Speaker #0À la fin de l'été dernier, l'homme que j'aimais a disparu de ma vie. Ce fut un effacement lent, puis une fuite soudaine. Ce fut comme ces journées d'été qui tournent vicieusement à l'orage et ruinent les projets de dîner sous les étoiles. Mais dans cette désolation, il y a le pétricor. Le pétricor, c'est l'odeur de la terre, l'été après la pluie. On m'a dit que dans ma vie, il allait pleuvoir un moment, et que je pouvais rester à l'abri, sortir avec un parapluie ou danser sous la pluie. Et je suis quelqu'un qui danse. Et la beauté surgit de partout, de tout ce que je vis, de toutes ces histoires qu'on raconte. Moi, en quid du chagrin, semble avoir ouvert une porte nouvelle. J'ai toujours écrit à ceux que j'aimais d'amour, par passion, par douleur, parce que toujours des hommes. Et jamais sur toutes celles et ceux qui me portent m'écoutent ou justement me trouvent. Alors il est temps d'écrire sur ces autres aussi. Je vais écrire sur l'amour, mais avec ses autres. Sur l'amour et ce qu'il y a de son sillage. Écoutez ses autres qui tentent de le réinventer. Le cher s'y renonce, le rate, le retrouve, le trusmette, le découvre ou le perd. Ceux qui le vivent avec Dieu et ceux qui y ont vu l'enfer. J'aurais aimé n'avoir que cela à faire, mais je ne suis mieux que par l'envie de raconter. Je ne suis pas journaliste, je ne suis pas artiste. Écoutez avec votre cœur. J'ai commencé l'écriture de ce septième épisode à Prague, en octobre dernier, et c'est Anna, mon amie, collègue et co-autrice chercheuse, qui en sera l'héroïne dans la seconde partie. Vous m'écoutez, et je ne sais rien de vous, ce podcast n'est pas fait pour tout le monde. Sa longueur, son exigence, sa façon de ne rien simplifier en font quelque chose de particulier. Et vous, qui êtes là, en faites partie. Alors si un jour l'envie vous prend, écrivez-moi, juste pour me dire qui vous êtes et ce que vous vivez. Que ce podcast soit quelque chose qui nous lit. Et si vous pensez à quelqu'un qui pourrait être là aussi, partagez-le lui. Je voudrais vous raconter comment, du début de l'automne à la fin de l'hiver, par la solitude, j'ai retrouvé les contours de moi-même. La solitude semble une réponse évidente pour qui a été blessé. Ainsi, Colette écrit dans La Vagabonde « Combien de femmes ont connu cette retraite en soi, ce repli m'empatient qui succède aux larmes révoltées ? Pourtant, j'ai tenté de ne pas écrire un autre texte sur la solitude confortable, refuge salutaire de la femme de 40 ans, désillusionnée, épuisée par les hommes. Mais plutôt de faire le récit d'une mue, d'un passage, d'une transformation vers un autre état de conscience, où il ne me sera plus possible, je crois, D'aimer de la même façon. Ce n'est pas la solitude ce que tu vis, Marie, me dit-on, à moi qui suis entourée d'amis et mère d'une fille de douze ans. C'est bien vrai, ce n'est pas la solitude des vieux dans les mouroirs que plus personne ne visite, qui en viennent à douter en d'exiter encore. Ce n'est pas la solitude des gens dont la laideur du corps a réduit à néant l'espoir d'être un jour caressé, ni celle des prisonnières qu'on isole en cellules pour les rendre folles. Ma solitude est un privilège. que je n'avais jamais appris à apprécier, car j'entretenais avec elle une relation ambivalente, l'aimant tout en cherchant toujours un peu à la fuir, à la combler, à la tromper. Je peux vous parler de la jouissance, de la solitude du célibat retrouvé, les cafés tapageurs aux lustres éclatants, où j'écris des heures durant sous l'œil bienveillant des garçons de café, à côté du gros chauffage en fond, les matins frileux, ou près des grandes fenêtres les jours où le soleil baigne le parquet. de ce que c'est enfin que de s'entendre penser. Je pourrais vous parler de ce que c'est en tant que femme que de voir sa charge domestique allégée, ne plus lutter contre le glissement, l'asymétrie, la reproduction, moi, femme, qui ai vu ma mère accomplir chaque jour la même tâche sans cesse à refaire, pensant que c'est ainsi qu'on fait tout tenir ensemble. Ce que c'est maintenant que le poids des paniers du marché réduit de moitié. Le marché dont je ramenais seule des kilos de nourriture que l'autre avalait, indifférent, sans plus y voir un acte d'amour. Je crois au final que jamais notre valeur aux yeux d'un homme n'est de ce qu'on fait pour lui, mais de ce que lui fait pour nous. Je peux vous parler de la jouissance désormais des repas pris sur un coin de table et de l'appartement qui se salit à peine quand je suis seule. Et de cette tâche. Pas celle qu'on nettoie d'un coup de serpillère que l'autre passait rapidement, certain d'avoir fait sa part. Je parle de cette tâche au sol pour laquelle il faut s'accroupir. Cette tâche que j'aurais fini par frotter moi-même de guerre lasse le dimanche matin, lorsque l'homme que j'aimais prenait du temps pour lui, peut-être à la salle de sport, pour boire un café ou photographier l'autre femme faisant sa vaisselle en culotte, toujours encouragée par moi qui ne voulais pas être la mégère castratrice et étouffante. Satisfaction de regarder cette tâche. rester là, au point qu'elle devienne presque une compagnie amicale, comme une araignée dans un coin. Parce que je ne compte que sur moi-même pour la faire disparaître, c'est ma tâche, et je n'attends plus rien de personne, ne suis déçue par personne, n'en veux à personne, et je ne suis plus ni la boniche, ni la mégère de personne. Joie de manger avec les doigts, de traîner dans des pantalons sans forme, sans maquillage, l'épilation douteuse, et pour autant ne pas me dire que je me laisse aller. Que je ne fais pas attention à l'autre en me négligeant ainsi, et que je ne fais pas ma part pour maintenir le désir, et que ce ne sera pas surprenant si. Joie des semaines avec ma fille. Dans notre gynécée retrouvée. Des petits déjeuners chaque matin dans mon lit avant son départ au collège. Châtes couchées à ma gauche, petites têtes renfrognées d'Eléanor à ma droite. Chaleur cherchant le câlin et se plaignant de la cruauté de la vie. Puis, elle s'enferme dans la salle de bain. Pour en rejaillir en culottes, contente de son bon droit à être impudique maintenant qu'il n'y a que nous. Elle traverse, fracassante et maladroite comme moi, la chambre où je suis encore couchée, abusant des expressions avec auto-dorision car elle en perçoit déjà le ridicule. C'est la caricature d'adolescente qu'elle choisit d'incarner. Elle me dit « Maman, aide-moi à choisir mon outfit of the day, il faut que j'ai trop de flow aujourd'hui. Maman, fais-moi une demi-queue. Et pas de travers comme hier, il y a une PNJ qui m'a trop side-eyesé. » Maman, on est en big 2026, c'est comme ça qu'on vous met les mèches, c'est fini l'époque de ta jeunesse. Maman, t'es trop kawaii ce matin avec ta petite tête, t'as l'air beaucoup moins vieille quand t'es pas maquillée. Son air blasé. Au secours, ma mère est folle quand je danse pendant qu'elle passe l'aspirateur. Les plateaux repas devenus normalité. La fierté revancharde d'Eleanor maîtrisant les plats japonais servis dans notre paire de bols fabriqués de nos mains, chez la céramiste d'un village voisin. Et elle ? Défiant le fantôme du beau-père, idéalisé, adoré, manqué, moqué, me disant « tu vois maman, on n'a pas besoin de lui, on sait tout faire sans lui » . Jouer à des films stupides qu'on regarde sans que personne ne soit là pour juger et que ma fille interrompt régulièrement pour me faire un câlin sur lequel il faut bien se concentrer. Jouer à des moments simples et jolis avec elle dans le quotidien, sans jamais ressentir de pesanteur et de honte, de la banalité de la vie que je lui offre à elle. Elle qui sait se réjouir de regarder sans en perdre une seconde un lever de pleine lune derrière les immeubles avec le lac des cygnes comme bande de son. Satisfaction intense d'elle et moi, reine en notre royaume. Je peux écrire encore cette jouissance du célibat. Ainsi j'ai vécu désormais plus de la moitié de ma vie d'adulte. Vivre sans un homme est une normalité pour moi. Dans l'épisode précédent, je parlais de l'amour comme un choix, de la volonté, voire de l'abnégation que j'y avais mise. Mais vivre en couple ne m'a jamais vraiment réussi. Cela m'éteint. Je me sens régressée intellectuellement, physiquement, je m'épuise à rendre la vie douce, et j'ai l'impression que beaucoup moins de choses intéressantes m'arrivent. Parfois, je me demande si je ne cherche pas simplement à reproduire un modèle qu'on m'a transmis, pour lequel j'ai été conditionnée, et qui n'est pas vraiment fait pour moi. Pourquoi alors avais-je renoncé à cette liberté ? Pourquoi avais-je pensé que ce serait différent cette fois ? Rapidement, l'homme que j'aimais parla de vivre ensemble. Il disait « c'est la suite logique » lorsque je lui demandais pourquoi. C'était là une affaire sérieuse pour moi, vivre ensemble. J'aimais notre vie séparée. La dimension de choix renouvelait chaque jour d'être ensemble. J'aimais aller chez lui, je n'y faisais rien, j'étais comme une invitée. J'aimais que ça sente un concentré de son odeur, qu'il n'y ait pas grand-chose comme dans une maison de vacances. On grillait le pain à la poêle, on chauffait l'eau du thé à la casserole. Chez moi, il faisait plus que sa part, cuisinait, réparait, peignait les murs avec nous. Et puis, nous voyageâmes. Il était alors une version améliorée de lui-même, apaisée. Alors, je ne me sentis plus seulement aimée, mais aussi en sécurité. Et quand il me redemanda de vivre ensemble, j'acceptai. Il parlait d'économies qui permettraient de travailler moins, de contribuer un peu moins au capitalisme. Lui pourrait enfin faire de la photo. Ainsi, par le renoncement à notre petit individualisme que matérialisaient nos appartements séparés, nous pourrions vivre mieux, vivre plus. Et par ces mots, vivre ensemble devenait presque un acte politique et spirituel. Et il n'y a rien qui ne résonne en moi davantage que cette idée de s'affranchir, de s'élever par l'amour. Beaucoup de femmes disent avoir trouvé dans la solitude un apaisement, une émancipation. La définition de cette solitude va du simple refus de vivre avec un homme au retrait total de l'hétérosexualité. Pour moi, c'est l'absence choisie de relations suivies romantiques, à laquelle s'est finalement ajoutée la quasi-abstinence sexuelle, dont je parlerai davantage avec Anna dans la seconde partie. Ma solitude n'est pas une grève, une rébellion. Ce n'est pas non plus une retraite, un refuge ou une pénitence. Mais pour moi, Pour qui la relation