Speaker #0À la fin de l'été dernier, l'homme que j'aimais a disparu de ma vie. Ce fut un effacement lent, puis une fuite soudaine. Ce fut comme ces journées d'été qui tournent vicieusement à l'orage et ruinent les projets de dîner sous les étoiles. Mais dans cette désolation, il y a le pétricor. Le pétricor, c'est l'odeur de la terre, l'été après la pluie. On m'a dit que dans ma ville, il allait pleuvoir un moment, et que je pouvais rester à l'abri, sortir avec un parapluie ou danser sous la pluie. Et je suis quelqu'un qui danse. et la beauté surgit de partout de tout ce que je vis de toutes ces histoires qu'on me raconte moi en qui le chagrin semble avoir ouvert une porte nouvelle j'ai toujours écrit à ceux que j'aimais d'amour par passion par douleur presque toujours des hommes et jamais sur toutes celles et ceux qui me portent, m'écoutent ou justement tournent. Alors il est temps d'écrire sur ces autres aussi. Je vais écrire sur l'amour, mais avec ces autres. Sur l'amour et ce qu'il y a dans son sillage. Écoutez ces autres qui tentent de le réinventer, le cherchent, y renoncent, le ratent, le retrouvent, le transmettent, le découvrent ou le perdent. Ceux qui le vivent avec Dieu et ceux qui y ont vu l'enfer. J'aurais aimé n'avoir que cela à faire, mais je ne suis mue que par l'envie de raconter. Je ne suis pas journaliste, je ne suis pas artiste. Écoutez avec votre cœur. Dans cette deuxième partie, je voudrais vous parler d'un autre aspect de ma solitude, le relatif retrait de mes relations avec les hommes de la dimension sexuelle. Ce n'est pas une évidence. Souvent, j'ai été célibataire avec le cœur arrêté, mais mon corps, lui, cherchait encore furieusement à vivre. Cette fois-ci, après ce chagrin, les choses n'ont plus été aussi distrayantes de la même façon. On ne peut pas parler d'amour sans parler de sexualité, et si j'y fais allusion par touche depuis le début de ce podcast, j'ai du mal à mettre des mots sur les choses. Mais je vais essayer. et vous raconter ce que m'ont apporté ces mois de ce que j'appelle par honnêteté, non pas abstinence, mais sobriété sexuelle. Cet épisode contient des références à la sexualité et à la prise de substance. Veillez à l'écouter au bon moment pour vous, et sans qu'il ne puisse heurter les oreilles sensibles outre jeunes. Ou à attendre l'épisode suivant, si le sujet vous met mal à l'aise. Octobre 2025. Cet épisode commence, comme le précédent, à Prague, dans ces quelques jours suivant le moment où les deux amants réguliers de ma vie se sont retirés. Hier matin, en écoutant le podcast Single Jungle de Louisa Amara, je me suis souvenue de mon envie de me faire tatouer au printemps dernier. Je voulais graver dans ma peau le souvenir de la beauté du désastre, le mot pétricor, et je m'étais dit que si j'arrivais à réaliser... quelques épisodes de ce podcast, je le ferai. Récemment, j'ai vu une exposition de photographie de Chloé Jaffé sur les femmes de Yakuza, qui, après avoir, comme leur mari, toujours vécu en marge de la société, avaient décidé de se faire tatouer vers la quarantaine, malgré toute la stigmatisation que cela entraînait pour elles. Se faire tatouer à cet âge, ce n'est plus un acte de rébellion, mais de souveraineté. Je me suis rendue à pied à la conférence. Sur le pont Saint-Charles, il était si tôt qu'il n'y avait encore presque personne. Juste une brume de cartes postales et lumière de soleil levant. Tout était terriblement beau. Ma solitude était douce. Ma joie pure revient en ce moment de plus en plus souvent, par petites touches. Avant que la conférence ne débute, je discutais avec une autre chercheuse. Arpita vit à Dublin, mais est indienne. de Varanasi, cette ville en Inde où je suis allée avec l'homme que j'aimais. Elle me demanda ce que je faisais après la conférence, me dit qu'elle avait bien envie, elle, d'aller se faire tatouer. Je ris, lui expliquais mes pensées du matin. Elle me dit que c'était de l'estin, que nous devions aller nous faire tatouer ensemble l'après-midi même. Après quelques recherches, nous nous sommes retrouvés dans un salon au fond d'une cour. Un jeune Ukrainien aux yeux bleu clair me demanda dans un anglais très basique ce que je voulais. Allongé sur la table, je remontais mon t-shirt. Il commença à graver sur mes côtes, côté gauche. J'essayais d'y voir quelque chose de cathartique et me perdais dans des souvenirs qui me faisaient plus mal que l'aiguille. Il s'arrêta. Il ne pouvait pas continuer si j'étais tendu ainsi. Alors j'essayais autre chose. Je le regardais, lui, appliqué sur ma peau, et trouvais ce plaisir dans la douleur qu'on m'avait inventée. Une douleur maîtrisée, choisie, précise, en surface, limitée à ce petit endroit du corps, et qui s'arrêta après quelques minutes en me laissant presque déçue que ça n'ait pas fait plus mal. Je me relevais. Il me dit de regarder dans le miroir. Je peinais toujours à reconnaître ma silhouette amincie par les mois où je ne mangeais plus. Mes cheveux étaient longs. Souvent, les femmes se les coupent quand elles entrent dans une nouvelle phase de vie. Mais moi, j'ai besoin de voir le temps qui est déjà passé. Sur ma peau claire, il y a, pour la vie désormais, un mot sous le sein que seuls ceux qui me verront nue sauront que je porte. Les kilos peuvent revenir, les cheveux être coupés. Je risquerais alors d'oublier comment j'ai vu le monde sous un autre angle, lorsque j'étais à terre. Et cette capacité que la psy appelle, avec un mot qu'elle semble adorer, à me pétricorifier. Maintenant, j'ai un nouveau corps, autre que celui qui a été rejeté. Un corps qui sait la beauté, qui n'est du désastre. Et je veux instaurer avec lui un rapport différent, ne plus le donner à n'importe qui. Marseille, dix jours plus tard. Je dors chez Gabriel. Pour la première fois de ma vie, j'entre là où il vit, et pour la première fois, la relation est vidée de toute dimension amoureuse ou charnelle. Il a acheté un matelas gonflable pour me laisser le lit, puis, sans même m'en parler, s'est couché contre moi, et m'a prise dans ses bras, sans aucune ambiguïté. J'étais heureuse que cela se passe ainsi. Il était curieux de mon tatouage, mais je lui ai répondu, ironiquement, que c'était comme les cheveux dans sa religion. Quelque chose que je gardais pour mon mari. Il n'y avait en moi aucune envie contre laquelle je luttais. Tant je me sentais retirée loin en moi, laissant mon corps disponible uniquement pour recevoir sa tendresse. Comme l'était mon esprit, lorsque face à la mer, dans la nuit, nous avons dressé le bilan provisoire de ce que nous avons vécu ensemble. Paris, fin octobre. Je suis allée avec une amie voir la pièce La chère et triste hélas, adaptée du livre d'Ovidie. Sur scène, Anna Mouklalis, fracassante, de savoir auque, raconta la grève de l'hétérosexualité avec ces mots. Un jour, je n'ai plus pu. La salle était comble. Dans le public, 90% de femmes, quelques hommes se disant certainement alliés, ou juste venus accompagner une femme qui voulait leur faire passer un message. Sur scène, comme dans le livre, tout y passe. Le coup d'être une femme dans le désir des hommes, de la jeunesse à la vieillesse. La pièce résonnait avec mon besoin du moment. Mais contrairement à Ovidie, retirer l'hétérosexualité de mon quotidien n'est pas pour moi une grève, c'est une expérience. Que peut m'apporter l'indisponibilité physique à moi, qui ai toujours été si disponible ? Je vis dans un pays de relative liberté. Les dépistages, la contraception et l'interruption volontaire de grossesse sont en grande partie remboursées, facilement accessibles. La collectivité prend en partie en charge les risques que je prends. Je n'ai nulle religion, nulle morale, nulle famille qui m'entrave. Mon corps ne souffre d'aucune invalidité et relativement conforme aux normes de la désirabilité. Une semaine sur deux, ma fille n'est pas avec moi et j'ai alors un appartement confortable où je peux recevoir qui je veux. Ma grossesse m'a laissée sans douleur. La sexualité a pour moi un coût très faible en termes de conséquences, de risques, comparé à l'immense majorité des femmes ayant vécu et vivant sur cette terre. En surface, je suis une hyper privilégiée pour laquelle le sexe ne peut être a priori qu'une grande récréation. Pourtant, je sais que la réalité est moins évidente. J'ai toujours oscillé entre le détachement total et la sacralisation du sexe, sans jamais vraiment trouver la bonne solution. Si je veux expérimenter cette sobriété, c'est parce que je pressens qu'elle a bien un coût émotionnel que je ne mesure pas, tout à cette facilité. Pour en parler, j'ai pensé à Anna, une amie pour qui les choses ne sont pas aussi simples, et dont je vais d'abord vous dire quelques mots. J'ai rencontré Anna en 2020. Elle avait 23 ans. Débutait sa thèse, je finissais la mienne. Nous avons donné cours ensemble, d'abord en distanciel. Notre collaboration fut au départ purement professionnelle et hors de toute corporalité. Anna était d'une efficacité redoutable et connaissait les codes de cette grande école que moi je n'avais pas fréquentée. C'est le milieu techno qui nous a rapprochés. Nous aimions toutes les deux y passer parfois des nuits blanches. De là est né un projet de recherche et au centre de nos discussions, le sujet du corps et des relations entre femmes et hommes. C'est ainsi qu'Anna m'a parlé de ses problèmes de santé liés à la sexualité. Il y a eu aussi cette fois à l'aéroport, où les portiques ont sonné à cause des électrodes qu'elle portait. La jante de sécurité a tiré stupidement sur les câbles qui dépassaient de son pantalon, avant de l'emmener dans une cabine. Pour Anna, la sexualité a un coût évident, que moi, je n'ai jamais eu à payer. Je connais Anna à la fois peu et très bien, elle a un côté introverti et brut, qui décourage ceux qui ont besoin de validation pour converser. Pour moi, ce n'est pas un problème. Je la vois rarement, souvent pour travailler. Nous sommes allés à Berlin collecter des données, en conférence présenter notre travail, mais une sorte de distance a toujours demeuré. Paradoxalement, nous partageons régulièrement des conversations très intimes sur les hommes, l'amour, le désir. Je sens qu'elle bout comme moi d'une grande intensité, qu'elle porte un idéal qui s'accorde mal avec la modernité. À 28 ans, dans un milieu féministe et déconstruit, le couple et l'exclusivité ne vont