiance et l'authenticité. Lui que je pensais au-dessus de la masse des autres hommes, que j'admirais pour son regard aiguisé, ses analyses, l'envie qu'il avait eu d'apprendre autrement après sa phobie de l'école. Je le voyais maintenant se vautrer dans ce cliché de mâle en crise de la quarantaine, cette facilité. Il abandonnera nos projets d'une autre vie plus simple et authentique, de voyages lointains en train, être heureux de pouvoir regarder les étoiles, écouter crépiter le feu, prendre soin, réparer les belles choses, renoncer aux désirs préfabriqués. Il nous laissera, pour cette fille désireuse de faire carrière dans l'hyper-consumérisme et de s'exposer dans ses vêtements de fast-fashion, finalement excitée par ce pur produit de cette foire aux vanités. C'est le capitalisme qui triomphe jusque dans mon lit. Il est venu chercher mon homme, l'a enrôlé, il n'a pas résisté, et mes idéaux, même politiques, sont jusqu'au bout humiliés. Et du même coup, par cette fin pitoyable, notre histoire à nous éternit, celle que j'avais voulu, moi, préserver de toute médiocrité. Je la hais pour ça aussi. Pendant des semaines ensuite, je rêverai que je suis prisonnière de cette pièce où les photons étaient prises, un monde en noir et blanc, avec des rideaux blancs, un yucca et un évier de cuisine. Je les effacerai définitivement de son ordinateur, comme pour la faire disparaître toute sa vie. Elles n'existent aujourd'hui que pour moi, elles sont mon traumatisme à moi. J'imagine Circé telle que je la connais, son bébé dans le ventre, avoir eu cet entêtement à tenir bon, nourrir le beau pour deux, en pensant que l'homme qu'elle aimait la rattraperait. Je crois que je hais l'autre femme parce qu'elle a détourné l'homme que j'aimais de son envie de changer, et que ça contredit cet idéal que je porte, que nous sommes tous ici-bas pour évoluer, mordre la poussière et devenir de meilleures personnes, avec l'aide de l'amour. J'aurais voulu que tout cela serve, qu'il ait un déclic et que notre histoire finisse grande et belle. Une victoire sur le passé. Il m'avait dit « Si je n'y arrive pas avec toi, Marie, je n'y arriverai avec personne. S'il te plaît, Marie, laisse-moi du temps, je vais faire mieux, m'améliorer. Je ne veux pas être avec cette fille, elle le sait. » Je lui demandais d'aller dormir ailleurs, lui reverser sa part de loyer. Il se trouva un lit en dortoir à l'auberge de jeunesse et il était là dès que je lui permettais à essayer de parler, d'arranger les choses. Il pleurait beaucoup à la voir enfin un psy, par là séparant de sa situation. Il m'écrivait, me laissait une photo sous l'oreiller, me disait qu'il m'aimait, même si cela semblait incompréhensible, qu'il doutait juste de ses capacités à bien le faire. Je savais toute l'instabilité qu'il avait vécue enfant, quand il était un petit garçon, traîné d'un endroit à l'autre, jamais en sécurité, entraîné dans le chaos de la vie amoureuse de ses parents. J'avais peur que cela brise les choses irrémédiablement, qu'ils s'effondrent et ne parviennent plus à aller travailler, de le bannir ainsi. Alors, après trois nuits, je lui dis de revenir, de dormir sous le canapé, que la priorité était de tenir sur le simple, manger, dormir, faire la lessive, travailler pour préserver notre énergie, pour gérer le reste, plus complexe. La nuit, quand je pleurais au début, il venait et me serrait, me répétait « pardon, pardon » , me disait en pleurant « toi aussi tu es mon amour le plus fort » . Alors je me concentrais sur nous, considérais cette fille comme ce qu'elle était, un syndrome de son mal-être auquel il ne fallait pas accorder trop d'importance. Quelques jours après la découverte des photos, alors qu'il lui échappe à essayer de sauver les