Speaker #0Pourtant la paix aux petites chroniques du désenchantement ordinaire. Vive le marié ! Stéphane, dépêche-toi un peu, ma mère a gémi à travers la porte de ma chambre. Depuis le matin, elle était complètement affolée. à la limite de l'hystérie. J'arrive, j'ai menti pour la rassurer. Je termine avec mon nœud papillon. J'ai jeté un coup d'œil vers le lit où mon costume de cérémonie grimassait. Encore cinq minutes, j'ai fait à mi-voix avant de me pencher à nouveau sur mon carnet intime ouvert sur le bureau. Et puis, les bouteilles de lait, le journal du soir et l'amour une fois par semaine. Ça me plaisait bien, ce machin. Ça me plaisait bien, mais la suite tardait à venir. J'avais essayé des heures entières, je ne décollais pas. Stéphane, tu veux rendre ta mère folle ? Est-ce que tu vas te décider à sortir de la chambre ? Ouais, une minute. Si la grand-mère s'y mettait aussi, je n'avais plus qu'à plier. J'ai fermé mon carnet intime pour le ranger au chaud dans son tiroir, et j'ai fait face à la réalité du jour. Soupir. Chemise, veste, chaussure. Je sifflotais la marche nuptiale de Mendelssohn. Autre soupir. Qu'est-ce que je peux dire de cette journée ? On s'en fait tout un monde, mais finalement, ce n'est rien qu'un grand film de famille et quelques photos sur un disque dur. Tout le monde était sur son 31, Gaëtanot portait une cravate presque descente. Bess a lu un texte à la messe. J'ai embrassé Léna sous l'œil bienveillant d'un curé, ami de la famille. Nos mères ont pleuré, les deux grands-mères aussi. On nous a bombardés avec des pétales de roses, on a tous posé pour la photo sur le perron de l'église, on m'a félicité, embrassé, j'ai serré des mains que je ne connaissais même pas, on a défilé dans les rues en klaxonnant comme des imbéciles, et comme il faisait beau, personne n'a pu nous balancer l'inévitable mariage pluvieux, mariage heureux. Je ne me sentais pas particulièrement fier ou digne ou investi d'une quelconque mission, je ne sentais pas ma vie basculer, je ne voyais pas non plus d'ange se pencher au-dessus de moi. Je trouvais simplement Lénard à vissante dans sa robe blanche qui faisait ressortir ses cheveux et ses yeux noirs comme de l'encre. Je la regardais diriger toute la troupe, engueuler les garçons d'honneur qui tiraient les nattes des demoiselles d'honneur. Je la regardais sourire à chacun, lever sa robe avec précaution pour ne pas la salir. Je la regardais tenir le bras de son beau-père. Je n'éprouvais rien de spécial. Je la connaissais déjà tellement bien. On a enchaîné la cérémonie directement sur la fête. Le parc du restaurant était superbe, avec un étang lisse comme un miroir, en plein centre. Les buffets s'alignaient sur toute une rive. Tout le monde a donc bientôt eu les deux mains prises, un verre de champagne dans l'une et un petit four dans l'autre. Ça riait tout autour des nappes blanches, ça me flanquait des claques sur l'épaule, ça s'émerveillait de la chance que j'avais, nom de Dieu. J'ai encaissé un moment en souriant, et puis j'ai décidé de m'éclipser. Je suis passé près du buffet pour m'attraper une coupe de champagne. Et puis je suis allé m'asseoir dans un coin tranquille. J'entendais seulement les cris des gosses qui jouaient pas loin et les rires assourdis des noceurs. Le soir tombait, j'ai respiré à fond. Et puis les bouteilles de lait, le journal du soir et l'amour une fois par semaine. J'ai déclamé d'une voix grave. J'ai regardé en direction de l'étang. Mon père, Bess, Elena, qui levait leur verre, Gaëtanot, le torse en avant et les yeux plissés dans la lumière du couchant. Ma mère occupée à veiller à ce que ma grand-mère ne