- Speaker #0
Nous sommes allés à la rencontre d'anciens patients et de professionnels du Centre de rééducation fonctionnelle de la Fondation Ellen Poidatz à Saint-Fargeau-Pontierry, dans le sud de la Seine-et-Marne, lors d'une journée de retrouvailles organisée pour raviver les souvenirs et partager les moments de vie passés au sein de l'établissement. Au fil des échanges, nous avons recueilli de précieux témoignages sur leur enfance et leur adolescence au CRF et à l'IUM de la Fondation. Une journée empreinte d'émotions, de partage et de mémoire collective. Je vous invite à écouter ces récits sincères, chargés d'humanité et de sens. Bonjour, je m'appelle Aline Dufour, je suis infirmière coordinatrice de santé et aujourd'hui je vous présente le podcast de la Fondation Poidatz. Je te laisse te présenter et me dire durant quelle période tu étais à la Fondation.
- Speaker #1
Je m'appelle Jean-Yves. Je suis arrivé en 1977, donc du coup j'avais 3 ans à l'époque. Donc j'ai fait un parcours un peu particulier ici au sein de la Fonda, puisque je suis arrivé chez les lutins, et puis j'ai terminé chez les aînés, donc la dernière étape, j'ai fait tout le parcours.
- Speaker #0
Raconte-nous comment ça se passait à ton époque.
- Speaker #1
Disons qu'en fait, on a plus, nous, je parle de notre génération, on a plus une image d'IEM que de CRF. Pourquoi ? Parce que la chance qu'on a eue d'être ici, à la Fonda, C'est qu'il y a eu cette possibilité de pouvoir suivre notre solidarité, on va dire entre guillemets, de façon normale. Chose qui ne se produit pas toujours dans les autres centres. Enfin, à cette époque-là, dans les autres centres, ce n'était pas forcément le cas. Vous voyez plus le côté IUM que CRF. Après, bien évidemment, on a tous été impactés par le côté médical. On a tous été solidaires les uns les autres. C'est ce qui fait un peu notre force, en fait, plus ou moins aujourd'hui. C'est une solidarité qui s'est construite entre nous, mais aussi avec ce qu'on appelait les moniteurs à l'époque. Bien sûr, aujourd'hui, ça n'existe plus. Enfin, c'est une des éducateurs. Et donc, voilà. Donc, c'est ce qui est, en fait, comme le côté médical, en fait, était différent d'aujourd'hui, c'est-à-dire, je veux dire, l'évolution médicale était différente d'aujourd'hui. Souvent, à cette époque-là, on restait... plusieurs années comme moi par exemple.
- Speaker #0
Quel est ton meilleur souvenir à la fondation ?
- Speaker #1
Oula, c'est compliqué. C'est compliqué comme question. À quel niveau, quels souvenirs ? Je veux dire, est-ce que... Quel domaine ? Je veux dire, il y en a plein des souvenirs, bien évidemment. Des rencontres, bien évidemment. Des rencontres amoureuses également. Deux filles qui venaient de l'extérieur, enfin, voilà, qui venaient pour des cours de parcours, des petits scolios, des trucs comme ça. Moi, ce que je retiens surtout, c'est cette fraternité qui a pu être construite au sein de cet établissement, qui n'a pas toujours été facile à vivre, bien évidemment. En fait, les règles ont changé aussi dans les structures elles-mêmes. C'est-à-dire qu'elles sont de plus en plus médicalisées, et elles sont de plus en plus, je pense, structurées. et donc en fait les relations sont... ne sont pas du tout les mêmes qu'auparavant. Souvent, il y avait beaucoup de jeunes qui arrivaient, qui avaient 20 ans dans les moniteurs, qui avaient très peu d'expérience, qui découvraient ce monde-là, qui était un monde très particulier. Tu venais ici à l'époque, tu venais parce que tu cherchais un boulot et pas forcément parce que tu avais fait une formation. Si tu arrivais à démontrer que tu avais envie de venir bosser ici, tu étais pris. Aujourd'hui, on ne prend pas quelqu'un qui vient spontanément. On va lui demander s'il a fait des études, s'il a fait... Enfin, un cursus scolaire bien particulier pour pouvoir entrer dans ce domaine-là. Et à l'époque, ce n'était pas ça.
- Speaker #0
Selon toi, qu'est-ce qu'il faudrait garder à la Fondation ?