pas de soi, elle a des mots justes pour ce qu'elle vit. Quand je faisais au même âge les choses, sans vraiment réfléchir. Novembre 2025. Un samedi soir, je me rends avec Circé, mon amie de l'épisode 5, à une soirée d'initiation au BDSM en mode... positif. La suite d'atelier tient plutôt du tantrisme, même si la facilitatrice porte un collier de soumise et qu'une table présente une collection d'accessoires variés. La soirée demande d'une présence intense à soi et à l'autre. Nous sortons déjà épuisés pour nous rendre dans un événement techno organisé dans un bunker. Nous nous garons dans le noir, au bord d'un champ. Marchons à la lumière du portable guidé par les basses qu'on entend au loin. Dans le bunker, la fumée de cigarette, le froid et les toilettes sèches inutilisables manifestement conçues par un homme géant anéantissent le peu de motivation qui me restait. Mais Circé ne veut pas rentrer. Elle veut danser sous la lumière rouge, de la techno et des rencontres. Alors je la dépose là où nous sortons toujours et rentre avec sa voiture jusqu'à chez moi. En roulant dans la nuit à travers la ville déserte, je repense à toutes ces années de célibat, où j'avais la même énergie que Circé. Je lui avais déjà demandé « Quelle est ta motivation dans le fait de coucher avec tous ces mecs ? » « Je cherche à me rassurer » , m'avait-elle répondu. « Me dire que malgré les kilos en trop, les hommes veulent bien de moi. » Circé, lui disais-je, « Ce n'est pas vraiment une marque de considération de leur part qu'ils acceptent de coucher avec toi. » Chaque semaine, elle me parle d'un autre homme. Et j'ai l'impression qu'elle me parle toujours du même homme qui sort du néant et y retourne, sans vraiment de prénom, de métier, de visage. Un mec qui veut d'elle, ou pas vraiment parce qu'il pense encore à son ex, ou parce qu'elle ne lui convient pas tout à fait, mais quand même. Circé guette le miracle et priorise les hommes pour en augmenter la probabilité. Parfois, elle programme son après-midi en fonction d'un mec qui a oublié sa montre, Elle fait des courses, le ménage, avance son rendez-vous chez l'esthéticienne et l'attend en se demandant s'il vient seulement pour la montre ou pas, sans se demander ce qu'elle veut, elle. D'autres fois, elle se relève à une heure du matin pour prendre une douche car finalement un mec arrive après la soirée. Elle ne rentre pratiquement jamais seule, après être sortie danser. Un jour, en décembre... Elle rencontre un homme sur une application. Il y a enfin le goût du miracle, l'alchimie qu'elle espérait retrouver. Pendant trois jours, il lui écrit toute la journée. Il vient une fois, et puis une seconde. Et au milieu du sexe, il lui dit, parce qu'il débande, « Désolée, j'y arrive pas. Ton vagin est trop large. Je pense que c'est à cause de ton poids. Il faut que je vous écrive ça. » Et Circé est d'accord. Pour que vous sachiez ce qu'on se donne à vivre comme violence, dans cet espoir fou d'exister dans le cœur de quelqu'un. Chez moi, cette fois-ci, cette envie de vivre et pour cela être prête à encaisser n'importe quoi ne revenait pas. Lorsque j'avais rencontré Hugo, l'an dernier, je lui avais dit que je n'étais pas capable d'être en couple, mais pas non plus de faire fun et léger. Avec lui, disposé et capable, nous avions ciselé sur mesure une relation particulière, responsable l'un envers l'autre. Il était devenu ce que j'appelais mon amant régulier. Là pour tout un tas d'autres choses qui contribuaient sans doute à rendre l'exploration sexuelle si agréable. Mais le soi-disant fun et léger, je ne pouvais simplement plus. Peut-être que ce n'était pas une question de trop de chagrin, mais d'âge, en conduisant à travers la ville. Je pensais à la façon dont toutes les femmes, à 40 ans passés, semblaient moins disposées à ce déploiement d'énergie et cette tolérance aux petites violences. Peut-être que les hormones de reproduction se calmant, notre propension à nous laisser parasiter diminuait. Peut-être aussi que l'enfance s'éloignant assez, nous avions fini par régler un peu nos blessures, qui nous faisaient chercher l'attention de ceux qui nous aimaient mal. Le brouillard se levait, et apparaissait clairement le coût de tout ce que nous nous donnions à vivre, une somme de risques pour notre santé, des dépenses pour s'enlever les poils et se faire la peau douce. Du temps passé à changer des draps, des nuits à mal dormir à cause de conversations suspendues, à attendre remaquillé quelqu'un qui ne viendrait finalement pas. Avant de réfléchir aujourd'hui à tout cela, j'ai vécu. Moi aussi je me suis relevée à une heure du matin. Moi aussi j'ai pris des risques inconsidérés. Je me suis bien facilement donnée et dispersée mon énergie sexuelle aux quatre vents. Contrairement à Circé, ça n'a jamais vraiment été le besoin de me rassurer sur ma capacité à plaire qui me poussait à entrer dans ce jeu. C'était une urgence de vivre à peu près tout ce qui se présentait, à défaut d'amour et une curiosité profonde. La liberté que j'avais par rapport au sexe m'a donné la possibilité d'accéder à l'intimité, au cachet. J'ai observé les dynamiques entre les hommes qui vivaient à travers moi leur rivalité, leur domination l'un sur l'autre ou leur attirance l'un pour l'autre refoulée. C'était mon cinéma privé, un film qui se tournait sous mes yeux. J'ai vu des hommes assis en tailleur pendant les cercles, un bâton de parole dans leurs mains jointes, fondre en larmes en parlant de l'émotion ressentie en massant leurs compagnes depuis 30 ans, dans des retraites tantriques en montagne. J'ai discuté avec des hommes au parfum cher et aux chemises bien coupées, qui payaient 150 euros pour passer quelques heures le samedi après-midi dans des clubs libertins parisiens, et je me suis demandé ce que leurs femmes et leurs enfants faisaient pendant ce temps. Assise, jambes croisées, sans jamais m'y mêler, j'ai cherché dans le regard vague des filles sur lesquelles une dizaine d'hommes banals jouissaient les uns après les autres, d'où venait leur jouissance à elles. J'ai connu des femmes, leur corps avant la maternité, et puis après. J'ai vu les regards des couples se croiser, vérifié encore l'assentiment de l'autre à ma présence dans leur lit. J'ai consolé des hommes qui pleuraient leur ex, rassuré ceux qui n'y arrivaient finalement pas. J'ai essayé des pratiques que la plupart des hommes refusent, et fait du mal à ceux à qui cela faisait du bien. De tout cela, je ne ressens ni honte, ni regret, ni ressentiment. Je n'en ai personnellement pas non plus tiré tellement de plaisir sexuel, plutôt un plaisir de chercheuse et d'écrivaine, et celui de diluer le souvenir d'amant perdu que j'avais trop aimé. J'ai découvert la variété des kinks des autres sans jamais porter de jugement. J'y ai souvent perçu davantage un lien avec l'enfance qu'avec le sexe en soi. Personne n'a craqué le code de mes kinks à moi. Quant à la communion dans le sexe, je l'ai très rarement expérimenté. À défaut d'amour, j'aurais aimé quelques amants réguliers pour construire une sexualité plus épanouissante par la connaissance du fonctionnement de l'autre et une certaine connexion émotionnelle approfondie. Mon plaisir s'étend souvent davantage nourri d'un certain sentiment de sécurité. J'attendais une responsabilité envers l'autre, de l'affection, de la considération, compter, d'une certaine façon. Mais ma liberté sexuelle était souvent perçue comme une absence d'importance donnée à la chose, de barrière. de respect de soi. Par ces expériences, j'ai surtout appris le détachement face aux choses qui confinaient parfois de la violence. J'ai appris à considérer l'autre comme une option, puisque j'en étais une, alors même que ma nature profonde était d'en faire une priorité. Je me suis tordue, cassée, domptée, pour que cela ne me touche plus. Cette violence, je l'ai peut-être aussi infligée à d'autres. Lorsque passaient les premières fois, je n'avais plus vraiment envie, face à quelqu'un de bien, avec qui j'avais juste voulu essayer légèrement, sans penser plus loin. Et cette violence, je me la suis infligée, niais mon besoin de sommeil, de sécurité, ignorais les risques que je faisais peser sur mon intégrité physique, et tout ce que je m'infligeais pour être conforme à ce qu'on attendait d'un corps qui prétend à la sexualité, un berbe, contracepté. J'ai dépensé un mois de salaire pour m'enlever les poils à des endroits où j'aimais en avoir, car j'aimais l'imaginaire littéraire éotique que cela convoquait, autant que l'animalité. Je me suis parfois forcée au sexe quand je n'avais pas vraiment envie, parce que je me sentais coincée, obligée d'assumer, et que l'autre faisait mine de ne pas le voir, étant d'autre chose. J'ai cherché autant que j'ai subi, et rarement trouvé ce que j'espérais. Mais ma pulsion de vie... toujours, était la plus forte. Le lundi matin, avant le grand confinement, il y a six ans, je me suis réveillée coupée du monde dans mon corps. J'ai mangé du pain, du fromage, je ne sentais plus rien, juste le sel. L'odorat était devenu un sens qui n'existait plus du tout. Je n'ai su que quelques jours plus tard, par un article de presse italien, que c'était dû au virus. Pendant deux mois, peut-être, je n'ai... Rien senti. J'avais l'impression de vivre dans un bocal. Le printemps éclatait dehors, mais manquait d'une dimension. Pas l'odeur d'ail des ours, ni celle un peu métallique de la sève qui monte, de l'herbe coupée. Je salais, pimentais trop les plats, cherchais désespérément à ressentir quelque chose. Mon désir étant lié avant tout à l'odorat, quelque chose dans mon corps restait totalement inerte. Et puis l'odorat revint. D'abord des signaux. à peine perceptibles, des odeurs qui me parvenaient comme étouffées. Puis cela grandit, mais tout était un peu grotesque, déformé, comme dans un rêve étrange avec des clowns effrayants, des hallucinations et les distorsions olfactives. Le sésame sentait la poubelle, le café le goudron, les verres sortant du lave-vaisselle, l'eau de rivière. On ne mesure pas ce que représente l'odorat tant qu'on ne l'a pas perdu. C'est là que naissent les plaisirs les plus primaires. C'est une communication totalement non-verbale, un rapport au monde quasi-animal. L'odeur de peur, de stress de quelqu'un qui ment, l'odeur des cheveux de son bébé, l'odeur douce et épicée de quelqu'un qui vous désire. C'est