Speaker #0Vous écoutez la seconde partie de l'épisode 6. Pour toujours, mon grand-père porte dans mon esprit un pull en laine colvée, tricoté à la main par ma grand-mère dans une laine beige ou bordeaux un peu grossière. Ma grand-mère maîtrisait l'art du tricot, mais pas celui de choisir les bonnes laines ou les bonnes couleurs, et toute l'enfance, on essaya d'échapper à l'enfilage d'une cagoule qui grattait, rossuchia ou saumon. En dessous du pull, une chemise et une cravate parfaitement nouée, un pantalon à pince, des chaussures en cuir, une casquette de marin ou un béret. Il est assez grand, toujours mince. Il a un beau sourire, des yeux qui pétillent, mais un air sérieux et digne. Il se tient toujours droit. Il a la peau bronzée, presque tannée, pas une peau du nord, les yeux sombres, un peu bridés. Et souvent avec mes sœurs, on lui imagine des origines plus exotiques. Longtemps, il s'est baigné dans la mer du Nord tout l'été. Il pêchait avec ses amis, bricolait dans sa cave dont j'aimais l'odeur, enfumant la pipe. Le dimanche, il allait à la messe en donnant le bras à ma grand-mère. Il la regarde maintenant à la télévision. Il est toujours très ordonné, la forme des outils, dessinés au-dessus de l'établi pour ranger les tournevis par ordre de taille croissante. Il récupère les bouts de savon pour en faire un autre savon, ne rien gâcher. Il fabrique des oiseaux en bois qu'on fait voler en tirant sur une ficelle. Il ne regarde que les nouvelles éartées. Il lit La Voix du Nord sur la toile cirée de la table de la cuisine, entoure les choses intéressantes, découpe les articles pour les autres. C'est un vrai grand-père, comme dans les livres. Il a une bosse sur le front, dont mon père dit qu'il ne faut pas parler. C'est un éclat d'obus reçu pendant l'évacuation de Dunkerque. Pendant l'Exode, il a vu sa cousine et sa grand-mère incapables de courir assez vite, leur corps déchiqueté sous ses yeux par les bombardements. Son oncle a ramené avec lui les restes des corps dans une brouette. Il ne me l'a raconté qu'une seule fois en tout dans sa vie. Il parlait aussi de la faim et a dit un jour, des animaux domestiques, crois-moi qu'on n'en voyait plus beaucoup dans Dunkerque pendant la guerre, avec un air entendu. J'ai grandi avec des grands-parents qui parlaient encore souvent de cela, la guerre, l'occupation, la faim et les bombardements, et c'était présent par petites touches. de leur façon de s'occuper de nous et surtout de nous faire à manger. Je ne peux bien sûr pas me souvenir de la première rencontre avec mon grand-père, mais je peux retrouver mes plus anciens souvenirs avec lui. C'est mon anniversaire, début octobre. Comme chaque année, mes grands-parents sont venus de Dunkerque et l'on a partagé le déjeuner dominical. Dans les années 80, les jeunes femmes se retrouvent encore souvent mères de plusieurs enfants, mais travaillent quand même, elles lâchent le domestique. Ma mère ne sera jamais autant que moi bonne cuisinière, elle me transmettra la ténacité à poursuivre des études, mais j'apprendrai à cuisiner sans elle. Chez nous, comme dans bien des familles, on ne connaît pas les sushis, la courge butternut ou la mozzarella. On mange des gâteaux au yaourt au Nesquik, du poisson pané surgelé et des raviolis en boîte. Et les soirs d'été, l'éternelle salade de riz au thon et aux œufs durs. À chacun de nos anniversaires, Ma mère se fond toujours de la même charlotte aux fruits, préparée avec cette conserve dont nous disputons avec mes sœurs sur la répartition inégale des cerises, ayant pourtant le même goût uniforme que le reste. La charlotte, une fois sur deux s'effondre, quand on soulève le plat pour la retourner. Mais ce n'est pas grave, car il y a les petites fleurs en sucre pour