- Speaker #1
Cette forme de communion qu'il y avait entre nous tous. Enfin, je veux dire, voilà, il n'y avait pas de... On était tous bienveillants les uns aux autres, aussi bien... Alors, bien sûr, avec le personnel, mais même entre nous, en fait, il y avait cette... Je reviens toujours un peu au même. Peut-être que c'est un peu redondant, mais c'est cette espèce de... de communion qu'il y avait ensemble. Je ne veux pas nous faire passer pour une secte, pas du tout, mais c'est vrai qu'il y avait ce truc-là, où il y avait de l'entraide tout le temps, on partageait tout ensemble, les peines, les joies. Il n'était pas rare de voir, par exemple, quelqu'un comme moi qui donnait à manger à quelqu'un qui ne pouvait pas le faire. Nous, on n'avait pas de pitié. Enfin, pas de pitié entre nous. Attention, ce n'est pas péjoratif quand je dis ça. Mais c'est aussi les choses qui sautent dans la vie. C'est-à-dire que, par exemple, je ne devrais peut-être pas donner de nom, mais on a un ami qui n'a pas de bras et qui n'a pas de jambes. On ne l'a pas épargné non plus. C'était un de nos camarades. Petite anecdote, on jouait forcément, on a tous connu le numéro, le chiffre en bas du verre pour savoir qui allait essuyer la table ou qui allait la débarrasser. Bon, ben voilà, lui, on ne l'a pas épargné non plus. Je veux dire, tu tombais sur plus petit, c'est toi qui essuies la table. Bon, ben le mec, il prenait sa fourchette dans les mains, pardon, pas dans les mains, dans la bouche, il piquait l'éponge et puis il l'essuyait. Alors, bien évidemment, on se passait un coup derrière parce que voilà, mais c'était le principe. Et en fait, je pense qu'en fait, on ne s'est pas épargné les uns les autres. C'est-à-dire que tout en restant bienveillant, on ne s'est jamais fait de cadeaux. Et c'est, je pense, ça qui nous saut dans la vie d'après. Ça te permet, si tu veux, de pouvoir relativiser sur ce que tu vas vivre après en sortant de ce genre de structure et de te dire, si tu as envie d'aller plus loin, il faut que tu te bouges. Et tu ne peux pas compter sur les autres, enfin sur le monde extérieur. C'est-à-dire qu'on vit quand même un monde un peu fermé ici, où on est tous bienveillants. En fait, quand on sort d'ici, on se rend compte, et c'est là où est la problématique, c'est quand on sort de ce type de lieu, on se rend compte que du coup, on n'est pas du tout dans le même monde. C'est-à-dire que là, on ne peut pas demander aux gens d'être attentifs à nous. Je veux dire, en fait, c'est à nous de s'adapter au monde. C'est une micro-société, en fait, ici. En fait, c'est une société en parallèle. C'était une société en parallèle, je ne sais pas si c'est toujours le cas, mais en tout cas, à l'époque, ça l'était. Quand tu vis 16 ans enfermé dans ce genre de structure, tu sors, et là, tu n'en prends pas la gueule, parce que du coup, tu t'aperçois que le monde, ce n'est pas ça. C'est un peu le côté un peu pervers du truc, quoi.
- Speaker #0
Comment se passe ta vie aujourd'hui ?
- Speaker #1
La Fonda a forcément influé quelque chose dans ma vie, sur mon caractère, sur la manière de me comporter. La Fonda est ma jeunesse. Ce qu'on vit plus jeune fait ce qui fait ce qu'on est aujourd'hui. Donc les difficultés rencontrées ici, mais aussi les bons moments. Moi, j'ai eu un parcours un peu particulier, mais je suis resté jusqu'à 19 ans ici et je suis parti, j'étais en troisième. Et donc, bien évidemment, parce qu'en fait, avec les opérations qui étaient longues, on perd aussi tant de scolarité. Donc voilà. Et après, j'avais un côté un peu plus orienté mathématique pour ma part. Et finalement, on m'a toujours demandé, tiens, qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? Je n'en savais rien du tout. Et puis, quand tu es dans une situation comme la mienne, tu ne te poses pas la question. Tu te dis, merde, c'est vrai. Enfin, quand on te pose la question, tu dis, ouais, c'est vrai, mais j'avais pas vraiment envie que tu me poses la question, parce que je sais pas ce que je vais faire plus tard. Parce que tu te poses la question de savoir si tu vas être en mesure de pouvoir déjà travailler. Tu vois ce que je veux dire ? Et on a vécu une époque où nous, on nous a fait croire que t'as vu, tu vas faire des études, et puis genre, tu vas