choses avec moi, l'autre femme se rappelle à lui, vient pourrir notre reconnexion. Elle veut redevenir la victime. La cule l'oblige à choisir entre le rôle de sauveur ou de pourreau, être avec elle ou contre elle. Elle m'accuse maintenant d'un zéli. Avoir diffusé sur internet les photos qu'il a laissées traîner, car plein de nouveaux hommes la suivent sur les réseaux. Il me montre le message. Elle écrit « autant me crucifier » . Et au début, spontanément, il la croit, comme s'il ne me connaissait pas. Peut-être que c'est ce qu'il aurait aimé comme preuve de mon amour, que je sois moi aussi son foigné-loi, que je le poursuive sous la pluie, vienne hurler dans leur magasin, que j'écrive à cette fille, mente, accuse, alimente le chaos. Et non que je sois une femme. essayant de comprendre, de lui dire « relève-toi, répare, bats-toi, pars loin, te retrouver, change ta vie pour ne plus avoir besoin de ça » , une femme qui appelle l'autre cette personne du bout des lèvres, sans jamais la nommer ou l'insulter. Il aimerait réparer avec moi, mais il faudrait pour cela se battre comme il n'en a pas la force. Affronter sa honte, changer. Il lui faudrait de la clarté et du courage pour cesser l'autre relation et gérer au travail la bombe à retardement que cette fille délaissée pourrait devenir. Il lui faudrait assumer le risque d'être exposé par elle, aux yeux de tous, comme cet homme infidèle qui a séduit une collègue plus jeune pour se distraire, la photographier intimement, puis la délaisser une fois l'affaire découverte pour sauver son couple, à la merci des rumeurs. Pendant dix jours, il semble essayer. Il me demande le soir et le matin s'il peut venir auprès de moi, cherche ma main, mon contact, la discussion. Je pars à Paris le week-end, j'espère que mon absence le mettra face au vide, le fera m'attendre à la gare, enfin. Je crois décider avec lui qu'il est mieux qu'il se réinstalle seul, et je l'aide comme je peux à trouver un appartement. Je me mets à rêver naïvement d'un futur qui ressemblera au passé, une vie où je ne serai plus la mégère. Retrouverai ma quiétude, où il m'invitera et prendra soin de moi, à nouveau dans un endroit peuplé de ces choses, qui sentira son odeur. Alors qu'il nous reste deux semaines à vivre ensemble, je crois que les choses se réparent, mais en réalité, tout se délitait encore en souterrain. Collé contre moi dans mon lit, sûr de son bon droit, il me dit que nous ne sommes plus ensemble, que puisqu'il se réinstalle seul, il continue aussi avec l'autre, qu'il doit voir ce que c'est que cette relation. Je crois douter de la réalité, devenir folle. Il est vraiment là, dans mon lit, après m'avoir amoureusement embrassé ce matin, à me dire qu'il continue avec la fille stupide des photos, alors que depuis deux semaines, ma vie entière est d'essayer de ne pas y penser. Je lui dis abasourdie. Mais tu les parles encore ? Il me dit que ce n'est pas la question, qu'il n'a plus de compte à me rendre, maintenant qu'un toit l'attend. Toute l'histoire se rembobine, je comprends alors comment son ex est dans cet état mental, cet attachement dont elle essaie de sortir après sept ans de coups plus flous, de relations autres dont il ne parlait pas, de ruptures jamais claires, de retours silencieux, de cohabitations au pointillé. Des accommodements raisonnables pour ne pas complètement se perdre, dans lesquels je suis moi aussi en train de tomber. Je reste comme ça, un peu bloquée, à intégrer tout ça. Et lui dis que je comprends comment son ex est devenue ainsi. Et je lui dis de partir maintenant, que ça suffit. Je ne supporte plus qu'il soit là, dans mon lit, avec l'énergie de cette autre femme sur lui. Ça me répugne comme si elle était avec nous sous le drap. Il