- Speaker #0
A la fin de l'été dernier, l'homme que j'aimais a disparu de ma vie. Ce fut un effacement lent, puis une fuite soudaine. Ce fut comme ces journées d'été qui tournent vicieusement à l'orage et ruinent les projets de dîner sous les étoiles. Mais dans cette désolation, il y a le pétricor. Le pétricor, c'est l'odeur de la terre, l'été après la pluie. On m'a dit que dans ma vie, il allait pleuvoir un moment, et que je pouvais rester à l'abri, sortir avec un parapluie ou danser sous la pluie. Et je suis quelqu'un qui danse. Et la beauté surgit de partout, de tout ce que je vis, de toutes ces histoires qu'on me raconte. Moi, en pied du chagrin, semble avoir ouvert une porte nouvelle. J'ai toujours écrit à ceux que j'aimais d'amour, par passion, par douleur, parce que toujours des hommes. Et jamais sur toutes celles et ceux qui me portent, mais tout justement tout. Alors il est temps d'écrire sur ces autres aussi. Je vais écrire sur l'amour, mais avec ses autres. Sur l'amour et ce qu'il y a dans son sillage. Écoutez ses autres qui tentent de le réinventer. Le cherchent, ils renoncent. Le ratent, le retrouvent, le transmettent, le découvrent ou le perdent. Ceux qui le vivent avec Dieu et ceux qui y ont vu l'enfer. J'aurais aimé n'avoir que cela à faire, mais je ne suis mieux que par l'envie de raconter. Je ne suis pas journaliste, je ne suis pas artiste. Écoutez avec votre cœur. Le podcast se poursuit à Dunkerque, et mon grand-père Pierre en sera le héros presque ordinaire. L'été s'étire, s'achève, ma tristesse a presque disparu la plupart du temps. Je suis venue comme chaque été à Dunkerque, la ville d'origine de mes parents. Gabrielle m'a rejointe, j'ai loué un petit appartement sur la Vigue. Il y a sur la plage à peu près toujours la même odeur, de sable chaud, de frites, de gaufres. Dunkerque, c'est l'enfance joyeuse. Choyé et gâté chez mes grands-parents maternels, là où je n'ai pas à être l'aîné raisonnable. Le trop gras, trop sucré, trop salé, purée saucisse avec le volcan en irruption du gras de la poêle. Les tomates à la mayonnaise maison et aux crevettes grises que ma grand-mère décortique à toute vitesse de ses mains tordues. Les kinder en fin de repas et la surprise en plastique, rejoignant les centaines d'autres dans le baril en carton homo. Ce sont les énormes cooks suisses recouvertes d'un glaçage au rhum. Les sols au beurre dont j'ignore le prix et que je dévore par trois. Les énormes coupes de glace en Belgique avec le petit pot de sauce en chocolat versé sur la chantilly. Je ne me rends pas compte et reviens chez mes parents, chaque fois un peu plus grosse. Dunkerque, c'est l'indolence. La télé a son écureuil. Petite l'impatience le matin dans le lit de ma grand-mère, que la mire disparaisse et que les dessins animés commencent. Plus tard, les minicums et le prince de Bel-Air. Fort Boyard jusqu'à la fin. Les vacances, ce sont les pièces de théâtre écrites, jouées et répétées avec ma cousine, et les fourrir à la messe où on nous traîne le dimanche. L'enfance, c'est la table recouverte de dessins et de bricolage, et la fièvre qui nous prend chaque année de fabriquer des pompons par dizaines pour un costume de carnaval, une combinaison d'hommes pompons qui ne verra jamais le jour. L'été, ce sont les cabanes dans le jardin, avec de vieux draps à fleurs oranges. Et le canoué pneumatique des années 60, exhumé du grenier, orange aussi, chaque soir rustiné par les cousins pour tenir une journée supplémentaire sur l'eau. La tendresse, c'est ma petite grand-mère qui a mis pour sortir du rouge à lèvres un peu de travers et un pchit de parfum, et qui trotte à côté de moi, dans le quartier en me tenant la main, petite, puis le bras quand je la dépasserai vers la douzaine. Mon enfance ? C'est la fin d'un millénaire que je ne saisis pas encore vraiment. Le contemporain, mon grand-père qui s'insurge de voir à la télé apparaître Jean-Marie Le Pen, tout autant que l'obélisque de la Concorde, recouverte par Actop d'un préservatif géant. Chez eux, c'est la rencontre avec ce qui existait bien avant moi, vaisselle des années 60 qu'on qualifie de moche, et non encore de vintage. Et mon grand-oncle qui nous emmène, mon père et moi, dans l'arrière-boutique de sa maison de la presse. où je découvre fasciné un poster de Brigitte Bardot lassive et nue sur du satin vert. J'échangerai sans regret deux semaines sur une plage paradisiaque à l'autre bout du monde, contre deux semaines d'enfance à nouveau chez mes grands-parents. Le premier matin ici, j'ai laissé Gabriel dormir, et assis sur un fauteuil du balcon avec mon mug de thé et un plaid sur les épaules, j'ai regardé le soleil se lever bien loin sur la plage, là où commence la Belgique. Mes yeux ont débordé, je crois que c'était de joie et de soulagement, comme on pleure lorsqu'on a échappé à un accident. Enfin, je n'avais plus mal, j'avais pratiquement rompu ce lien qui m'empoisonnait, et j'étais capable de joie. C'est déjà le cinquième séjour que Gabriel et moi passons ensemble dans des lieux chaque fois différents. Émerge une sorte de routine nous permettant de concilier nos deux personnalités habituées à la solitude. Il va courir pour canaliser ses tensions. J'écris mes tirs pendant ce temps. Il s'isole de moi presque chaque jour, quelques minutes pour prier, avec les téphilines de son grand-père. Sa mère l'appelle parfois. Elle essaie de savoir avec qui il est, avec quelle fille. Il est le cas désespéré de sa famille. Il recentre la discussion sur sa vie à elle, répète « grâce à Dieu » en me regardant, en souriant, en coin d'un air complice. Gabriel a ce truc que j'ai souvent connu des hommes orientaux de toujours vouloir me donner une part de la nourriture qui lui reste, me nourrir encore, il veille à ce que je n'ai pas froid. Nous parlons beaucoup, il aime me regarder manger, m'habiller, prend des photos nulles et fait des blagues nulles dont je rigole. Il improvise sur sa guitare après quelques tâtonnements n'importe quel morceau que je lui demande. Et nous passons ainsi des heures douces ensemble, la porte ou fenêtre du balcon grande ouverte sur la rumeur de la plage, achantonné pour passer le temps, lui assis sur le canapé et moi en travers, pieds nus, lui pétrissant les cuisses. À mourir tout du regard, dans le moindre coin de l'espace. Dans le moindre rêve tu t'attardes, pour comme s'il en pleuvait. Assise dans le sable, je le regarde marcher dans les vagues. Il essaie tant bien que mal d'avancer dans la mer du Nord, où il faut aller si loin pour s'immerger totalement, avec les courants qui vous emportent sur le côté. La Méditerranée lui va mieux. Les calanques de Marseille. Je sens la tendresse qui déborde quand je le regarde marcher. Il a toujours la même odeur dans la barbe, jamais de parfum. Je ris en parlant des belles boucles sombres qu'il avait quand je l'ai rencontré, qu'il n'a plus maintenant. N'y vois pas de déclin. Le souvenir de ces choses disparues nourrit ma tendresse. J'aime l'avoir connu avec et le connaître sans. Je ris de ma mèche de cheveux gris, de ma ride de lion, comme si tout ce léger déclin était finalement drôle. Avec lui, je découvre ce que c'est de voir quelqu'un vieillir sous mon regard et que j'aime ça. L'homme que j'aimais s'est enfui trop vite, juste avant que ne se grave définitivement en diagonale de son front des rides de dragon. Gabriel a cette tendresse pour l'humanité et ce cynisme doux. Il s'est écouté profondément et parlé à n'importe qui, aide les vieilles