savoir si ce qu'on mange est toxique, si quelque chose brûle. C'est aussi se sentir soi. Sans cesse, je me lavais de peur de sentir mauvais sans le savoir. Alors mon désir à moi... Restez morts. Comme vous peut-être, j'ai cru que le Covid serait le début d'un monde nouveau. Le jour du déconfinement, on ne sortit pas dans la rue danser tous ensemble et se serrer fort. Je me souviens juste du bruit de la circulation qui reprit et semblait maintenant insupportable. Tout ce qui était moche du système l'est devenu davantage et pendant longtemps, la vie fut atrophiée de beaucoup de beauté. Plus de séances de cinéma, de nuit de danse sous la lumière rouge, de cours et de chaud défeuillage burlesque, de sourire des promos d'étudiants pendant les cours, et même pas le plaisir de la nourriture pour amener chez moi de beauté pendant les journées passées enfermées devant un écran. Après le Covid, j'avais un chagrin d'amour, mais la rage de ressentir à nouveau, et plus que jamais l'angoisse du temps qui passait. J'avais 35 ans, J'avais envie de vivre, alors que mon corps commençait à montrer les premiers signes de déclin. J'avais envie peut-être d'avoir un autre enfant, et je voyais l'horizon infini des mois avec la vie en berne, où il serait si difficile de rencontrer quelqu'un. Mon corps, comme celui de beaucoup de femmes, était perturbé. Je n'avais plus mes règles. Et j'ai cru un moment que le Covid avait brûlé aussi cette partie de moi, celle destinée à enfanter. Les mains crispées sur mon bas-ventre, j'avais cette terreur d'être peut-être à ce point atrophiée et d'être enfermée pendant le peu de temps de vie de femme qui me restait pour rencontrer quelqu'un, ressentir, faire l'amour et peut-être devenir mère à nouveau. Bien des femmes n'auront jamais été mères, j'imagine, à cause de ces mois perdus. Alors que l'essentiel des gens de mon âge acceptaient leur sort avec résignation en s'abonnant à Netflix, je cherchais les interstices. Et parmi les autres enragés, parmi ceux qui ne voulaient pas attendre pour vivre, il y avait les jeunes hommes de la vingtaine, ceux dont la pulsion de vie dépassait de loin la peur d'être contrôlés ou contaminés. C'était une question de circonstance, de disponibilité. Cela ne m'a jamais fait me sentir plus jeune, bien au contraire. Je n'avais pas spécialement d'attrait pour les jeunes hommes, je n'en ai toujours pas. Je vois tout autant la beauté d'une peau ferme et des muscles présents sans effort que celle des marques du temps. En revanche, je n'imaginais pas l'attrait que les jeunes hommes avaient pour les femmes de mon âge, et je fus la première surprise. J'ignorais que lorsque j'avais 20, 25 ans, les garçons de mon âge nourrissaient parfois du désir pour nos professeurs-femmes, pour les mères de leurs amis. Je ne voyais cela que comme des anomalies de romans. J'ai découvert le secret que gardaient entre eux les jeunes hommes sur ses attirances et ses aventures, et cette règle tacite que partagent les femmes désirées de garder le silence sur toute cette affaire, de rester dans l'ombre. De garder ces moments pour l'intimité de leurs appartements propres et confortablement meublés, où le frigidaire est plein, et les oreillers confortables, sans jamais rien demander. De rester des éléments invisibles dans le champ de vision de ces jeunes filles qui, en soirée, scannaient déjà nerveusement leur rival à la chair rebondie. Nous acceptons peut-être, pour ne pas perturber l'ordre du monde, par tendresse pour les jeunes femmes. Un jour, Celui qui fut pour moi le plus important me dit « Tu comprends que ça peut être effrayant pour une fille jeune de savoir que nous avons eu cette relation. » Oui, c'est un des secrets les mieux gardés, je trouve, et que j'ai découvert à 35 ans. Les jeunes hommes désirent les femmes de mon âge aussi. Règle Tacite aussi de ne pas contredire les hommes de mon âge lorsqu'ils disent que, tout de même, les jeunes, ça doit être vigoureux mais brouillon. Ne pas faire les choses aussi bien qu'eux. De ce que j'en ai vu, il n'en est rien. Et j'ai par ailleurs souvent trouvé davantage d'envie de comprendre l'autre et d'apprendre, et moins de comportements problématiques vis-à-vis du consentement et des pratiques moins hétéronormées chez les jeunes hommes. Quand bien même l'influence de la pornographie nécessitait quelques mises au point sur ce qui était de l'ordre du cinéma. Auprès des hommes plus jeunes, je trouvais une sorte d'équilibre. Leur âge compensait la domination que je subissais en tant que femme. Contrairement à la plupart des hommes de mon âge qui prétendaient mieux savoir que moi ce que je vivais, les hommes plus jeunes dénient m'écouter, reconnaissaient peut-être que j'avais quelque chose de plus pertinent à dire. Mais parce que j'avais cet âge et que j'étais libre, certains m'attribuaient souvent des caractéristiques que je n'avais pas. J'incarnais la figure de la MILF. J'étais censée être très expérimentée, avide de sexe, détaché et dépourvu de sensibilité. Il s'inventait le personnage complémentaire, se faisait passer pour bien plus confiant qu'il ne l'était, et il arriva qu'ils finissent au bord des larmes à me parler de leur premier amour de lycée. D'autres appréciaient ma conversation, ma maturité. J'ai bien vite pris conscience du pouvoir que j'avais, du fait de mon âge, de mon statut, de mon expérience. Aussi, il m'est insupportable d'entendre des hommes prétendre ne pas... pas avoir été conscients de leur position de domination, de la potentielle emprise qu'ils ont pu exercer sur les femmes. C'est un pouvoir d'influence que l'on a potentiellement, d'autant plus en tant qu'enseignant, éducateur, pasteur, artiste, soignant, que sais-je, un pouvoir que je sais avoir lorsqu'un étudiant traîne à la fin du cours dans la classe, ou cherche mon regard lors d'un entretien. On choisit ensuite d'en abuser ou pas. Moi, j'ai vite compris les dynamiques qui se créaient. Et quand bien même l'autre avait sur moi la supériorité physique, j'étais consciente de tout ce qui pouvait biaiser le consentement. J'ai toujours soigneusement évité les hommes qui pouvaient avoir un quelconque lien avec mon travail et toujours veillé à ce qu'ils sentent qu'ils avaient une porte de sortie, qu'ils étaient libres de changer d'avis. Mais cela les rendait d'autant plus confiants, je crois. Alors, à défaut d'odeur, je me suis repue jusqu'à saturation de la beauté de certains qui ne m'auraient pas jeté un regard lorsque j'avais leur âge. Cette petite revanche était peut-être ma plus sombre satisfaction. Puis l'odorat revenant, j'ai saisi dans la diversité des corps l'algorithme qui faisait l'odeur d'une peau, l'âge, la carnation, ce qu'ils mangeaient, le savon qu'ils utilisaient. Il y eut bien quelques peaux qui m'émurent davantage, me privèrent un peu de raison, des corps auxquels j'avais envie de me heurter, des transpirations dont je voulais me recouvrir et garder sur moi après. Des canines que j'aimais voir se découvrir quand le désir faisait se retrousser leurs lèvres. Alors mon corps se réanima, mais pas mon cœur. Et puis les petites violences, toute cette injonction au détachement, ces excès de chair froissée, cet accueil que j'offrais chez moi et en moi sans jamais de communion des âmes, tout cela finit par m'écœurer. Alors, un temps, je me retirai dans l'abstinence, une première fois. Je n'ai plus pu. Et c'est là que j'ai rencontré Amir.
Speaker #0Il est 3h du matin peut-être, sous la lumière rouge. La musique techno ce soir-là est particulièrement ennuyeuse, et Mélanie, qui m'accompagne, a hâte de rentrer. Amir pénètre dans la grande salle, où je déambule comme si je cherchais quelqu'un. Nos regards s'accrochent à la musique. Quand l'amour s'approche de loin, nous marchons l'un vers l'autre, comme si nous nous connaissions déjà, si nous nous retrouvions enfin. Quand il s'approche, je rentre dans le nuage de parfum qui partout l'accompagne. Mon corps déjà très proche de lui, nous nous faisons face, mes yeux plantés dans les siens. Mon menton relevé, car il est plus grand que moi, nous échangeons nos prénoms anagrammes. Ses pupilles sont très dilatées, il ressemble à ces félins en peluche qui font fureur à cette époque. Il me dit d'où il vient, me demande si je connais la Jordanie. Désignant le collier de bonbons que je porte, il est curieux de ce que c'est, si je suis la dileuse la plus audacieuse du monde. Je réponds « Juste des bonbons, tu en veux ? » en tirant sur l'élastique. Il dit oui, se rapproche encore. De son pouce, il accroche le collier et les lèvres à la hauteur de ma bouche. Il relâche l'élastique qui vient claquer doucement sur les commissures de mes lèvres. Amir enveloppe ma nuque de sa main et vient croquer les bonbons dans ma bouche en m'embrassant avec un mélange de douceur et de fermeté intense. Le sucre fond, les parfums artificiels se mêlent à nos salives, c'est l'intimité désirée la plus immédiate que je n'y ai jamais vécue. Je respire l'air saturé de son odeur, le sucre coule délicieusement dans ma gorge, je l'avale sereinement, fais entrer en moi le mélange, gorgée après gorgée. Alors, je me souviens que sous la lumière rouge, je n'ai pas l'air d'avoir mon âge, et je prie les forces créatrices. Oh mon Dieu, faites que ce ne soit pas un de mes étudiants. Ainsi fut la rencontre avec Amir, dernier témoin à m'avoir vue entièrement vivante, premier coup de foudre qui m'a été donné à vivre, alchimie immédiate des corps. Nos quinze ans de différence étaient un élément un peu irritant que l'on découvrit après. Sur le coup, je n'ai pas compris pourquoi l'univers avait fait entrer dans ma vie cet oiseau de nuit du Moyen-Orient, mais il se passa quelque chose. Sans lumière rouge, pupilles revenues à leur état normal, on passa des soirées, des nuits et des matins. Amir ouvrait son cœur comme une date, m'en montrant le noyau sans calcul ni pudeur. Je ne sais pas vraiment de quoi nous parlions dans ce mélange de français et d'anglais. Il disait en anglais, « Je ne pense jamais à ton âge quand nous sommes dans un lit. » Et être dans un lit ne signifiait pas seulement le sexe, cela signifiait l'intimité. L'intimité des corps qui s'entremêlaient. Et je me souviens d'Amir à cette époque, comme du molleton de coton gris. doux et moelleux chargés de parfums qui composaient ces vêtements d'intérieur contre lesquels mon visage se nichait. Et