Speaker #0Pourtant la paix aux petites chroniques du désenchantement ordinaire à cause de ma coiffeuse pour ce qui était de faire vivre ma propre maison ça s'annonçait plutôt mal au bout d'un mois Je n'avais toujours rien vendu. En vérité, je passais beaucoup plus de temps à hésiter devant les plaques des boîtes aux lettres qu'à essayer de vendre quoi que ce soit. Parfois, une porte s'ouvrait sur une belle fille qui m'envoyait un sourire avant de me donner congé, et j'essayais de me motiver avec ça. Ça ne faisait pas lourd, mais ça restait la seule perspective lumineuse de mes journées. Ce qui était loin d'être lumineux, en revanche, c'était la gueule de mon patron lorsqu'il me croisait le matin dans les couloirs. « Alors ? » et le grenier en regardant sa montre. « Vous n'êtes pas encore sur le terrain ? » « J'allais partir. » « Ça ne démarre pas fort pour vous. » « Oui, mais j'ai des touches intéressantes. » C'est un truc qu'on apprend vite dans ce métier, toujours dire qu'on a des touches intéressantes. « J'espère, » il disait. « Le marché est dur ces derniers temps, et puis la concurrence est déchaînée. » « Ça aussi, c'est important. Le marché doit toujours être dur et la concurrence déchaînée. » « Je sais, mais il faut sourire. Souriez, bon Dieu ! » Alors, je m'éloignais, un sourire tordu aux lèvres, histoire de lui montrer que j'y mettais du mien, et puis je filais tirer des sonnettes jusque sur le coup des dix-sept heures. À cette heure-là, j'avais des pieds énormes et des douleurs furieuses dans les jambes, mais mon euphorie de voir la journée se terminer n'avait plus de limite, jusqu'à ce que je pense à la journée du lendemain. C'était donc ça, la vie active, une vague d'espoir qui grimpe jusqu'au soir et s'écrase immanquablement sur un nouveau matin. Je me demandais si j'allais pouvoir m'y faire. Ça me réveillait souvent la nuit. De toute façon, la nuit, je ne dormais pas bien. Le repas du neuf occupait toute la place. Je pouvais chercher des heures entières la meilleure façon d'annoncer aux autres que je n'aiderais ni au transport ni au montage du matériel pour cause de repas de famille. « Et le concert, alors ? » Bess m'avait demandé en apprenant l'invitation surprise. « Bof, c'est seulement le soir, » j'avais dit, détaché. « Ouais, mais faut préparer, faire le son, ça va prendre du temps, non ? » Bess aimait bien toucher là où ça faisait mal. « Laisse tomber, » j'avais fait en haussant les épaules. Mais la vérité, c'est que j'en aurais pleuré. De leur côté, mes parents s'inquiétaient aussi beaucoup au sujet de ce fameux repas. Ma mère, si réservée, craignait d'avance ces gens volumineux et expansifs, et mon père ne digérait pas la cuisine à l'huile. Seule grand-mère se réjouissait sans condition. Il faut dire que grand-mère devenait de plus en plus sourde et je ne suis pas sûr que certaines données du problème ne lui aient pas échappé. Quoi qu'il en soit, chaque après-midi, elle attrapait sa mandoline pour répéter le temps des cerises qu'elle comptait bien nous balancer dès le dessert. Grand-mère ne laissait jamais passer une occasion de nous balancer le temps des cerises. Quand elle voulait me faire enrager, Bess claironnait que mes affinités avec la musique me venaient tout droit de grand-mère. C'est après une de mes fameuses nuits d'angoisse que mon smartphone a vibré à côté de mon bol de céréales. Il était 7h tapante, et c'était Kevin. « Merde, qu'est-ce qu'il veut ? » j'ai grogné en posant ma cuillère. Le sommeil m'était tombé dessus en même