cacher la misère. Ma mère achète avant chaque anniversaire ses décors dans une boutique de dragée, où l'on vend ses sujets comme des bijoux précieux. Parfois, mon anniversaire, Mes deux grands-pères se donnent les mains pour former un siège et m'amener comme une princesse à table devant le gâteau. Parfois, ma mère, Albène Lacharlotte, en marchant lentement pour préserver la flamme des bougies et éviter l'effondrement. Et l'on chante, à deux voix à la fin. C'est un moment qui me marque, souffler les bougies, car c'est sans doute l'un des rares moments où je me sens importante, non pas parce que je fais de bien, mais juste par ma simple existence, où je suis le centre du monde quelques secondes, le temps de la chanson. où je ne suis plus juste la partie d'un tout, de ma fratrie. À ce moment-là, le dessert, je peux me souvenir de mon grand-père, peut-être parce que tout devient un peu moins formel, qu'on peut se lever de table et se mêler aux adultes, et je suis sur ses genoux. Mes souvenirs d'enfance sont principalement olfactifs, et j'ai ce souvenir-là des anniversaires. Celui de la fin de repas de fête, le vin rouge et le fromage servi avant, dans le souffle des adultes, l'odeur de la fumée des bougies soufflées, Celle des fleurs qu'on a offert à ma mère, l'hélice ou le mimosa en janvier. L'odeur de la crème fouettée et celle un peu écœurante du sirop de la boîte de salade de fruits où on a trempé les biscuits cuillères. Et puis là, aussi il y a l'odeur de mon grand-père, celle de savon de Marseille, d'eau de Cologne, et de sa peau qui n'est pas une peau de flamand mais une peau mate qui sent le soleil et le musc, comme une peau de marin grec ou de pêcheur sicilien. Les odeurs de peau, pour moi, ont une structure claire selon l'âge et l'incarnation des gens. Et mon grand-père est la première peau sans doute, dont je me souviens qu'elle avait quelque chose de différent du reste de mon monde très blanc, où les peaux rougissent sous les premiers soleils, sauf la mienne qui a pris un peu de lui et dort plutôt tranquillement. Un autre souvenir, c'est la nuit de Noël et nous dormons chez mes grands-parents. Il n'y a pas de sapin. Hermétique au rite nordique mondialisé par le capitalisme, mon grand-père dit « Noël, ce n'est pas la fête des sapins » . L'unique décoration est une très belle crèche. pleine de centons prouvant sauf fascinant qu'on n'a pas le droit de toucher, réunis autour d'une cabane que mon grand-père a fabriqué avec soin. Nous sommes énervés par l'énergie de cette nuit, l'excitation liée aux cadeaux que nous aurons le lendemain et nous ne parvenons pas à dormir. Voilà plusieurs fois que ma mère monte, comme d'habitude, lasse et fantôme d'elle-même, héritée d'être chez ses beaux-parents pour lesquels elle n'a nulle affection. J'essaie de faire croire à mes sœurs que l'on entend au loin les clochettes des reines du Père Noël, en faisant tintinabuler le gros chauffage en fonte au-dessus de mon matelas au sol. J'ai la jouissance de savoir, moi, déjà que le Père Noël n'existe pas, et cette connaissance me donne un pouvoir résistant entre bienveillance et puissance maléfique. La plus grande de mes petites sœurs, cette peste, me dit que ce n'est pas vrai, que c'est moi qui tape sur le chauffage. Je suis agacée de la façon dont elle brise mes tentatives d'apporter un peu de la magie de Noël pour la plus petite, dont elles me privent du privilège de les entourlouper comme le font les adultes à longueur de temps avec cette histoire de Père Noël. Mon grand-père monte, il n'est pas content de nous entendre encore. Face à la sévérité du grand-père, ma sœur redevient solidaire et a l'idée d'incriminer le masque africain au mur qui nous fait peur. Mon grand-père décroche le masque, il semble