l'intimité des âmes qui semblaient se connecter à un niveau supérieur au-delà des considérations physiques et matérielles qui nous séparaient, comme des avions se rencontrant au-dessus de la couche de nuages, là où il fait toujours soleil et qui ressemble au paradis. Je crois qu'on parlait de l'amour et des peines de l'amour que nous avions connues. de l'enfance, car nous en avions tous les deux une, de musique et de Dieu, souvent aussi. Amir me décrivait la maison de ses parents, l'odeur des collines de Jordanie, avec une sensibilité toute particulière, me montrait des photos. Il avait parfois la sagesse d'une âme qui en aurait été à sa millième vie, et souvent l'immaturité d'un grand adolescent sans aucune responsabilité. Il vivait surtout la nuit, écoutait beaucoup de musique, n'allait jamais en cours. Pour autant, je ne me faisais pas vraiment de soucis pour son avenir, son intelligence et son aisance sociale, sa façon de se tenir à table, et les trois langues qu'il parlait couramment lui permettraient de trouver un jour naturellement sa place auprès de celles et ceux qui avaient, comme lui, fréquenté les bons lycées français. Je n'avais alors pas à prendre soin de lui, à m'inquiéter, car je savais qu'il partait dans la vie avec bien plus de privilèges que je n'en aurais jamais. Amir n'allait pas chatouiller mon syndrome du sauveur, mon rôle d'initiatrice, et je l'ai laissé prendre soin de moi malgré ces quinze années de moins. Dans cette bulle, nous étions à égalité. En revanche, quand nous marchions ensemble dans la rue, le soleil brillait trop fort, la réalité était trop vive, les regards inconfortables, le monde me renvoyait l'incongruité de la situation. L'espace de ces quelques nuits, éparpillées sur quelques semaines, avait constitué cet Éden protégé, hors du temps. Une grande valise vide, posée dans un coin de sa chambre, des murs blancs, une housse de quatikéa, des bracelets parfumés d'ambre et d'houtte posés sur la table de nuit. Je retrouvais la simplicité de la rencontre, quand on n'a encore presque rien. Son appartement était aussi un endroit à l'abri de ce que le monde pourrait bien en penser. Amir vivait avec ses deux amis d'enfance. Ils étaient comme des frères, prenaient soin les uns des autres, loin de leur pays, et c'était beau à voir. Il y avait les amis en général et puis ces amis-là qui passaient avant tout. Ils se disaient tout, s'étreignaient, s'appelaient Habibi. Jamais il n'y avait de tension, mais un soutien infini, même quand l'un désapprouvait la conduite de l'autre. Un soir, ils organisèrent un dîner avec leurs amoureux respectifs. Ils achètèrent des verres à vin et une bouteille de Bordeaux, dont ils ne buvaient pas, pour nous faire plaisir. Les deux autres filles avaient leur âge. Elles étaient vives et amicales. Je m'en souviens comme d'un moment très doux, de conversation où je n'avais pas besoin de faire semblant d'être jeune, mais où on ne me renvoyait pas la différence, où on cherchait la connexion. L'une d'elles demanda à Amir et moi où nous nous étions rencontrés. Et la main d'Amir s'envola dans les airs en me réclamant avec enthousiasme en anglais « Laisse-moi raconter, s'il te plaît, laisse-moi raconter » . Et dans sa bouche... Il n'y avait même pas l'ombre de ce qui aurait pu sembler sulfureux, glauque ou plein de péché dans cette rencontre sous la lumière rouge, la drogue, la techno, la nudité. Moi, femme de 37 ans, lui jeune homme de 22, ses mains collant mon corps au sien, sa bouche contre la mienne à peine quelques mots échangés. Il parlait d'une apparition, d'un ange blond sur son chemin, jaillissant de l'obscurité. Il avait cette façon orientale de s'occuper de moi. de me nourrir de sandwichs à la mayonnaise et au jambon de dinde, même si je lui disais que je n'avais pas faim, de me faire asseoir pendant qu'il allait retirer mon vestiaire. Il me disait, me sachant pédaler sous la pluie pour me rendre à la danse, « Si j'avais ton âge et que tu étais ma copine, je t'emmènerais partout en voiture » , ce qui était sa façon de dire, je crois, « Si j'avais ton âge, je prendrais bien mieux soin de toi que je ne le fais et que les hommes de ton âge le font » . Amir a remis mon cœur en route, m'a ramené à la tendresse, m'a rappelé l'existence de cette possibilité, du désir mêlé à la tendresse. Parce qu'il était assez jeune pour n'avoir encore aucun calcul dans ce qu'il donnait de lui, parce qu'il n'était pas en France depuis assez longtemps pour avoir appris le détachement. Pour lui, mon âge n'était pas un fantasme, une expérience, une case à cocher, mais une source d'impossibilité qui obligeait à la clandestinité. Amir ne m'a jamais vue comme une milf et eut toujours à cœur de me protéger de toutes mes disances. Il n'eut jamais de mensonges ou de fausses promesses, mais une honnêteté brute, une affection et une attraction qui nous dépassaient, dans cette histoire dont on savait qu'elle avait une durée limitée. Si j'avais eu le même âge que lui, Amir aurait été pour sûr une véritable déchirure, car bien d'autres éléments auraient rendu l'histoire douloureuse. Mais j'avais 37 ans, nous savions que nous avions chacun d'autres choses à vivre. Je m'obligeais à me remettre en quête d'autres choses, avant tout pour ne pas m'enfermer dans cette relation avec Amir, pour que les choses se terminent avant de trop s'installer, avant que cela ne devienne triste et frustrant. Et c'est dans cette quête Précisément un soir où je me rendais compte qu'Amir ne pouvait pas être là comme j'en avais besoin, que, sur une application de rencontre banale, à la faveur de belles photos sur un profil vide, j'ai rencontré l'homme que j'aimais. Le dernier matin ensemble, lorsqu'Amir ouvrit les volets, le printemps envahit la chambre. Sur le balcon, il me tendit une tasse de thé au caramel. Le béton était encore frais sous mes pieds. Je cherchais mes mots. Le lendemain... je devais aller dîner chez l'homme que j'aimerais bientôt. Rien ne s'était encore passé, mais je sentais la possibilité de quelque chose d'important, d'une vraie histoire, sans mensonge ni clandestinité, avec cet homme mature aux cheveux gris, à la situation stable, qui se levait tôt et vivait seul dans un appartement décoré avec goût. Alors je demandais à Amir, « Quand veux-tu que je t'en parle, si je rencontre quelqu'un ? » Amir remonta ses lunettes. Et son visage eut un tic nerveux. Son regard se porta à un moment, en silence vers l'horizon, bien au-delà du campus. Je fixais dans ma mémoire ce moment, ses cheveux qui avaient un reflet étrange de la couleur des feuilles de prunier qui venaient de recouvrir les arbres en bas de chez lui, ses yeux un peu verts dans cette lumière avec cet éclat particulier, sa peau d'un blanc différent de la mienne. Il me répondit en regardant au loin. Dis-le-moi quand tu penses que cela changera quelque chose entre nous. Ce fut la dernière nuit que je passais avec Amir. J'aurais aimé garder son amitié, mais l'idée de sa simple existence déclenchait chez l'homme que j'aimais des crises de jalousie terribles. Sans doute sentait-il que je partageais avec Amir une vibration dont il était exclu, une fois qu'il n'avait pas. Pour les gens qui ne croient en rien, rien n'est sacré, m'avait-on dit. Pourtant, j'avais renoncé. Je me dérobais lorsqu'Amir, en état de perception modifiée sous la lumière rouge, essayait instinctivement de retrouver le contact de mon corps. Le reste du temps, il se retirait de ma vie de bonne grâce. Ce qui l'inquiétait, c'était de savoir si l'homme que j'aimais s'occupait bien de moi, si c'était quelqu'un de bien, si j'étais heureuse. Pour mon anniversaire, Amir demanda à passer me déposer un cadeau. Selon la coutume jordanienne, il me tendit un paquet à la porte Sans attendre que je l'ouvre. À l'intérieur, des bougies parfumées, une carte écrite à la main. Honnête et transparente, je posais le tout sur la bibliothèque de l'entrée. L'homme que j'aimais rentra. Il meursela jusqu'au soir. Arrête de faire semblant. Il a mis son vieux parfum de doubaillote sur sa putain de carte. Et regarde ce qu'il t'a écrit. Tu ne leur mets aucune limite à ces gars. Alors je m'éloignais encore davantage d'Amir. Chaque été, je me suis inquiétée qu'il ne revienne pas de Jordanie cette fois-ci, et chaque septembre, je me suis réjouie de le revoir. Sous la lumière rouge, nous nous croisions, et lui des fois, en posant ma main sur sa taille, je me souciais de le sentir si mince. Le milieu techno est un peu comme le pays des merveilles d'Alice, un trou où beaucoup tombent et se perdent, en oubliant de chercher à remonter. Mais je ne pus jamais être là, quand il en eut besoin. Et puis Amir fit sa vie, avec les gens de son âge, tomba très amoureux, se fit des amis par centaines, devint ce garçon adoré de tous, qui faisait apparaître la joie sur le visage de presque n'importe quelle personne, homme ou femme, qu'il croisait et serrit quelques secondes dans ses bras, prince d'une nuit rouge comme il le sera de mille autres. Il redevint ce garçon populaire qu'il avait été au lycée, saturé de sollicitations, qui déclenchait les passions des femmes et leurs... pire désespoir. Amir se transforma, délaissa ses larges suites pour des marcelles très près du corps, des mitaines longues et des colliers. Il mixait et c'était un spectacle en soi, de voir sa joie, de faire danser les autres, de les faire monter. Amir est devenu pour moi insaisissable. Comme j'imagine naître le vent de Jordanie dans les branches des oliviers, qui fait danser la poussière et la laisse retomber, un peu plus loin, sur le chemin. Je n'ai jamais pu compter sur Amir. Parfois, au cours de ces quatre années, aléatoirement, il a surgi dans ma vie, eu avec moi quelques conversations intenses et profondes qui me donnaient le sentiment d'être encore pour lui quelqu'un de très important. Amir me délivrait quelques pensées très sages, en décalage avec la vie qu'il vivait. Nous parlions de la grâce, de la prière, de la confiance en plus grand que nous, des blessures amoureuses. Il fut un miroir tendu sur mon application totale dans ma nouvelle histoire d'amour avec l'homme que j'aimais, puis sur mon acharnement à maintenir la relation face à son désintérêt. Et enfin, sur la façon dont je m'enfonçais en réaction, dans des comportements et sentiments sombres qui n'étaient pas alignés avec ce que j'étais. Amir me renvoyait comme le