Speaker #0Pourtant la paix aux petites chroniques du désenchantement ordinaire. La paix. Alors à quoi ça pense de jeunes mariés ? À quoi ça peut bien réfléchir entre deux repas une fois qu'ils ont trouvé la place définitive du grip ? Maison ? Voiture ? Voyage ? Allez savoir. Certains se contentent de faire et refaire l'amour, paraît-il. De notre côté, nous n'avions jamais fonctionné sur le mode torride, ce qui était sans doute plus sûr si l'on voulait durer. Je ne vais pas vous pousser l'éternel couplet sur le sexe et l'usure du temps, mais la chute n'est-elle pas d'autant plus dure qu'on s'est élevé haut ? Bon. L'impression générale n'en était pas pour autant désagréable. Il suffisait de se coucher à la nuit et de se lever le matin. L'été était magnifique, je pouvais regarder les étoiles en me grattant le ventre depuis notre fenêtre ouverte, tandis que Léna arrangeait les fleurs au centre de la toile cirée. Et bien qu'enfiler mes pantoufles tous les soirs, m'endormir devant le film ou tourner en rond un dimanche entier me planta parfois une épingle en travers du cœur, j'étais étonné de la facilité avec laquelle, finalement, on se glisse dans le costume. En fait, ça ressemblait ni plus ni moins à la paix. Ni plus ni moins. J'en reconnaissais le goût étrange, presque fade, tout au bord de l'ennui. La paix. En tendant l'oreille, je pouvais encore entendre teinter les coupes de champagne autour de l'étang, et il m'arrivait de me retourner pour voir si Gianni ne s'apprêtait pas à débouler dans mon dos par surprise. À propos de Gianni, ai-je dit qu'il n'avait rien trouvé de mieux qu'une de ces toiles à nous offrir en cadeau de mariage ? Et je dis que, certains de savoir de laquelle il s'agissait, je l'avais rangée directement dans la cave, sans même en retirer l'emballage. Parce qu'elle n'en était qu'à ses débuts, la paix, il fallait la préserver. Elle apprenait encore à partager la couverture et l'oreiller, à baisser le son de la radio. Elle s'entraînait à rincer l'évier, à reboucher le shampoing, à plier correctement sa chemise, à ne pas fumer à l'intérieur, à terminer les restes du repas de la veille. Elle devait arroser les plantes vertes, cesser de poser ses chaussettes sales n'importe où, organiser une balade pour le week-end, laver le carrelage et faire cuire des œufs durs. Tout un parcours. Il arrivait à la paix de grincer les dents. Rien de méchant. Avant de prendre le pli, il faut bien s'envoyer quelques bons coups de fer brûlant. Des grincements de dents, la paix en avait également de méchant chaque lundi matin. La sacro-sainte réunion commerciale La dissection chiffrée de mon échec, les remontrances et les ultimatums lui laissaient la gorge sèche et les mâchoires serrées. Et même s'il lui semblait un peu réducteur de résumer les aspirations de toute une vie au seul concept de chiffre d'affaires, pour ne pas dire complètement crétin, la paix évitait de la ramener, pas trop certaine que son opinion colle parfaitement à la réalité de ce millénaire frénétique. Et puis il y avait les dimanches, les tagliatelles, les cigariots et les verres de Chianti. Parfois, la paix étouffait un peu. Quand Gaetano pressait son gendre de lui servir du papa, la paix tombait provisoirement dans les pommes. Pourtant la paix qui nous arrive. J'ai relu le truc deux-trois fois à voix haute, assis sur la pointe d'une fesse. Ça ne rimait toujours avec rien, mais la phrase s'imposait plus que jamais. Le samedi après-midi était parfaitement immobile, le calme limpide. Je venais de mettre une lessive à tourner, rien que du blanc pour ne pas prendre de risques. Léna léchait les vitrines du centre-ville avec ma sœur. Je regardais la lumière glisser sur le plancher et les petits grains de poussière qui dansaient à l'intérieur. J'entendais des enfants dans la cour et les oiseaux dans les arbres. Je me souvenais à peine avoir espéré autre chose. J'ai respiré un grand coup en me frottant les mains. « Bon ! » J'ai annoncé aux plantes vertes. Je vais me le finir, ce petit poème. Voilà donc à quoi ça peut penser, un jeune marié. Personnellement, je m'accrochais à ça comme un fou furieux. J'y réfléchissais n'importe où, n'importe quand. Je me levais la nuit. Depuis cette époque, je ne peux plus croiser un type au regard absent et au front plissé sans penser qu'il fait de la poésie. C'était comme offrir à ma vie une nouvelle dimension. Comment repousser un peu les limites ? Difficile de l'expliquer. Une vague au milieu d'une mer d'huile. De son côté, Léna peuplait la paix de pensées bien différentes. Léna ne cultivait aucun jardin secret. Elle n'en avait pas besoin. Léna a toujours été entière, indivisible et décidée. La futilité de la poésie n'a aucune place dans l'enchaînement purement logique et régulier des événements de sa vie. L'évidence s'était jetée en pleine lumière, un tiède dimanche à la fin de l'hiver qui a suivi notre mariage. On marchait autour du lac, inévitable promenade dominicale, bras dessus, bras dessous, tout roucoulant au milieu des pigeons et des promeneurs éblouis par la douceur des températures. Je venais de taper du pied pour faire envoler un nuage de pigeons, et une vieille avec un sac de peinture me lançait un regard assassin, quand l'aîna est venue se serrer contre moi pour chuchoter contre mon oreille. « Regarde ! Regarde ce bébé comme il est laid ! » J'ai jeté un œil vers la poussette qui nous croisait. Difficile de dire le contraire. « J'espère que j'aurai jamais un gamin aussi laid » , Léna a repris. « J'en serai malade » . J'ai rigolé. « Si c'est le tien, tu le trouveras beau. Tu le montreras à tout le monde en disant « Pas vrai qu'il est trognon » . » Elle a pris un air frondeur pour balancer une grimace dégoûtée vers un gros canard qui se trempait le cul dans l'eau. « Non, non, non. S'il est moche, je le verrai bien. Je ne suis pas idiote. Je dirai « Il est moche, il est moche » . J'oserai même pas le sortir. » J'ai rigolé encore. Et puis, la paix s'est demandé pourquoi on parlait de ça.