dames et est couverte avec les gens dans les rates de Dunkerque et les bouill-bouillis séparates de Belleville. Il contemple avec ironie les petits ridicules humains et toute la vanité ambiante, la nôtre y compris. Il est un peu, comme moi, bien adapté aux codes en surface, flat white et post-Lick-Dean de rigueur, mais bien vite affleure une authenticité un peu brute devant ces choses qu'il tourne en dérision. Souvent, je crois qu'il se sent comme un peu encombré de lui-même, de sa corporeité. Le monde moderne le tend. Près de la nature, il s'allège. assis sur un rocher au bord de l'eau. ou marchant dans la neige, c'est là que nous sommes vraiment bien. La tristesse, parfois, voile ses yeux très forts. Toujours il veut apprendre, travailler. Répétez encore le même morceau de Bob Dylan. Il a pour cela dix fois plus que moi de rigueur, formé sans doute bien davantage à la discipline de l'étude. Il m'explique avec passion et patience les significations des choses que je ne connais pas. Nous avons grandi dans le même pays, la même époque, comme dans une réalité parallèle. Nous n'en finissons pas de nous le raconter. Avec moi, il goûte souvent des choses pour la première fois. En le retrouvant, quand j'avais demandé s'il avait toujours les mêmes interdits, il m'avait dit « cuisine-moi ce que tu veux, ce que tu aimes. Maintenant, je mange de tout. Maintenant, l'important pour moi, c'est de partager ce que les gens préparent pour moi. » Partout où il va, il cherche les gens comme lui. Ceux qui remettent en question les choses comme il ne faudrait pas. Les juifs de gauche, ceux qui militent pour la paix, ceux qui aiment les mauvaises personnes, les musulmans, les gays et les filles impures comme moi, juste de ne pas être nés du bon côté. Il essaie de trouver comment être juif dans tout ça. Il extrait de sa religion l'essence, ce qui est juste, laisse de côté la loi, quand le sens et l'amour font défaut. Voyant la colère de Jésus face aux marchands du temple, je l'imagine en silence suivre ses pas. Il entendrait peut-être ça comme un blasphème, mais là est pour moi le pont entre nos croyances. En apprenant sa culture, j'ai davantage compris la mienne. Je repense à la photo de lui, jeune adulte en yeshiva à Jérusalem, le chapeau noir, la chemise blanche, quelque chose qui n'existait pour moi que dans les films, mais avait été sa réalité. Je mesure le chemin parcouru. Pour une seule vie, déjà, ça me semble énorme. Tant d'isolement, de marginalité, d'errance et de remise en question. Autant de courage d'être soi force toujours un peu mon admiration. Et c'est tout ça que j'ai aimé de lui, il y a huit ans. Et qu'il s'est renforcé alors qu'il s'affranchissait encore davantage des certitudes et du regard de sa communauté. Régulièrement, comme une fausse blague douce, Gabriel essaie de me convaincre de lui faire un enfant. Et moi, chaque fois, je lui donne un autre argument, tout aussi légitime que le précédent. C'est une sorte de jeu un peu triste. Et toujours en même temps, notre présence ici semble une projection accidentelle du couple que nous formons dans une vie parallèle. Alors je lui dis que peut-être dans une autre vie, il y a un Gabriel et une Marie épuisées par les quatre enfants que nous n'aurons jamais, et qui, allongés le soir l'un à côté de l'autre, ont fait le vœu de se retrouver en rêve, quatre jours ensemble, au bord d'une plage, même à Dunkerque. Avec rien d'autre à faire que jouer de la musique, se promener, dormir, discuter et manger. Que c'est peut-être de cela dont vient notre relation. Le vœu d'un couple qui a eu d'autres chances que nous. Parfois des images surgissent comme des souvenirs, peut-être encore des interférences de cette autre vie parallèle dans celle-ci. Si je m'imagine mettre un enfant au monde, à côté de moi, c'est Gabriel que je vois. Si je m'imagine quelqu'un porter mon nouveau-né, encore tout en boule dans le cou, c'est lui que je vois. C'est une question d'énergie, quelque chose qui irradie de la densité de son corps. Les épaules et les bras se connectent de son ventre au mien. Quand je suis contre lui et qu'il me berce doucement, ça ne s'explique pas. Il reste le père des enfants que je n'aurais pas eus. Je lui dis « qu'est-ce que ça te ferait si finalement j'avais un enfant avec un autre homme ? » Il me répond littéralement en riant que ça le ferait bien chier. J'ajoute, sadique et joueuse, et imagine s'il y a un enfant avec un autre homme, mais qui en plus est juif. Il me dit, alors là non, je vais rester ton seul petit juif. Il y a toujours quelque chose d'un peu surréaliste de le voir là, sur la plage de mon enfance, de le retrouver dans le supermarché pour choisir du dentifrice. J'ai compris, mais non pardonner à Gabriel ce qu'il m'a fait vivre dans le chaos qu'il habitait à l'époque de notre rencontre. Tout s'était filé. Il était trop tard, nous avions trop changé pour que le pardon ait du sens. Mais j'ai accepté de rencontrer la personne qu'il était devenu. Je me souviens de ce soir du Nouvel An, où j'ai ouvert la porte sur lui après cette année. Je m'étais dit que cela valait le coup de vieillir et de se perdre un temps, rien que pour pouvoir vivre cela. Et puis quelques heures après, je doutais encore de la réalité, de le voir, lui, à côté de mon ami Circé, au milieu de la foule du Club Techno, lui que j'avais connu si prude. Je ressentais pour la première fois depuis des mois à nouveau de la joie. Il me regardait danser en souriant, c'était une soirée fétiche, il y avait même une performance de Chibari dans le hall, et j'étais à peine vêtue de quelques bandes de tissu, de chaînette et d'un crucifix. Dans son état extatique, Il disait que je ressemblais à une déesse, à danser ainsi au-dessus de lui. J'avais dormi pour la toute première fois dans ses bras, m'étais réveillée quelques heures plus tard, exactement dans la même position. Nous avions randonné dans la neige, dîné dans une auberge de montagne le soir de Shabbat, puis j'étais tombée malade d'une grippe carabinée. Un concentré de vie en quelques jours en accélérait, un rattrapage, nous qui n'avions jamais passé plus de quelques heures ensemble. Fiévreuse, clouée au lit, je l'avais vue repartir au petit matin, attraper son avion. Le voir fermer sa valise était comme du citron sur ma plaie d'abandon en cordon d'ouverte. Il m'avait dit « Marie, je ne pars pas rejoindre les bras d'une autre fille, je rentre chez moi et je vais t'appeler en rentrant » . Il était rentré, m'avait appelé. Et puis j'avais réappris à conflictualiser les choses, ce que c'était de ne pas être puni, de m'être exprimé, d'être avec quelqu'un qui essayait de me comprendre autant que j'essayais moi. Au début, j'étais paniquée à l'idée qu'à nouveau tout vrille, et Gabriel me disait « Marie, c'est normal parfois de ne pas être d'accord » . Il était capable de se décentrer, de m'apaiser, quand une discussion déclenchait une réaction en chaîne, dans mon système nerveux encore à vif. C'est ainsi que l'on guérit aussi, en réapprenant, en éprouvant de nouveaux fonctionnements, en essayant de faire différemment des schémas dont on a pris conscience, avec des gens qui nous aiment assez pour comprendre et supporter qu'il faille parfois plusieurs tentatives. Il n'y a que de retrouver Gabriel qui pouvait me faire sortir de l'anesthésie émotionnelle dans laquelle je me trouvais après la fuite de l'homme que j'aimais. Et c'est là qu'il était justement réapparu. Gabriel me dirait qu'il était revenu