Speaker #0Pourtant la paix, une petite chronique du désenchantement ordinaire. Comme se retourner pour voir tomber un monde en poussière par-dessus son épaule. Léna m'a annoncé qu'elle était enceinte le jour où j'ai enfin mis un point final à mon petit poème. Je me souviens, c'était dans les premières lumières du printemps. Mars piquait un peu, mais le soleil pointait son nez pour nous envoyer des baisers rapides entre deux nuages. J'avais enfilé les rues du centre-ville tout l'après-midi, mon petit carnet sous le bras, tout entier absorbé par la recherche des deux derniers verres qui m'échappaient depuis des semaines. Et le miracle s'était enfin produit. D'un seul coup. Un flash ! J'ai foncé dans le premier café sur ma route pour mettre le truc au propre. Une grande brasserie, bruyante, remplie de gens ordinaires, incapables d'écrire le plus petit quatrain. Qu'on me pardonne, je n'étais plus vraiment moi-même. En rentrant à la maison, je me sentais l'égal de Rimbaud. « Comment ça va ? » elle a demandé en m'embrassant. La table était mise, nappe blanche, assiette des grands soirs, bouteille de Bordeaux. Je n'ai pas posé de question, j'ai à peine remarqué. Super ! J'ai passé l'après-midi à écrire. À écrire à qui ? À écrire un poème. Elle m'a souri en dénouant ses cheveux. Je crois que tu peux te servir un apéritif, elle a dit. C'est un grand jour. Mince, tu peux le dire. Elle tournoyait dans la pièce, me lançait des sourires pleins de malice. Je me croyais le héros de la soirée. Je te le lirai au dessert, si tu es sage. Me lire quoi ? J'ai ri. Ben, mon poème. Ah, bien sûr, tu nous liras ça, elle a dit en posant une main à plat sur son ventre. Toujours sur mon petit nuage, je me suis préparé un mojito copieux où j'ai lancé une rondelle de citron vert. Dans son coin, la télé nous aigrenait tous les malheurs du monde comme chaque soir, sans personne pour l'écouter vraiment. Tu sais, j'ai fait en revenant dans le living, ça n'a pas été simple. J'en ai vraiment bavé. Elle avait préparé des toasts, des machins tout mignons aux jambons, aux olives et toutes sortes d'autres parfums. J'en ai englouti trois d'un coup, au Roquefort. Tu vois, le plus dur, ça a été les deux derniers verres. « Putain, cela, on peut dire qu'ils m'ont donné du fil à retordre. » Elle me regardait en souriant, elle ne disait rien. Elle était à la fois présente et absente, je ne sais pas trop comment dire. Je mettais ça sur le compte de l'admiration. En fait, la plupart du temps, ça vient tout seul, sans qu'on y réfléchisse. Une ambiance, quelque chose qui passe, une vibration, et les mots dégringolent. Aux vingt heures, tremblements de terre et génocide, mais nous n'en avions cure. « Il faudra apprendre à éteindre cette maudite télévision, » Léna a fait d'un seul coup. Silence. Je tiens pas à voir un enfant énorme gavé de sucreries et d'écrans. Baisse le son si tu veux, j'ai fait légèrement agacé par ses considérations saugrenues. Tant neuf mois, elle a dit. Nouveau silence. Je crois qu'à ce moment-là, j'ai hésité entre comprendre et ignorer. J'ai choisi d'ignorer. En fait, j'ai repris en me raclant la gorge, ça devient vraiment difficile si tu commences à réfléchir. Quand tu décides de faire, de forcer l'inspiration, alors là... danger. La première qualité du poète, c'est bel et bien la patience. « Steph ? » Elle a coupé. « Oui, tu me saoules. » Elle s'était accoudée de chaque côté de son assiette. Elle avait posé son visage sur ses mains ouvertes et ses yeux brillaient comme si elle avait sifflé mon morito. Et quelques autres. « T'as raison. Assez parlé, je vais te le lire. » Je me suis levé pour rattraper mon petit carnet. J'ai fait sauter le cadenas. J'ai toussé. Je me suis mordu les lèvres. j'ai inspiré à fond. « Tu juges pas sur la lecture, ok ? » « Bon sang, c'était pas n'importe quoi. Je m'apprêtais à lire un poème à la femme qui partageait ma vie. Un poème de moi. J'avais le vertige et mes genoux chancelaient. Et puis, les bouteilles de lait, le journal du soir. J'ai commencé les yeux fermés. « Steph ? Merde, t'es pas marrante. » J'ai râlé en ouvrant les yeux. « Steph, à propos de bouteilles de lait, je crois que je suis enceinte. Les pubs sont arrivées à ce moment-là. » On a eu droit à la lotion pour les cheveux, à la lessive révolutionnaire et au bébé toujours au sec avant que je sois capable de la moindre réaction. Dans celle du bébé, le père semblait si heureux, tellement soulagé que sa progéniture n'est pas les fesses humides, que j'ai senti des larmes me monter au bord des paupières. « On lui achètera cette marque, pas vrai ? » J'ai murmuré. Elle a ri en