Speaker #0Pourtant la paix aux petites chroniques du désenchantement ordinaire. Il fallait que ça rime, c'était un grand pub, les lumières scintillaient. les miroirs renvoyaient à l'infini l'image des couples assis sur les banquettes profondes, et je n'aurais pas aimé connaître le prix des cocktails qui moussaient sur les tables. Les briquettes énacrées, les cigarettes longues et minces, les filles maquillées avec soin. Je me suis frayé un passage jusqu'au bar en espérant qu'on ne remarquerait ni le sang autour de ma bouche, ni mon œil poché. J'avais mal, mais ça n'avait pas d'importance. Quand j'ai aperçu Angéline derrière le comptoir, en train de charger son plateau de coupe de champagne, la douleur m'est apparue comme un misérable détail. « Je voudrais quelque chose de fort, » j'ai demandé en me posant sur un des hauts tabourets. « Une seconde, » elle a dit sans lever les yeux. « C'est un cas d'urgence. » Alors seulement elle a posé son regard bleu sur moi. La douleur a disparu instantanément. Je me baignais dans des eaux si calmes. « Oh ! » elle a fait, « c'est toi ? » Et puis elle a vu ma lèvre fendue. « Mais t'es blessée ? Qu'est-ce qui t'est arrivé ? » J'ai soupiré. Une connerie, une séance qui a mal tourné. Vous parlez d'une engueulade. Milan m'avait carrément explosé la tête avec son putain de coup de boule. J'avais cru y rester. Heureusement que Jules s'était interposé. Ce salaud de Milan était petit, mais il cognait dur. « Tu saignes, elle a dit. Faut arrêter ça. Suis-moi. » Jusqu'au bout du monde, j'ai pensé, en me laissant entraîner vers les toilettes. « Alors ? » elle a fait une fois devant les lavabos. « Explique ! » Je l'ai regardé tremper le coin de son tablier sous le robinet, et les mots me sont venus tout seul. Je n'avais même pas l'impression de mentir. « C'est à cause de la ponctualité. Je supporte pas les types qui s'amènent en retard en studio. Soit on est pro, soit on l'est pas. » Elle a passé de l'eau sur ma lèvre ouverte, et ça m'a piqué un peu. Mais j'avais une vue superbe sur son décolleté. « Et alors ? » elle a fait. Alors, quand le guitariste s'est pointé avec plus de deux heures de retard, j'ai pas pu m'empêcher de lui balancer ses quatre vérités à la gueule, et ce connard s'est jeté sur moi sans prévenir. Oui, je m'étais jeté sur Milan. Ça avait été plus fort que moi. Pourtant, je déteste la bagarre, mais là, il avait poussé le bouchon trop loin. Et puis, j'avais eu une mauvaise journée. « Je crois qu'il va falloir se trouver un nouveau chanteur » , il avait sifflé dans la salle déserte de la MJC. « Un vrai chanteur, je veux dire. » Un chanteur sans attaché caisse. Angéline a passé encore le coin de son tablier sous l'eau. « Et alors ? » elle a dit à nouveau. « J'ai préféré me tirer avant de le démolir. J'ai plié mon matos et je leur ai dit de ne plus compter sur moi. De toute façon, j'en avais ma claque. Il ne fallait plus compter sur personne, en vérité. Pas plus sur moi que sur Milan, Jules ou Richard. Le groupe avait bel et bien cessé d'exister et j'avais besoin d'un remontant. Ce qui me faisait le plus mal... » C'était de n'être même pas arrivé à toucher Milan une seule fois. J'aurais aimé ne pas saigner tout seul. « Mais qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? » J'ai lâché un petit rire détaché, genre le type que rien n'inquiète et qui se tire toujours haut la main de toutes les situations. « La nuit est à moi et je voudrais une tequila sunrise. » Elle a regardé mon reflet dans le miroir en plein dans les yeux. « T'es trop comme mec. » J'ai senti qu'il se passait quelque chose. comme un courant inattendu qui poussait mes lèvres vers les siennes. Et je me serais sans aucun doute laissé porter si je n'avais pas aperçu les taches de mon sang qui maculaient le blanc de son tablier. Le gâteau infernal du repas de midi est remonté d'un seul coup, comme une bombe à retardement. Excuse-moi, j'ai fait du bout des lèvres avant de me précipiter dans la première chiotte ouverte. Je me suis répandu en hoquet douloureux pendant au moins cinq interminables minutes, le tout sous les yeux d'Angéline. « Merveilleuse Angéline ! » « Tu veux que je fasse quelque chose ? » elle demandait. « Oh oui ! J'aurais voulu qu'elle s'en aille. J'aurais voulu qu'elle cesse de me regarder. Mais je ne pouvais rien dire, j'avais la bouche pleine. Je me suis contenté d'agiter la main pour lui dire de me ficher un peu la paix, de remonter faire son service en m'abandonnant à ma souffrance, et elle n'a rien compris. Au contraire, elle a fait un pas vers moi pour attraper mes doigts glacés et les serrer à la manière d'une maman. » Le gâteau était terminé. J'attaquai les tagliatelles. « Vous êtes bien bonne, mademoiselle ! » Une voix d'homme a lâché dans mon dos. « Moi, les ivrognes, je les jetterai dehors ! » Elle n'a pas répondu. Elle a serré mes doigts un cran plus fort. « Ça va mieux ? » elle a demandé une fois le déjeuner entièrement rombobiné. « Ouais, j'ai grogné, embrinçant la bouche au robinet. J'avais les larmes plein les yeux. Bon, on va pas passer la