alors qu'il se sentait très seul, face à son impuissance, illustrant cette chose très humaine et masculine plus encore, je crois, de revenir quand on se sent démuni. On devrait revenir quand on est dans l'abondance qu'on a à offrir pour se faire pardonner, rendre ce qu'on a autrefois reçu avec ingratitude. Mais ce n'est jamais là qu'on se met à regretter et à se languir des gens qu'on a perdus. C'est quand on est à genoux. On ne revient pas par amour. Mais par commodité. Gabriel était revenu pour retrouver mon regard sur lui, ma chaleur, ma capacité à faire vivre des moments sublimes, pour se consoler, me consommer. Mais ce n'est pas ce qu'il avait trouvé. Il avait retrouvé une personne toute abîmée, qui ne pouvait pas l'adorer comme autrefois, et pleurait souvent la perte d'un autre. Et c'était là que la vraie rencontre entre nous avait eu lieu. Notre connexion était née de mon incapacité à aimer avec la même passion qu'autrefois, dont le bruit recouvrait tout et nous empêchait de nous entendre. Gabriel, premier né mal adoré par intermittence, sortait toujours trop vite des mots d'amour et des gestes tendres qui perdaient les femmes. J'en avais autrefois assez souffert. Avec moi, il avait, je crois, compris que les mots avaient une valeur, engagée. Qu'on ne pouvait pas surjouer ainsi l'adoration afin d'en être soi-même l'objet. Et surtout qu'il n'y avait avec moi pas besoin de tout ça. Ces déclarations n'étaient pas la condition de mon affection, de mon intérêt. Cesser de jeter des « je t'aime » comme des vœux ou des sortilèges avait été la preuve que profondément, à moi il s'attachait, me faisait confiance. Je l'avais déplacé, je crois. Cette chose ultime pour lui. Assis dans le sable, Gabriel joue avec les breloques de mon bracelet de cheville. Il m'adore du regard, ses mains me pétrissent, il respire mes joues et dit que j'ai toujours une odeur de pâte à pain. Ses yeux caressent ma peau dorée par l'été, mes jambes, mon duvet de lionne sur les bras, mes cheveux, mon profil, celui que les filles du monde dont il vient n'ont pas. Il regarde, hoche la tête sans s'en rendre compte, semble constater. Il explique que je reste pour lui un idéal absolu de féminité. Peut-être que son combat intérieur jamais achevé pourrait nourrir encore et toujours son attirance pour moi, qu'il n'aurait qu'à se souvenir que je suis tout ce qu'il n'aurait jamais dû connaître. Il me dit que la différence l'a toujours attiré, qu'il a toujours voulu voir autre chose que ce qu'on lui destinait. À Paris, l'hiver dernier, nous avions bu un verre avec son cousin et la femme de celui-ci. Il l'avait épousée à 20 ans. Celle-ci portait une perruque, n'avait pas du tout eu la même vie que moi, mais nous étions toutes les deux mères, avions le même âge, et elle voyait peut-être ma tendresse pour Gabriel. Il était très facile de converser naturellement. Ils étaient curieux et nullement hostiles. Me demander comment je me situais par rapport à sa religion. Son cousin m'avait dit en riant, Gabriel a toujours été un explorateur. Un jour, j'avais fait remarquer à Gabriel qu'il aurait pu trouver encore plus différente que moi, une japonaise, une éthiopienne. Mais il avait rectifié que je n'étais pas la différence, mais l'altérité. J'étais la famille chrétienne qui vivait de l'autre côté du palier quand il était petit. J'étais la petite fille au carré blond et aux yeux bleus qu'il laissait passer en haut du toboggan, avec laquelle il savait tacitement qu'il ne fallait pas jouer. J'étais l'adolescente en débardeur dont il fallait détourner le regard. Maintenant, cette forme de fétichisation m'amuse plutôt, car je sais que je suis désormais bien plus que cela. davantage qu'un fantasme, qu'une rébellion. Dans les yeux de Gabriel, je suis par la force des choses devenu une personne dont il a appris la réalité, les limites, une femme dont la vie compte, l'irrite parfois. Gabriel a aussi compris ce qui l'a succédé, le terrain miné que l'homme que j'aimais a laissé. Parfois, je tourne la tête pour lui épargner la vision de mes larmes et il reste à côté de moi, silencieusement. Malgré son métier de psy, il n'essaie pas de me sauver. Juste d'être là, de me montrer que maintenant, je peux lui faire confiance. Et il me laisse parfois des messages vocaux pour me partager ses réflexions du moment sur l'amour et la relation que nous partageons et dont je veux parler dans cet épisode.
- Speaker #1
Et en fait, il y a une forme de... d'espérance de trouver quelqu'un qui va, malgré les imperfections et le fait que ça ne répond pas forcément à mes attentes, bien entendu, cette espérance que quelqu'un qui va me tenir, qui va se battre pour rester en couple, faire couple avec moi, c'est peut-être une espérance un peu trop grande, trop forte. Et j'ai l'impression qu'on vit ça un peu tous les deux, c'est de se dire « putain, mais quoi qu'il arrive, on essaie de le tenir » . quelque chose. Et je ne sais pas si je trouverai ça. Pardon, désolé, c'est mes pensées un peu tristes de l'après-midi. Enfin bref, j'arrête. Promis, j'arrête.
- Speaker #0
Il y a quelques jours, la psy m'a dit que, grâce à l'homme que j'aimais, je savais désormais ce que je voulais. Cela m'avait agacée. J'avais répondu que ça me faisait une belle jambe de le savoir si c'était pour ensuite le perdre. Mais j'y repense maintenant. Qu'est-ce qui a fait qu'avec cet homme en particulier, j'ai voulu que ça tienne, au point d'y mettre autant d'énergie et d'abnégation ? En me laissant quelques jours plus tard, Gabriel me dirait qu'il a compris que je ne voulais pas être avec lui, et que ça faisait quelque chose, et je l'ai compris également. Il y a eu ce moment où nous buvions une bière un soir à Lille. Gabriel m'avait dit qu'il savait que j'étais une exploratrice, et que si j'étais sa femme, il serait capable de me laisser vivre d'autres expériences, car il avait vu la force de l'amour que j'avais. Cela m'avait fait rire un peu, et puis irriter quelque chose en moi. J'avais l'impression qu'il était à côté de la plaque, encore aveugle à ce que j'étais vraiment. Comme si c'était cela qu'il fallait pour me donner envie de faire durer une histoire, et changer mon engagement contre la liberté sexuelle. Et j'ai eu envie de réfléchir. Qu'est-ce que cet homme, que j'aimais, avait su toucher de particulier en moi, pour me donner un tel élan ? Belle Hux, dans son livre « À propos d'amour » , définit l'amour comme un acte et non un sentiment. Elle écrit « L'amour, c'est ce que l'on fait. L'amour est un acte de volonté, c'est-à-dire désir et action, conjointement. On n'est pas obligé d'aimer, on le décide. » Je crois que Gabriel et moi partageons cette vision de l'amour, non pas comme un sentiment mais comme un choix, une décision, que ni lui ni moi ne faisons l'un pour l'autre. Si je ne veux pas être avec Gabriel, ce n'est pas tant que ça viendrait avec un paquet de problèmes du fait de sa religion. Je pense que je crois davantage en Dieu que lui-même, je sais m'adapter, apprendre, encaisser aussi. Gabriel a toujours été impressionné par la façon dont je retenais tout ce qu'il m'expliquait du judaïsme, en plus de ce que j'apprenais en dehors, de cette religion qui faisait son sens pour moi et répondait à mes besoins de rituel, de permanence, de transmission. Avec lui, j'aurais eu la passion de créer des ponts. et d'emmerder ceux à qui ça n'aurait pas plu. S'il ne veut pas être avec Gabriel, c'est parce qu'avec le temps, j'ai compris que nous n'avons aujourd'hui pas