dépassé par nos histoires. Chez mes grands-parents paternels, il y avait ce trop de rigueur, ce manque de fantaisie qui faisait que ma fratrie et moi rechignions à aller là-bas. Comme j'étais l'aînée, j'y allais pour les autres, sacrifiant par devoir quelques jours de bonheur chez mes autres grands-parents. Alors que nous étions adolescentes, ma grand-mère nous sortait encore la même boîte de crayons de couleur, là depuis les années 60 je pense, mais nous, ce que nous préférions, c'était regarder Fashion TV et MTV sur le câble, car chez nous il n'y avait que trois chaînes. Cela désespérait un peu mon grand-père quand nous redescendions pour le dessert, que l'on ne reste pas discuter avec eux, répondre à leurs questions sans fin sur l'école, écouter leurs commentaires sur le maquillage outrancier sur lequel ma petite sœur forçait pour les provoquer. Ils faisaient d'énormes différences entre leurs petits-enfants. Adolescente, je recevais pour Noël une enveloppe de billets, ma sœur une babiole. Une fois à la maison, mes parents prenaient l'argent et le redistribuaient. Mon grand-père était dit numéred. Ce n'est qu'avec la grande vieillesse qu'il s'est incroyablement adouci, prouvant qu'on peut changer à tout âge. Aujourd'hui, lorsque j'arrive, son sourire est bien plus grand. tendre et lumineux. Ses idées sur le monde semblent s'adoucir, il a beaucoup plus de compassion et de tolérance. Et c'est aussi avec le temps que j'ai appris à m'intéresser à lui, à son histoire, et au couple à la fois banal et singulier qu'il formait avec ma grand-mère. De sa rencontre avec ma grand-mère, je n'en sais pas grand chose. On m'a parlé d'une école bongopardée pendant la guerre. À 12 ans, ils avaient alors été réunis dans la même classe. mais les filles et les garçons devaient jouer séparément dans la cour et ne pas échanger en classe. Mes grands-parents étaient tous les deux ce qu'on appelait des enfants du péché. Parmi ces enfants du péché, à l'époque, il y avait des enfants de l'amour, mais ils n'étaient pas de cela. Mes grands-parents étaient plutôt le fruit de l'égoïsme des hommes, de l'ignorance et de la naïveté des femmes, d'une puissance de désir des deux aussi peut-être, des enfants qui aujourd'hui sans doute ne seraient jamais nés. Pierre était le résultat d'une rencontre brève, Un bâtard, comme on disait à l'époque. Sa mère, alors fille-mère, avait dû laisser Pierre à ses parents. Lorsqu'elle s'était mariée avec un autre homme, elle avait eu alors le droit de reprendre son fils avec elle. L'homme ne s'occupait pas de Pierre, mais ses oncles l'avaient servi de figure paternelle. Pierre avait eu une famille aimante, à défaut d'un modèle parental inspirant. Elle avait dit à Pierre qui était son père, soi-disant un homme riche de la petite ville, mais il n'avait jamais pu lui parler. Celui-ci n'avait peut-être rien à voir. Un homme de paille pour donner un visage aux émetteurs, une réponse. Dans cette ville portuaire, pleine d'hommes de passage, l'identité de mon arrière-grand-père reste un mystère pour moi, qui n'achète pas cette version de l'histoire. Ma grand-mère était née hors mariage. Son père avait dû alors, pour réparer sa faute, épouser la jeune femme qui l'avait mise enceinte. Il était tyrannique et coureur de jupons. Par la naissance de cet enfant, le destin malheureux de cette femme était scellé. Elle reporta son aigreur sur sa fille, elle l'appelait la bâtarde. Je ne sais pas jusqu'où allaient les violences. Elle était morte folle, après qu'on l'ait retrouvée se baignant en plein hiver, en chemise de nuit dans la mer du Nord. Sans doute mes grands-parents partageaient cette même blessure Être des enfants illégitimes et avoir vu leurs parents devoir se marier, comme pour expier leur