s'approche pas trop près de l'eau J'ai souri Et la paix m'a frôlé pour la première fois du bout de son aile Comme si le temps s'était arrêté sur cette image Comme s'il n'y avait plus rien à atteindre J'ai senti toute la tendresse que j'avais pour ces gens qui s'amusaient comme des enfants J'ai senti la chaleur de cette tendresse J'ai compris comme tout ça me rassurait Pourtant la paix qui nous arrive J'ai soupiré. Mais merde, Arrive ne rimait avec rien, ni avec bouteille de lait, ni avec journal du soir, encore moins avec une fois par semaine. « Fais chier ce truc, » j'ai grogné avant de m'envoyer une longue gorgée de champagne. « Tu médites ? » Gianni a lancé dans mon dos. Je ne l'avais pas entendu arriver. « Je récupère. » Il est venu s'asseoir près de moi. « Ouais, que d'émotion, pas vrai ? » Je sentais qu'il avait dans la tête de me balancer une ou deux vérités tranchantes comme des lames de rasoir et je n'étais pas disposé à l'écouter. « T'es sympa, Gianni. Tu viens pas me coller le cafard aujourd'hui. » « Et quoi, le cafard ? » « Tu sais très bien ce que je veux dire. » Il a haussé les épaules. « Tu me fais de la peine, Stéphane. Tu crois que j'aurai le cœur à te gâcher le plus beau jour de ta vie ? » « J'ai fait l'amour. » Parce que je ne me trompe pas, il a repris. C'est bien le plus beau jour de ta vie. Et voilà, j'en étais sûr. Merde, Yannick, qu'est-ce que tu cherches ? Je ne te plais pas comme beau-frère. On dirait que ça t'emmerde que j'épouse Léna. Sois pas idiot, Steph. Je suis ravi que tu épouses ma sœur. Seulement, t'es pas forcé de te renier toi-même pour ça. Connerie, j'ai grogné. Mais bon Dieu, Steph, imagine ta vie dans vingt ans et dis-moi si le sentiment est agréable. Dis-moi si tu ne voyais pas les choses autrement. La vie me donne ce que j'étais en droit d'attendre. Ouais, un point, c'est tout. Tu trouves ça suffisant ? J'évitais de le regarder, mais je sentais bien qu'il ne me lâchait pas des yeux. À ton avis, qu'est-ce que je peux espérer de mieux ? Est-ce que j'ai d'autres cartes à jouer qu'essayer de m'en tirer le mieux possible ? Quand je réfléchis au génocide, à la misère, à la faim dans le monde, je peux facilement me contenter de deux repas par jour et de mes radiateurs coincés sur 20 degrés en permanence. Il a ricané. Un peu facile, non ? « Bon Dieu, Gianni, arrête de me faire croire que je suis quelqu'un d'autre. J'ai rien à défendre, absolument rien. Je ne suis qu'un pâle type ordinaire, voilà tout. On voit tous les choses autrement. Et puis on finit tous par réviser nos prévisions à la baisse, un jour ou l'autre. Ça te pend au nez, à toi aussi. » « Ciel ! » il a fait d'une voix aiguë en plaquant ses mains de chaque côté de son visage. « Dieu m'en préserve ! » Je me suis levé, j'avais ma dose. Et puis la fraîcheur du soir commençait à mordiller. « Occupe-toi de tes pinceaux et arrête de me faire chier, » j'ai tranché. Je les plantais là. C'en était terminé de la paix. Terminé. Je sentais une boule de nerfs gonfler dans ma poitrine jusqu'à me couper le souffle. J'ai maudit plusieurs fois Gianni et ses idées à la con en fonçant vers le buffet. Pour la boule de nerfs, je ne connaissais qu'un seul remède. Je me suis emparé d'une nouvelle coupe de champagne, je l'ai vidée plus qu'à moitié, et puis comme les nains ne patrouillaient pas dans le secteur, j'ai ajouté une bonne rasade de gin. Ensuite, il y a eu ripaille, danse et chant. Mais de mon côté, c'était cuit. J'avais soigné la boule de nerfs avec acharnement, et rien ne m'atteignait plus. Je me contentais de chercher mon équilibre au milieu des danseurs, cramponnée à mon verre comme à une