la même vision de l'amour. Dans sa culture, l'amour sans enfant ne sert à rien. Et moi, j'ai envie d'un amour qui n'existe en partie que pour lui-même, aussi exigeant et inutile qu'une œuvre d'art ou une plante exotique. Je ne veux pas être aimée à condition d'être une mère pour ses enfants. enfant qui serait d'ailleurs sûrement au nid de sa famille, moi rejetée quoi que je fasse, et ma fille encore une fois ignorée. Dans le roman Il pleut sur la parade, Luciane le raconte, dans une version bien étude corée je pense, par rapport à ce que j'aurais vécu en faisant famille avec Gabriel. Il y a huit ans, je ne me posais pas la question de ce que cela impliquerait de vivre constamment en devant prouver que je ne suis pas inadéquate, peut-être parce que je ne savais pas autant qui j'étais. Je me serais convertie sans doute, sans la perruque, juste ce qui aurait fait sens pour nous. Mais tout cela, ce n'est pas vraiment le problème. Au-delà de ces considérations très cérébrales, il y a des choses bien plus viscérales. Les enfants de Gabriel, à l'époque, je les voulais tant. Ce deuil, je l'ai fait durement, en même temps que je le faisais sortir de ma peau. Mais j'ai compris depuis à quel point la maternité m'a vulnérabilisée en tant que femme. Et il me faudrait bien du temps et des épreuves partagées pour prendre ce risque à nouveau, être lié à un homme par un enfant. Et ce temps, je ne l'ai pas. Je ne l'ai plus. Ça ne rentre pas dans l'équation, c'est ainsi. Je ne peux pas comme un homme me racheter dix ans d'errance et d'incertitude en prenant un partenaire de dix ans de moins. Je me souviens de 1992. J'avais huit ans et c'était les Jeux Olympiques d'hiver en France. Nous regardions beaucoup le patinage artistique à la maison. J'adorais cela. J'avais dit que lorsque je serais grande, je voudrais être championne de patinage artistique. Ma mère avait immédiatement étouffé mon rêve. C'était trop tard. Il fallait commencer ça toute petite et avoir une patinoire tout près pour s'entraîner. Je me souviens de ce moment comme de la première fois où on me disait qu'il était trop tard pour quelque chose dans ma vie. Et c'était comme un couloir où une porte s'était refermée en claquant. Aujourd'hui, ma vie ressemble, quoi qu'on en dise, à un long couloir avec plein de portes refermées, dont celle de la maternité. S'il y a bien une chose que je ne veux pas vivre maintenant, après tout ça, c'est d'être laissée parce que je n'arrive plus à avoir d'enfant. J'ai donné à l'homme que j'aimais les dernières années où je m'en sentais encore capable. Et puis, une enfant, j'en ai déjà une. Pour que je veuille de Gabriel, il aurait fallu qu'il soit capable d'envisager le risque de devoir renoncer à avoir un enfant à lui, mais aussi d'accepter pleinement une enfant qui ne serait pas la sienne. Mais il n'y a pas de choix, il n'y a jamais eu même le projet d'un mouvement réel pour la connaître, se rapprocher de moi qui ne suis pas libre comme lui de vivre où je le veux. Ma vie, par l'existence de ma fille, est pour l'instant ancrée dans une ville que Gabriel a fuie pour pouvoir respirer. Son mouvement a toujours été d'en partir, de s'affranchir du regard de sa communauté sur tout ce qu'il faisait. Sa relation complexe à sa culture réduit le champ des possibles. Cela n'aura jamais été ni le bon lieu, ni le bon moment. Mais surtout, je ne suis pas la bonne personne, non pas que je ne sois pas juive, mais parce que ma vie est déjà bien trop dessinée pour pouvoir épouser celle qu'il souhaiterait. Gabriel me parle d'enfant, mais jamais il ne m'a dit « je vais venir auprès de toi, c'est de ma faute, c'est moi qui ai mis tout ce temps » . L'important, c'est d'être ensemble. Tout semble toujours une sorte de fantasme, des projections limbées d'irréalité. Pour lui, je ne suis plus un fantasme, mais la vie avec moi en restera une. Car aimer, c'est cela aussi, c'est choisir, embrasser la réalité de l'autre, et s'y ancrer. Et Gabriel, pas plus aujourd'hui qu'hier, nous aura fait ce choix. À l'époque de notre rencontre, une enfant, j'en avais déjà une, une enfant avec laquelle il aurait pu créer un lien. Elle n'avait que trois ans. On me dira que j'ai bien eu cette chance d'enfanter moi et qu'il a le droit aussi de vouloir un enfant de son sang. Mais ma fille, je n'ai pas non plus l'impression de l'avoir portée. Et quand j'entends cela, j'ai envie de montrer l'écrou, comme si on allait me la retirer et me dire qu'alors je ne suis pas vraiment sa mère. Si je ressens cela, c'est que ma fille, je ne l'ai pas mise au monde. On me l'a arrachée du ventre alors que j'étais presque inconsciente. Et il me manque cette transition. Je ressens souvent de l'envie quand mes amis racontent leur accouchement. J'aurais voulu voir ce que cela faisait de pousser un enfant hors de soi, de le voir naître. Moi, je me suis réveillée le ventre vide, attachée les bras en croix, avec cette petite chose qui m'observait de son regard perçant et sage, posée à côté de moi. On m'a détachée le bras pour que je puisse la toucher un peu, et puis je me suis rendormie, réveillée en pointillée, dans le brouillard, indifférente, épuisée. Je voulais juste dormir. Si on m'avait proposé de me la ramener dans trois mois, J'aurais accepté avec soulagement. Aucun instinct maternel. Tout cela ne m'évoquait rien qu'un effort surhumain de plus à faire, encore seule. Mais on ne me l'apprit pas. C'était à moi de m'en occuper. On me mit dans une chambre seule avec ce bébé et dans la nuit le bébé pleurait. Alors je parvins à me redresser et prendre le bébé dans le berceau en plexiglas à côté du lit. Le poser sur moi. C'était un effort incroyable. J'étais totalement somnolente, droguée. Je n'avais pas dormi les deux nuits précédentes. J'avais le ventre coupé, tous les muscles curpaturés par les heures de contraction comme si j'avais fait dix mille abdos et des fils qui me raccordaient de partout. L'infirmière vint plus tard la mettre au sein. Elle me réprimanda, dit qu'il fallait appeler, que je ne pouvais pas faire ça toute seule, que j'aurais pu la faire tomber. Je sais que j'ai été dans un état étrange, l'état de grossesse, alourdie avec quelque chose qui bougeait dans le ventre. Et puis on m'a confié un bébé. Je n'ai pas le lien entre les deux états. J'aurais pu adopter ma fille à la naissance, que cela serait la même chose. L'univers m'a ôté cette vanité d'avoir créé cette petite personne. Ça n'a rien de dramatique. J'aime ma fille d'autant plus férocement. Je me suis liée à elle sans épiphanie, patiemment, été après été, qui me faisait devenir mère. Ma fille n'est pas ma créature, mon fruit, nous nous sommes juste trouvés, deux âmes incarnées, chacune dans un corps, où l'une doit, un temps, prendre soin de l'autre, car je suis arrivée un peu plus tôt. Ne pas sentir qu'elle vient de mon ventre n'empêche pas que je suis viscéralement sa mère. Les gens qui ne me connaissent pas ne soupçonnent souvent pas ma maternité. Ça ne se voit pas nécessairement quand je danse semi-dénudée sous la lumière rouge, mais moi, si je penche la tête, je vois mon ventre légèrement plus détendu à droite. Le côté où Eleanor se logeait, et j'allais la cicatrice de son arrangement, en bas de mon ventre. Mon enveloppe me rappelle ce que mon esprit n'a pas pu imprimer. Ma fille, je l'ai bien portée. Lorsque je vois un bébé, je détourne les yeux. Je chasse cela de ma tête comme une tentation que je sais dangereuse. Je ne peux pas en vouloir à Gabriel de vouloir un