mal-être de l'homme que j'aimais me contaminait. Je me souviens d'une fois, pendant la rupture, quand je me débattais, assise avec lui, dans l'obscurité à l'écart du son, sur un canapé partagé avec d'autres inconnus, au milieu d'autres gens qui passaient, se posaient avec nous, nous parlaient un peu. Amir me tenait la main, comme pour ne pas que je sombre. Il me rappelait encore une fois ce qu'était la tendresse. Une nuit de ramadan, après la rupture, Amir était encore le seul à veiller, à être là pour me parler quand l'angoisse me dévorait. et fut l'un des premiers à mettre une image forte sur ce que je vivais. Il a ses griffes profondément plantées en toi. Amir m'a rappelé la valeur que j'avais encore, lui qui m'avait connu juste avant. Tu es encore belle et séduisante, intelligente et forte. Ne laisse pas quelqu'un comme lui ruiner l'image que tu as de toi-même, n'ai que pitié pour lui. Le respect, la gentillesse, la miséricorde et la compassion sont... tout ce dont tu as besoin d'un homme. Ne sois pas avec quelqu'un qui ne vit que pour ses désirs. Tu mérites qu'on se batte pour toi, mais tu n'as peut-être jamais laissé l'espace à ceux qui le font vraiment. Ainsi parle Amir, comme s'il nourrit fermement le projet d'être tout cela bientôt, pour la femme qu'il aimera, et qu'il ne comprend pas qu'un homme de plus de 40 ans n'ait pas su l'être avec moi. Il m'a encouragée à créer, m'a donné de sa musique. a contribué un peu, lui aussi, à ce podcast. Mais jamais je n'ai pu compter sur Amir. Il reste totalement extérieur à ma vie, semble juste un messager et un volontaire de Dieu, un archer, qui me ramène au noyau de la date. Mon essence, ma spiritualité, me fait prendre conscience quand je dérive. Amir est un vent que Dieu souffle sur ma vie pour me faire chaque fois retomber un peu plus loin sur le chemin. Un jour, Amir m'a dit que la prochaine fois qu'il aurait une copine, ce serait la femme qu'il épouserait, et qu'il faudrait qu'elle partage avec lui la peur de Dieu, la seule chose pouvant, selon lui, réprimer le désir intense qu'on a pour le monde. Amir, je crois, vit dans un conflit permanent entre ce qu'il est censé faire et ce qu'il fait. Le péché est le surplus de beauté et d'intensité apporté à l'existence par la techno et les substances. Les garçons... qui peut-être parfois aussi le désirent, le sexe, le sexe avec les filles, les filles ensemble ou séparées, les filles dans son sillage comme une traînée de poudre, les filles qu'il adore, mais ne louent ni ne craignent son Dieu, les filles qu'il ne devrait pas aimer, les filles qu'il n'épousera pas. Il n'aime pas que je dise ça. Et je suis un miroir aussi, je crois, de ses incohérences et de ses secrets. J'aurais beaucoup aimé interroger Amir dans ce podcast. Qu'une nuit, dans les collines ou le désert de Jordanie, il me parle de la place de l'amour dans sa foi, des conflits qui l'habitent. Mais jamais personne n'a capturé le vent. Amir est trop insaisissable aujourd'hui pour se livrer comme ça, en laissant une trace. Une nuit sous la lumière rouge au début de cet hiver, Amir et moi sommes accoutés au bar, son épaule chaude et douce est collée à la mienne, mais nous regardons droit devant nous en nous parlant. Nous n'avons plus à nous donner l'un à l'autre que des reproches légitimes. Encombrés des restes de cette relation étrange, nous sommes l'un pour l'autre de bien mauvais amis. Dans mon abstinence, je rumine. Le sexe gâche tout. Le sexe salit tout. Le sexe détruit tout. Nous n'aurions dû être que des âmes. Je m'agace, lui dis, écoute Amir, tu es un artiste, je suis une artiste, tu es croyant, je suis croyante, et je te dis qu'on n'honore pas la relation que Dieu nous a donnée. Nous n'honorons pas la beauté de ce que nous sommes chacun en nous comportant ainsi l'un avec l'autre. Je m'en fous de coucher avec toi, je ne couche plus avec personne de toute façon. Il me répond étrangement, car il n'en sait rien. Oui, je sais. Et puis plus tard, depuis l'estrade où je danse, je le vois dans la foule. Amir bouge les bras comme s'il avait le pouvoir ainsi de faire danser plus fort les gens autour de lui, comme le magicien de Fantasia. Il a quelque chose d'un peu mégalo, mais qui force ma tendresse. Je connais l'histoire du petit garçon et celui qu'il a été. Cela m'émeut, la façon dont le désir brut peut faire naître la tendresse où on ne l'attendait pas, où elle n'était pas censée naître. Amir est maintenant très loin, je le regarde exister loin de moi. Un jour, sûrement, on se croisera sous la lumière rouge, sans savoir que ce sera la dernière fois. Il sourira, dira « Ma Marie, tu es là » , m'étreindra, me fera un compliment, me dira combien je suis précieuse, et disparaîtra, cette fois-ci, définitivement. Je repense à la dernière nuit ensemble, alors qu'on entendait déjà les trames rouler à nouveau en bas de chez lui, collées contre moi dans l'obscurité. Amir m'avait demandé « De quoi te souviendras-tu de notre relation lorsqu'elle sera terminée ? » Il sentait peut-être que ce serait le lendemain et que nous arrachions à la nuit un peu de temps supplémentaire, d'ultimes instants de grâce. Je n'avais pas vraiment su répondre. Je lui avais dit « Je me souviendrai que tu m'as ramené à la tendresse, que tu as remis mon cœur en route. » Maintenant, je lui dirai Je me souviens que tu as été pour moi un messager de Dieu, mais c'est bien par le corps que je t'ai trouvé. Sans le désir qui m'avait poussé contre lui dans l'atmosphère d'apocalypse orgiac du cœur de la nuit rouge, basse résonnant dans le bas-ventre, il n'y aurait jamais eu cette rencontre d'âme, et nous n'aurions pas pu remplir notre rôle dans la vie l'un de l'autre. Me fermer totalement au désir, ce serait me fermer à la vie, et même au divin. Je me souviendrai que j'ai saisi à travers Amir la force destructrice et créatrice du désir. Après Amir, je ne pouvais plus croire que le sexe n'est à rien. Le sexe est devenu inévitablement davantage qu'un frottement de matière et un échange de fluides. Le sexe est devenu un acte où l'on manipulait une force créatrice d'une puissance délicate et terrifiante, et l'envie animale de vouloir la peau et le souffle de l'autre pouvait faire naître la vie, l'amour et l'art. Là où on ne l'imaginait pas, par Amir, j'ai compris qu'il fallait non pas que je reste fermée, mais que j'apprenne à préserver et utiliser cette énergie sexuelle de plus belle façon, car me fermer au sexe serait me fermer à quelque chose de divin. Car Dieu, pour faire pousser les fleurs de Lotus, d'abord fait exister la boue. Décembre 2025. Parfois, au cours de ces mois, parce que je n'avais prêté aucun vœu de chasteté, je me suis laissé aller à quelques exceptions, et je me suis rebaigné dans le désir. Une nuit qui cajole l'âme, faite de rencontres aléatoires et tous sous la lumière rouge, j'émerge d'un tunnel de couleurs et de sons où je me suis perdue quelques heures. Tatouage visible et lisible pour qui s'approcherait. À force de ne plus exister sexuellement pour qui que ce soit, je me demandais si j'étais devenue transparente. Mais une chose nouvelle se produit. Pendant que Circé décline avec lassitude les sollicitations pas toujours très subtiles, les hommes qui ne me connaissent pas s'approchent, mais semblent arrêtés par un bouclier invisible. Comme si j'étais une chose inaccessible, présentée en vitrine. Un jeune homme torse nu en herné me parle de l'Iran dont il vient, dit qu'il existe là-bas des lieux similaires, clandestins, que la pulsion de vie est si forte qu'on est ailleurs prêt à mourir pour danser. Il me dit « Tu danses trop bien, où est-ce que tu as appris à danser ? » La question me fait rire. Plus tard, un mec un peu nounours, casquette de policier et gros bijoux sur le torse nu, me raconte qu'il était autrefois soldat en Afghanistan, qu'il a dû tuer des gens. et est devenu fou, puis a tout quitté pour travailler dans une boîte échangiste, vu les femmes reconstruire leur estime d'elles-mêmes dans le sexe libre. Il me dit, toi tu rayonnes comme rayonnent celles qui se sont relevées. Sur l'estrade, je danse. Une main sur mon bras sollicite mon attention. Je me penche vers une jeune fille, un étage plus bas, pupille très dilatée. Elle me dit « Meuf, je voulais te dire, t'es trop belle, t'as d'être ça ! » Je porte une culotte haute et chancrée, des liens et des attaches métalliques sur les fesses, un bijou de corps fait de chaînettes ruisselant sur mes hanches. Apparemment, ma sobriété ne m'a pas rendue transparente, et j'ai un rapport sensuel quasi-sexuel au son, et je n'ai besoin de rien d'autre pour me combler. Mais ce soir, la petite voix méchante me parle dans ma tête. J'ai lu un jour qu'il fallait donner à cette voix un prénom. pour bien marquer la différence avec sa propre voix intérieure. Je l'ai appelée Stacy, parce que pour moi, Stacy, c'est un prénom de méchante dans une série américaine. D'ailleurs, quand Stacy me parle, elle a la voix de Gossip Girl. Ce soir-là, Stacy me dit, soutenue par les souvenirs de contenu Instagram qui me bombardent d'informations sur la périméonopause, que j'aurais l'air maligne quand je repenserais à cette soirée dans dix ans, quand je n'intéresserais plus personne. et que je serai devenue invisible aux yeux des hommes, que plus personne ne voudra coucher avec moi, et que mon corps se battra contre la sécheresse vaginale et les bouffées de chaleur. Il y a 20 ans, tu avais 21 ans, tu vois comme c'est passé vite. Dans 20 ans, tu auras 61 ans, tu seras vieille, vieille dans pas longtemps, et tu regretteras tes mois d'abstinence, tout ce que tu n'auras pas vécu tant qu'il en était encore temps. Et c'est alors que depuis l'estrade, je vois ce jeune homme très grand, qui se détache de la foule et me regarde en souriant d'un air amusé. Je l'avais vu quelques fois pour le sexe, l'été dernier. Je ne l'avais pas relancé. Et il n'était pas du genre à insister, ni à avoir besoin de le faire. pour se trouver des partenaires. Il est avocat d'une famille turque des quartiers pauvres dont tous les enfants ont réussi de hautes études. Il a des yeux en amande, des cheveux d'acteur de cinéma, la barbe bien taillée et contournette. À côté de lui, je me sens petite comme une poupée. Il me dit, je me demandais justement si tu serais là en venant. Quand tu danses, tu ne fais pas semblant. Tu veux qu'on rentre ensemble ? Et je dis