amoureuse a toujours été la principale source de bonheur, la solitude est une expérience, un voyage spirituel ancré dans le quotidien. Je voulais voir si je m'entendrai penser autre chose, lorsque le silence deviendrait moins assourdissant. Il y a quelques années, j'ai commencé à jeûner régulièrement. Au début, je ne pensais qu'à cela, manger, les heures qui me séparaient du prochain repas. Et puis mon corps s'est habitué à la sensation de faim, a appris à puiser l'énergie plus loin, à se défaire des croyances intégrées depuis l'enfance. J'ai appris à travailler, courir dans l'état de faim. Cela m'a donné un sentiment de force, d'indépendance. J'ai espéré que se produise un phénomène similaire par cette solitude choisie, que je dépasserai l'état de manque. En ce moment, j'ai l'impression de ne voir que cela. des livres et des podcasts sur la solitude des femmes et de tous les bénéfices que celles-ci peuvent en tirer, notamment de pouvoir créer. Souvent, ils font référence à l'essai « Une chambre à soi » de Virginia Woolf. Selon l'autrice, pour pouvoir écrire, une femme doit avoir suffisamment d'argent et une pièce fermée ou s'isoler loin du monde. Un privilège que peu de femmes ont, mais que j'ai pour ainsi dire, même si contrairement à elle, je ne suis pas rentière. Une chambre à moi ? J'en ai une. J'ai même un appartement à moi seule, la moitié du temps. L'autre moitié partagée avec une autre petite femme, souvent seule, à créer dans sa chambre à elle. Et écrire, je le fais de toute façon n'importe où, quand la fièvre m'en prend. Sur mon téléphone, dans la file d'attente du supermarché, sur un bout de papier pendant que les pâtes cuisent. Je n'ai nullement besoin d'une maison silencieuse et d'un bureau fermé. Mais malheureusement, l'enjeu ne se résume pas seulement à avoir une chambre à soi. mais aussi à avoir une chambre en soi. Et cette chambre, si je suis honnête, elle a toujours été plutôt une alcove, toujours occupée par un ou des hommes, car c'est vers eux, souvent, que se portait mon attention. Et sans doute y a-t-il bien dans cette chambre un petit secrétaire, mais c'est pour y écrire des lettres à l'homme qui dort là, à laisser le livre vide et froissé en partant, car c'est à un homme que je me suis souvent adressée. Je trompe bien tout le monde. Je vais au cinéma seule, j'ai voyagé seule sur d'autres continents. Je mange seule sans honte au restaurant en regardant autour de moi. Vivre seule, je sais le faire, magnifiquement. Et tout le monde se dit que je suis indépendante et qu'à n'avoir besoin de personne, je ne vais forcément donner mon amour qu'à quelqu'un de formidable. Mais la réalité, c'est que tout cela, jusqu'à présent, n'a été qu'une vie par défaut. Sans personne à aimer. Je me sens comme un projecteur sans toile, à éclairer les particules de poussière. L'été dernier, mon ami Camille m'avait dit « Tu as trouvé ce que la plupart d'entre nous ne trouverons jamais. Tu as trouvé ton centre. Et maintenant, tu seras inébranlable. » J'avais trouvé cela flatteur, mais je m'étais sentie illégitime, car encore j'avais des hommes, peut-être pas à aimer sans retenue, mais à chérir et désirer beaucoup. Et je savais que c'était toujours là ma faiblesse ultime, ne pas savoir revenir à moi. et de n'avoir jamais su me traiter avec la moitié de la tendresse que j'ai pu leur donner sans réserve. Quand est-ce que ça a commencé cette hémorragie ? Ce besoin non pas de quelqu'un pour m'aimer mais plutôt d'un objet d'amour pour venir faire étincelle auprès de tout ce qu'il y a en moi d'inflammable. Ça a commencé, je crois, à la préadolescence, quand la réussite d'une boum tenait à la présence de garçons qui accepteraient plutôt que de jouer au foot dehors, de danser avec nous dans le garage, sur les CD de titres empilés entre le poste et la barre de trois spots en couleur. Ça a continué dans les classes vertes, qui n'auraient pas eu la même saveur si nous n'avions pas eu un garçon à qui tenir la main dans le bus. Et puis ensuite au lycée, où pour avoir le cœur battant, sans le risque de choses concrètes, j'aimais des garçons qui n'y auraient... totalement mon existence. Et la semaine se trouvait alors rythmée par les moments où je savais que je croiserais ce mec ayant très vaguement la même coupe de cheveux que Leonardo DiCaprio entre deux cours à tel endroit du couloir. Et c'est alors que l'amitié est devenue principalement un lieu de stratégie et de consolation autour de ce qui nous remuait véritablement, l'amour. Et puis, avec les expériences d'amour réciproque, le romantisme, l'érotisme partagé, j'ai découvert ce que c'était que d'habiter en permanence le monde dans un état de manque tout en cherchant cette solitude, cette liberté dont j'avais intensément besoin je n'ai jamais su vraiment en profiter j'étais toujours comme un oiseau avec un fil à la patte lorsque j'aimais quelqu'un, c'est-à-dire l'immense majorité de ma vie quand j'en étais séparée, aussi incroyable soient les expériences que je vivais je me languissais de lui et je le portais dans mon ventre, partout où j'allais voyant le monde pour lui et moi à la fois Je comptais les jours, les nuits avant de le retrouver, et jamais je n'étais complètement présente au monde avec les gens qui m'entouraient, car un morceau de moi était ailleurs. Et même lorsque j'étais avec l'autre, j'avais un tel besoin d'intensité, de profondeur et de fusion, qu'il m'était parfois possible de ressentir une forme d'absence, d'insuffisance. Pour les gens comme moi, dont les besoins de sécurité et de liberté sont à ce point intenses, Trouver comment vivre est une énigme. Une énigme que j'ai cru résoudre en prouvant quelqu'un de particulier mais qui m'a fait vivre au final la plus grande des solitudes, celle qu'on vit auprès de quelqu'un qui voudrait être ailleurs. Alors j'ai pensé qu'il était temps, à 40 ans, de trouver en moi ce que j'ai cherché en l'autre toute ma vie, de résoudre l'énigme. Je vais donc vous raconter ces mois de solitude. Octobre 2025 Cette solitude, elle commence dans un train de nuit pour Prague, où je me rends pour mon travail. Un jour gris se lève sur l'Elbe, le fleuve que longe la voie ferrée, suivant amoureusement ses courbes douces. Le fleuve est gris aussi, couvert de brume. Les arbres n'arrivent pas à rehausser l'ensemble de leur flamboyance. Des longs voyages en train vers l'Est convoquent toujours en moi un imaginaire sombre. J'écoute de la musique. Dans la cabine, il fait bon. Le seul lit drapé est le mien. J'ai une salle de bain. Et on m'a apporté un petit déjeuner médiocre, mais intécho. Ce n'est pas l'Orient Express, les marqueteries et les draps de soie, mais tout de même un train de nuit, l'intimité, le confort, la sécurité, et rien d'autre à faire qu'à rêvasser en regardant par la fenêtre, le rêve de toute voyageuse par la terre. Mais là, ce que je ressens, c'est le manque. Parce que ce moment devient l'écho d'un autre voyage en train de nuit il y a un an, au cours duquel j'avais écrit. J'allais de Rome à la Sicile, à bord d'un train de nuit mythique qu'on met sur un bateau pour traverser la Méditerranée. Octobre 2024. Le train de nuit arrive. Je cherche ma cabine sans succès. Le chef de bord m'emmène dans un autre wagon. Il me dit juste que la cabine initiale est supprimée, qu'il faudra faire une réclamation. Il me demande où est l'autre personne. Les larmes me viennent. L'homme est gêné, il n'est pas payé pour ça. Il est en fin de carrière et a appris à éviter tout contact personnel avec des gens qui voyagent en train de nuit. Il m'installe, va me chercher un oreiller et une couette. Sur la T, il est écrit « Hospedale » , c'est une T d'hôpital. Et ceux-là ont fait un oreiller de malade et non de voyageuse. Je m'allonge dans le noir. Je bois la bouteille de vin que la dame de l'Airbnb m'a offerte en excuse pour la coupure électrique. J'ai pris de l'huile de cannabis en attendant le train. Les effets commencent à se faire sentir dans les jambes. Je mange du chocolat. J'échange des messages. La langueur me vient. La rage un peu aussi. Je m'endors quelques heures. Des gens claquent les portes, violemment. Je pense à sa voix. Elle est à nord, fait doucement avec les portes. Chambre rose, blanc pour orange, cocon, odeur de lui en fin de journée. Son cou, quand le soir, il se tourne et se laisse aimer. Je pleure, pleure tellement que ma chemise de nuit est trempée et chaude tout autour du col. Je l'ai perdue et une autre existe, et pour elle il a tout détruit, et c'était énorme. Alors elle doit avoir quelque chose d'incroyable, faire des choses incroyables qui lui font oublier tout ce que nous avions vécu. Il me semblait pourtant que ce n'était pas banal de vivre ça dans son corps. Le train est arrêté. Je soulève le store, cela ressemble à un port. Manœuvre, train qui avance, recule, heurte. Légère sensation de vagues au-dessous et surtout les moteurs du navire. Port à nouveau, je ne dors plus vraiment. Train roulant très très lentement, comme pour passer totalement incognito, restant un moment dans le port de Messines. Je sens mes règles venir, je veux aller aux toilettes qui sont fermées, je cherche le chef de bord avec mon sac à dos de travail contenant tous mes objets de valeur sur le dos et ma chemise de nuit. Je le trouve, il me dit que normalement c'est fermé. Il me demande si j'ai besoin. Je me retiens d'être franchement désagréable, je pense à mon père, je pense à mon chef, je pense à tous ces hommes qui disent des trucs cons à longueur de temps, ne comprennent rien et ont un pouvoir sur les gens concernés. J'essaie de me rendormir, je n'y arrive pas, je sais ce qu'il se passe. La bête grise sort du bas de mon ventre et rampe pour remonter vers mes seins et à chaque pas où elle pose sa patte crochue, la douleur irradie. La douleur peu à peu s'accumule dans mes poumons, les brûle, perturbe ma respiration. Quand j'étais jeune et que je vivais chez mes parents, la bête m'attendait tous les jours à la sortie de la douche, lorsque j'enjambais le côté de la baignoire, accablé de banalités et de laideurs. La bête m'attendait pour me serrer très fort le ventre à ce moment-là, et me laissait étrangement vivre le reste du temps. Plus tard, je gagnerais un concours d'écriture de nouvelles, en partant de cette bête, vivant cette fois-ci dans le corps de mon frère. L'angoisse est bien installée. La bête fait des allers-retours dans mon thorax, bienheureuse, gluante, et toujours irradiante de douleur. Le train redémarre, sort de la zone portuaire de Messines, et