enfant de lui. Mais il y a quelque chose de l'ordre de la colère, que tout soit passé si vite. Et je reste là, avec cette colère contre personne. Gabriel n'en est que le révélateur. Il m'a un jour écrit que dans cette vie, les étoiles ne s'étaient pas alliées pour nous deux, et je sais qu'il n'ira pas les décrocher pour les changer de place. Si nous essayons ensemble de tenir quelque chose, ce n'est pas de l'amour, c'est une couche de romance sur un lit de tendresse, avec au cœur un lien d'une autre vie, je crois. Et quelque chose profondément dans le corps, cette envie primaire de me mélanger à sa peau, d'envelopper de lui dans mon ventre et de l'y faire croître. Je n'aurais sans doute jamais dans ma vie ressenti la chose autant qu'avec lui, mais ni lui ni moi n'aurons fait ce choix. Sans doute car au fond de nous, nous savons que ce n'est pas de cette réalité dont nous voulons dans cette vie. Le temps que je passe avec Gabriel me donne l'impression d'un rêve éveillé, un rêve où j'ai pu retrouver celui qui aura poussé les murs de mon âme, mon cœur, mon esprit, et trouver enfin la paix avec lui. Il aurait fallu pour qu'il se décide à m'aimer, que je sois prête à avoir un enfant. Et moi, qu'il soit prêt à ne pas en avoir. Nos mains ne sont pas jointes dans un bras de fer, mais dans une étreinte douce, qu'il nous faudra bientôt sans doute relâcher. Mais alors, que vaut l'inverse ? Que vaut l'évidence du choix ? L'homme que j'aimais me disait, il serait bien de vieillir ensemble, d'y arriver. Il semblait faire ce choix entièrement, loyal et décidé. Et Léanor et moi étions désormais son projet. Il était à mes côtés, pour la première fois de ma vie mes problèmes n'étaient pas seulement les miens, je n'étais plus seule. Je ne me demandais pas si je pouvais trouver mieux, n'imaginais plus autre chose. C'était lui mon homme, et c'était tout. Aujourd'hui ma fille est la seule évidence qui me reste. Je lui dis que je n'imagine pas une autre enfant qu'elle pour moi. Je n'aime pas autant ma fille parce qu'elle vient de moi, mais parce que nous nous sommes trouvés. Et avec l'homme que j'aimais, je nous sentais à égalité en tant que parent. J'avais juste trouvé et commencé plutôt à aimer Léanor. Et il semblait nous avoir rejointes, montées dans le train en marche et nous de l'accueillir en battant des mains, place toute grande, gardée au chaud. Il disait qu'on s'aimait tellement qu'un autre enfant n'aurait pas sa place et qu'Eléanor en souffrirait d'être l'enfant d'avant. J'aurais pu ajouter « l'enfant adopté » , mais ça n'aurait pas eu de sens. C'était exactement ce que je voulais entendre. Je voulais que la famille qu'il veuille soit juste ce que je pourrais offrir. Rapidement, il a embrassé ma réalité, ne m'a pas fait me sentir inadéquate, mise en échec. Et sans doute est-ce en partie pour cela que l'homme que j'aimais m'a à ce point bouleversée, et que j'ai tenu ce choix, avec autant de force. Faire famille avec ce que l'autre apportait, embrasser la réalité de l'autre allait dans les deux sens. L'homme que j'aimais avait un père, une mère, vivant dans une certaine solitude, chacun un bout de la France, des demi-frères dont le père était mort, qu'il essayait maladroitement de remplacer. L'homme que j'aimais m'avait dit que sa mère avait toujours voulu passer Noël avec ses fils, mais que sa situation précaire avait empêché la chose, puisqu'elle n'avait jamais de logement assez grand, et la perspective de se retrouver dans un Airbnb à la déco Ikea personnel lui était encore plus glauque.
- Speaker #1
« On n'a jamais eu d'endroit à nous » , me disait-il.
- Speaker #0
Alors, il y a presque deux ans, j'avais proposé qu'on passe Noël dans notre appartement, qui était vraiment chez nous. Ils étaient venus trois jours. Nous avions eu un vrai Noël, avec des verres en cristal, des feuilles de houe sur les serviettes pliées, des cadeaux sous le sapin, des promenades dans le froid. Sa mère semblait heureuse. Son père, quant à lui, était venu deux semaines auparavant. Il avait l'énergie d'un vieillard et la fragilité d'un enfant. Il était tombé malade, je m'étais occupée de lui, comme je le pouvais. Et alors il se ranimait qu'une femme lui porte une attention un peu maternelle. Je le regardais interagir avec l'homme que j'aimais. Il l'appelait mon grand, mais avait l'air aussi petit que lui. Ils ressemblaient ensemble à deux petits garçons perdus dans ces films d'animation japonais, qui essaient de survivre dans le monde en s'occupant maladroitement l'un de l'autre. Je ne voyais pas comment ce père avait... pu un jour prendre soin d'un petit enfant, et je devinais la négligence. Être la femme de l'homme que j'aimais, c'était cela aussi, l'accepter avec sa famille, comme il m'acceptait avec ma fille. Notre projet de vie incluait une réflexion sur la prise en charge de leur vieillesse. Être sa femme, c'était aussi cette notion un peu désuète, lui faire honneur. J'accueillis avec lui et baignais toute cette famille amochée de ma chaleur et d'une considération qui ne me rendrait pas. Nous passâmes pas mal de temps ensemble et je m'étais attachée à eux, mais ils gérèrent la rupture de leur frère comme ils l'avaient toujours fait dans la famille, en disparaissant, avec honte et évitement, habitués à ce que dans la vie, de toute façon, jamais rien ne tienne. Jamais aucun d'entre eux ne prit l'initiative d'un message, ni un mot pour moi. La psy avait raison. Grâce à l'homme que j'aimais, je sais ce que je voudrais. Cet homme s'est posé en miroir avec ce don qu'il a de se fondre dans l'énergie des femmes, de se composer à un personnage, objet d'un amour infini. Avant, je ne savais pas combien j'aimais ce sentiment de faire famille. Avant, je ne me rendais pas compte combien je n'avais jamais été la femme de personne et combien je voulais être profondément la personne de quelqu'un. De l'amour qui tient, je n'ai que cela chez moi. Mes parents sont encore ensemble, ils se chicanent et s'agacent tendrement, et semblent bien plus heureux que lorsque j'étais enfant. Mes grands-parents, oncles et tantes, cousins-cousines, tout le monde semble réussir à tenir. Mes sœurs ont le même conjoint depuis vingt ans. La vie pourtant ne les épargne pas. Leur histoire illustre implacablement cette définition. Être en couple, c'est affronter ensemble des problèmes qu'on n'aurait pas eus toutes seules. Séparé de son ancienne compagne, mon frère retrouva l'amour en quelques mois, en mieux. Il célébra ses noces un an plus tard, en mai dernier, sous un arbre. Toujours taiseux et pudique, il était devenu romantique et démonstratif. Il me proposa de faire un discours. Je m'abstins. Je n'avais rien de bien à dire dans mon état. Le père de la mariée fit bien mieux que je ne l'aurais fait, en quelques mots. Ce n'était pas le père biologique de la mariée, mais celui qui l'avait élevé, là depuis trente ans. Il y a par chez moi de la ténacité de partout, même chez les remariés. Il déplia une feuille cartonnée et lut dans le micro quelques phrases simples en tremblant un peu. Elles me firent venir les larmes aux yeux, me rappelèrent tout ce que j'avais cru avoir trouvé un temps auprès de l'homme que j'aimais. Il dit Merci. Quand j'ai rencontré votre mère, je vous ai tout de suite aimé. Je ne m'étais pas interrogée sur cette idée de tenir avant de me marier. Lorsque j'ai épousé le père de ma fille, j'avais 25 ans, lui 24, nous nous sommes mises en couple sans y réfléchir vraiment, parce que nous nous aimions