péché. Ils voulaient faire mieux, ils voulaient tenir, mais bien plus encore, ils voulaient un mariage d'amour. Ensuite, je ne sais rien, à part de ce qu'il en reste. Tente glorieuse, trois fils, une jolie maison près de la plage, construite à une époque où il n'y avait encore que des dunes, dans lesquelles on déterra longtemps des obus. Et puis la pré-retraite à la cinquantaine. vécue comme une mise au rebut humiliante par mon grand-père encore dans la force de l'âge, et la retraite dorée, pour ces gens partis de rien, que je vois comme un diaporama de photos de voyage, je n'ai jamais connu mes grands-parents travaillant. Leur vie n'était que promenade, cuisine et jardinage, des papiers et mamies comme dans un livre de petits-toupes bruns. Je me souviens de cette histoire que ma grand-mère racontait encore et encore, chaque fois à l'époque, et que je trouve symbolique. Tous les matins, au début de leur mariage, Mon grand-père se levait à 4h pour travailler. Elle se levait avec lui, solidaire, lui préparait son petit déjeuner pour qu'il ne soit pas seul. Et puis il partait à vélo dans la nuit. Il avait tant de courage, disait-elle. Et un jour, le réveil n'avait pas sonné. Alors, un ouvrier de l'usine où il était contre-maître était venu sonner à la porte pour venir le chercher. Il avait fallu se lever à toute vitesse. C'était terrible, il ne s'était pas levé. Et elle répétait cela encore et encore. Pauvre Pierre, le réveil n'avait pas sonné. Et ça avait un air de scène traumatique qu'il fallait partager pour en réduire la puissance, l'humiliation de l'ouvrier qui sonne à la porte, la honte de ce moment où ils avaient failli ensemble, dormi trop longtemps, tous les deux au chaud, pendant qu'il fallait être au travail, exemplaire, avant et après les ouvriers, pour justifier les privilèges, la jolie maison, la voiture au garage qu'on sortait le dimanche, et pour partir en vacances en camping. Je me souviens de cette autre histoire. Mon père, sale gosse, voulait se débarrasser de la cagoule rouge qui bradait, tricotée par sa mère, et l'avait jetée sur le toit de l'école primaire. Mon grand-père était arrivé tranquillement, avec son échelle dans la cour, avait récupéré la cagoule, parce que c'était de la laine et du travail de ma grand-mère. Tous les autres garçons de la classe avaient charrié mon père, et il avait remis sa cagoule. Selon mon père, il n'y avait jamais de violence, comme dans d'autres familles à l'époque. J'ai mis une remarque sur la façon dont ma grand-mère dépensait l'argent, ou accomplissait les tâches domestiques. Jamais de coups sur les enfants, juste une éducation par l'exemplarité et la manifestation de la reconnaissance pour ce que l'autre faisait, un peu comme des amiches. Une exemplarité un peu étouffante qui ne s'est guère place à l'erreur. Mon père a grandi dans ce climat très masculin, uniquement entouré de frères et d'une mère à la féminité docile. Il est fait de ce bois, il a parfois pris sidéré la vague furieuse de ma sororité. Nous busculions ses certitudes, ses tabous. et le recouvrion de notre énergie féminine survoltée, en chacune déclinée dans une teinte différente, pas toujours harmonieuse. Je me souviens de ma grand-mère assortie à mon grand-père, le tailleur, le chemisier, la mise en pli chez le coiffeur chaque semaine. Elle portait un médaillon qui s'ouvrait, avec à l'intérieur une photo en noir et blanc de mon grand-père, et lorsque nous étions petites, je crois que c'est la seule interaction que nous avions avec elle, lui demander si on pouvait voir la photo de papy dans son médaillon. Je n'ai jamais vraiment eu de connexion avec elle, éprouvé d'affection pour elle, alors que j'adorais ma grand-mère maternelle. Elle semblait toujours jouer un rôle, essayer