c'est là que le ciel devient violet, puis mauve, la mer luit, encore un peu sous la lune, puis devient orange, boule de feu sur la mer, îles, bateaux, palmiers, voiliers. D'être assise à moitié nue dans un train, assommée de fatigue, Le bercement du train et voir seul quelque chose d'aussi indécent de beauté. Tout s'écroule en moi et je tremble des mouchoirs les uns après les autres. Ça ne s'arrête plus. J'ai mal à la tête de trop pleurer. Je l'imagine avec moi, je serai assise entre ses jambes et nous regarderions ensemble. Je me sens incapable de prendre soin de moi, de faire attention à mes affaires. Je voudrais juste dormir des semaines entières. Je lui laisse un message vocal que je ne devrais pas envoyer. Il me propose de m'appeler. Je descends du train à Syracuse avec l'impression d'être en décalage horaire, éblouie et bêtée. Il est vrai que je suis arrivée près de l'Afrique. On sent l'air de la mer, tiède déjà, à 9h du matin. L'hôtel est vieillou, mais à 40 balles. Je laisse mes bagages, on me dit de prendre un café dans la salle des petits-déjeuners. Ma chambre donne sur la cour intérieure, pleine de plantes en pot, avec ses statues de grosses têtes colorées aux couronnes végétales. Conversation peu utile. assise sur un pas de porte en pierre blanche. On ne sait pas s'arrêter, on ne sait pas raccrocher. Avec lui, j'ai compris l'expression « être en train de se séparer » . Avant, je ne comprenais pas, je trouvais ça stupide. Soit on était séparés, soit on n'était pas. J'ignorais ce déchirement lent et prolongé. À la fin de la conversation, je lui dis que je l'aime. Il répond moi aussi. Je lui demande s'il peut me le dire entièrement. Il me dit « je t'aime » . de façon assez belle et passionnée, et je grave dans ma mémoire le souvenir exact de sa voix, disant ces mots, car je me dis, à tort, que c'est peut-être la dernière fois. C'est vrai qu'il était plus élégant de pleurer à Syracuse que dans mon appartement plein de coins un peu vides des affaires de l'homme que j'aimais. Tout le monde n'a pas le privilège d'un tel décor pour vivre son abandon. À ce moment-là, je n'étais qu'une plaie béante qui se trimballait à travers l'Italie Et tout ce gâchis de beauté que nous aurions pu vivre ensemble était un autre outrage que cet homme me faisait, qu'encore aujourd'hui je ne pardonne pas. À la réception des hôtels, à l'embarquement du ferry de nuit, on me redemandait encore et encore « Où est la deuxième personne ? Où est l'homme que vous aimez ? » Il y avait marqué deux personnes sur la réservation. L'homme que j'aimais était parfois une voix, des heures au téléphone à ne rien dire, et plus souvent des encoches qui ne devenaient pas bleues avant 11h du matin, et des messages miettes pour que je reste sage et pleine d'espoir, pas trop loin de ma gamelle, le temps qu'il voit si l'autre femme voulait vraiment de lui maintenant qu'il était libre. s'il n'allait pas se retrouver seul, le bec dans l'eau. Des messages pour ramener les choses à lui encore et me dire qu'il ne fallait pas que je pense que cela le réjouissait de ne pas pouvoir vivre tout cela avec moi. Pendant que je faisais seul, ce voyage prévu pour mes 40 ans, il était dans les rayons d'Ikea à se choisir une nouvelle parure de lit ou dormir avec l'autre, mais il me répétait nonobstant que ça ne voulait rien dire, que ça ne changeait rien, qu'il était si seul, qu'il m'aimait et que c'était toujours avec moi qu'il projetait sa vie, se voyait vieillir. « Si tu y crois, Marie, tant mieux pour toi » , m'avait dit son ex. Il me disait la même chose quand il n'arrivait pas à me quitter. D'autres femmes, des années après qu'il les ait quittées, n'arrivaient pas à croire que cette vie promise n'existerait jamais. Ça restait pour toujours dans un coin de leur tête. Il était l'homme de la vie de plusieurs femmes. Un an après, quelque part entre Dredd et Prague, la douleur n'a clairement plus la même intensité. Mais l'absence de lui me tiraille toujours à chaque voyage. Chaque fois que je me retrouve dans un train, je pense à ceux que j'ai pris avec cet homme et à tous ceux dans lesquels je lui ai écrit, au point que mon corps a en mémoire le roulis du train comme celui d'une caresse, d'une odeur ou d'un gémissement dans le tiroir des choses érotiques. Mais l'absence n'est plus une béance en moi. C'est un vide dans mon dos, une étole de froid, comme si un fantôme était calmement collé contre moi, en cuillère. Mon corps couché sur le côté, versé par le train. Hier soir, en entrant dans ma cabine, je me réjouissais de m'installer confortablement dans mon lit toute nue en mangeant du chocolat. J'ai échangé quelques messages avec Gabriel, des messages qui ressemblaient à un préambule. Il m'a dit qu'il voulait me parler, me dire que ça y était. Il l'avait décidé il y a quelques jours, il voulait essayer d'avoir une vraie relation avec cette fille qu'il avait rencontrée cet été et qu'il voyait maintenant régulièrement. Cela ne m'a ni surprise ni attristé. C'était comme regarder avec curiosité comment un réalisateur allait traiter l'adaptation de la fin d'un roman que j'avais déjà lu. Et ma foi, ce n'était pas si mal. Dans le genre, je suis le personnage principal du film de ma vie, je m'en tirais haut la main, nue dans mon train de nuit pour Prague avec du chocolat noir qui me fondait sur la langue. J'étais laissée avec grâce et intégrité par mon ancien grand amour retrouvé. Magnifique finale. Gratitude envers Gabriel, gratitude envers moi-même qui avait rempli ce dossier Erasmus+, avec budget conflé de moitié, la règle qui récompense ceux qui prennent le train, plutôt que l'avion me donnait une fois de plus la possibilité d'un décor à la hauteur de mes ambitions romanesques pour subir mes abandons. La semaine dernière, j'avais eu une intuition très forte, formulée à voix haute à une amie quelques jours avant, alors que nous buvions un verre dans ce bar qui imite une maison close. Je lui avais dit Merci. « Je sens au fond de mon ventre que quelque chose va finir, c'est la fin de quelque chose. Je pense que c'est Gabriel, ça va se terminer. » Et puis c'est Hugo, celui qui était mon amant régulier depuis plus de sept mois maintenant, qui m'avait annoncé vouloir retirer de notre amitié sa dimension érotique, afin de se consacrer pleinement à la construction d'une relation amoureuse. Cela n'avait pas manqué de mettre un peu de citron sur les plaies encore fraîches. « Ça ne changera presque rien, avait-il dit. Mais si, voyons, ça changera tout, lui avais-je répondu, à raison. » « Tu te rends bien compte que notre relation n'est pas purement intellectuelle, de tout ce qui passe par le corps. » « Je ne pouvais pas lui en vouloir. » « Je vois que je ne te fais pas pétiller, » m'avait-il dit il y a quelques semaines. « Mais tu m'as déjà vu pétiller ? » j'avais demandé, certaine de toute façon d'avoir perdu cette capacité. Il m'avait répondu « Oui, quand tu parles de ton podcast, tu pétilles. » Je ne pouvais pas nier et lui en vouloir d'avoir envie qu'on le regarde avec des étoiles dans les yeux. J'avais de l'affection et de l'estime pour tout ce qu'il était, du désir qu'il n'en aurait pas eu. Beaucoup appellent l'amour l'union de tout cela, mais lui et moi savions que l'amour c'était autre chose. C'est dommage, la vie était plutôt douce ces derniers temps. avec ses amitiés érotiques durables devenues depuis des mois l'essentiel de ma vie sentimentale et sexuelle, et ma peine qui s'était apaisée. Mais d'une douceur où l'on se dit, après tout, parce que ce n'est pas exactement ce qu'on veut, mais que c'est tout de même si agréable et simple qu'on se demande parfois si on n'a pas tort d'espérer davantage, si ce n'est pas encore un coup de notre quête romantique démesurée. Mon anniversaire, dix jours auparavant, a d'ailleurs été l'un des plus joyeux de ma vie, surtout par contraste avec les deux précédents. Hugo m'a organisé la veille une soirée comme celle dont rêvent souvent les femmes pendant que les hommes y renoncent par flemme ou peur des clichés. Il m'a nourrie, enivrée et bien davantage, préparé l'appartement et fait les courses avec soin à cet effet. Et je me suis réveillée toute gaie, abordant la journée après un fourrir bien trop long. Joshua est venu cuisiner l'après-midi avec moi, remplissant ma cuisine de musique, de douceur et de la sérénité de nos gestes qui s'accordaient naturellement entre ces pauses aux cigarettes. Le soir est venu, mes amis sont arrivés, sonnaient à répétition jusqu'à ce que n'importe qui ouvre la porte. L'appartement se peut plan de rire, d'embrassades entre ceux qui se connaissaient, de conversations joyeuses entre ceux qui se découvraient. Il y avait là des hommes qui avaient été ou étaient mes amants, mes amours pour certains. et tous bavardaient joyeusement. Ingrid, jalousie de tigresse, interrogeait Joshua sur le polyamour. Il percevait comme moi en elle sa fragilité touchante. Hugo, mélange détonnant de nonchalance antillaise et de rigueur alsacienne, mélangeait le plonge-coco sans en mettre à côté. Georges, mon ancien amoureux devenu meilleur ami, le regardait, admiratif. Il enviait son calme d'entraîneur en arts martiaux, me disait en l'observant, « Tu vois, je voudrais être... » Comme ce mec, moi. Moi, je suis tout le temps énervée. Ingrid, un peu ivre à côté de moi, observait fiévreusement tout ce beau monde, et elle me dit « ça y est, on a retrouvé les soirées chez Marie. On a retrouvé notre mari, mieux encore qu'avant. » Je me souvenais de ces deux ans avec l'homme que j'aimais, qui n'aimait pas les fêtes. Je me souvenais que, parce que je vivais avec lui, et que c'était désormais chez lui, il n'y avait plus eu vraiment de soirées comme avant. Je ne pouvais plus faire se rencontrer les gens. créé cette énergie qui les faisait se découvrir et s'attacher les uns aux autres. Alors ce soir-là, j'avais par contraste éprouvé une jouissance profonde d'être chez moi et moi seule, et de pouvoir y faire venir qui je voulais. À défaut de cet amour passionnel que j'avais vécu, j'étais baignée d'affection, de sensualité protégée du chaos. Je croyais avoir trouvé une forme d'équilibre dans ce faux célibat, avec ces amitiés amoureuses ou érotiques qui adoucissaient mes jours. On m'encouragait. C'est la vie parfaite, me disait-on. Tu es tranquille, des hommes te font du bien, mais personne n'a plus le pouvoir de te faire du mal. Et souvent, je me demandais, après tout, est-ce ainsi qu'il faut vivre ? Souvent, après une relation destructrice, les repères