cuisiner, regarder les mêmes séries, et qu'on rigolait bien en courbe tous les deux. Nous nous sommes mariés parce que sur le moment, nous étions heureux ensemble, que c'était ce que nous avions reçu comme modèle, dans le prolongement de l'adolescence. quand nous ne savions même pas encore qui nous étions, et si nos deux êtres ensembles évolueraient harmonieusement. Ma mère me dirait après le divorce qu'elle savait que ce garçon n'était pas fait pour moi. Cependant, à l'époque, ils s'affairèrent avec beaucoup d'enthousiasme à préparer les noces. Seule ma petite sœur, un peu avant le mariage, me demanda si j'étais sûre de vouloir me marier avec ce garçon qui était selon elle égoïste, colérique et puéril. Il est facile d'être d'accord quand on n'a finalement rien de précis à décider. Les années passant, et en particulier en devenant parent, le couple que nous formions avait de moins en moins de sens. Nous n'avions au final pas du tout le même projet de vie. Il avait besoin de possession, moins d'expérience. Il était casanier, je voulais voyager. Il voulait que je le materne, je voulais un coparent pour élever ma fille. Pendant la grossesse, mon ventre rond ne l'émeuvait pas, mon lait le dégoûtait. Il était concentré avant tout sur sa thèse et ses besoins pour gérer son stress. Sortir voir ses amis chaque fin d'après-midi, dormir 8h, faire son sport, jouer à des jeux vidéo pour se réveiller tranquillement. Un matin d'automne, il y a dix ans, alors que nous venions de nous installer dans notre nouvelle ville, un mal de tête foudroyant m'envahit en quelques heures. J'ai dû m'arrêter pour vomir de douleur alors que je ramenais Eleanor à vélo du jardin d'enfants. Comme j'étais enrhumée, je pensais à une sinusite, je pris un bain chaud. Au dîner, je n'arrivais plus à me lever du canapé, et mon mari, irrité que je ne vienne pas manger ce qu'il avait cuisiné, me dit que je montrais le mauvais exemple à notre fille. La nuit qui vint fut aussi douloureuse que celle précédant la naissance d'Eleanor, sauf que les contractions étaient dans ma tête. Le matin, je me traînais seule, à pied chez un médecin. Lorsqu'elle ouvrit la porte sur moi, elle me dit « Vous, ça ne va pas du tout » . Elle m'expliquerait plus tard, à quelques mois de la retraite, qu'elle avait appris avec les années à reconnaître le masque de la mort sur le visage des gens. Elle me fit quelques examens. J'avais plus de 42 fièvres, je ne pouvais plus bouger les yeux, tourner la tête. Elle m'envoya à l'hôpital, je passais l'après-midi couché sur un brancard où l'on me laissait seule dans un couloir, puis un autre. On me fit une ponction en berre, j'avais une méningite. Alors qu'il faisait déjà nuit, quelqu'un de l'hôpital vint me demander si j'avais déjà déposé un testament. C'est une expérience étrange que de se sentir mourir. Lorsque l'on est malade d'une grippe, le corps lutte, mais il n'y a pas cette incertitude de savoir qui gagnera. Se sentir mourir ressemblait plutôt à une glissade incomprôlable dans ces toboggans aquatiques, en forme de tube. Mon champ de préoccupation devint alors très restreint. J'aurais imaginé auparavant que si je pensais peut-être bientôt mourir, j'aurais alors envie de contacter des gens importants pour moi, notamment ceux avec lesquels j'étais fâchée, de dire certaines choses. Mais il n'en était rien. Le peu d'énergie qui me restait était dirigé vers cette idée fixe. Je ne peux pas laisser Aléanor seule avec son père. Je ne peux pas la laisser seule avec lui. C'est un cadeau incroyable que d'avoir failli mourir. Parfois, j'aimerais à nouveau avoir cette même clarté. Je voudrais savoir si alors j'aurais envie de parler à l'homme que j'aimais, ou si je n'en aurais que faire, savoir si c'était vraiment important. Le week-end passa. Il traitait la douleur, seul restait le brouillard de la fièvre. En attendant de savoir ce qui m'avait contaminé, Ils me mettaient en perfusion tout ce qu'ils avaient d'antiviraux et d'antibiotiques. Mes veines, à la fin brûlées, je sentais le chemin du produit dans mes bras. Le lundi, ma mère arriva pour aider mon mari. Puisque je n'étais finalement pas contagieuse, elle put me rendre visite. Elle était en larmes de me voir ainsi toute grise sur mon lit. Je ne l'avais jamais vue comme cela. Mais je ne m'inquiétais que d'Eleanor. Je repenserai à cela en voyant ce film Interstellar. Un homme passe des années à chercher sa fille à travers différentes couches spatio-temporelles. À la fin, il la retrouve. Elle est vieille et mourante. C'était le but de sa vie. Elle, elle est contente de le voir. Et puis ses enfants arrivent, et c'est alors cela qui l'intéresse. C'est dans ce sens que va la vie. On parle parfois d'ingratitude. Le lundi soir, ma mère m'amena ma fille. Cette dernière avait repris sa sucette, qu'elle têtait nerveusement, d'un air inquiet et irrité, avec ce petit regard perçant qui analysait la chambre et tout le matériel. Je la laitais encore, mais elle ne voulait pas de mon lait, qui avait sans doute un goût bizarre, tout comme mon odeur, je pense. De son père, je n'ai guère de souvenirs à ce moment-là. Il continuait à aller travailler, à donner cours, à sortir. Ma mère gérait l'intendance, alors même que je ne le conscientisais pas, habituée que j'étais à être seule. En vivant avec lui, je me dis qu'aujourd'hui, que si la personne que j'aimais risquait de mourir, je dormirais même à même le sol pour passer avec elle ce temps. Cela n'avait rien de très nouveau, c'était ma normalité. Lorsque j'avais accouché, j'avais dit à mon mari, qui se plaignait de sa fatigue alors que j'encaissais les contractions régulières, de se coucher dans mon lit. L'entendre me fatiguait davantage que de passer la nuit debout, à me balancer dans le noir pendant qu'il dormait. Le lendemain midi, au moment où l'on commençait sérieusement à parler de ces ariennes, on me demanda où était mon mari. Il avait demandé s'il pouvait aller chercher à manger. Le médecin, pensant qu'il irait sans doute s'acheter un Twix à la machine, lui avait dit d'accord, ignorant que le futur père sortirait dans ce quartier excentré, désert un dimanche, pour se trouver un vrai repas. Il revint alors qu'on m'emmenait en salle d'opération. À 17h, mon mari partit, car il voulait être en forme pour sa réunion de pré-rentrée le lendemain, c'est-à-dire s'asseoir dans un amphithéâtre au milieu de ses collègues pour visionner un PowerPoint. À la maternité, il venait en visiteur. J'étais souvent seule, seule pour m'occuper d'Eleanor, seule pour ne pas dormir quand elle pleurait sans cesse, et seule pour faire face à la vision de mon corps dans les immenses miroirs de la salle de bain. creux de la taille disparu, les seins tumifiés, les veines apparentes, une couche entre les jambes et une en travers du bas-ventre, et en dessous, la cicatrice. On ne dit jamais ce que c'est comme choc, de voir son corps ainsi sacrifié, de ne pas savoir si l'on restera comme ça. Et comme il est important dans toutes ces choses que l'autre soit là, je crois que c'est dans ce genre de moment qu'on voit la différence entre les femmes qui sont seules et celles qui ne le sont pas. Et cela ne se résume pas à celle pour lesquelles l'enfant a un père versus celles où il n'y en a pas. Dans les cas particuliers, il y a celles pour lesquelles le père de l'enfant est définitivement parti, au point d'avoir laissé sa place à une mère, une soeur, une amie ou un autre amoureux. Et puis il y a celles dont l'enfant a un père, mais qui pense