de donner le change, faire ce qu'il était attendu d'une femme au foyer de cette génération silencieuse. Parfois, même en buvant l'apéritif, il se tenait la main, ou plutôt elle s'accrochait à lui, peut-être parce que de devoir jouer ce rôle était difficile pour elle. Seul mon grand-père semblait vraiment capable de faire le lien entre elle et le monde. Il avait l'air de souffrir que les gens peinent à l'aimer autant qu'ils le faisaient. En vieillissant, ma grand-mère devenait parfois méchante, disait tout haut ce qu'elle aurait dû penser tout bas. Un jour, elle regarda ma sœur, qui a toujours été grosse, et dit « Elle ne m'écrit pas celle-là » . Ma sœur n'avait rien entendu. Mon frère, pour une petite vengeance qu'elle conclut répéta, ma sœur pleura. De ma grand-mère, je n'ai rien reçu, si ce n'est cette fois, il y a des années, quand elle commençait à glisser lentement dans la démence. Elle m'avait coincée dans la cuisine, comme si tout d'un coup, elle pouvait enfin rentrer en communication avec moi, alors que des ombres allaient surgir d'une seconde à l'autre pour l'emporter. Elle m'avait révélé ce lieu commun, qui prenait d'un coup, avec l'intensité de son émotion et du sentiment d'urgence, une allure prophétique. « Profite de chaque jour, la vie ça passe à toute vitesse. Ton grand-père s'est bien occupé de moi, j'ai eu beaucoup de chance mais c'est passé très vite. Alors profite de chaque jour. » Dans les années suivantes, elle avait glissé, perdue totalement prise avec la réalité. Lors du dernier repas que nous avons partagé chez eux, où elle était présente, elle avait agrippé soudainement le bras de mon grand-père et dit « Pierre, je veux mourir, je voudrais mourir ce soir. » Et lui, avec calme, patience et un peu de lassitude, lui avait répondu « Mais non, tu ne vas pas mourir ce soir. Je suis là, on est ensemble. » Et elle avait commencé à perdre vraiment la tête, s'enfuir de la maison, dès que mon grand-père ne la surveillait pas. À plus de 90 ans, il avait dû la chercher en pleine nuit dans la ville, la ramener alors qu'elle se débattait, appelée à l'aide, ne le reconnaissait pas plus que les rues qui n'étaient plus celles de son enfance, avant-guerre, avant que tout ne soit détruit. Et il avait finalement accepté de la mettre à l'épade. Il lui rend visite trois fois par semaine, dit que c'est comme aller à chaque fois en enfer. Elle ne semble même pas toujours se souvenir qu'il est son mari. Pour elle, il est cet homme qui s'acharne à venir la voir dans le brouillard insensé qui est devenu la vie autour d'elle. À défaut de se souvenir, elle trouve en lui une forme de familiarité. Mon grand-père considère qu'elle lui a consacré toute sa vie, alors qu'il peut bien lui donner ses quelques heures par semaine. La dernière fois que j'ai vu ma grand-mère, elle n'avait aucune idée de qui nous étions mon père et moi. Elle jouait au bingo, portait un jogging dont une coupe dépassait. Elle avait les cheveux coupés en brosse et ressemblait à mon arrière-grand-père. Si différente de la dame à la mise en pli parfaite et aux chemisiers démodés mais repassés. Je pense que lorsque l'un mourra, l'autre suivra quelques jours après. Qu'ils s'attendent mutuellement. Mon grand-père s'efforce de rester vivant pour elle, surmontant chaque problème de santé. Plusieurs fois, elle aussi a failli mourir, mais se remet toujours, comme si elle avait trop peur d'y aller sans lui, de faire cette chose immonde, ce seul, mourir. Comment se prépare-t-on à la perte de la personne avec laquelle on a passé sa vie ? C'est l'amour le plus fou que je connaisse. Parfois, je me demande qui dans ma génération aura cette sorte d'amour. Est-ce qu'au pied du mur, la même folie nous gagnera ? Est-ce que cela nous viendra