cachant son visage dans ses mains, et j'ai commencé à rire aussi. Seulement, c'était sans compter sur le spot qu'on nous a balancé à ce moment-là pour exhiber sous notre nez une bande de jeunes types en train d'enchaîner les virées urbaines, les road trips et les escapades festives dans un véhicule formidable. Un drôle de goût m'est monté dans la bouche. C'était comme se retourner pour voir tomber un monde en poussière par-dessus son épaule. Un goût sec et râpeux. J'ai jeté un œil vers mon morito pour m'assurer que je n'avais pas avalé la rondelle de citron vert par mes gardes. « Tu viendras avec moi, j'ai la gynéco pour l'échographie ? » Léna a demandé. J'ai fermé mon petit carnet d'un coup sec. J'ai avalé ma salive et puis j'ai dit « Bien sûr, je ne vais pas rater un truc pareil. » Peut-être que la gynéco aimait la poésie. Évidemment, pour fêter ça, on a eu droit à l'inévitable repas de famille. Chez mes parents, cette fois, grand-mère nous a sorti la mandoline des grands jours, Gaetano la paloma des soirs de fête. « À mon fils ! » j'ai lancé au champagne. « Ce sera une fille ! » Lena a rectifié en levant sa coupe. « Mais jamais, jamais ! » Gaetano a tonné en lançant les bras vers le ciel. « Santa Madonna ! Si tu ne me donnes pas un beau garçon, j'éterrai de mon testament. Capito ? » Lena n'a rien répondu, mais j'ai su à cet instant que nous aurions une fille, simplement pour contrarier son père. Au digestif, je me suis éclipsé discrètement vers la cuisine. Contrairement à Elena, l'enchaînement purement logique et régulier des événements de ma vie me fiche un peu le noir. N'en déplaise à la paix, sa présence n'était pas sans effet secondaire. Il m'arrivait parfois de bailler plus que de raison, et j'avais déjà pris quatre bons kilos en moins d'une année. Et puis Gaetano s'était mis dans la tête de me persécuter à nouveau au moment du café. Toujours la même histoire. « Qu'est-ce que tu fais le prochain week-end, fils ? » Il avait demandé les yeux mi-clos. Sur saut. Je savais bien où il voulait en venir. À toute vitesse, j'ai cherché quelque chose à répondre. N'importe quoi, mais rien ne venait, bon Dieu, rien. Ça dépend, j'ai grincé à contre-cœur. « Va bene, le prochain week-end, je t'emmène à la pêche. » Ça ne lâchait plus, cette idée. Jusqu'à maintenant, j'avais toujours évité le pire, à coup d'excuses de dernière minute. Mais avec la belle saison qui revenait, je savais bien qu'il allait falloir y passer un jour ou l'autre. « Je ne veux pas vous déranger, » j'ai objecté. « Je ne connais rien à la pêche. » « Stupido, depuis quand ça dérange un père d'apprendre à son fils ? Tout va devenir un as par la madone. » Il a bu une gorgée d'alcool et têté son cigare en crachant lentement la fumée vers le plafond. « Départ à cinq heures ! » Il a ajouté en faisant briller ses dents dans la lumière. « J'avais noté de me découvrir une gastro monstrueuse et diplomatique, une de plus, pour la fin de la semaine, et je m'étais éclipsé vers la cuisine. Derrière la fenêtre, au-dessus de l'évier, J'ai écouté un moment le grondement des conversations dans la pièce voisine, les rires et les chants de grand-mère qui tentaient un rappel, et puis j'ai commencé à imaginer une grosse voiture américaine. Allez savoir pourquoi. Je la voyais comme si j'y étais, une décapotable décapotée, avec des chrométins lents et des sièges profonds. Je me voyais au volant, cheveux dans le vent, maillot bigarré. La route était large et droite, elle longeait le bord de mer. Le soleil dégringolait tout au bout. J'avais mis la radio à fond et ça hurlait un truc rock qui me donnait envie d'enfoncer l'accélérateur, de filer tout droit dans le soleil. L'aiguille du compteur indiquait 110 et ça grimpait encore. De temps en temps, je fermais les yeux histoire de m'obliger à compter lentement jusqu'à 5. Quand je les rouvrais, la vie me brûlait de partout et la paix était défrisée. Oh, tu finis pas ta grappa ? Plus de bord de mer, plus de ligne droite, plus de rock et plus de décapotable. Pluie sur le jardin. Vaisselle sale et robinet qui goûte, et la main de Gianni sur mon épaule, et l'odeur d'alcool dans son haleine. J'arrive, j'ai fait. Un truc qui cloche ? J'ai souri à la pluie qui dégringolait du toit. Non, rien, j'ai peut-être un peu de mal à digérer. Il a claqué sa langue dans sa bouche. Je m'attendais au pire, je rentrais la tête dans les épaules. Mais il a seulement dit « Je t'envis, Steph » . Pardon ? Je dis que je t'envis. Faire un môme, c'est une sacrée aventure. La dernière aventure valable peut être bien. Je l'ai regardé pour voir s'il plaisantait. Il ne plaisantait pas.