d'accord. D'habitude, vers 4 ou 5 heures, l'énergie souvent retombe. À nouveau, je sens la gravité, le contact de mes pieds avec le sol, s'engage une course contre la montre. Je sais qu'il me reste alors une heure peut-être avant de m'écrouler. Mais cette fois-ci, je reste jusqu'à la fin, lorsque les lumières se rallument et font apparaître les visages ravagés par la nuit que beaucoup ne veulent pas finir. C'est définitivement miraculeux, ce sursaut d'énergie que me redonne l'intérêt masculin. Dans la file d'attente du vestiaire, mon amie Diane vient me retrouver. Veillant sur moi comme une louve, elle me demande si je suis sûre de vouloir rentrer avec ce mec. Par là, elle me demande si je suis en mesure de donner un consentement libre et éclairé, moi qui me tiens en ce moment loin des hommes. Je lui dis « Oui, ne t'inquiète pas, je suis claire là et je le connais » . Dehors, nous attendons un Uber dans le froid. Le jeune avocat me demande comment s'est passé Noël. Si mes parents vont bien, je rigole, je lui dis, c'est marrant ta question. Il sourit, ben c'est la politesse. Je prends un temps de réflexion sur cette différence culturelle. Je l'observe. Il n'a pas l'idée que quelque chose me touche dans ce que je brote dans ma tête à partir de ses gestes, de ses objets. Je me souviens de la première fois où il était venu chez moi, un après-midi chaud au printemps. Il avait détaillé mon appartement, dans lequel il déambulait avec aisance de son pas de grand fauve. S'était assis sur mon canapé, avait attrapé les romans qui traînaient sur la table basse. Il m'avait dit « Chez moi, il n'y avait aucun livre. Mon père est maçon, ma mère femme de ménage, il lise mal le français. » C'était dit comme quelque chose de factuel, sans mépris ni apitoiement. Il illustrait la différence entre le transfuge et le transglace. Je le regarde maintenant. Dans le petit matin d'hiver. Il porte sur lui pratiquement tout son patrimoine, tout ce qu'il a pour l'instant de cher, de beau, et à qui il le doit. Je ne sais pas pourquoi, je pense alors à un bilan comptable. À l'actif, la montre imposante, la tunique en lin blanc immaculée, la norac en duvet, les Doc Martins immenses, les cheveux qu'il m'a dit s'arracher parfois de nervosité derrière l'apparente maîtrise du mal dominant, son master en droit, le barreau qu'il vient de passer. Au passif, Le prix étudiant qu'il faudra rembourser, les sacrifices de ses parents depuis sa naissance, qu'il rendra sûrement dès qu'il le pourra. Il a appris à copier les gestes des étudiants en droit bien-nés, dans la façon qu'il a de remettre ses cheveux, de tirer sur les manches de sa chemise, mais sa façon de s'asseoir sur la banquette comme sur un banc de touches le trahit. Pour notre première rencontre, il m'avait rejoint dans ce bar où je me rends parfois avec mes amies féminines. Ce simulacre de maison close. Il m'avait dit, factuel, d'habitude je ne fais pas de date, je vois les filles directement, mais avec une femme comme toi, je comprends qu'il me faille m'adapter à tes standards. Il faisait partie de cette infime minorité d'hommes qui remporte sur les applis l'immense majorité des approbations féminines. Beau, grand, éduqué, disponible, sans enfant. Il n'avait pas besoin de se plier au jeu de la séduction. Les femmes voulaient ou pas, ils s'en fichaient. Il y en avait tellement. La dernière fois que je l'avais vu, c'était une chaude après-midi d'été. J'étais allée chez lui, à vélo sous le soleil battant. Il vivait encore dans son studio d'étudiants. La table était recouverte de ses révisions pour le barreau, sur les étagères des livres de droit, quelques romans, une boîte métallique de biscuits d'Istanbul. Il était comme toujours respectueux et conversait volontiers sur nos vies respectives. Avant de passer au moment limité dans le temps et l'espace, où la conversation et le respect étaient abrogés. Et puis, une fois qu'il lui sourit ironiquement de mon déferlement d'énergie, de mon rire, de mon abandon à sa brusquerie maîtrisée, qui me laisserait ensuite quelques douleurs dans le corps, il me dit que j'étais vraiment folle. Et puis le respect revint. « Tiens, tu veux un verre d'eau ? Tu trouveras une serviette propre sur la chaise face à la douche. » Il y avait une serviette râpée mais propre et pliée sur la chaise dans la salle de bain de son studio. Dans la douche, un carré crocheté coloré, comme on en utilisait sans doute dans sa famille turque, ressortant dans ce dépouillement. Tout ça ne répondait aucunement à mon besoin de profondeur et de connexion émotionnelle, mais me paraissait néanmoins d'une dignité et d'une honnêteté remarquables. Maintenant, c'est l'hiver. Dans le Uber, je souris et regarde la ville qui déjà se réveille un peu. Je repense à l'histoire de la petite fille aux allumettes d'Anderson, craquant les dernières qui lui restent pour un peu de chaleur tout en mourant de froid. La voix de Stacy me dit que c'est ce que je fais de mes nuits, de la beauté qui me reste. Les cramer, comme des allumettes pour la chaleur d'une flamme de quelques secondes, plutôt que de les utiliser à essayer de rallumer mon foyer. Que je ferais mieux de jouer de l'illusion de jeunesse que je donne encore pour me trouver quelqu'un qui restera, plutôt que de m'abîmer dans ma solitude ridicule, entrecoupée brièvement de sexe, avec des jeunes hommes qui ne m'en sauveront pas. Chez moi, il y a des bouillottes dans le lit pour avoir chaud quand je rentre seule. Script sexuel, policé du retour de soirée accompagné, douche, politesse, distance et manifestation de désirs attendus, mains lavées, chaussures respectueusement posées à l'entrée. Le lit moelleux impeccablement fait, la couette gonflée et la symétrie des oreillers en plume assortie, le matelas neuf et épais dont je savourais l'idée que l'homme que j'aimais en avait payé la moitié quelques jours avant sa fuite. Cheveux de cinéma surmettés d'oreillers en soie, tout juste repassés l'après-midi. Avec le jeune avocat, plaisir mécanique, mais surtout plaisir coupable d'être ramené un instant à l'état de poupée, de me sentir petite et manipulable, submergée. saturée comme je le fus autrefois. Sorte de jouissance de retrouver la douleur de l'excès, un tout petit peu comme avant, quand on ne savait pas s'arrêter et qu'on dépassait les limites du corps. Au milieu du sexe, je me dissocie. Une image surgit de la mémoire de l'enfance, le mot « silex » . En sortie scolaire en primaire, on nous avait expliqué comment les hommes préhistoriques allumaient un feu. J'avais alors essayé désespérément et sans succès de créer des étincelles. en frottant des pierres, deux silex qui se frottent sans produire d'étincelles. Lui endormi, je me réfugie ensuite dans le lit de ma fille. L'odeur de sa peluche et d'elle dans le nez. Maintenant, je me sens encombrée, j'ai envie d'être seule dans mon lit. Je pense à mon lit qui était propre, à mes thés en soie qui étaient repassés, et de réaliser que je suis chiffonnée en y pensant me semble autant absurde que symbolique. Au final, ce que j'ai aimé le plus dans l'histoire, c'était la faille, c'était le paradoxe, c'était ce que je pouvais observer de lui. Ce sont les objets particuliers des gens de Turquie qui n'ont pas fait fortune, que j'avais remarqué chez lui. C'était de savoir que cet homme immense s'arrachait les cheveux de nervosité. Le plaisir que j'ai pris, c'est un plaisir d'écrivaine. Plus tard, l'avocat me dit, « Tu sais, être respectueux, c'est aussi une façon d'obtenir ce qu'on veut. » Sa franchise sans cynisme me semble une marque de considération. Chacun de nous se sert de l'autre dans le plus grand respect. retiré loin en soi-même, insensible, avec juste le frottement des corps silex. Avant, comme Circé, je guettais le miracle de l'envie de rester collé. À défaut, quand il ne se passait strictement rien, j'arrivais à trouver une forme d'amusement dans le détachement. Je me coupais de mon cœur, j'avais décidé que plus rien ne devait me toucher. Mais j'avais l'impression d'annihiler une partie de ce que j'étais, de nier une partie spirituelle de moi. Et maintenant, je n'y arrive plus. Je me souviens d'un soir l'an dernier, pendant le Ramadan, où Amir était venu dîner. Il avait remonté un peu sa manche pour découvrir la montre Casio qu'il portait au poignet. Et m'avait dit, tu vois cette montre ? Elle est venue avec une notice pour pouvoir l'utiliser correctement. Et Dieu a créé l'homme avec une notice. Et cette notice, pour moi, c'est le Coran. Moi, je n'ai pas de religion condamnant le sexe. Aucun dieu qui me surveille et me juge. En revanche, je crois de plus en plus que par le sexe, on absorbe les émotions de l'autre, la honte, la culpabilité, la tristesse. Les émotions sont sexuellement transmissibles. Que si l'acte sexuel n'est pas nécessairement sacré, l'énergie sexuelle qui nous anime l'est, qu'elle est une force vitale profonde, et que c'est pour cela aussi que les différents courants spirituels ont toujours cherché à la canaliser, à la sacraliser. Vider la mort de toute signification, c'est ne plus enterrer les morts. Vider le sexe de toute signification, c'est le réduire à un frottement de corps, alors que le sexe peut créer la vie ou l'abîmer. Dans le sexe, je m'expose et vois l'autre dans toute sa vulnérabilité. Et c'est à ma petite échelle intime, ni un peu de mon humanité, que de choisir ce détachement, d'accueillir l'autre physiquement mais non émotionnellement, et de disperser ainsi cette énergie sexuelle. Mais alors, est-ce la solution ? Sacraliser le sexe et réserver cette énergie aux relations où l'on trouve de l'amour, un engagement, une projection. J'ai toujours pensé à la possibilité d'une expérience spirituelle par le sexe, et c'est sans doute cela qui m'a amenée à m'intéresser au tantrisme. J'ai toujours perçu mon corps non pas comme quelque chose d'impur, opposé à l'esprit, mais au service de l'âme. J'ai cherché dans l'acte charnel une dilution de l'ego, une pure présence. un état de prière ou de méditation, d'élévation spirituelle. Et j'ai espéré trouver des partenaires qui partageraient cette vision. Lorsque j'ai rencontré l'homme que j'aimais, parmi les multiples visages qu'il prit un temps pour être aimé de moi, parmi tout ce qu'il a essayé d'être sans y parvenir durablement, il y eut aussi cet amant avec lequel le sexe revêtait une dimension mystique et sacrée. Ce