ayant été totalement brouillés, on se retrouve à nouveau dans des situations similaires. Les gens vous disent alors que vous cherchez, attirez votre malheur. Pourtant, dans mon cas, depuis la rupture, je n'ai rencontré que des gens qui me demandaient que des hommes qui m'ont voulu et fait du bien. Ces amours partiels, patients et imparfaits, dont j'ai parlé dans les épisodes précédents, m'ont permis de réapprendre ce qu'est la normalité des interactions amoureuses. Mais cela ne pouvait pas durer éternellement. Alors l'univers me les a retirés en même temps, brutalement, jugeant peut-être que maintenant que j'ai à peu près retrouvé l'équilibre, je dois marcher seule. Et je sens profondément, en effet, que c'est par l'absence de relation que je peux aller plus loin encore. Dans ce nouvel acte de la guérison, Désormais, il n'y aura plus d'étreinte et de tendresse, de sexualité qui se dépliaient comme une cocotte en papier. Il n'y aura plus ces soirées douces, ni ces nuits de sommeil partagées ici et là avec Hugo. Désormais, il n'y aura plus de week-end ailleurs à l'horizon des mois à venir avec Gabriel. Désormais, il n'y aura plus de messages quasi quotidiens, et il faudra reculer doucement dans l'ombre, sans fracas, pour ne pas en faire un sujet. Mon intuition était bonne, mon ventre m'avait prévenu, quelque chose allait finir. Et ma première réaction est de vouloir me retirer dans ma solitude, avec le fantôme froid de l'homme que j'aimais, qui vient toujours se coller contre mon dos, et s'asseoir à côté de moi aux terrasses des cafés. Mon ami Diane me dira, pour l'instant, la solitude pour toi, ce n'est pas encore n'aimer personne, c'est être avec le vide, le vide que l'autre a laissé. Novembre 2025. J'ai décidé qu'il était temps de cesser et d'éviter le centre de ma ville. Nous sommes peu de temps après l'écriture de l'épisode sur la jalousie et la trahison, et j'ai mis de l'ordre dans ma tête. À travers les grandes vitres du magasin où l'homme que j'aimais et l'autre femme travaillent, je la vois, elle, en train de minauder, bavasser avec ses collègues, comme toujours en représentation permanente. Ma haine se réveille. Et puis, je me force à la regarder différemment. Je ne connais pas cette fille, je ne vois en elle que ce que j'y projette et ce qu'on m'en a dit. Mais elle est un miroir de ce que je me souviens avoir été après plus d'un an de relation avec cet homme. L'an dernier, son selfie Instagram l'a montré glorieuse, la bouche et les ongles peints du même rouge, le seul qu'il convenait vraiment de porter, d'après l'homme que j'aimais, celui que je portais aussi. J'imagine l'usure, depuis plus de deux ans. de n'être jamais réellement choisie par quelqu'un qui voudrait être ailleurs, mais malgré tout, d'essayer encore. Elle a restreint l'accès à ses réseaux, elle qui ne vivait qu'à travers ça. Dans mes yeux, cette fille a maintenant quelque chose d'un grand oiseau amoché, le corps un peu disloqué, la musculature amoindrie, les épaules voûtées comme l'étaient les miennes. Sous la poudre bronzante orangée, Donnant par contraste à ses yeux bleus une lueur presque surnaturelle, ses traits sont bien plus marqués qu'avant. Ses cheveux bruns ont poussé autour de son visage aminci. J'en viendrai presque à la plaindre. Et puis, je vois la jupe de l'énage assez longue et informe, et les baskets, une jupe aussi longue que celle qu'il m'avait subtilement incité à porter. Je crois que j'ai ressenti l'humiliation d'être libre, poussée dehors, et de ne savoir qu'en faire, elle brisée, cage ouverte. Mais avant cette entreprise de désexualisation, d'abord il y eut la perte de moi, quand je fus choisie. Quand j'étais la menthe idéalisée, celle qu'il avait peur de perdre, dont il n'avait jamais assez, mise sur un piédestal, et alors tout faire pour en être digne. Le premier été, je portais une robe boutonnée à bretelles. serré à la taille, en coton de vichy rose, pas spécialement décolleté ou courte, agréable quand il faisait chaud. Mes amis m'aimaient bien dans cette robe et je la portais depuis plusieurs années. Un jour, une petite mamie sur le marché m'en avait fait compliment, ça faisait du bien de voir des couleurs. Mais lorsque je portais cette robe, quelque chose se tendait chez l'homme que j'aimais. Il me disait « Je ne comprends pas le sens de cette robe, mais enfin tu fais ce que tu veux » . Et puis un jour, alors que nous nous baladions dans Paris au mois d'août, un matin de canicule, moi, tout à mon bonheur d'être à son bras, dans les rues presque vides et indifférentes au reste, il me dit « Quand tu portes cette robe, tu ne vois pas comment les hommes te regardent de la tête aux pieds, comme si je n'étais pas là. Ce n'est pas le tissu de la robe ou la coupe qu'ils regardent, tu sais, la référence à Bardot, Saint-Tropez, les années 60, ils ne l'ont pas. Une autre fois, dans notre ville, c'était « Les hommes te regardent » . et je me dis que c'est parce que tu as couché avec la moitié de ceux qu'on croise dans les rues et que vous faites semblant de rien, et ça m'énerve, je ne suis pas à l'aise. Alors j'avais cessé de porter cette robe. Je n'y voyais pas ses propres démons qu'il projetait sur moi, juste sa détresse, ce mal qu'il se faisait tout seul. Comme il était en boucle et les quantités d'alcool qu'il ingérait alors, tout en continuant à en parler, poussant de plus en plus loin, je me disais, comment fait-il encore pour... pour parler, pour enchaîner les phrases d'une façon logique et trouver les mots. Il disait le lendemain, « Oui, je sais, je suis allé trop loin, je sais, je ne sais pas m'arrêter, je suis con. » Et je lui demandais, « Dans ces cas-là, que faut-il que je fasse quand tu pars en toupie comme ça ? Faut-il que je parte pour que tu te calmes et te rendes compte ? » Il me disait, « Il faut continuer à me parler, ne pas me laisser. » Et longtemps, je resterai prisonnière de cette croyance qu'il fallait continuer à lui parler quand il riait. Je ne voyais pas le système que j'alimentais. Alors, pour éviter ces crises, je marchais sur des oeufs, prenais mes distances des hommes, comme pour lui dire « Regarde, je vais ne pas m'envoler. La preuve, je me fracasse les ailes. Tu vois, je n'en ai plus besoin de toute façon maintenant que je t'ai trouvé. » Moi aussi, j'avais une forme de jalousie qui n'avait aucun sens. Les années que je n'avais pas pu vivre avec lui me torturaient. Je pensais à tout ce qu'il avait vécu sans moi, à mon ventre qui resterait vide sans doute. J'avais l'impression de l'avoir rencontré trop tard. Ma passion pour lui allait jusque-là, à souffrir du temps que je n'avais pas pu avoir avec lui. Lorsqu'il avait son planning, il prévoyait avec moi tous les moments où nous pourrions être ensemble. Cela représentait des matiniers presque entiers, des soirées à partir de 5 heures, des jours de congés. Il me disait « De toute façon, c'est simple, à part travailler tout mon temps est pour toi » . Cette disponibilité totale, cette dévotion me semblait un peu excessive et peu soutenable. Cependant, après des années à aimer des hommes indisponibles, cela avait un côté miraculeux. Dans cette dévotion totale à la relation, je trouvais un écho à mon besoin d'absolu. L'été de notre rencontre, je me souviens d'avoir fait de l'aimer et l'attendre mon activité principale, d'avoir compté les heures me séparant du moment de son retour du travail, où je l'attendais, assise, pieds nus, les bras autour des genoux sur le pas de la porte dans la cour. ou relisant vaguement la même ligne dans la chambre sans en intégrer le sens. Attendre était une vraie occupation. Des charges électriques dans le ventre, cœur battant, j'étais toute à la contemplation même de ce moment précédant l'étreinte, de la température exacte et de la luminosité de la fin d'après-midi, du silence de la cour, puis du bruit du glissement des roues du vélo qui s'approchaient, du cliquement du portail, du rideau qu'il tirait. dont je me souviens encore par cœur aujourd'hui. Ma joie de voyager était en demi-teinte. Pendant les jours loin de lui, cet été-là, nous passions des heures au téléphone et comptions les nuits comme des enfants. C'était la première fois en amour que je comptais autant, et mon besoin de fusion dépassait de loin, mon besoin de liberté et de solitude. Je me disais, après tout, cet état de passion ne durera pas. Après quelques mois, on dormira la nuit, on ne fera plus l'amour mille fois par jour, Et la vie reprendra ses droits, mais on s'en souviendra. D'électe-toi, me disais-je. Cela sera la genèse de ton couple. Tu seras productive après, quand l'amour deviendra une base sécurisante. Tu n'es bonne à rien, là, de toute façon. Ce premier été, je n'ai pas travaillé, je n'ai pas réfléchi, je n'ai pas écrit, je n'ai pas lu. Et guerre beaucoup plus quand le vent tourna. Ce qui est assez problématique quand on est chercheuse et payée pour réfléchir très profondément. Et jamais je ne pourrais expliquer ça à l'université, que je n'ai pas assez publié parce que j'étais trop aimée. Et puis ensuite, plus. Ça m'a atrophié le cerveau, pris toute ma bande passante. Désolée, madame de la Doyenne, je ne sais pas aimer et travailler en même temps. Malgré tout, une sorte de principe en moi m'obligeait à continuer, à aller danser, à voir mes amis, à maintenir un semblant d'indépendance, de prolongement de la vie d'avant. Quand bien même je n'avais envie d'être qu'avec lui. Un instinct de préservation me retenait encore de me laisser couler dans ce béton de passion. Il faut dire que mes amis résistaient. À notre âge, on sait bien qu'il est important de défendre sa place face à la passion, de tenir fermement la ficelle de l'ami changée en ballon, gonflée à l'hélium. Un jour, au bout de quelques mois de relation, je lui dis que des amis m'avaient invité à me joindre à eux pour une soirée techno dans une autre ville. Je vis l'angoisse l'envahir, son visage gagné par la panique. Mais quand est-ce qu'on va être ensemble ? Quand est-ce qu'on va enfin faire des choses ensemble ? Il partit au travail et l'angoisse monta en moi, le sentiment d'enfermement. Je devenais juste un lac où il se baignait, une crème dont il s'enduisait et qui finirait absorbée par sa peau. Pour me rassurer, je réunis mes affaires disséminées dans son appartement, tout tenu dans deux sacs. Je me disais, si tu veux partir, Marie, ce sera facile, ce ne sera pas difficile comme de divorcer, tu as deux sacs à faire. Et puis je laissais les sacs à côté de la porte et je rentrais chez moi. Lorsque je revins le soir, je trouvais l'homme que j'aimais assis, abattu sur le canapé. Il me dirait qu'il avait vu les sacs et fait le tour de l'appartement paniqué pour voir si j'avais tout pris. Il avait beaucoup bu, il était engourdi, courbé. Je lui dis doucement, écoute, je suis là tous les soirs avec toi, pas parce que j'ai un appartement avec toi ou un enfant avec toi, mais parce que je choisis tous les soirs d'être là. Alors arrête de m'étouffer, je n'en peux plus. Ce fut la dernière crise de jalousie. Je crus avoir posé mes limites. La psy me dirait que lui avait sans doute compris que mon amour n'était pas inconditionnel, qu'il pouvait me perdre, et qu'il lui avait alors fallu chercher d'autres sources de secours. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que je ne savais pas toujours mettre les limites à cette fusion, comme je ne saurais pas non plus les poser plus tard, face à son retrait, son rejet. Je n'avais jamais été avec quelqu'un de jaloux. Je ne savais pas si c'était moi qui étais immature et exagérée, à vouloir encore sortir danser, parler à mes ex, séjourner chez mes amis masculins, vouloir garder ainsi ma liberté en étant en couple. Mais dans la résidence séparée, résister là encore un peu de mon agentivité, pouvoir partir, claquer la porte et aller chez moi en réaction à ses excès, laisser le chaos dans son appartement. En constatant cette propension que j'ai à être aspirée par la relation amoureuse, à me dissoudre en l'autre, je me dis que je n'ai au final jamais eu le temps de prendre seule à ses racines, pour faire face à ce que l'amour peut créer en moi d'aveuglement aux signes d'alerte, de tolérance à l'inacceptable. Et c'est cela que j'attends de ma solitude, prendre racine. Et ma solitude est comme un cerclage qu'on laisse un moment autour d'un tronc, jusqu'à ce qu'il soit assez robuste pour incarner moi-même. Tous les grands principes que je n'ai de cesse de défendre auprès des autres femmes. Décembre 2025. Ma fille, depuis la disparition de son beau-père, ne veut inviter personne chez nous. Elle ne veut toujours pas laisser entrer de nouveaux amis dans l'intimité de sa chambre. La chambre à soi. et la chambre en soi reste en elle confondue. Un dimanche matin en septembre, Gabrielle, de passage dans notre ville pour une bar mitzvah, avait proposé de boire un café ensemble. Étonnamment, Eleanor avait accepté avec enthousiasme de nous accompagner. C'était la première fois qu'elle le rencontrait. Même si Gabrielle et moi n'en montrions rien, elle savait qui il était pour moi. Du coin de l'œil, j'observais son état un peu euphorique. de marcher à nouveau dans la rue avec moi et un homme qui n'était pas un ami, mais un homme qui semblait aimer sa mère. Gabriel lui proposa qu'elle nous amène là où elle allait avec ses amis. Je savais qu'il n'y avait nul endroit de la sorte. Il fit semblant de rien lorsqu'elle nous guida jusqu'à un ponton au bord de l'eau, où nous étions parfois installés avec l'homme que j'aimais dans la vie d'avant. Eleanor parla beaucoup, trouva que Gabriel posait beaucoup de questions. Lui partit, nous à table. Elle montra une sorte de colère que je sentais larver depuis des mois. Elle me dit alors « Il est sympa, mais je ne veux pas que ce soit mon beau-père. Je ne veux pas qu'il vive avec nous. » Elle me dit que le seul beau-père qu'elle voulait, c'était l'homme que j'aimais, et qu'il le resterait de toute façon pour toujours. Et puis, elle se mit à pleurer, à dire que c'était bête après tant de temps, mais qu'elle mettait toujours de côté tout ce qu'elle avait à lui dire, et qu'elle ne se faisait pas à son absence, qu'elle l'attendait. « Il va revenir, maman. » Je le sens, il va revenir. Alors je dus lui expliquer qu'il ne pouvait plus revenir en étant comme ça. Qu'il ne pouvait pas me pardonner de savoir ce dont il était capable. J'ai fait tout ce que j'ai pu, tu sais. Un jour où elle ne supportait plus son père, elle me dit, les yeux pleins de larmes, parlant de l'homme que j'aimais. J'aurais voulu que ce soit lui mon père. Il était plus mon père que mon propre père. Et maintenant je n'ai plus de père. Et puis... elle précisa avec un vocabulaire dont l'élaboration dépassait son petit visage enfin je veux dire je n'ai plus de figure paternelle c'est parce que je n'étais pas sa fille alors ce fut moi qui me retrouvais à défendre son père qui lui n'était certes pas parfait mais était toujours là lui disant que si elle avait été la fille de l'homme que j'aimais il serait sans doute parti de la même façon car c'est tout ce qu'il avait toujours vu les hommes faire que c'était facile d'être parfait pour une durée limitée Merci. Elle n'y croyait qu'à moitié, aux qualités de son père. Elle me disait que son rêve était d'avoir deux mères. Et alors je pleurais un peu aussi, de n'avoir réussi à lui donner que cela comme figure paternelle. Et c'était maintenant moi qui pleurais, et les larmes s'écrasaient sur mes genoux. Alors elle vint vers moi, debout à côté de moi, assise sur ma chaise. Elle me serrait contre sa petite poitrine confortable, et cela me semblait toujours étrange, la force et la robustesse qui émanaient maintenant de son corps, que j'avais tenu entier contre mon sein. Ce fut un moment où, prématurément, un instant les rôles s'inversaient, laissant entrevoir celui où la fille finit par prendre soin de sa mère. Ce ne fut que quelques secondes, et puis l'ordre du monde reprit sa juste place. Je regagnais mon énergie de mère, elle relâcha son étreinte, reprit son air désabusé d'adolescente et me dit « Allez maman, on ne va pas pleurer toute la journée à cause d'un mec inutile » . Et Léanor me dit parfois qu'elle voudrait lui écrire, lui raconter toute sa vie, qu'il puisse voir ce qu'elle était devenue, exprimer la vérité de ce qu'elle ressentait, parce qu'il n'était pas juste son beau-père, mais quelqu'un en qui elle avait toute confiance. Je lui réponds qu'elle peut le faire pour elle, mais ne doit rien attendre de lui. Je lui dis « Tu sais, je crois qu'il t'aimait vraiment, et moi aussi. Ça, il n'a pas fait semblant, je l'ai vu dans ses yeux quand il te regardait, même s'il n'était pas capable d'en faire quelque chose. Il a tout fait pour qu'on l'aime aussi, être important pour nous, et il a réussi. Mais cet homme que nous avons connu n'existe plus, n'a peut-être jamais vraiment existé. C'était une sorte de rôle qu'il jouait, ce qu'il a essayé d'être. » aurait aimé être pour de vrai sans doute, sans le pouvoir longtemps. Il était épuisé, comme quelqu'un qui veut faire du marathon alors qu'il n'a jamais couru. Maintenant, il est redevenu ce qu'il était avant de nous connaître. Ce n'était pas une crise, l'anomalie et ce qu'il était avec nous. L'homme que nous avons aimé, il n'aurait jamais fait ça. Il n'aurait jamais aimé une femme comme ça, ni supporté une vie comme ça. Mais c'est ce qu'il est au final, apparemment, puisque cela fera bientôt trois ans. que l'existence de cette femme influence sa vie, davantage que le temps passé avec nous. Cesser d'idéaliser quelqu'un n'est jamais une source de réconfort, mais plutôt de mélancolie tenace, de penser qu'au final, la possibilité de tout ça n'existe peut-être pas du tout. Parfois mes amis croisent l'homme que j'aimais, ils détournent les yeux. Un jour on me dit l'avoir vu au restaurant avec d'autres hommes, lui éteint, mutique. Pas du tout loin en voyage, pas du tout libéré de l'étau du quotidien et du capitalisme, pas du tout vibrant à une fréquence supérieure à laquelle il convenait de lui parler. Jamais accompagné, jamais dehors. Il a essayé de disparaître le plus possible, je crois, et il est facile de l'éviter. Il s'épargne la honte, mais aussi du même coup pour moi, l'humiliation, la douleur supplémentaire de devoir les croiser, l'autre femme à son bras. Et puis un mercredi, avec ma fille, nous le croisons. Alors que nous marchons, Eleanor babillante à mon bras, après des saisons sans le voir, soudainement, il est là, face à moi sur le trottoir. L'air plutôt avenant, mais ne sachant pas bien, je crois, comment agir. Il est toujours très beau, son regard clair cherchant le mien. Il porte une tenue étrange. Un style assez différent que je ne lui connais pas. Un blouson en synthétique, une casquette, plus de caban en laine et de chaussures en cuir anglaise. Après coup, en me repassant l'image, je me dirais c'est son nouveau personnage. Il se déguise en jeune, il s'assortit à elle. Il s'habille comme l'ex-fiancé que j'avais vu sur une de ses photos. Et je réalise que c'est ainsi qu'il nous a quittés, en changeant simplement de peau. Sans douleur, sans effort. Il ne sait pas qui il est. C'est une coquille en peau de caméléon qui se fonde dans l'énergie de sa source d'amour. Et c'est cette coquille éphémère, cette peau, à la couleur disparue assortie à notre vie, que nous avons aimée. Mon regard accroché par le sien, je m'entends inspirer, comme si je n'entendais que ce son, l'inspiration. Je sens mes yeux s'écarquiller, mon sang se figer, mes muscles se crisper. La décharge d'adrénaline qui se répand. Je ne suis pas en train de me repasser le contenu de mes dizaines d'heures de thérapie pour réfléchir à la meilleure réponse. Mon corps est juste celui d'une femelle de la nuit des temps qui se prépare à attaquer ou à fuir face à un danger imminent pour elle et son petit. Alors, juste comme ça, je détourne le regard. Je fais comme s'il n'était personne. Ce ne sont que quelques secondes, mais dans un film, on aurait peut-être là choisi un ralenti, et le silence total pour en montrer l'importance, la façon dont le temps s'est infiniment étiré, et le monde résumé à ce choix, instinctif, de détourner le regard. Je ne voulais pas qu'il entre dans notre monde, ça ne pouvait pas se faire par hasard, rien n'avait changé. Je ne voulais pas que son poison pénètre notre bulle, sa voix, son odeur, tout ce qui avait le pouvoir de me ramener à lui. Juste après, mes jambes fléchissaient, je dis à Eleanor qui continuait à bavarder que nous l'avions croisée. Elle se retourna et me dit qu'il était lui aussi, retourné, immobile, à nous regarder partir. Je penserai ensuite que c'était là que, pour la dernière fois, ce qui avait été un jour une famille avait été réuni, la dernière fois que ces trois corps, qui s'étaient tant louvés les uns contre les autres, étaient ensemble. Quelques secondes sur ce bout de trottoir, la fois précédente étant mon dîner d'anniversaire, qu'il avait passé avec nous pour ne plus jamais revenir. Plus