soirée dans les toilettes. Tu me la sers, cette tequila ? » Elle m'a trouvé une place dans un coin tranquille, une petite table isolée avec une vue splendide sur une vieille qui embrassait goulûment un jeune type aux cheveux gominés. « Tu restes pas ? » j'ai demandé quand elle a posé un verre devant moi. Elle a souri. « Je suis pas là pour m'amuser, » elle a dit. Je les regardais s'éloigner à travers les tables au reflet multicolore en me demandant à quelle heure elles terminaient son service. Et puis, j'ai pensé que ça n'avait aucune importance. J'avais tout mon temps. J'ai commencé à siroter tranquillement mon alcool sans quitter Angéline des yeux. J'ai pu descendre de Tequila Sunrise avant de voir briller une lueur d'espoir dans cette soirée désolante. « C'est bientôt l'heure de ma pause » , Angéline a annoncé en posant un nouveau verre plein à côté des deux précédents. « Je vais pouvoir venir un peu avec toi. » « Cool, j'ai fait. » Elle s'est éloignée et j'ai glissé un œil vers la vieille et le jeune type qui s'embrassait à pleine bouche, repoussant toujours plus loin les limites de la pudeur. Je me demandais s'ils avaient l'intention de baiser sur place, là, devant tout le monde. « Dégueulasse ! » J'ai grincé. En plus, j'étais certain que la vieille était mariée. Je la voyais d'ici avec un gentil papy qui partait jouer aux cartes chez ses amis tous les samedis soirs depuis trente ans, tout confiant. Imaginant sa mamie dans son lit avec son filet sur les cheveux et sa couverture chauffante. Merde, quelle salope, j'ai pensé. Comme quoi, notre moralité tourne toujours à deux vitesses. Derrière le bar, Angéline échangeait quelques mots avec une de ses copines de travail, et je la trouvais plus belle que n'importe laquelle des filles de la salle. Je ne crois pas jamais avoir eu la chance de passer une seule minute avec une fille aussi belle pour moi tout seul. J'osais à peine imaginer jusqu'où je pouvais me laisser entraîner. Merci. Elle m'a lancé un petit signe pour me faire comprendre qu'elle arrivait. J'ai agité mon verre, déjà à moitié vide, dans sa direction, d'une main tremblante. Et puis, du diable si je sais pourquoi, j'ai pensé à Léna. Léna et ses grands yeux noirs et décidés. Léna qui me nouait une écharpe autour du cou les jours de grand froid. Léna que je connaissais si bien. J'en ai eu les larmes aux yeux. Oh, Léna ! J'ai sangloté comme un mot. J'ai ramassé mon blouson pour disparaître. Aussitôt qu'Angéline a eu le dos tourné. Comme il n'y avait plus de bus, je suis rentré à pied et je ne brillais pas. Les rues désertes me paraissaient toutes plus idéales les unes que les autres pour un vol à main armée ou un viol collectif. Je marchais vite, je me retournais sans arrêt. Parfois mon ombre elle-même me faisait peur. En fait, mis à part les Ausha de gouttière et quelques clochards, il n'y avait pas grand monde dehors, c'était triste et froid. C'était mort, pas de quoi en faire toute une histoire. Les gens de la nuit par-ci, les gens de la nuit par-là, du vent tout ça. La nuit, tout le monde a une gueule de gangster, voilà. Non, la vraie vie, c'était le jour, c'était le travail, la famille, les avenues surpeuplées, les vitrines en couleur, les voitures klaxonnantes. C'est ce que je me répétais dans l'obscurité des ruelles sordides. Et puis j'ai claqué ma porte et tourné plusieurs fois mon verrou, et le visage d'Angéline m'a souri à travers le carreau de ma chambre. Quel p... quel con j'ai grogné en tombant sur mon lit. Il m'a fallu une bonne demi-heure à regarder le plafond avant de parvenir à ralentir mon rythme cardiaque. Non mais quel con j'ai grincé à nouveau. Il était presque minuit et je n'avais absolument pas sommeil. Je me suis donc levé, je me suis assis à mon bureau et j'ai sorti mon carnet intime, celui qui faisait tant rigoler Bess. « Tu es romantique comme une vraie jeune fille » , elle se moquait. Personnellement, Je ne connaissais aucune loi qui interdise aux hommes de tenir un carnet intime. J'ai ouvert le cadenas de pacotille qui protégeait mes petits secrets, j'ai marqué la date, et puis j'ai réfléchi un peu, avant d'écrire « Aujourd'hui, le groupe est mort » . Mais c'était un mauvais début. Ça ne me faisait plus ni chaud ni froid. Le vrai problème n'était plus vraiment là. Fallait creuser plus profond. J'ai essayé autre chose. Faut savoir, mec, faut choisir, les sentiers battus ou les prairies sauvages. C'était déjà mieux, mais ça n'exprimait pas vraiment la certitude que j'avais, celle que le choix était déjà fait. J'ai mordillé le bouchon de mon bic en levant les yeux, et c'est sécurité qui est venue danser sur le reflet brillant du plafond. Horrible sécurité. Repoussons. J'ai écrit, et puis, les bouteilles de lait. Le journal du soir et l'amour une fois par semaine. C'était un poème, il fallait que ça rime. J'ai cherché un moment quelque chose qui rime avec soir, et puis, comme je ne trouvais rien de valable, et que je baillais à m'en faire pleurer les yeux, j'ai refermé le petit cadenas, j'ai remis le carnet dans son tiroir, et je me suis couché.