Speaker #0Mais Léna ne s'est jamais laissée impressionner facilement, et il ne lui a pas fallu longtemps pour décrocher un job. Et dans une administration en plus. Quand elle a appris ça, ma mère est partie illico mettre un cierge à chaque saint dans l'église la plus proche. fonctionnaire, un salaire garanti et la sécurité de l'emploi. Elle allait enfin pouvoir dormir sur ses deux oreilles. Ma mère supportait mal ma condition de commercial. Pour elle, c'était un métier d'aventurier. À chacun sa vision de l'aventure. Trouver un appartement, en revanche, relevait de la franche épopée. En un mois, je veux bien être pendu si nous n'avons pas écumé tout ce que la ville comptait de deux pièces cuisine, duplex et studio alloués. Léna dirigeait les opérations, négociait, exigeait, marchandait et n'était jamais satisfaite. Je l'écoutais faire son état des lieux impitoyable sous le nez des propriétaires stupéfaits, et dans son coin Gaetano attendait patiemment que le découragement nous gagne. Il attendait de nous voir le supplier. C'est en avril qu'il lui a fallu renoncer à ses dernières illusions. Nous venions de trouver notre nid d'amour au quatrième étage d'un vieil immeuble sans ascenseur. Quelques aménagements s'imposaient, le loyer frisait la folie, mais le coin nous plaisait, la vue était dégagée, il y avait un lac tout près avec un parc autour, le boulot de l'ENA se trouvait à deux pas et le mien guère plus loin, le quartier était calme, rempli de retraités qui promenaient leurs chiens à heure fixe, tout pour plaire. Évidemment, pas question d'habiter ensemble avant le mariage, mais nous étions autorisés à commencer les travaux. « On va refaire la tapisserie de la chambre ! » l'ENA s'enthousiasmait. Et puis, il faudra donner un coup de peinture au living, je trouve les murs un peu jaunes. Je frissonnais. Le bricolage et moi n'entretenions pas de très bons rapports. Je regardais Léna courir les magasins en compagnie de Bess, choisir papier peint, peintures et moquettes, et je me disais qu'on n'était pas sortis de l'auberge. D'ailleurs, Bess aussi nous voyait mal partis. « Si tu comptes sur mon frère pour ton intérieur, » elle rigolait avec Léna, « tu vas pas être déçue, il a jamais été fichu de planter un clou. » Je la laissai dire, j'évitais de me mêler de tout ça. Je me contentais de donner mon avis sur les petites fleurs de la tapisserie ou le bleu de la salle de bain avec détachement. À trop prévoir l'avenir, je finissais par manquer d'air. Quand Léna et Bess filaient chez Castorama le samedi après-midi, je pouvais errer sans fin en bas de chez Angéline en guettant ses fenêtres. Et comme Jules habitait tout à côté, j'allais aussi souvent traîner sous ses fenêtres à lui. Je tournais en rond dans sa rue, j'enchaînais les cigarettes, et je me demandais s'il était possible qu'on ait fini de s'aimer, comme ça. Du jour au lendemain. Depuis que le groupe avait cessé d'exister, je n'avais plus aucune nouvelle de Jules. Je n'osais pas l'appeler, il gardait le silence. Et s'il venait à sortir de son allée alors que je me trouvais dans le secteur, je me planquais en vitesse pour le regarder foncer vers son cours de batterie. Les baguettes dans une main, le livre de solfège dans l'autre. Jules ne renonçait pas. Comme Gianni, sa conviction restait la même, quels que soient les obstacles rencontrés. Même le jour où je l'ai surpris, le bras enroulé autour d'une blondinette que je ne connaissais pas, je savais sa conviction intacte. Jules n'était pas du genre à s'endormir derrière un morceau de papier peint. C'est précisément sous les fenêtres à Jules que j'ai rencontré Kevin un samedi après-midi frisqué de fin avril. Frisqué également l'accueil qu'il m'a servi. L'ombre de notre matinée chez Angéline planait encore entre nous. « Tiens, voilà le fils spirituel de John Lennon ! » il a fait. Je n'ai pas relevé. « Qu'est-ce que tu fiches dans le coin ? » j'ai dit. « Devine ! » Je refusais de deviner. J'ai haussé les épaules. « Eh oui, mon vieux, je sors de chez elle. » « Merde, quelle fille ! » Il aurait aimé s'étendre là-dessus. Ça crevait les yeux. Mais je n'avais pas l'intention de le laisser faire. « Et comment va Luce ? » J'ai grincé, sournois. « Luce va comme une vieille habitude. » « Elle sait ? » « T'es cinglé ? Je pensais que tu voulais tout plaquer. Chaque chose en son temps, je tiens pas à me précipiter. » « C'est la passion ou c'est pas la passion ? » j'ai demandé avec un délice vengeur dans la voix. « Merde, bien sûr que c'est la passion, mais c'est pas si facile. Mets-toi à ma place. » Justement, je n'étais pas à sa place. Heureusement, hélas, je ne savais pas trop. Ça me flanquait une frousse bleue, pour tout dire, le même genre de frousse qui m'avait poussé à me jeter sur le premier boulot qui passait. « À propos de passion, il a enchaîné habilement. J'ai reçu ton faire-part de mariage. Félicitations, vieux ! C'est le bonheur, alors ? » Je ne me souviens plus véritablement de ma réponse, sans doute un truc pour donner le change, une petite phrase transparente où aucun doute n'apparaissait. Tout ce dont je me souviens, c'est d'avoir retenu juste à temps la première pensée qui m'était descendue dans la bouche. Non, c'est la frousse.