rentrer dans un métier, tu vas le faire toute ta vie. Bon, aujourd'hui, j'ai 51 ans, on s'aperçoit que, bon, moi, j'ai déjà fait 10 boulots, tu vois. Donc voilà, t'as plein de choses comme ça. Et puis, après, quand tu sors, tu prends ta calotte. Moi, j'ai fait des études. J'ai fait un bac pro Mavelec, en maintenance audiovisuelle, finalement, pour m'apercevoir que je ne pourrais jamais porter une télé parce qu'à l'époque, elle faisait 80 kilos. Enfin, j'exagère, mais bon, même si elle faisait 30 kilos, dans l'état dans lequel je suis, pour faire technicien de maintenance audiovisuelle, ce n'était pas possible. J'avais les capacités intellectuelles pour le faire, mais pas physiques. Donc, après, au final, Ma vie a été faite de rencontres aussi. Et c'est ça qui est important. C'est-à-dire que ma vie est faite d'opportunités. C'est-à-dire que tu fais des rencontres. Moi, quand j'ai quitté ma scolarité, j'étais à Richemont, en fait, dans les Yvelines. Et finalement, j'ai rencontré un de mes potes, un de mes potes aujourd'hui, toujours, qui m'a fait rentrer dans l'éducation nationale. Donc, rien à voir avec ce que j'ai fait. Donc, voilà. Mais il y avait quand même un lien, parce que j'ai fait de l'audiovisuel, du montage audiovisuel, donc il y avait un côté très technique, très spatial, quelque part, je veux dire. Et au final, après, j'ai fait ça 7 ans, après j'ai posé la FNAC en tant que vendeur, après avoir fait des formations en technique de communication, gestion de conflits et technique de vente. Pareil, j'ai fait ça 7 ans. Après, je fais quelques boulots de temps. d'autres. J'ai bossé à la SNCF, ça ne m'a pas plu du tout. Je n'ai pas le droit de le dire, ça.
- Speaker #0
Et maintenant, qu'est-ce que tu fais ?
- Speaker #1
Et puis, maintenant, je suis... Après quelques mois, un peu deux, je travaille aux impôts. Donc, je gère les... Les véhicules qui viennent de l'étranger, je m'assure qu'elles sont en règle de façon fiscale.
- Speaker #0
Pour toi, qu'est-ce que le handicap ?
- Speaker #1
Le handicap, c'est un problème que les gens se mettent dans leur tête. C'est-à-dire que j'ai envie de te dire que le handicap, en fait, pour moi, tout le monde a un handicap. Et ce qui est étrange, c'est que... Alors, bien évidemment, il y a du handicap physique. C'est uniquement une différence. Le handicap, je pense que c'est une idée, en fait, que les gens vont se mettre dans la tête. Il y a une forme de peur aussi autour du handicap par rapport aux gens de l'extérieur. Je pense que ça leur fait peur. Mais je pense que ça doit leur faire peur parce qu'eux-mêmes, en fait, ils ne savent pas, mais ils ont eux-mêmes un problème. Moi, combien de fois, souvent, Alors, ce n'est pas pour dédaigner les gens ou les rabaisser. Mais des fois, j'ai des gens qui viennent me voir dans leur manière de me parler ou dans leur manière d'agir. Je me dis, finalement, mon gars, finalement, je vois que tu es quand même plus atteint que moi. Et c'est des gens qui sont, comment dire, d'apparence normale. Le handicap, c'est une idée des gens. Alors, attention, quand je dis ça, je ne veux pas nier que j'ai un handicap, bien évidemment. Je le sais. Mais si tu veux... Là, je vais te parler par rapport à mon regard à moi. C'est-à-dire que moi, je ne me sens pas différent des autres. Et je pense que c'est ça qui est important aussi dans la vie. C'est-à-dire que... D'ailleurs, je connais quand même beaucoup de gens qui étaient peut-être même ici, qui n'ont peut-être pas forcément eu cette force d'esprit, où quand tu sors de ce genre de structure, tu es tellement bien entouré. que quand tu sors de là, tu as peur. En fait, tu peux prendre une forme de peur. Et donc, du coup, tu vas te retrouver chez toi ou en famille, tu ne vas plus sortir de chez toi. Il y en a qui sont comme ça. J'en connais. Donc, le handicap, pour moi, c'est juste une différence. Mais une différence qui est nécessaire. Et je pense que la différence, de mon point de vue en tout cas, elle te fortifie. Et du point de vue des autres, elle devrait les fortifier. En tout cas, là, on parle d'humanité. on parle de... de différence. Et en fait, par exemple, la différence, ça doit nous cultiver les uns les autres.
- Speaker #0
Merci d'avoir écouté ce podcast et à très bientôt pour la suite.