tard, Eléanor me parlera des mois suivant la disparition, ceux de son entrée au collège. Selon elle, personne ne prenait la mesure de sa douleur, ne la prenait au sérieux. « C'est comme si mon père était mort. Il était plus mon père que mon propre père. Il n'est pas mort, mais il a disparu. Alors ça revient tout de même. » Elle ajouta « Si mon père était mort, je serais même orpheline. Moi, je ne suis rien. Personne ne me respecte. Même le psy, quand je lui ai dit que mon beau-père était parti, il m'a dit « Ah bah c'est ballot. » Personne ne dirait ça à une orpheline. Si j'étais orpheline, j'aurais pu manquer l'école et j'aurais pu rester couché dans mon lit à pleurer. Alors je lui dis que moi, je la comprenais. » car il était davantage mon mari que ne l'avait été mon mari et qu'il n'était pas mort mais avait disparu, remplacé par ce qu'il était vraiment que pour moi aussi j'avais perdu quelqu'un que j'aimais que personne ne le comprenait mais que nous nous comprenions et que c'était l'essentiel et maintenant maintenant que nous avons mis les mots nous restons là, dans notre deuil illégitime d'orpheline et de veuve la vie comme une paire de chaussures élargies qui ne nous tiennent pour l'instant plus aux pieds c'est un peu une sorte de deuil blanc Et nous ne pouvons même pas, comme s'il était mort, regarder les photos, celles-ci restent au fond de deux boîtes, dans un tiroir, parce que les voir, pour l'instant, me serrent la gorge, et je ne sais désormais plus qui chercher l'imposture. Parfois, Eleanor et moi nous observons, nous savons quand la cicatrice démange, et sa main se pose sur la mienne ou l'inverse, caresse et serre un peu, reste là, et nous n'avons même plus besoin d'en parler. Dans la solitude, j'ai rejoint mon enfant dans un deuil, Elle qui n'avait pas de distraction, pas d'autre nouveau beau-père à aimer à moitié ou par intermittence pour calmer son chagrin. « Ce n'est pas le même deuil » , me rappelle la psy. « Et un père ? » « Elle en a un, et il faut qu'elle se le coltine pour oublier. » La fuite de ce beau-père avait amené une ambivalence dans la relation de ma fille à moi. Je crois qu'elle m'en voulait, car elle pensait que c'était à cause de moi qu'il était parti. Elle l'idéalisait tellement qu'elle ne trouvait pas d'autre explication. Et Léanor toujours cherche des réponses. Cela aurait pu en être une si, avant de partir, il lui avait dit que c'était bien lui l'unique responsable du saccage, que sa mère ne méritait pas cela, qu'elle restait avec le bon parent, quitte à ne pas y croire lui-même et pour le bien de l'enfant qu'il laissait derrière. « Pourquoi tu as fait ça ? » lui avait-elle demandé à lui, assis sur son lit, jouant encore le parent, le soir où je lui avais expliqué ce qu'il se passait. « Pourquoi tu as trompé ? Montie à ma mère ! » « Je ne sais pas » , avait-il répondu. Elle le raconte maintenant, outrée et moqueuse. Elle a rajouté une nouvelle nuance à son caractère, le cynisme pur. Elle n'est pas consciente de son expertise précoce des émotions humaines, de sa réflexivité. Elle s'insurge. Le gars, il a dit « je ne sais pas » . Il n'est même pas au courant de ce qui se passe dans sa propre tête. Je crois que la fuite de cet homme l'a tiré violemment de l'enfance, par la fin des illusions qu'elle avait sur la fiabilité, la maturité, l'honnêteté et la force morale supérieure des adultes. Elle dit « Je pensais qu'il allait revenir. Quand on part normalement, on revient. Tu te souviens, maman, quand il me disait qu'il ne fallait pas que je mente, que la confiance ça mettait longtemps à se gagner et que ça se perdait en une seule seconde. Parfois c'est elle-même qui doute. » Elle revisite le passé avec sa nouvelle lucidité, essaie de trouver encore et encore comment déboulonner la statue du beau-père adoré, ajuster souvenirs et réalités. Elle me dit soudainement, relevant la tête de son livre, « Tu penses que c'était vrai qu'il allait à la salle ? Ou c'était des mensonges aussi ? » En décembre aussi, Henri, celui que j'avais rencontré dans les Cévennes, est venu passer un week-end chez moi, la dernière soirée, et Léanor était là aussi, et ce fut joyeux. Après coup, Henri me dira « J'aimerais bien trouver une maman comme toi pour mes futurs enfants. » Et c'est l'aise que c'était bien d'être à trois. C'était bien comme avant. J'aimerais bien que tu aies à nouveau un amoureux. Mais un amoureux qui n'est pas là tout le temps, juste qui vient et repart, qu'on soit toujours tranquille. « Longtemps, mon besoin d'aimer un homme a fait d'Eleanor au mieux une boussole, une garde-folle qui m'empêchait de me perdre, au pire une contrainte avec laquelle je devais composer pour avoir une vie amoureuse, dont je m'excusais auprès des hommes. Un jour aussi, j'ai pardonné mais intégré ces mots qu'on m'a dit, crachés par jalousie maladive. Déjà que je suis avec toi alors que tu as une gamine. Dans ma solitude, ma maternité n'est plus en tension avec mon envie d'aimer. » Je suis entièrement disponible pour tisser avec ma fille un lien infiniment plus complexe et fort, tressé malheureusement parmi bien d'autres fils de l'expérience, bien plus précoce pour elle, de l'abandon et de la force des femmes face à la désillusion. Après avoir croisé l'homme que j'aimais, j'ai demandé à Léanor « Mais alors si pour toi il est mort, qu'est-ce que ça te fait de le croiser ? » Elle me répondit « C'était juste deux secondes, c'était comme voir une photo. » Ou un fantôme, le fantôme contre mon dos, dans le train, il vit un peu avec nous deux. Nous savons quand il est là, dans un coin de la pièce. Nous sentons sa présence qui nous surveille quand on met de l'eau partout dans la salle de bain et qu'on accroche dans la chambre d'Eleanor les grands cadres de photos du Japon qu'il a laissé. Nous avons appris à vivre avec lui, à en plaisanter, à le défier. Mais si les fantômes restent, c'est parce qu'ils n'ont pas accompli leur œuvre, délivré tout leur message. Et c'est peut-être cela que peut permettre la solitude, faire l'anatomie de ce vide laissé. Si le talent de cet homme a été de s'isoler à un personnage sur mesure pour être aimé de moi, alors, à défaut d'être mon grand amour, qu'il soit ma grande leçon sur moi-même. Car l'amour n'est pas que nos névroses et nos blessures, il y a aussi un élan, une inspiration, la promesse d'une autre vie possible plus grande. Et c'est peut-être ça aussi qu'il faut apprendre à cultiver en soi-même, plutôt qu'à chercher en l'autre. Un jour, ma fille nous avait demandé au dîner ce que nous ferions si nous étions assez riches pour ne pas avoir à travailler. Moi, j'avais dit que je voyagerais et écrirais. L'homme que j'aimais lui avait dit qu'il serait reporter photo, qu'il voyagerait et ferait de la photo. Il expliqua qu'il avait creusé un moment quand il voulait en faire son métier, comment les photographes gagnaient leur vie. Il avait compris que s'il n'avait pas un travail alimentaire en photo, alors c'est qu'il disposait d'un patrimoine. Et Léanor avait souligné que par conséquent, si ses parents avaient eu un héritage ou une rente, et quand bien même ils n'en auraient pas eu le talent mais juste la possibilité, elle aurait pu dire d'eux qu'ils étaient des voyageurs, écrivaines et photographes, ce qui aurait été infiniment plus stylé sur les fiches de renseignements qu'elle remplissait pour les profs au début de l'année. Je crois que j'ai aimé la projection de la vie singulière liée à ce personnage qui se composait. Son identité d'artiste, de photographe, des qualités dont je me sentais dépourvue, moi qu'on avait élevé à faire des choses plus ennuyeuses. Il avait rendu l'idée du couple désirable. J'ignorais qu'il m'avait nommée magicienne, chargée seule de faire disparaître la banalité et la pesanteur du quotidien. J'avais l'impression d'avoir enfin accès à une forme de beauté et de pouvoir me mettre au service de cette beauté. Il repartirait voyager loin, longtemps. Cela ferait partie de notre histoire. Je l'attendrais, le rejoindrais. Après tout, je n'avais aucun talent notable. Lui, oui. Ça, je me le suis fait toute seule. Considérer autant ses virtualités plutôt que les miennes. Je me souviens d'une exposition de Dambuyo Chiaraki à la MEP. Le premier été. Cet artiste avait passé sa vie à photographier des femmes dénudées, attachées, des femmes objets. Et puis il y avait les photos de sa femme, à part, isolée de ses perversions. Une photo d'elle, couchée de côté dans une barque. Une autre, assise mélancolique dans un train. Sa femme, il l'avait photographiée jusqu'à ce que lentement elle s'éteigne. Nous étions face au cliché en noir et blanc. Il me laissait entendre que c'était ce genre d'amour qu'il souhaitait vivre avec moi. Moi qui n'étais pas une artiste, je croyais que le plus grand talent que je pouvais avoir, c'était de l'aimer. Écrire était juste une autre façon de l'aimer. J'écrirais à côté de ces photos, j'écrirais pour nous seuls, les choses, un livre qui lui resterait à chaque anniversaire et n'aurait de sens que pour nous. Et à la fin de notre vie, il y en aurait une étagère entière qui n'intéresserait personne. Notre histoire, ce serait le chef-d'œuvre de ma vie. Et puis... Lorsque son attention me filait entre les doigts, j'écrivais de longs mails depuis mes voyages, y voyant le seul pouvoir que j'avais encore pour faire triompher la profondeur sur la nouveauté. « J'aime tellement te lire » , répondait-il. « Quand tu es loin » , aurait-il pu ajouter. Mais jamais il ne m'encouragea à écrire pour autre chose que lui. Quand il s'est enfui d'Italie, je lui ai envoyé 35 pages. Elles sont, je pense, ce que j'avais écrit de mieux dans ma vie. Il me dira plus tard. et je n'ai vu alors dans ses yeux qu'un débordement de sincérité. Je pense que tu devrais écrire, vraiment. Pourtant, il se doutait qu'il ne deviendrait alors qu'un prétexte d'écriture, une matière au service d'eux, qu'on n'y entendrait que ma vision, subjective, impitoyable, que je le découperais, l'enfermerais dedans, comme il m'avait capturé jadis dans ses photos qui me supplimaient, m'atrophiaient ou m'enlaidissaient. selon le regard qu'il posait sur moi. Mais j'ai cru y voir un don de lui, un sacrifice, une permission en retour de tout ce que j'avais donné, pour me relever de ce rétrécissement de moi qu'il savait avoir causé. Par ses mots, par l'intensité du chagrin à une discipline de création et de travail, je suis devenue dans ma solitude, à mon humble niveau, tout aussi artiste qu'il ne l'était lui, en réalité. J'ai