ne bouge pas, refuse de partir. Quand je lui pousse un peu l'épaule pour qu'il bouge hors du lit, il me dit que je suis devenue instable et dangereuse, que c'est pour ça qu'il doit partir, qu'il n'est plus en sécurité. Puis dressé face à moi, l'index juste devant mon visage, il me demande avec une hostilité dans ses yeux clairs à laquelle je n'ai jamais été confrontée, si je suis bien sûre que c'est ce que je veux. Il renverse les choses, me rend responsable, comme si c'était moi qui étais en train de tout gâcher. Il me répète, encore et encore avec rage, « Marie, tu es bien sûre de ce que tu veux ? » Moi, je ne sais plus rien. Je ne sais pas répondre à ça, ce qui suivra pour ma fille et moi si je dis oui. Je ne voulais rien de tout ça, je veux juste retrouver mon amoureux, qu'il revienne et chasse cet homme qui a pris son apparence et me torture mentalement. La violence des hommes passée à un certain stade toujours me terrifie. Lorsqu'ils tapent dans les murs, ne contrôlent plus leur colère et ignorent l'impact sur moi. Cela me paralyse. Je ne sais jamais jusqu'où cela peut aller. Je ne sais pas, comme d'autres, faire face ou répondre. Alors, mon cerveau s'arrête, mon corps se tétanise. Je sens mes extrémités s'enquiloser. Je grelotte comme si j'avais très froid. Je claque des dents. Il me dit méprisant. « Regarde-toi. » Et il ne part pas, mais va se coucher sur le canapé. Un moment passe. Je ne sais pas combien de temps. Je suis toujours prostrée sur le lit, la tête baissée. Je ne vois plus que le pli de la couette sous ma main depuis assez longtemps. Je n'arrive plus à bouger les membres, même ma respiration est réduite au minimum. Et puis je l'entends, et le vois revenir dans mon champ de vision, me parler et m'aider. Le lendemain, je comprends que maintenant qu'il a sa porte de sortie, un endroit, une autre qui veut de lui, il ne se battra pas, qu'il va fuir et nous laisser derrière, comme il l'a toujours fait avec les filles d'avant. Quand bien même maintenant, il y a en plus une enfant dans l'histoire. Que ma fille soit sa fille ou pas ne fait égare de différence, c'est ce que les hommes qui lui ont servi de modèle ont toujours fait, égoïstement, suivre leur désir, aller et venir, tromper sa mère, même enceinte, les laisser, lui, et puis ses frères, petits. Ce que je vis n'a plus d'importance à ses yeux, il est coupé de moi, alterne maintenant les moments de gentillesse, d'insensibilité ou de cruauté, selon ses humeurs, et je sens la présence de cette autre fille comme si elle était vraiment là, dans un coin de la pièce. Le regarder tout saccagé avec délectation. Un jour, alors qu'il ne se cache même plus pour lui écrire, je lui demande de me respecter un peu au moins encore le temps qu'il vit ici, d'attendre de partir pour continuer avec elle. Il me répond froidement, sans même me regarder, en rangeant ses affaires dans le tiroir. « Je vais partir, je n'ai plus de compte à tromper. » Comme un ado dit à sa mère, « Je serai bientôt majeure, tu ne peux plus me contrôler. » Je ne tiens même plus debout et juste après je dois être devant une classe d'étudiants. Alors il s'inquiète et m'écrit pour demander comment je vais. Je pense qu'il me piétine sans stratégie ni perversité, juste par peur et incapacité à gérer ses émotions, parce qu'il reproduit ce qu'il a vu petit et fait pendant des années avec son ex qui était libre d'enfants et d'autres devoirs, et comme lui rompu depuis l'enfance à la toxicité, capable de répliquer, tromper, ignorer, humilier, s'enfuir au bout du monde en attendant qu'il revienne la chercher pour recommencer. J'apprends là jusqu'où va l'abandon de soi sous l'emprise de l'amour. La trahison la plus grande de l'histoire, c'est celle envers