avec l'âge et le naufrage qu'est la vieillesse, de finalement s'accrocher l'un à l'autre, au monde sombré ? Ou resterons-nous avant tout préoccupés de notre indépendance, vieillissant seul ou en cohabitation, avec des gens, des amis, avec lesquels nous partagerons une intimité plus raisonnable, considérant encore que l'amour n'est pas fait pour endurer, mais pour jouir ? Je sais que je porte encore cet idéal. réinventé. Et j'ai envie de saisir un peu mieux de quoi il est fait, de ce qu'on m'a silencieusement transmis comme modèle. Je voudrais comprendre ce qui fait que mon grand-père a réussi à aimer si longtemps ce qui est propre à l'individu ou à sa génération. Et j'ai envie qu'il me raconte à moi qui, comme beaucoup de gens de ma génération, auraient aimé fort plusieurs fois dans sa vie ce que c'est que d'avoir aimé une seule personne. Cette discussion a eu lieu le 15 août 2025, l'après-midi. J'ai laissé Gabriel remonter la digue à pied. Il faisait beau. Mon grand-père a ouvert la porte. Il avait son grand sourire avec sa dent en or sur le côté et portait un bermuda montrant ses jambes noueuses, un peu arquées par l'âge. Nous sommes installés sur la terrasse qui donne sur un tout petit jardin, parfaitement entretenu par ses soins, avec au centre ce petit bassin rectangulaire dans lequel nous sommes tous tombés un jour enfants, plein de poissons rouges qu'on nourrissait. et que mon grand-père avait abrité sous un parasol. Pierre était assis sur une chaise de jardin en métal, qu'il repeint soigneusement chaque année d'une couleur différente, parfois d'un goût douteux. Cette année était douce, elle était couleur verre d'eau. La glycine formait comme un cadre autour de lui. On entend les mouettes derrière la voix de mon grand-père. Ça va être notre 75e anniversaire de mariage dans deux mois. Et on s'est connus en 6e. En 6e, c'était l'année 40. Et l'année 40, notre école avait été détruite, l'école des garçons. Donc, ma classe s'est trouvée à l'école des filles. Et là, j'ai... J'ai vu les filles, parce qu'à l'époque, les garçons et les filles, c'était quelque chose de très différent. Ça ne se fréquentait pas, ça ne se faisait pas. Et là, je voyais des filles dans la cour, et elles étaient là. Bon ben, on en est resté là. Les garçons ne parlaient pas aux filles. Je savais que son père avait été au collège technique quand ma mère y était. Ils étaient de la même année et bizarrement du même jour. Donc ça créait d'origine des liens. Et puis on s'est perdu de vue. On a subi la guerre. On a subi l'évacuation. Moi je me suis retrouvé évacué à Pitgam dans la campagne. Puis à Bétude, elle s'est retrouvée à Roubaix. Et elle travaillait à Lille. Et puis on est revenus ici. Et moi, j'avais un emploi, un emploi tout à la pièce subalterne. Je réparais les routes. J'ai commencé comme ça. Un beau jour, je me promenais avec un de mes copains. Et puis elle était sur l'autre trottoir. Et puis elle nous a rencontrés. Et comme on se connaissait de l'école, elle a traversé. Oui. Elle a traversé. Et puis, voilà. Ça a débuté parce qu'elle a traversé. On avait 17 ans. À l'époque, c'était 45, la libération. Il y avait des balles sur la place d'Hôtel-de-Ville. On s'est retrouvés à danser sur la place d'Hôtel-de-Ville. On a fait plusieurs reconnaissances. Et puis, on s'est fréquentés. Et puis, on a célébré notre messe de fiançailles. Ça se faisait à l'époque. Et je suis parti à l'armée. Et on a correspondu. Tous les jours, j'écrivais. Tous les jours, elle m'écrivait. C'était comme ça. J'avais 20 ans. Et elle aussi. Et elle, elle était très chargée. Parce que sa maman, tant qu'elle était un bébé, elle était chargée de son travail. Elle dit tous les souhaits de sa maison. Enfin, elle a vécu un moment difficile. Je