fait quelque chose de tout ça. Peut-être était-ce le sens de notre histoire, me bouleverser assez pour n'avoir pas d'autre choix que de me mettre à écrire. Mais c'est dans la séparation qu'il est devenu ce véritable soutien, plus ou moins volontaire, de ma créativité. Pas dans notre couple, où je me dissolvais. Dans ma solitude, je réalise combien c'est bien une question de moyens, mais aussi d'espace en soi, de pouvoir créer cette chambre en soi. Selon Marguerite Duras, il faut toujours une séparation d'avec les autres gens autour de la personne qui écrit. Cette solitude réelle du corps devient celle inviolable de l'écrit. Et je le crois. Car écrire prend énormément de temps. mais me plonge aussi dans un état de présence et de perception modifiée, un peu comme une drogue, à la fois d'une porosité extrême au monde et de distance. Les choses sont mises en mots dans ma tête au fur et à mesure que je les vis, comme une petite machine à écrire que j'entends en permanence en arrière-plan, une voix off. Lorsque j'étais jeune, je ne savais pas interrompre cela, je n'arrivais pas à revenir. Maintenant, j'ai appris à ranger la petite machine à écrire. J'écris avec un travail. Une fille, une vie, dans les interstices, sur mon téléphone, dans la file du supermarché, sur un bout de papier pendant que les pattes luisent, sans patrimoine, ni chambre fermée. La solitude nécessaire à l'écriture n'est peut-être pas celle du corps, mais celle qu'on creuse en soi, dans les marges du quotidien. J'ai aimé et protégé l'artiste en l'homme que j'aimais, libéré du temps pour sa création. Peut-être faut-il cette fois être aimé de quelqu'un qui aime l'écrivienne en moi. et la protège à son tour. Des hommes m'ont soutenue dans la création de ce podcast et y ont apporté leur art, leur musique, leur voix, leurs réflexions, comme Gabriel, Henri, Joshua et d'autres encore. Ils en ont enfanté un peu avec moi, mais c'est moi qui ai les porté et fait naître. C'est ainsi, désormais, que je veux vivre avec les hommes. Il y a des choses que l'on ne peut vivre qu'en couple et il y a des choses qu'on ne peut vivre que seul. Et je crains parfois qu'écrire en fasse partie pour moi. J'ai même peur que le besoin d'écrire ne nécessite pas seulement la solitude, mais même la souffrance. Et dans ce cas, à nouveau dès que je serai amoureuse et sereine, je serai à nouveau incapable de créer, à nouveau incomplète. À moins que la résolution de l'énigme ne soit ailleurs. Je crois qu'il faut se souvenir de la petite fille qu'on a été. Avant tout ce conditionnement, à nous soucier de l'autre, à aimer les hommes. Ma mère me dit que j'étais toujours en train de chantonner et d'écrire des histoires de sorcières. On me voit sur ces films muets en Super 8, avec mon carré blond, toute seule dans un coin du jardin, semblant parler toute seule. Je crois qu'il faut retrouver la trace de la petite fille et l'honorer. Qu'importe le talent, si cela intéresse quelqu'un, l'autre devrait préserver cet espace en vous. Les hommes, au final, bien plus que la maternité, m'ont fait me perdre dans la domesticité, dans le sacrifice. Étant donné mon aptitude naturelle à la dévotion, peut-être faut-il cesser de courir après ces hommes qui rêvent d'ailleurs, pour être enfin la plus compliquée des deux, celle dont on embrasse la complexité et l'intensité, qu'on encourage à créer, à explorer, à se perdre, mais qu'on va rechercher, rencontrer dans les profondeurs, ramener à la surface, à la maison. Être celle dans la vie de laquelle on se fait une place. Je crois que finalement, j'ai compris que la solitude passive et patiente des femmes de marin ne me convient nullement. Il me faut un homme qui vienne me chercher dans les bois à l'heure du déjeuner. En Sicile, j'avais écrit sur la vie que j'avais imaginé vivre avec cet homme. Une vie où, loin de la ville, dans une grande cabane, je couperais du bois, marcherais en forêt, écrirais seule, m'édinerais, dormirais, ferais l'amour et écouterais de la musique avec l'homme que j'aimais. Aujourd'hui, j'y ajouterais des dîners avec mes amis sous les étoiles, des films projetés sur un drap tendu les soirs d'été, ma fille, bien sûr, contre moi au coin du feu. En octobre, je suis retournée seule dans les Cévennes. Je suis descendue du bus, alors que la nuit tombait. Le froid et l'humidité qui pénétraient les pierres des grandes maisons de maître me confirmaient qu'ici, je serais bien mieux dans une petite cabane en bois, avec une cheminée. Le caviste m'hébergeait, me parlait des vins sans vice et sans vertu. Il me régala d'huîtres de bousigue et de pélardons crémeux. Le samedi matin, le café coopératif du village sortait des tables sur Traiteau dans la rue et vendait à prix libre des soupes aux champignons, à la courge et des châtaignes grillées. Au marché, je retrouvais les gens de l'été passé et buvais avec eux des cafés dans le soleil doux. Je suis montée en haut des collines par les petits chemins. Mes chaussures anglaises glissaient et écrasaient les coques de châtaignes. Des toiles d'araignées brillaient dans la lumière dorée. Ma solitude était douce. Une fois en haut des collines, j'appelais Henri qui se languissait des cévennes dans sa Suisse natale. Au café le dimanche, je me retrouvais bien vite à partager la table où se retrouvaient les vieux et vieilles du village. Jaja, le vieux séducteur du village rencontré l'été passé, me dit avec son accent « Ne t'inquiète pas ma petite Marie, on va te trouver un beau terrain. » Je regarde pour toi quand je tourne à vélo. Ainsi, dans ma solitude, je peux poser les fondations de cette vie à laquelle l'homme que j'aimais m'a fait aspirer. Je peux faire le tri entre ce qui était notre projet, ses prétendus désirs, et les miens. Sans doute était-ce pour lui un autre mensonge que d'avoir prétendu vouloir de cette vie. Qu'importe. Il n'était pas mon grand amour, mais peut-être un révélateur de ma vie désirée, et sans doute pas la seule personne sur Terre à vouloir la partager. C'est à Noël que la solitude frappe le plus fort. Aucun autre rituel social ne rend plus saillante pour nombre d'entre nous. Les violences larvées dans les familles, la misère de ceux qui sont vraiment seuls, la solitude de ceux qui sont mal accompagnés, et je ne suis pas la plus à plaindre. Quelques jours avant, Circé et moi nous retrouvons pour quelques courses. Nous prenons un café, à nouveau dans ce lupanar factice, lieu autrefois imaginé pour le plaisir des hommes, où encore aujourd'hui les femmes parlent bien trop d'eux. Assise sur un fauteuil capitonné de velours bordeaux, Circé me dit « Ce qui me manque, c'est de ne pas avoir quelqu'un à qui préparer des cadeaux. Par quelqu'un, elle signifie un homme. » Je lui dis que je comprends, que j'aimais moi aussi me casser la tête pour faire plaisir à l'homme que j'aimais. Et puis je relève. Tu te rends compte Circé ? Ce qui nous manque à Noël, ce n'est pas que quelqu'un prenne soin de nous, mais de prendre soin de quelqu'un. Qu'est-ce que ça dit de nous ? Cette année, je n'ai pas ma fille. Depuis sept ans, j'évite les Noëls en famille. Je mets cela sur le compte du prix des billets de train, de la campagne picarde boueuse, de ma fatigue de fin d'année. Et j'ai souvent organisé ce que Victoire Thuaillon appelle joliment un Noël déjà perdu. L'an dernier, j'étais dans un tel chagrin que je ne voulais pas que ma fille ait ça de plus dans ses souvenirs d'enfance. Le Noël où l'homme qui aimait sa mère était parti. Elle était allée chez ma sœur pour les vacances. Moi, j'avais passé les fêtes entourée de mes amis. Cette année, percevant l'espoir un peu fou de ma mère de me compter avec eux pour la première fois en sept ans, je me suis laissée convaincre de passer Noël chez mes parents. Ma vie n'est pas un téléfilm de Noël, où une citadine célibataire trouve l'amour en revenant dans le village de son enfance, auprès d'un type manuel à chemise à carreaux, entre deux scènes avec une famille gênante mais gentille, en pull de Noël moche. Ma vie est plutôt un film français, où chacun s'assoit autour de la table, posant à côté de soi sa hôte remplie de névroses bien emballées, à sortir l'une après l'autre, et tendre personnellement à chaque convive. Dans la maison, odeur d'orange et de feu de cheminée, odeur de la terre détrempée par la pluie quand on ouvre la porte. Partout, des photos des petits-enfants et des animaux encore vivants ou déjà enterrés. Puisque je suis seule, puisque je suis souple, puisque j'ai l'habitude de voyager dans des circonstances extrêmes, je ne verrai bien sûr pas d'inconvénients à dormir sur un matelas, dans la chambre des enfants. Je me concentre sur les bûches que ma mère m'a demandé de préparer. J'essaie d'échapper à la lourdeur que je ressens toujours là-bas. Quand je monte les escaliers, j'ai l'impression d'avoir 100 ans. Et je mange sans faim, pour m'occuper. Au réveillon, il y a ma sœur en couple avec le même garçon depuis le lycée, dont le ventre reste désespérément vide depuis plus de dix ans, et mon frère, dont l'épouse est enceinte. Ma sœur me demande, pleine de bonne volonté, « Fais-moi le portrait robot de ton homme idéal, peut-être que je peux te le trouver. » Je baragouine une liste, ouverte d'esprit, sociable, attentionnée, honnête, mature émotionnellement, des critères qui auraient pu me prémunir contre les échecs précédents. « En même temps, si tu veux un mec parfait, ça va être compliqué » , me répond-elle. Je lui fais remarquer que son mec a toutes ses qualités et que c'est un peu la base pour une relation. Mais alors, ajoute-t-elle, il faut qu'il ait déjà des enfants. Parce que sinon, il faut que tu en aies. Je réponds, ben, j'ai 41 ans en même temps. Elle tourne la tête, agacée. Ah oui, mais bon, t'es compliquée quand même. Et ma sœur, de conclure, tu idéalises trop le couple. Regarde, moi je suis en couple et c'est pas pour ça que c'est facile. T'as de la chance, tu as une fille, tu n'es pas toute seule. On a tous nos trucs qui vont pas dans la vie. Sur la télé, avant le dessert, mon père diffuse de vieux films de famille. Je sens le regard épris que mon père, qui tient la caméra, posait sur ma mère. Dans le plan série qu'il fait d'elle, ma mère fait la vaisselle, jeune et jolie, la petite trentaine, les yeux bleus, encore brunes. Je m'étonne de déceler dans son attitude un peu de vanité qui vient m'irriter. Je comprends pourquoi, peut-être que je deviens folle encore. Que cela vienne de moi, de mes projections. L'homme que j'aimais m'a tellement appris à