moi-même. J'encaisse n'importe quoi, par peur qu'il disparaisse, quand je devrais le chasser. C'est à ça que ressemble l'amour toxique, et ça n'a plus rien à voir avec l'amour. C'est le cerveau qui lutte contre la dissonance, et cherche en vain une solution à ce qui n'en a plus. C'est un lien qui mène peut-être pour d'autres gens, d'autres relations, au bleu que l'on cache, à l'envie de s'endormir sans plus se réveiller. Contrairement à lui, qui a grandi dans le chaos, je n'étais ni conditionnée, ni armée pour cela. Je n'avais juste jamais rien vécu de similaire, rien vu de tel petit, et la violence amoureuse fait irruption avec lui dans mon monde. Je suis câblée pour aimer trop loin, mais pas pour cette violence. Quelques jours après son déménagement, je dois partir en Italie et il devait m'accompagner. Il dit qu'il a peur de gâcher ce qu'il nous reste, que je suis trop en colère, qu'il n'arrivera pas à être comme je le voudrais. Jusqu'à ce que l'avion se ferme, j'espère encore qu'il me rejoigne, et encore après, à Rome puis en Sicile, où je me rends seule en train de nuit. J'espère une épiphanie, qu'il paye ses 44,99 euros pour me rejoindre, j'imagine un voyage de discussion difficile et de reconnexion. Mais au même moment, l'autre femme est déjà avec lui. Il m'écrit souvent et m'appelle des heures parfois, me dit qu'il n'y a qu'avec moi qu'il s'imagine en couple vieillir, que je suis toujours son projet de vie, qu'il veut me voir au retour. Mais il me laisse en silencieux jusqu'en milieu de matinée. Il me dit que ça ne change rien qu'il voit au nom de cette fille, que ça ne m'enlève rien puisque je ne suis pas là, qu'il est déjà si seul. Et pour moi, où que je sois, ces petites encoches qui ne deviennent pas bleues sous mes messages sont le centre du monde. Il charrie des images qui me donnent des palpitations. De cette fille dans son lit, sa douche, le sexe avec elle, lui tendant un café. Elle, à ma place, entre nous, moi, effacée, mise derrière en quelques semaines, qui ne valait la peine de rien. D'aucun effort. À mon retour, il vient chez moi. Il est doux, tendre, un peu séducteur. Il ne parle pas de l'autre. Quelques jours après, il veut me montrer chez lui. L'endroit est joli, il lui ressemble. Je m'empêche d'imaginer que l'autre est venu là, prenant possession des lieux, des choses, dans son triomphe de maîtresse. J'espère qu'il a réalisé son erreur et que je reviendrai là souvent, que c'est pour cela qu'il m'a invité. Mais non, l'autre est toujours là, entre nous. Il voudrait sans doute avoir les deux, avec des fonctions bien définies, que je devienne une sorte d'ami. Il me parle de mon cadeau d'anniversaire qu'il voudrait me donner. Je comprends que c'est une bague, juste avant l'été encore, il me parlait de serments dans une petite église anglaise. Je lui répondrai là et toutes les fois d'après que je n'en veux pas, n'en ferai rien, et tant qu'à faire, puisque plus rien n'est sacré, il n'a qu'à offrir cette bague à cette fille et l'emmener en Inde voyager. Je ne serai jamais à nouveau invitée chez lui. La vie que j'ai tant aimée se dérobe définitivement. Les choses vont trop loin pour être encore pardonnables. Et alors cette croyance structurante que je portais s'effondre. Non, la vérité ne triomphe pas toujours. Rien n'est sacré. L'amour ne soigne rien. ne l'emporte pas forcément à condition de tenir bon, digne et droite, et de pardonner comme le veut Jésus. Non, tout le monde ne veut pas faire mieux, devenir une meilleure personne. Certains prétendent ça, juste le temps de trouver une échappée confortable. Et puis, cela ne suffit toujours pas à le couper de moi. Il continue de m'écrire, me parle de photos de nous qu'il regarde, des rituels que nous retrouverons,