suis revenu de l'armée. En 49. Et puis, on a décidé de se marier. On s'est mariés en 1950. En 1950, il n'y avait rien à louer au Dakar. Beaucoup de choses démolies. Alors, on était bien contents d'accepter de loger dans le sous-sol de mes beaux-parents. On l'a aménagé le mieux qu'on peut. Puis, on est aménagés là. Elles travaillaient. On travaillait tous les deux. J'ai commencé à faire poste, travailler. Matin, après-midi, nuit. Et puis, j'ai eu l'occasion d'avoir une maison à Saint-Paul. Une maison de la BP. Et puis, on s'est installés là. On était heureux comme des papes. On avait les enfants. En 1963, Micheline a voulu absolument rentrer à Dakar. On a bâti la maison aussi. Voilà, on avait une maison, tu te rends compte, parmi un champ de ruines, on avait une maison toute neuve, avec une salle de bain. Ça n'est rien de rien une salle de bain maintenant, mais à l'époque une salle de bain c'était un luxe extraordinaire. On avait le chauffage central, autre luxe extraordinaire. On avait un grand jardin. que tout le monde n'avait pas non plus. Un jardin qu'on pouvait colterer pour faire des légumes. On avait un poulailler aménagé, des clapiers. On avait tout ça à Saint-Paul. On était vraiment bien heureux. À 57, j'ai eu un emploi de jour. En 62, on m'a envoyé à l'Aveyron auprès de Marseille pour démarrer une unité. On est tous allés à l'Aveyron. J'ai pas voulu séparer tout. Donc on est allés tous. On a trouvé une maison, on a loué une maison là-bas. Et quand je suis revenu ici, on m'a changé d'affectation. Alors là, les choses se sont compliquées. Ça est devenu beaucoup plus difficile pour moi. Je me suis occupé des voies ferrées. J'ai eu une promotion, mais une promotion qui m'a beaucoup absorbé. Et à partir de ce moment-là, c'est Micheline qui a pris une grande partie des occupations du ménage sur elle-même. Et c'est là qu'elle a fait le maximum. Surtout, elle avait fait le maximum avant, quand ce serait que les bébés. Mais là, elle a été chargée de beaucoup de choses. Mais je ne dirai jamais assez, mais je dis que c'était la femme forte pour moi. Je le dis toujours. Tu sais, la femme forte de la Bible, c'est une richesse. Une richesse. Et je le dis toujours. Maintenant, elle est... C'est plus elle, quoi. Mais je fais toujours comme si c'était elle. Ouais, excuse-moi. Tous les deux jours, je passe deux heures avec elle. Mais elle se rend pas compte. Quelquefois, la plupart du temps, elle se rend pas compte. La dernière fois que je suis allé, c'était hier. Elle a dormi tout le temps. Je te dis, c'est pas net. Elle se rappelle encore quelques fois. Alors que je ne peux pas dire qu'elle ne se rappelle plus à partir de telle date, puisqu'elle se rappelle encore maintenant. Mais pas toujours. Et ce qui me fait de la peine, c'est quand elle dort. Ou bien alors quand elle est fâchée. Parce qu'il y a des fois, elle est fâchée. Elle ne veut pas me voir. Elle refuse de me faire un baiser. Bon, enfin, oui, j'y vais, bien sûr. Bien sûr, j'irai toujours. Même si elle ne me reconnaît plus, j'irai toujours, jusque la fin. La mienne ou la sienne. On s'est aidés tous les deux. On s'est aidés tous les deux. Et puis, mon travail m'a beaucoup absorbé. Et puis, il me plaisait beaucoup, mon travail. Alors, finalement, je m'aperçois que dans un moment donné, c'est mon travail qui a tout pris, quoi. Tu vois ? Mon travail m'a pris plus que ma... Ma vie familiale. Enfin, c'était comme ça. Mais c'est là qu'elle m'a aidé beaucoup. Parce qu'elle ne m'a jamais voulu d'être un peu distant. D'être très distant. Parce que diriger des équipes qui travaillent en feuille continue, j'étais toujours occupé. Ils me téléphonaient jour et nuit. J'étais toujours occupé. Et dans la journée... Je dis donc, jamais quoi. Je n'ai