douter de ma propre perception. À l'écran, je suis poulotte et mal habillée. La dentition en chantier. Sans cesse, je m'occupe de mon frère. Ma mère, toujours, m'ignore royalement. Jamais ne m'adresse la parole, n'a un geste pour moi. Ta mère et toi, ensemble, on dirait un montage. Comme si on avait collé ensemble les images de la vidéo de la même pièce. Vous vivez comme si l'autre n'existait pas. Vous évoluez en vous évitant instinctivement. Il n'y a pas de rencontre. Avez-tu observé l'homme que j'aimais ? Les souvenirs anciens et récents se superposent. Créer une mise en abîme, un vertige intérieur. Les couches de réalité s'agglutinent. Les blessures se confondent. Je sature, respire mal. Voudrais me retirer. Sur le matelas, dans la petite chambre d'enfant. Il fait froid. J'aimerais avoir avec moi quelqu'un pour me mettre à distance par quelques phrases ironiques, ce que j'ai encaissé, pour parler de choses profondes, me serrer dans ses bras, me dire « je suis là, ne t'en fais pas, on sera bientôt chez nous » . Je ne sais pas à qui écrire, qui déranger. J'ai l'impression que l'homme que j'aimais était le seul qui pouvait vouloir de moi sur terre, avec mon enfant et mon corps trop vieux pour en avoir d'autres. Je repense au Noël trois ans avant, deux ans avant. Je dors en pointillé. Je me demande si l'homme que j'aimais est allé si loin qu'il passe maintenant Noël avec l'autre, s'il supporte maintenant une famille tout aussi banale que la mienne, pour elle. Je peux alors me faire vivre l'humiliation de lui écrire pour ne dire rien de bon pour moi, et donc passer une nuit d'angoisse, la douleur au ventre, à me réveiller régulièrement, et qu'à nouveau le monde se résume à une vibration, ou juste de petites encoches. au bas d'un message, qui me permettront de déterminer mon niveau d'importance si je suis bloquée, laissée en silencieux ignorée, archivée ou effacée. Et la solitude, là, me fracasse. Vous ne vous êtes pas épargnée, me dira la psy. La solitude, vous avez voulu vous y confronter. Vous la mangez en pleine face. Le matin de Noël, je ne peux plus sortir de mon lit. Je pleure tellement que j'en aurai mal à la tête jusqu'au soir. J'écris à ma mère que j'entends s'agiter en bas. « Tu peux venir s'il te plaît ? » Elle arrive, me dit « Qu'est-ce qu'on a dit ? Qu'est-ce qu'on a encore fait ? » Je lui dis que j'ai l'impression d'être seule depuis presque toujours, sauf un an dans ma vie, que j'ai tout raté, que j'ai abîmé ma vie en me mariant et en ayant un enfant avec cet homme, que les hommes qui m'aimaient en épouseront d'autres, que personne n'a jamais essayé de se battre pour moi, donc que je ne dois vraiment pas voler le coup. Elle me console comme elle le peut. Avec sa maladresse, sa gentillesse nouvelle de vieille femme, son incompréhension de la créature étrange qu'elle a mise au monde, celle de ses quatre enfants la plus incline au grand emportement, à la mélancolie dont la vie décousue l'a toujours dépassée. Elle me dit, elle qui n'en avait pas, tu as des amis, tu as une fortune, et puis tu dois aller vers la lumière. Et puis, prêchant pour sa paroisse, « Tu dois trouver quelqu'un qui t'accepte comme tu es. D'où tu viens ? » Et en parlant de l'homme que j'aimais, « Tu es séquestré dans cette histoire, dans son histoire à lui. Il t'a fait assez de mal comme ça. Moi, j'ai toujours senti quelque chose qui me dérangeait, d'ambivalent, de surjoué. Je le voyais bien l'emprise qu'il avait sur toi. Tu étais subjugué. » Et Léanor aussi. « J'en parlais à papa, mais tu n'aurais rien écouté. » Et elle me tend pour me consoler. Emballée dans un tissu, un lourd saladier en cristal de baccarat, trouvée dans une brocante. Un de ces cadeaux qui me plaisent vraiment, qu'elle ne sait faire que depuis quelques années. Je sais qu'en osant me montrer vulnérable ainsi, je donne l'opportunité à ma mère de prendre sa place de figure protectrice, consolante, maternante, celle qu'elle regrette de ne pas avoir su occuper avant. j'ai tant pardonné aux hommes je leur ai tellement offert de seconde chance et si peu à ma mère et dans ma solitude à défaut de chercher l'attachement avec quelqu'un à côté de moi je répare comme je peux celui avec celle dont je viens dans le tgv du retour par un coup de l'univers dort en face de moi inconscient de ma présence Le garçon délicat que j'ai aimé six ans auparavant. Sa compagne, la tête sur son épaule, lui embrasse amoureusement la main. Plus tard, une embardée du bus fera du saladier en cristal un tas de morceaux tranchants. « Vous ne vous êtes pas épargné, me dira la psy. La solitude, vous avez voulu vous y confronter. Vous la mangez en pleine face. Et l'univers en a même rajouté une couche. » Janvier. Il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d'autres jours où c'est un tonic amer, et d'autres jours où c'est un poison qui vous jette la tête au mur. Colette, La Vagabonde, 1910. Janvier, un hiver de bouillotte. Je n'ai même pas l'envie d'écrire sur la solitude. J'essaie juste de la vivre, de l'embrasser. de la ressentir profondément et d'observer ce qu'elle va réveiller en moi. Il fait froid et sombre. Je traverse le mois sans étreinte, sans homme qui me touche. Dire que je suis souverain des relations amoureuses serait aussi prétentieux que si un alcoolique disait avoir arrêté de boire au bout du Trait de January. Parfois, l'angoisse me submerge. J'ai l'impression que je vais être absorbée par la solitude, disparaître comme une flaque d'eau sur la moquette. On pourrait entendre, comme dans ces films qui veulent symboliser le vide, un néon grésillé, un robinet goûté. Janvier. Mon appartement est une chrysalide. Je m'empêche d'écrire à quelqu'un pour me distraire, pour exister aux yeux des autres, pour nourrir les relations avec les autres. Les hommes, bien sûr, mais les amis aussi, en partie, sans radicalité. Juste un retrait tranquille, que personne ne remarque vu la saison. Je veux me montrer que je peux le faire seul. Trouver la sécurité en mon centre, je m'oblige à rester allongée sur le canapé, à fixer le plafond et observer le flux de mes pensées. S'asseoir avec son inconfort. L'inconfort est assis avec moi à l'autre bout du canapé. C'est une présence gênante qui me regarde silencieusement, à qui je ne sais pas quoi dire. Les anges passent, je respire nerveusement, mes membres s'agitent, mes doigts picotent. Je m'impose ce tête-à-tête avec la personne avec laquelle je cohabite, mais que j'évite un peu depuis toujours, celle avec laquelle je vais passer ma vie. Moi et moi sommes comme ces couples qui, au moment du confinement, ont dû enfin apprendre à se découvrir, à se supporter, et voir s'ils pouvaient quand même s'aimer. Janvier. Mon corps a cessé de le chercher. Je veux qu'il redevienne habitable. Je n'ai jamais fait autant de sport, et repousse en grand spectacle les limites de mon corps. Ça ne se passe pas moulé dans des yoga pants, dans une salle zen décorée d'un Bouddha, des tentures et des playlists de mantras qu'on ne comprend pas. Ça ne se passe pas au crossfit où on soulève des pneus en vomissant sa fragilité. Ça se passe dans les salles de l'université, sous les néons, dans l'odeur de transpiration de ceux qui se sont entraînés à la boxe l'heure d'avant. Ça se passe avec Monique, la bibliothécaire de Sciences Po, qui approche de la retraite mais ne veut pas lâcher la rando malgré l'asiatique. Ça se passe avec les chercheuses référentes égalité, diversité, parité, habillées en décathlon des années 2000. Et puis avec les étudiantes internationales, qu'on aurait à mon époque qualifiées de boulottes. Ça se passe avec des gens qui ne sont pas là pour préparer leur summer body, ils sont là pour renforcer la structure et non sublimer l'enveloppe. On n'en sera jamais là. Il y a quelque chose de l'ordre d'une rage à rester à la surface. à reprendre le contrôle. Sa grimace en silence, les peaux rougissent, luisent, sans jamais une photo insta ou un suivi des performances. Mais la prof bienveillante adapte les exercices aux corps abîmés. Souriante. Allez, on tient, encore trois minutes. Je sais qu'il est horrible cet étirement. Ça se passe aussi. Sur le tapis de ma chambre, rideau tiré. Matin, soir, midi, selon. Squat indien, grand écart, torsion, poids. Ce que je veux, C'est avoir sous la couche de moelleux et la peau qui se froisse, un corps fort et fiable, un corps de guerrière qui ne sera certes jamais assez fort pour rendre les coups, mais je l'espère assez confiant pour faire face et me porter ailleurs, et ne plus jamais être cette chose tétanisée face à l'hostilité d'un homme, cette loque face à l'abandon. Par ma force, ma souplesse et ma mobilité nouvelle, je me redresse. Je veux ancrer dans mon corps une assurance qui me permettra S'il y a une prochaine fois où on me piétine à nouveau, où on me fait douter de la réalité, de sauver ma peau et défendre mon territoire, pouvoir quitter les lieux et écrire « Dans une heure, je reviens avec quelqu'un et je veux que tu sois parti de chez moi » . « Janvier, je n'aime plus vraiment qui que ce soit. Mais un jour, je tombe brutalement à vélo. Heureusement, j'ai un casque, mais je reste au sol, au milieu de la route, sonnée, la jambe douloureuse, sans parvenir à me relever. Des étudiants m'aident. Ce sont mes étudiants marocains, ceux qui sont encore pleins de déférences pour les professeurs. Face à moi, en pleurs et en état de choc, dans leurs yeux, je perçois de la tendresse. Je crois qu'alors ils voient en moi la vulnérabilité de leur mère, qui est loin d'eux. » En rentrant, ma fille me prend dans ses bras et j'ai besoin de me remplir de choses sucrées et j'ai besoin que l'homme que j'aimais soit là et je pleure son absence avec ma fille qui me regarde et c'est peut-être ce qu'il se passe. Malgré tout, dans mon système nerveux, c'est encore cet homme qui est enregistré comme figure de sécurité quand j'ai mal ou peur, comme le contact non mis à jour de la personne à prévenir en cas d'urgence. Janvier Je n'aime plus vraiment qui que ce soit, à part le fantôme de l'homme que j'aimais. C'est comme être en pleine mer, sans plus voir les côtes que j'ai quittées, sans savoir si je toucherai terre un jour. J'ai toujours eu l'angoisse de la pleine mer. À quoi ressemblerait une vie, où finalement je n'aimerais plus jamais ? Et, le mois passant, comment se t'a tombé, comme de petits flocons, d'une sérénité que je ne connais pas ? Des flocons qui ne tiennent pas assez pour former une couche, ils font d'à peine toucher le sol, mais c'est un début.