fut ainsi avant la première nuit où nous avons partagé l'intimité du sommeil. Et ce fut ainsi, encore régulièrement, jusqu'à ce qu'il dirige vers une autre son énergie sexuelle. Un souvenir, nous sommes à Varanasi, un matin de février. Les montrapes salmodiées par les femmes au dehors nous réveillent à l'aube. Nous avons dormi dans des draps frais et propres, après une nuit chaotique et interminable dans un bus épuisé. L'homme que j'aimais se réveille, bondit du lit. Il souhaite que bien vite nous sortions, que nous ne râtions pas cela. L'aube sur les rives du Gange. Dehors, la lumière est grise et orangée. Des femmes se baignent habillées, de leur sari, dans l'eau du Gange, essaient de protéger leur pudeur. Des vaches et des brebis squelettiques broutent les fleurs laissées dans le sable, entre les bûchers éteints sur la plage. Il n'y a plus de corps calcinés, juste des cendres, dont se recouvrent les brahmanes aux corps émaciés, qui herdent déjà un bout de tissu orange autour de la taille. Des intouchables se réveillent. Les gamins à la peau très sombre, vêtus de loques, ouvrent leurs grands yeux clairs et courent après nous. Ça grippe à nos vêtements. Dans les ruelles, des chiots morts et des déchets plastiques n'ont pas encore été ramassés. On en fera des tas et y mettra le feu bientôt. Et les fumées noires nous feront tousser. De loin, depuis des millénaires, les Indiens viennent pour mourir ici. C'est la chose la plus incroyable, horrible et belle à la fois que j'ai vu de mon existence. L'homme que j'aimais me tient la main pour enjamber les obstacles, prend des photos, et longtemps nous marchons, remontons les gattes jusqu'à l'endroit où l'on brûle le plus de corps, où l'on vend le bois qui chauffe assez fort pour les calciner jusqu'aux os, et puis des étoffes et des fleurs pour parer les corps. Nous revenons à l'hôtel. Après le petit déjeuner, nous avons encore la chambre quelques heures, le temps de faire l'amour et de s'endormir. Dans cette atmosphère, le sexe avait quelque chose de sacré, comme si ce matin-là avait été celui de nos noces, comme si de s'être levés ensemble après ce trajet et d'avoir vécu cette matinée, l'omniprésence de la mort et de la foi avait scellé quelque chose entre nous. Il y aurait un avant et un après Varanasi. Après, je serai sa femme dans le corps. Quelque chose lui appartiendrait durablement. Ensuite, loin de l'Inde, revenus à la maison, on recréerait l'Inde encore. Deux fois par mois peut-être, on approfondirait le rituel. Les biscuits magiques ouvraient les portes de la perception, une moitié chacun, dégustés dans la cuisine. On fermait la porte à clé, coupait les téléphones, nourrissait le chat. On se douchait soigneusement et on enfilait les vêtements légers et confortables. On mettait les oreillers au pied du lit, pour pouvoir voir notre reflet dans les miroirs du plafond. On installait les enceintes, les bougies, l'huile et tout ce qu'on utiliserait pour le sexe. On préparerait de l'eau et les nourritures régressives dont on se gaverait. Une heure après, les faits nous percutaient et les mots cessaient, car ils n'avaient plus vraiment de sens. Les phrases s'effaçaient de la mémoire au fur et à mesure qu'on les prononçait. Les sons des musiques qu'il avait préparées à l'avance s'intensifiaient, se dissociaient, semblaient venir d'autres coins de la pièce. Les goûts étaient plus prononcés, la faim insatiable le désire aussi. Alors, le corps prenait le relais. Les distorsions temporelles nous faisaient nous demander depuis combien de temps on s'embrassait. Je percevais les moindres plis de ses lèvres, et toutes les sensations étaient magnifiées. Des heures durant, on faisait l'amour somnoler dans la chaleur de l'autre. Parfois, on essayait de parler, de se souvenir. Pourquoi on se dispute parfois ? Parfois, on riait, on pleurait. Parfois, je voyais nos âmes qui discutaient dans un univers parallèle, contemplaient nos incarnations et riaient de notre insatiabilité. J'étais une vieille âme, lui une toute jeune. Il ne comprenait pas grand-chose. Dans le monde en bas, nous devenions de pures énergies qui se rencontraient et se mêlaient. Notre incarnation n'avait plus vraiment de sens. Le corps était juste un vaisseau. Je pouvais ressentir mon plaisir et le sien, comme si les frontières de sa perception et de la mienne étaient brouillées. Je savais ce que cela faisait d'avoir un sexe masculin, de pénétrer. Parfois, mon corps était un flux d'énergie d'une certaine couleur qui explosait, lui, une autre couleur qui de se déverser entourant en moi, et les flux fusionnaient encore plus loin, et je n'étais plus là, dans cette incarnation humaine. Par la communion de nos corps, nous atteignions un autre état. Et puis un jour, il y eut le sacrilège au milieu de notre rituel, une profanation de la religion qu'on s'était créée, sous mes yeux, alors que je me reposais. La tête sur sa poitrine, l'homme que j'aimais prit son téléphone et ouvrit un message dont je n'eus pas le temps de voir le nom de l'expéditrice, mais juste les mots. « Imagine mon corps nu contre toi en train de te faire des papouilles » , suivi d'une suite d'émojis colorées. Et ce fut le début de la preuve du saccage. Après, l'homme comprit que dans ce rituel, il n'était plus en contrôle de tout, qu'il pouvait se trahir lorsqu'il s'abandonnait ainsi. que sa double vie pouvait déborder de trous de lâcher prise. Alors, l'homme ne voulut plus se laisser aller ainsi au même rituel. L'homme protégea ses mensonges plutôt que la communion. Vous vous souvenez, dans la première partie de cet épisode, lorsque je vous racontais cette fois où j'avais fait mes sacs chez l'homme que j'aimais ? Je lui avais dit qu'il fallait cesser de m'étouffer. Que s'est-il passé après, à votre avis ? A-t-on eu une discussion difficile sur sa réaction de panique ? Ou sur le fait qu'il s'était saoulé en m'attendant ? Non. Après, il n'a pas dit un mot. Et il a fait ce qu'il faisait de mieux, face au conflit, quand il ne savait plus quoi faire d'autre que de se mûrer dans le silence. ce qui était son moyen de survie et de régulation depuis toujours, sa façon d'exister, qui avait rendu avant moi bien d'autres femmes aveugles et captives, et qui passerait toujours avant tout le reste, même avant notre relation. Ce qu'il faisait pour régler les problèmes, pour réparer, me calmer, me ramener, me rassurer, me soigner, me marquer, me posséder, me faire oublier ces excès et ces défaillances. Ce qui marchait mieux que n'importe quoi pour me donner foi dans l'existence entre nous d'une connexion d'âme au-delà des mots. Ce pourquoi la nature semblait l'avoir conçue pour moi, dans la façon dont elle avait modelé son corps, composé son odeur, choisi les proportions de son visage. Ce en quoi il avait appris à exceller auprès de dizaines d'autres avant moi, à poser le bon souffle, le ton parfait, le juste regard, le geste précis. Il s'est tourné vers moi, il m'a embrassé, il m'a caressé, et alors je me suis, comme chaque fois, transformé en une autre matière, un être invertébré qui se coulait autour de lui, et l'accueillait, l'enveloppait sans rancune, sans mémoire. Et le lendemain, j'ai remis en place toutes mes affaires, sans plus en parler. L'homme que j'aimais utilisait le sexe à la place des mots, et j'acceptais le sexe, à défaut des mots. Jusqu'à la fin, il usa de ce pouvoir. Le jour où je trouvais les photos de l'autre fille, je leur vois mutiques, les larmes coulant sur son visage, les mains crispées sur la coudoir du fauteuil, comme pendant un atterrissage difficile. Ensuite, ce soir-là, il n'eut de sa part aucun mot, aucune déresponsabilisation, aucune victimisation. Il vint à moi, me déshabilla, se déshabilla et procéda au sortilège. Et je me laissai faire, y voyant la preuve que cette fille n'avait pas d'importance. Le lendemain encore, tard dans la nuit, il s'acharnait à me faire ainsi oublier. Mais lui en moi, j'étais assaillie en pensée par les photos de la fille nue, dont je connaissais désormais l'identité. Je lui dis que je ne pouvais plus pour l'instant, que j'aurais besoin de temps. Privé de sa baguette magique, Il fit encore une tentative pour me ramener à mon désir de lui. Sous mon oreiller, je trouvais une photo imprimée, avec écrit au dos, dans une formule ambiguë ou maladroite. N'oublie pas que je t'aime, aussi incompréhensible cela puisse paraître. L'image, ce n'était pas une photo de moi, ce n'était pas une photo de nous, ce n'était pas une photo de l'Inde. C'était une photo de lui, nu, étendu sur mon lit. Son argument ultime, retiré quelques jours après. Argument pathétique, mais qui avait après tout toujours fait son effet sur moi. Ses mains, son visage, sa peau, son regard, son sexe qu'on devinait sous le drap. Ceci est mon corps, livré pour vous. « Tu étais amoureuse, me dit-on. Mais au bout de cet épisode, il faut avoir un instant, au milieu de toutes les analyses que j'ai faites, l'honnêteté de l'explication la plus simple, qui m'apparaît clairement dans ma solitude. Je le désirais comme je n'ai désiré personne. Et il m'a donné du plaisir comme personne. Je me souviens qu'il disait de moi que j'avais les proportions parfaites pour son corps, et il me montrait, regarde, mon pouce et mon index, c'est exact. Exactement le tour de ton poignet et ton coude, regarde, exactement dans ma main et ton cou. Juste ici, ma tête se niche. Tu es faite comme un écrin pour mon corps et moi comme un écrin pour le tien. Nous sommes les écrins l'un de l'autre. Je voulais son empreinte en moi, comme ses coquillages dans les silex. Je ne sais pas quoi faire du fait que ce que j'ai connu de plus érotiquement intense m'était donné, peut-être pas par l'amant le plus ouvert, attentionné et inventif, mais par celui qui fut le plus destructeur. Je ne sais pas quoi faire de mon corps qui se souvient encore de son amour, mais aussi de sa violence. Je ne sais pas quoi faire de ça. Toutes ces conversations difficiles que nous n'avons pas eues, tant que le sexe servait de solution. La façon dont le sexe le devenait plus encore, au fur et à mesure que les choses étaient incertaines, l'anxiété en décuplant le potentiel de soulagement. Je me disais parfois, un jour il y aura une dernière fois et ce sera terrible. Pour les fleurs que lui seul savait ouvrir en moi, je tenais. Le sexe devenait un élixir d'oubli. Et je vivais dans l'illusion