que sa place est ailleurs que là. Je crois que c'est en couple que je me suis sentie la plus seule dans ma vie, parce qu'alors, naturellement, les autres pensaient que je n'étais pas, que quelqu'un était là pour moi par défaut. Je pense que si aujourd'hui j'accouchais sans qu'il n'y ait de père ou avait à nouveau une méningite, mes amis se relairaient auprès de moi et je serais alors bien moins seule que lorsque j'avais un mari. Lorsque je sortis de l'hôpital après la méningite, alors que ma mère me poussait dans le fauteuil roulant, elle me dit « Il y a eu des attentats à Paris cette nuit, au Bataclan. Il y a beaucoup de morts. » Camille me raconterait que ce même week-end, elle était partie de l'appartement conjugal pour ne plus jamais vraiment y revenir. Elle s'était demandé avec qui elle voudrait passer la journée, s'il n'en restait qu'une, et avait compris que ce n'était pas avec son mari, mais avec l'homme qu'elle avait rencontré un mois auparavant, avec qui elle a depuis construit une famille. Pour moi, la pensée au contact de la mort fut moins foudroyante, mais après la méningite, quelque chose changea, irrémédiablement en moi. Je vivais désormais avec mon mari à... à côté de la vie, contemplant cela comme une forme d'absurdité que je pensais pouvoir réparer si j'arrivais à lui expliquer que nous allions un jour mourir. Mais lui, il ne semblait nullement transformé d'avoir envisagé de me perdre. Et en surface, la vie est reprise comme avant, sans que jamais nous ne parlions de tout cela. Cette vie me semblait de plus en plus ressembler à un fichier Excel, où j'étais un ensemble de données. J'existais par le revenu que je pourrais rapporter si j'étais prise en thèse. par la part fiscale que je représentais, et malheureusement, par les primes d'assurance majorées pour acheter un appartement, du fait de ma méningite, qui me catégorisait dans les personnes plus à risque de mourir. Mon mari parlait sans cesse de cela, acheter un appartement, le taux d'intérêt qu'on pourrait négocier quand j'aurais fini ma thèse, les travaux qu'on pourrait faire, la cave qu'on pourrait acheter par la suite. Je lui disais en riant encore, ce n'est plus un mariage, j'ai l'impression de gérer la Vermeer et un DG Corporation. Cela ne faisait pas de lui quelqu'un de méchant. Peut-être est-ce que c'est ce qui le rassurait, que c'était sa façon à lui de choisir, d'aimer, de tenir, posséder ensemble, créer un patrimoine. Après tout, c'est ce qui a fait office de lien, dans de nombreux couples, pendant des millénaires. Nous étions seuls dans notre nouvelle ville, cela nous rapprochait aussi, malgré tout. Il m'était inenvisageable de partir, de ne pas tenir. Et puis je rentrais en thèse, et mon mari se trouva des amis. Des hommes un peu plus âgés, mais encore célibataires, qui sortaient avec des étudiantes de bonne famille, qui avaient fréquenté les bons lycées de Ussampreville. Je sentais que cela faisait un peu s'entasmer mon mari. Son obsession pour la propriété immobilière paya. Nous achetâmes un trois-pièces, bien situé, haut de plafond, parqué en chaînes massives, grande baignoire, petit jardin. Je n'aimais pas cet appartement. Il y flottait quelque chose de lugubre, mais tout m'indifférait. Je voulais juste... que mon mari cesse de parler de cela, qu'on puisse parler d'autre chose enfin, et je signais les papiers qui nous engageaient sur 28 ans, et me dépossédais de toute mon épargne. Je me disais que c'était peut-être quelque chose de puéril en moi qui luttait, ne voulait pas grandir, et se berçait encore d'illusions en pensant qu'il fallait ressentir une évidence pour un lieu comme pour un être. Je me disais que c'était peut-être encore une manifestation de mon bovarisme de vouloir cela, d'imaginer pousser la grille d'un jardin de curé en friche, voir une vieille maison et se dire « c'est ici, c'est chez moi » . Cet appartement était bien situé, élégant et confortable et prendrait de la valeur. Il était ce que je pouvais espérer de mieux compte tenu de mes moyens, même si je ne m'y sentais pas spécialement bien. Il devenait symbolique de mon couple, de cette dissonance entre les apparences heureuses et la solitude dans laquelle j'étais, mon sentiment grandissant d'être à côté de ma vie. Notre famille ressemblait à une cube Kinder, ma fille à une enfant jacquardie, Mon mari était travailleur et sportif, il savait cuisiner, et me laissait faire ce que je voulais, y compris éventuellement coucher avec d'autres. Une petite voix en moi disait « Mais pour qui te prends-tu ? Tu ne peux pas prétendre à mieux, c'est ce que tu peux avoir de mieux vu qui tu es. Regarde-toi, estime-toi heureuse. Tant de gens rêveraient d'être à ta place. » Je me souviens d'être entrée dans cet appartement, avoir regardé les spots au plafond, et m'être dit « Ici, ça va être la foule » . Deux ans auparavant, l'unique table de notre studio servait à cuisiner, manger, travailler, poser le transat d'Eleanor, ou le seau qui lui servait de baignoire. Nous avions maintenant, dans cet appartement bourgeois, une salle à manger séparée du salon, mais je ne me souviens de presque aucun dîner pris ensemble à cette table. J'avais réalisé un de mes petits rêves. Avoir une balle en sel. Dans le jardin, j'ébuvais ma tisane, la nuit tombait. Presque chaque soir, j'étais seule. Je compris rapidement que mon mari commençait à me tromper. Il n'avait plus de temps pour passer, comme avant, une après-midi ensemble, alors qu'Eleanor était à l'école. Cela m'indifférait. Je faisais parfois de même. Je voulais juste qu'il me laisse tranquille, me laisse sortir, respirer, faire ce que je voulais le peu de temps où il s'occupait de notre fille. Nous vivions une sorte de cohabitation. Nous nous croisions, ma fille déjà un peu en garde alternée. Nous étions devenus l'un pour l'autre comme un membre de la famille avec lequel il faut composer, évitant de se demander si on l'aime et si on le choisirait encore. Mais je n'avais pas encore l'impression de passer à côté d'autre chose. Je crevais de solitude et de manque d'amour, mais je ne le savais pas. Lorsque je rencontrais Gabriel quelques semaines plus tard, il me dit une chose. Et cela suffit pour moi à envisager cette possibilité incroyable de me sortir de la solitude de mon mariage. Il me dit « si tu étais avec moi, je ne te laisserais pas seule comme ça » . Et puis tout un tas d'autres bêtises auxquelles il ne croyait pas vraiment lui-même, et qu'importe car cela eut l'effet excompté. Cela me rappela qu'il pouvait exister une autre vie que celle que je me donnais à vivre, et j'eus alors le besoin de cesser toute cette mascarade. Gabriel me donna l'entêtement flou qu'il fallait pour briser cet engagement. Je n'ai jamais menti à mon mari sur l'existence de Gabriel, mes sentiments et mon envie de partir. Il prit ça pour un caprice. Une bouffée délirante, un signe de dépression. Je lui dis que je pouvais couper tout contact avec Gabriel, mais qu'il fallait alors changer les choses. Il n'en fit rien et me demanda d'aller voir un psy. Rapidement, je lui laissais la chambre et dormais sur un matelas dans la salle à manger. Il me retirait de l'intimité partagée. Mon mari n'était pas d'accord pour le divorce. Cela bousculait ses plans financiers. Il me disait que je pouvais faire ce que je voulais, je pouvais même aimer Gabriel si ça me chantait, et le voir et me proposer des montages financiers pour que je reste encore un moment. Il me disait que si je partais, tout serait