jamais renoncé à prier. Je n'ai jamais renoncé à assister aux offices. Je n'ai jamais renoncé à des contacts religieux. Jamais. Mais est-ce que ça m'a aidé ? Non, ça ne m'a pas aidé. En quelque sorte, ça m'a aidé quand même, parce que ça m'a donné une direction. Tu vois ? Un fil de conduite. Cette personne que j'avais choisie, je l'avais choisie en toute connaissance de cause. D'abord parce qu'on s'était fiancés religieusement. On avait fait une messe de fiançailles. Et puis parce qu'on s'était mariés religieusement. Et j'étais lié religieusement à elle. Et je n'ai jamais perdu sa vue. Et elle non plus. Je n'ai jamais pensé le dire à personne. On s'est mariés le samedi. Et le lendemain à 7h on était à la messe. C'est étonnant. La télévision, la radio, les journaux, tout ça, ça conduit à la situation actuelle. Mais je perçois un changement. J'ai l'impression qu'il se passe quelque chose maintenant. Que les jeunes sont en train de changer. dans le sens de revenir à une situation plus religieuse, plus conforme à la morale chrétienne, j'ai l'impression. Les messes, c'est beaucoup plus pris par les jeunes. Il y a beaucoup plus de jeunes d'abord à la messe. Et il y en a de plus en plus. Ça ne change pas grand-chose tout de suite. Mais si ça continue, ça va changer. On a beaucoup voyagé. Et puis en 1998, elle a été opérée du genou. Et puis après cette opération, elle a commencé à perdre la mémoire. Mais ça, ça ne s'est pas déclaré. Tout de suite, parce que petit à petit, ça a empiré. En 2000, on a fait l'ébranlement de nos doigts. Alors ça a été difficile pour moi. Ça, c'est le plus difficile. À la déclinée, on a consulté des spécialistes. Puis moi aussi, je prenais de l'âge. L'âge était à le coup parce que je voulais l'assister jusqu'au bout. J'irai bien en maison de retraite aussi. Alors il va me dire oui. Puis j'ai le repas qui est fourni. J'ai une femme de ménage qui vient deux heures par semaine. Ton père, il vient très souvent. Lui, il vient pour me voir, pour m'aider. Quelquefois, il vient pour ses occupations. Mais enfin, il ne reste jamais plus de quinze jours sans venir. Je bricole, je vais sur mon ordinateur, je lis, je vais des mots croiser. Qu'est-ce que je peux te dire ? Comment c'était ? Je n'ai pas laissé faire les choses quand elle est rentrée là-bas. C'était déjà bien grave comme ça. J'en pouvais plus déjà. Une fois, à 4 heures du matin, elle est partie en robe de chambre. Je ne sais pas où. J'ai sorti ma voiture. J'ai cherché partout après elle. Et puis elle était partie à la maison de ses parents. Elle est revenue. Alors ça devenait difficile. Et puis on a décidé de la mettre là. C'est pas loin. C'est là-bas après du direct sport. C'est vrai que je m'en voulais. Et quelquefois ça m'arrive encore. Mais si je l'avais gardée, je ne pourrais pas vivre avec elle. Je ne pourrais pas. C'est déjà, occuper de moi, c'est déjà beaucoup. Je ne sais pas, 97 ans. Tu te rends compte ce que c'est ? Alors, on a tous les deux 97 ans. M'occuper d'elle, je ne l'aurais pas plus. Et puis, quand elle est entrée là, elle avait 90 ans quand même. 90 ans, c'est beaucoup. Et moi aussi. Donc, finalement, on a bien fait de faire ça. Et ça ne m'empêche pas d'aller la voir, de faire tout ce que je peux pour elle. À 22 ans, on ne pense pas à ça. On était ensemble, on était bien ensemble. On pensait qu'à se retrouver, j'étais accueilli chez ses parents, elle était accueillie chez les miens, elle était comme la fille, moi j'étais comme le fils. Tu sais, Malou, c'était un petit pays, quoi. Ma vie de famille, elle dépendait de ma vie de couple. Et comme on était liés, comme les deux doigts de la main, voilà, Marie. Alors, c'est tout ? Tu veux voir des photos, non ? Tu ne veux pas qu'on aille voir l'ordinateur ?