qu'il remplaçait les mots. J'essayais de communiquer, mais je parlais toute seule. Je croyais que c'était parce qu'il avait besoin de temps pour répondre, pour rassembler ses pensées. Et lui, il se déshabillait. Et c'est sans doute là ma faille, de penser que quelqu'un qui a autant de qualités dans le sexe les a forcément en dehors. Que quelqu'un qui sait me faire du bien me veut du bien. Que quand cette alchimie se produit, Cela veut forcément dire quelque chose spirituellement, de le romantiser, d'y accorder une dimension sacrée. Mon amie Shoshana, qui a 74 ans, aime à dire de son ex-mari, dont elle a supporté les frasques, « C'est simple, j'étais juste complètement dépendante sexuellement de lui » . Peut-on être addict sexuel non pas en général, mais de quelqu'un en particulier, et d'être par là même prête à tout accepter ? Comme une héroïnomane de l'unique dealer de la Terre. Parfois, je me dis que c'est pour cela que j'ai autant besoin de marquer la rupture avec, avant, par cette abstinence. Pourquoi je me méfie autant du sexe maintenant, de l'emprise que ça a pu avoir sur moi, de désirer quelqu'un aussi entièrement ? Je ne me sens au final pas plus en sécurité à partager une intimité avec quelqu'un que j'aime qu'avec tous ces hommes sans importance. Pas plus rassurée face à ceux qui me consomment que ceux qui me consument. Aimer et désirer me semble donner à une seule personne bien trop de pouvoir, vu l'intensité que je mets dans le tout. Puisque je ne sais pas être raisonnable, et que malgré toutes mes connaissances, on peut me rendre stupide par quelques orgasmes bien amenés, je ferais bien d'être seule un bon moment. Seule, jusqu'à comprendre qu'il ne me donnait rien, aucune substance, mais que c'était moi qui vibrais. Avec ce qu'il y a d'inflammable en moi qui toujours existe, auquel je lui donnais accès, qui savait juste faire danser l'énergie au fond de mon ventre. Quand je repense à ces moments, il y a ces accords de piano qui résonnent dans ma tête. Ce sont ceux du film « Hiroshima, mon amour » , adapté en 1959 du livre de Duras. À Nevers, une jeune femme a été tondue pendant l'épuration, parce qu'elle a aimé un Allemand. Elle est devenue folle, folle à Nevers, enfermée dans une cave. Et puis, longtemps après, elle rencontre à Hiroshima un Japonais avec lequel elle a une passion physique. C'est un film qu'il faut regarder un soir de canicule, ou alors de grand froid. Il faut qu'il y ait quelque chose d'intense, d'extrême dans l'air pour regarder ce film. Pour se laisser hypnotiser par la musique, l'élégance des tenues, les plans qui font oublier l'absence de couleurs, et le phrasé des années 50, un peu surjoué. Et il y a ces vers, et je rêverais qu'un jour on en sample le son, en faire un son techno-hypnotique où je danserais sous la lumière rouge, dans une transe cathartique de toute la passion du corps qui m'a possédé dans ma vie. Je vous en lis ici un extrait, parce que je n'ai jamais trouvé un texte qui révélait davantage la dimension destructrice de la passion physique. Je te rencontre, je me souviens de toi. Qui es-tu ? Tu me tues, tu me fais du bien. Comment me serais-je douté que cette ville était faite à la taille de l'amour ? Comment me serais-je douté que tu étais fait à la taille de mon corps même ? Tu me plais, quel événement, tu me plais, quelle lenteur tout à coup, quelle douceur, tu ne peux pas savoir, tu me tues, tu me fais du bien, tu me tues, tu me fais du bien. J'ai le temps, je t'en prie, dévore-moi, déforme-moi jusqu'à l'allée d'heure. Ai-je été déformée ? Depuis l'homme que j'aimais, les choses sont brouillées. La sacralisation du sexe est un autre idéal qui m'a été saccagée. Une autre illusion où je me suis perdue, quand j'y voyais une croyance commune. L'amour ne me semble plus une garantie de sécurité pour vivre la sexualité. Tant cela me semble accroître ma vulnérabilité. Le sexe m'a rendue plus amoureuse, et l'amour m'a rendue plus sensible au sexe. Je suis devenue dépendante et je me suis retrouvée comme couché nue. sur une table de sacrifice en haut d'un temple, prête à me faire éventrer pour qu'on prenne ce qu'il y avait de vie en moi. Comment pourrais-je reprendre le risque de me laisser râler à nouveau à aimer quelqu'un que vraiment je désire ? Je crois qu'Anna partage ce besoin d'intensité qui m'a fait me perdre. Je l'imagine capable d'obsession. Je l'imagine tout autant que moi, dépossédée de son intelligence remarquable lorsque l'amour est là. Moi, comme tant d'autres, lorsque j'avais 28 ans, je travaillais dans une épicerie bio, avec un comptoir où on servait des cafés. Parmi nos habitués, il y avait Catherine, une femme assez élégante, intelligente et cultivée, qui avait alors l'âge que j'ai aujourd'hui. Elle était très indépendante, débrouillarde, joyeuse et drôle. Elle organisait des festivals de musique classique et travaillait depuis chez elle. À une époque où le télétravail n'était même pas un mot. Chaque matin, elle venait boire un café pour faire une pause. Son mari vivait dans une autre ville, revenait les week-ends. Elle venait alors au comptoir avec lui. Elle le couvait du regard, semblait fière d'être en sa compagnie. Toujours un peu subjuguée par cet homme que je trouvais plutôt un peu désagréable et bien moins intéressant qu'elle. Ils avaient vécu en Russie lorsqu'ils étaient jeunes. Elle vibrait lorsqu'elle en parlait, nous racontait des voyages en transsibérien. Elle n'avait pas d'enfant, elle en aurait voulu et adorait du regard les bébés en écharpe contre leurs parents, mais disait que son mari ne se sentait pas prêt. Son mari avait trouvé un poste en Russie, alors elle avait tout organisé, donné son préavis pour l'appartement, vendu beaucoup d'affaires et démissionné. Avec ma collègue, nous nous réjouissions d'aller lui rendre visite quelques mois plus tard, de prendre nous aussi le transsibérien. Et puis, deux semaines avant le départ, Catherine était arrivée un peu sonnée à l'épicerie. Son mari lui avait dit la veille, au téléphone, qu'il n'était pas sûr de vouloir qu'elle vienne avec lui. Et puis moi, de l'autre côté de mon comptoir, jour après jour, j'ai suivi la chute interminable de Catherine qui essaya de comprendre ce qu'il se passait, refusait l'aveuglement. Elle apprit qu'il n'avait jamais demandé de visa pour elle. Qu'il avait présenté à ses parents, déjà plus d'un an auparavant, sa nouvelle compagne, qui était russe et plus jeune. Et puis, qu'il avait acheté une maison en cachette, à Nevers, la ville perdue en Bourgogne. La ville où l'on devient justement folle, dans Hiroshima, mon amour. Il y avait déménagé leurs affaires, qui étaient auparavant dans leur appartement. Alors Catherine, avec un air déterminé, me dit... Je vais aller chercher mes affaires. Et moi, avec mes 28 ans qui ne comprenaient pas grand-chose, mais se réjouissaient d'une aventure et de pouvoir soutenir mon ami, je dis, je viens avec toi. On partit en camionnette un dimanche après-midi. On fit un repérage dans le village à la nuit tombée. On dormit dans un hôtel et logis de France sans charme. Et puis, tôt le matin, alors que le soleil inondait déjà la campagne, on attendit le serrurier devant la bicoque. Il se méfia d'à peine, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession à Catherine, et elle fit montre de grand talent d'actrice. Le serrurier demanda si elle avait au moins une carte d'identité, il jeta un œil sur la boîte aux lettres, le nom était le même. Il ouvrit la porte, et elle a cherché de quoi remplacer le barillet. Pendant ce temps, nous pénétrâmes dans la maison et je ne sais comment Catherine teint ce rôle jusqu'au bout, de faire semblant, comme nous en avions convenu, de connaître clairement les lieux, d'ouvrir les volets et de poser son sac comme si elle était chez elle, au milieu des affaires de l'autre femme, des photocopies de ses papiers sur la table et ses produits de beauté dans la salle de bain. Le serrurier est parti, elle appela deux copains qui attendaient un peu plus loin, des techniciens de festivals costauds. Ils descendirent l'armoire normande de sa grand-mère, embarquèrent les tapis perçants. Il y avait deux tableaux qu'un artiste russe avait offert au couple il y a longtemps. Ils avaient apparemment pris de la valeur. L'un représentait Catherine, l'autre un enfant, avec une trompette. Catherine prit l'enfant, laissa son portrait, juste pour l'emmerder, me dit-elle. Et puis, on reprit la route, et Catherine ne disait rien. Je me rappelle l'avoir regardé. Les mains crispées sur le volant, la mâchoire serrée, je me rends compte que j'étais alors à peine plus d'une adolescente, capable seulement de décoder dans son visage la rage, sans beaucoup plus de subtilité, sans comprendre ce qu'elle aurait d'inapaisable. Ce n'est que maintenant que je peux comprendre tout ce qui se jouait là. Catherine partit vivre en Afrique. Son mari, depuis la Russie, lui opposa un silence glaçant. donna les consignes nécessaires pour bloquer ses appels. Sans réponse de lui, elle dut attendre deux ans et retourner à Nevers pour obtenir par défaut le divorce qu'elle avait demandé. L'ex-mari de Catherine eut un enfant, avec l'autre femme. J'ai souvent repensé à Catherine ces derniers mois, comme de la preuve éclatante de la façon dont l'intelligence n'est d'aucun secours quand on a quelqu'un dans la peau. Catherine, Anna et moi, j'entends parfois de ça de là que chez une partie des aides, la généralisation des connaissances de base en psychologie combinées à l'adhésion au féminisme les rendrait davantage capables de se protéger des éventuels dommages liés à la relation amoureuse. Elles seraient davantage capables de clairvoyance, d'indépendance, d'assurer le respect de leur consentement, d'expérimenter des relations hors du cadre classique de l'hétérosexualité. de prendre dans l'attraction sexuelle ce qu'il y a de bon, sans s'y perdre. Qu'en est-il d'Anna, elle qui a évolué dans des milieux particulièrement intellectuels et déconstruits ? Est-ce que les relations y sont réellement moins violentes et plus respectueuses ? Parvient-elle mieux que moi à avoir de la distance, à se protéger ? Alors j'ai voulu parler de cela avec Anna, elle pour qui la sexualité n'a jamais été cette chose simple. et qui pense depuis plus de temps que moi au coût de tout cela. Vous pourrez écouter Anna dans la troisième partie de cet épisode.