Speaker #0Pourtant la paix aux petites chroniques du désenchantement ordinaire. 200 mètres. Le plus dur a été de refuser l'appartement. Ça a fait toute une histoire mais pour une fois je suis resté inflexible. Je me voyais bien habiter à 200 mètres de ma belle famille. Le cauchemar total. Quand le père de Lena, sa plus épouvantable cravate autour du cou, nous a dévoilé ses projets, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'en souviens, c'était à table. Depuis que j'étais devenu leur futur gendre officiel, les parents de Lena m'invitaient à déjeuner presque tous les dimanches. Sans commentaire. « Bah, Stefano ! » il a attaqué en me servant un verre de vin. « Tu vas devoir trouver un logement. J'espère que tu y as déjà pensé. » Je me battais avec mes spaghettis et j'ai simplement fait « oui » de la tête en essayant de ne pas me bombarder une fois de plus avec la sauce tomate. En vérité, je n'avais pensé à rien. La date du mariage venait d'être arrêtée à fin mai et tout le monde se chargeait de penser pour moi. Gaetano m'a regardé en plissant les yeux. « Je crois bien qu'il faudra trouver quelque chose de pas trop cher » , il a dit. J'avais beau être discret sur le plan de mon salaire, je ne pouvais pas empêcher certaines indiscrétions. Mes commissions frisaient toujours le zéro absolu. « J'ai des touches intéressantes en ce moment, » j'ai fait d'une manière machinale. « Les choses vont s'arranger. » « Si, va bien, mais je pense qu'il faut trouver quelque chose de bien, et de pas cher. » « Je suis d'accord. » Je m'efforçais de toujours être d'accord avec Gaetano. Ça ne me coûtait rien, et de cette façon je me sentais à l'abri du danger. J'ai aspiré une queue de spaghettis qui frétillait comme un petit serpent, et Gaetano a avancé ses pions. « Tu sais, j'ai l'appartement tout près de la maison. » « Oui, j'avais donné le congé au locataire les mois prochains. » J'ai senti venir le vent. Je me suis essuyé le menton avec le coin de ma serviette. « Pourquoi ? » « C'est un bon à rien, il paye toujours le loyer en retard. » À ce moment-là, Lena est arrivée de la cuisine avec un plat de côtelettes d'agneau et elle a tout de suite situé le débat. Je l'ai vue qui se mordait la lèvre. Visiblement, Gaetano lui avait touché un mot de ses intentions. « Et puis, » Gaetano a repris, « j'aime que mon bien profite à ma famille. » J'ai toussé pour gagner du temps, j'ai bu une gorgée de vin, j'ai ramassé deux ou trois miettes autour de mon assiette. La mère et la grand-mère de Lena me regardaient comme si je m'apprêtais à prononcer quelques paroles sacrées. « Non ! » j'ai fait. « Non ! » « Je vous remercie, mais je ne peux pas accepter. » Ça l'a un peu douché. Il a jeté un œil vers sa femme, qui a haussé les épaules, et puis il a enchaîné. « Mais pourquoi ? » « Je veux subvenir moi-même aux besoins de ma famille. » « Si, va bien, et tu me payeras un petit loyer. » Je restais digne, ferme et droit sur ma chaise, mais j'aurais facilement claqué les dents. « Non. » « Non ? » « Je ne veux pas de régime de faveur. » Gaetano a considéré l'argument en se frottant la bouche et Elena a tenté une diversion. « Qui veut encore des côtelettes ? » Elle a demandé. Personne n'a répondu, mais Gianni a tendu son assiette vers le plat. « Bene, pas de régime de faveur. Tu me payeras le loyer complet. » Il m'a fallu chercher une bonne dose de courage avant de refuser à nouveau. J'ai terminé mon verre de vin en me répétant « 200 mètres, Stéphane, cette merde d'appartement est à 200 mètres, ne te laisse pas faire. Je vous remercie, c'est gentil de votre part, mais je ne veux pas de ce genre d'arrangement, je veux me débrouiller tout seul. » Là, l'œil de Gaetano s'est noirci d'un seul coup, et Léna nous a refait le coup des côtelettes. « Qui veut encore des côtelettes ? » « Va y a cagarrer dans le fosson, toi, avec tes côtelettes ! » Gaetano a explosé, puis vers moi. « Qu'est-ce que c'est cette histoire ? Il ne te plaît pas mon appartement ? » « 200 mètres, 200 mètres, 200 mètres, » je me répétais, ramassant frénétiquement toutes les miettes autour de mon assiette. « Votre appartement me plaît beaucoup, mais je n'en veux pas. » Il a frappé la table avec ses deux poings en rugissant dans ma direction et j'ai cru ma dernière heure arriver. « Stupido ! » Ensuite, il s'est tourné vers Lena qui attendait toujours derrière son plat, la cuillère à la main. « C'est prévient, madame Lena. Si tu ne prends pas cet appartement, je le vends. » Lena a ouvert les mains. « Mais pourquoi, papa ? » « Garde-le pour Gianni. » « Non, si tu refouses l'appartement, ton frère ne l'aura pas non plus. » Lena a frappé la table avec le dos de sa cuillère. « Mais c'est idiot, papa. » Gaetano s'est levé en balayant l'air de sa main pour montrer qu'il ne voulait plus discuter. « Si je n'en veux pas, » Lena insistait, « c'est normal que Gianni... » « Non, ne me permets pas, Coglioni ! » Il a tonné avant de s'éloigner vers le salon. « Signore... » La grand-mère a soupiré. Lena a levé les yeux au ciel et sa mère s'est prise la tête à deux mains. Je m'étonnais d'être encore en vie. « Bon ! » Jenny a lâché vers sa sœur. Tu nous laissères ces côtelettes ?