absolument administratif, qu'il ne me ferait pas de cadeaux et que je ne verrais Eleanor que selon le calendrier du juge. Il est très difficile de se séparer de quelqu'un qui n'est pas d'accord quant au mal à l'enfant. Heureusement, il rencontra dans son groupe d'amis une étudiante en lettres modernes. une fille d'universitaire qui se disait issue de la noblesse italienne elle avait un côté très princesse totalement différente de la figure maternelle que je représentais elle fit je pense découvrir à mon mari le sentiment de passion amoureuse et le convainquit finalement que l'idée de s'opérer une autre vie n'était pas si déplaisante ils se torturèrent pendant des années je n'éprouve ni sympathie ni ressentiment envers cette fille son arrivée fut d'un sens providentiel je partis cependant Avec énormément de culpabilité, dont mon ex-mari abusa, je laissais tout derrière moi, ne me bâtis pour rien, juste désireuse d'être libre. Je voulais qu'il puisse garder l'appartement au-dessus de ses moyens, et il laissait les miens, pour que tout se passe au mieux pour ma fille. Au printemps dernier, j'ai retrouvé mon ex-mari dans un parc pour parler d'Eleanor et de la façon dont le départ de l'homme que j'aimais la perturbait. Je lui avais demandé pardon pour mon manque de considération à son égard, dont mon entêtement désespéré à partir. Il m'avait demandé pardon pour le sien tout au long de notre mariage. Lorsque j'écrivais à mon père pour lui dire que je voulais partir, il me répondit que le divorce était toujours un échec. Il me dit qu'il avait eu aussi la tentation d'une autre histoire, était resté. et que cela lui avait permis de mesurer tout ce que ma mère et lui avaient construit ensemble. Je savais très bien de quoi il parlait. Cela faisait partie des histoires dont on parlait parfois entre sœurs et qu'on taisait le reste du temps par délicatesse. Nous nous rappelions de ce couple d'amis que mes parents avaient eu un moment. Une collègue de mon père, divorcée, deux enfants et son nouveau compagnon. Chez eux, il y avait des choses différentes qui ne faisaient pas partie de notre monde. Je me souviens d'une cassette vidéo avec des clips de Mylène Farmer. que nous regardions au salon pendant que les adultes traînaient à table. Les clips étaient pleins de perversité, de violence et d'une sexualité qui me fascinait. Ma mère était devenue amie avec cette femme. Elle allait au sauna tous les jeudis soirs à la piscine municipale. Je voyais ma mère s'illuminer chaque semaine, elle descendait avec son sac de piscine, avec une joie inhabituelle. Je ne lui avais jamais connu d'amis et je crois que j'étais contente pour elle, de la voir sortir de sa mélancolie. Je faisais dîner les petits avec mon père, les coucher, veiller aux pyjamas et aux brossages de gants. Et puis un jour, je vis ma mère pleurer, la tension et la tristesse envahit un moment la maison. On ne revit plus jamais cette famille. Ma mère n'alla plus au sauna, et jamais elle n'eut à nouveau une amie aussi proche. Cela faisait partie des tabous de la maison, dont on avait compris dès la première évocation qu'il ne fallait plus en parler aux parents. C'était comme une évidence avec laquelle mes sœurs et moi avions grandi, et s'était passé quelque chose. Une autre femme avait essayé de voler mon père, et mon père était resté. Et mon père, alors que j'avais 31 ans, me le racontait à demi-mot, pour me dire d'essayer de me battre, d'essayer de tenir sans y croire vraiment lui-même, en voyant ma solitude. Lorsque j'avais annoncé à mon grand-père que je divorçais, il avait dit « la première cause de divorce, c'est le mariage » . J'avais admiré la philosophie de son propos. Malgré sa rigueur, il me reconnaissait à sa façon le droit d'arrêter de me battre pour tenir dans un mariage qui n'avait pas lieu d'être. Je n'ai jamais fui l'engagement. Ce que je fuis, c'est l'ennui. La banalité, la médiocrité que l'engagement charrie avec lui si on n'y prend pas garde, qui s'installe comme la poussière et les kilos en pot, si on ne force pas un peu sa discipline d'émerveillement et de curiosité pour l'autre. La banalité, ce n'est pas les dimanches plus vieux, les courses au supermarché, les pique-niques sur les aires d'autoroute ou le brossage de dents l'un à côté de l'autre. La preuve, mettez de l'amour là-dessus et ce sera un moment de grâce. La banalité, c'est cette matérialité, lorsqu'il n'y a que la simple cohabitation des corps, parce que l'âme s'étend le tuyau du poyé. C'est la paresse des conversations et les séries regardées pour ne plus en avoir, les cadeaux achetés à l'arrache, les textos adultères envoyés dans la salle de bain. La banalité, ce n'est pas le couple, ce n'est pas l'exclusivité, ce n'est pas la vie commune. Et banales aujourd'hui sont tout autant ces vies sans attache, succession d'autres, consommées comme des expériences, aussi exotiques soient le décor, extrêmes les pratiques. Ce qui est à mes yeux foutrement plus extraordinaire maintenant, c'est d'avoir l'audace de choisir et le courage de faire en sorte de ne pas le regretter. Vous voyez comment sentir le choix, non pas comme un enfermement, un renoncement, voilà ma quête, mon extraordinaire. J'aimerais raconter autre chose, et ce serait plus simple alors pour moi de vivre dans cette époque. La liberté individuelle, la vie grande ouverte, Dieu sait que j'en ai profité. Mais jamais rien ne m'a rendu aussi sereine et heureuse que le choix que j'avais fait d'aimer l'homme que j'aimais, traduit par cette suite d'actions, chaque jour dirigée dans le même sens. J'aimais préparer des semaines à l'avance son anniversaire, j'aimais le soigner quand il était malade, j'aimais le connaître toujours davantage, et me forcer chaque jour à le regarder comme si c'était le premier. Cependant, je ne peux que reconnaître la puissance du modèle qu'on a reçu de nos parents, sur notre façon de lier les relations amoureuses. L'homme que j'aimais n'avait pas connu ses parents ensemble et vu ce que succédaient leurs nouveaux conjoints et leur lot de trahison. Il disait que rien ne durait, que tout déclinait, et il a fait en sorte que ce soit le cas. Il me disait en s'enculant « Restez entre vous, les gens bien, capables, vous qui savez vous battre contre la lassitude, avec vos vies misérables d'abnégation que je ne voudrais pas vivre. » Je sais de qui il parlait, de tous ces gens de ma vie qui essaient tant bien que mal de tenir. Que l'on y croit ou pas, qu'on soit comblé et heureux, résigné et cynique, dans les soirées libertines, les retraites de tantrisme, les rassemblements chrétiens, le polyamour, je n'ai toujours entendu que cela au fond, cette espérance d'être enfin vu et mécompris, choisi par quelqu'un qui se battra pour nous, contre lui-même et le monde entier. L'erreur serait alors de croire que cette personne en elle-même sera la solution, qu'avec elle, il n'y aura jamais de lassitude, que nos traumas n'auront plus de prise, que l'élan alors écrasera notre égoïsme et notre désir d'infinité possible, que nous serons aimés sainement et ne pas tout gâcher. Alors que, sans doute, ce premier acte d'amour pour l'autre, il intervient bien avant la rencontre. Il consiste à ce travail sur soi, se rendre capable de vraiment choisir. Alors j'ai voulu parler de ce que c'est que d'aimer comme un choix, avec la personne la plus expérimentée que je connaisse, Pierre, mon grand-père de 97 ans. Vous entendrez l'entretien avec mon grand-père dans la seconde partie de cet épisode.