amoureuse. J'aurais bien aimé m'asseoir, mais toutes les chaises libres étaient à mille kilomètres de distance. Plus j'allais vers elle, plus ses garces reculaient en ricanant. J'ai aperçu Léna qui tourbillonnait un tango avec mon père, j'ai bousculé ma grand-mère qui marchait en cadence avec Gaetano, j'ai accroché les demoiselles d'honneur et évité de justesse mon père qui comptait ses lents, lents, vite, vite, lents en tirant la langue, et puis j'ai mélangé mes pieds et je me suis retrouvé à genoux sur le carrelage. L'instant d'après, Léna me regardait par en-dessus, l'air furieux. « C'est à cause de Gianni ! » j'ai balbutié les yeux baissés. « C'est à cause de ce sale con de Gianni ! » Trouver un responsable m'a donné un peu de courage, juste assez pour chercher une issue désespérée à ma position misérable. Repoussant les bras qui tentaient de me soutenir, je me suis remis debout sans regarder l'ENA dont je sentais vibrer la colère tout autour de moi. J'ai cherché Gianni d'un regard circulaire, et puis j'ai foncé vers lui, un doigt vengeur pointé dans sa direction. C'est lui, avec ses théories à la con, c'est de sa faute. Et il souriait, ce salopard. Il me regardait venir sur lui et il souriait. Je me suis dit que j'allais le tuer. Il n'a rien vu arriver. Il a continué à sourire jusqu'à ce que mon poing entre en contact avec ses dents. Et bon sang, ça fait drôlement mal des dents contre un poing. La douleur a déchiré la musique. Gianni s'est écroulé avec un bruit mat et tout le monde a crié. « Ah ! » Gaetano s'est jeté sur moi la seconde suivante. « Je crois que toi me peux trop bu, fils. » Il a dit contre mon oreille. Les bras de Gaetano m'ont soulevé à l'arraché, comme un sac de ciment pour m'emporter dehors. D'abord, j'ai voulu me débattre, j'ai agité mes pieds, tortillé mes hanches, donné des coups de rein. Ensuite, je me suis laissé faire. L'air frais du parc me faisait du bien. La nuit avait des reflets argentés. On n'entendait plus que les pas de mon désormais beau-père, qui crissait sur le gravier des allées fluorescentes. Et j'ai fermé les yeux pour mieux goûter le calme nouveau. C'est à cause de mes yeux fermés que je n'ai pas vu l'étang venir vers nous à toute vitesse. Non, je ne l'ai pas vu l'étang. J'ai seulement entendu le bruit du plongeon. Quand l'eau est entrée dans ma bouche et dans mes oreilles, j'ai compris que le plongeur, c'était moi. C'était froid, c'était humide, mais Gaëtanot avait raison. C'était exactement ce dont j'avais besoin. En revenant à l'air libre, je me sentais soulagé, lavé, presque pur. Et c'est là, les deux pieds dans la vase, que je les ai tous vus sur la rive. Tous les membres de nos saintes familles réunis, dans leur tenue de soirée chiffonnée par les heures de réjouissance, ils me regardaient barboter et secouer mes manches pleines de flotte, et ils applaudissaient. Ils applaudissaient, ces cons, même Gianni avec son nez en sang. Ils applaudissaient tous en gueulant « Vive le marié ! Vive le marié ! » Et moi, à les comprendre pourquoi, je me suis mis à pleurer, là, avec l'eau tout autour de ma taille et mes cheveux collés au front. Les larmes roulaient sur mes joues, lourdes comme des œufs de pigeon. Et voilà que je me mets à gueuler aussi. Je vous aime, je vous aime. Je n'en pouvais plus de hurler dans la nuit. J'en avais la gorge douloureuse. Alors j'ai pataugé jusqu'à la berge pour les serrer dans mes bras et les embrasser un à un, surtout Léna. Léna qui me lançait des regards réprobateurs d'où débordait tant de bienveillance. Léna, ma douce prison. Je vous aime tellement, j'ai répété encore. Merde, qu'est-ce que ça peut être con la vie.