temps que la sonnerie du réveil, et j'aurais donné n'importe quoi pour qu'on me laisse dormir en paix. Seulement, j'avais déjà une bonne idée de la gravité de la situation. Avec Kevin, tout était grave, toujours. C'était le genre de type à manquer d'air en plein milieu d'une tempête de vent. « Ouais, » j'ai dit d'une voix pâteuse. « Qu'est-ce qui t'arrive ? » « Ça va pas du tout, Steph. Faut que tu viennes. » Chaque fois qu'il avait une crise, c'était la même chose. J'étais le seul à pouvoir l'aider. L'ennui, c'est que ça le prenait n'importe quand et n'importe où. La nuit, le jour, dans le métro, au cinéma, en voyage. Et chaque fois, je devais m'appuyer tout le trajet pour le rejoindre en vitesse. Un jour, il m'avait appelé au secours depuis une station-service à presque 100 km de la ville. À l'époque, je faisais encore semblant d'être étudiant. et voler à son aide ne me posait jamais beaucoup de problèmes. C'était même souvent amusant. Aujourd'hui, ce n'était plus la même chanson. Aujourd'hui, un patron m'attendait au bout de la route. « Merde, Kevin, je peux pas, je pars au boulot. Tu bosses maintenant ? » Il s'est étonné. « Depuis quand ? » « Plus d'un mois. » Il a réfléchi en silence, puis d'une voix tragique. « Faut que tu viennes, je vais crever. » Il avait un sens du drame extrêmement poussé. Mais je ne m'affolais plus depuis longtemps. « Hé, Luce ! » « Elle n'est pas avec toi, Luce ? » « Si, mais tu sais comment je suis dans ces moments-là. Il n'y a que toi qui puisse faire quelque chose. Luce, je la connais trop. » J'en ai déduit que Luce et lui venaient de s'engueuler copieusement. Kevin piquait sa crise presque à chaque fois que ça leur arrivait. Je crois que ça lui fournissait un bon prétexte pour mettre les voiles. En général, on soignait le mal en se baladant pendant des heures, au hasard. Parfois, on allait même frapper chez Jules pour voir s'il voulait faire un tour avec nous. Le jour où j'avais rejoint Kevin à la station-service, on avait dérivé tous les trois jusqu'à la mer. « Bon, désormais, » j'ai soupiré, « faudra t'arranger pour t'engueuler avec Luce seulement les week-ends. » « Mais tu comprends pas, je vais crever, j'étouffe ! » « Ok, arrête un peu, Kevin. Je dois partir bosser. » J'ai coupé sans attendre. J'étais déjà en retard. J'ai foncé sur ma valise d'échantillon, j'ai embrassé ma mère et ma sœur, et puis j'ai mis le cap sur mon boulot. Un quart d'heure après, j'étais sur le paillasson de Kevin. « On est faible. On ne se refait pas. » « Ah ! » Il a crié en m'apercevant. « Je savais bien que tu allais venir. Tiens, je me sens déjà mieux. » Ensuite, il a remarqué ma cravate et mon attaché caisse. « Merde ! » « C'est quoi ton job ? » Au lieu de répondre, je lui ai demandé où était Luce et il m'a désigné la porte de leur chambre d'un coup de menton. « Là-dedans, elle pleurniche. » Je ne m'étais pas trompé. Il y avait de l'orage dans l'air. « J'espère que tu te rends compte que je sèche le boulot à cause de toi. » J'ai grincé. « À l'heure qu'il est, mon patron doit me chercher partout. » « C'est un cas d'urgence ? » Il a fait en se nouant une écharpe autour du cou. « Ouais, je me demande. » Il m'a attrapé par le bras pour m'entraîner vers l'ascenseur. « Bien, on va marcher et je vais t'expliquer. » On s'est retrouvés dans la rue. Il faisait très froid. Ma valise pesait une bonne tonne. Mais Kevin m'a déballé toute son histoire comme si on se promenait à l'ombre des cocotiers. Depuis plus de trois ans qu'il vivait avec Luce, Kevin s'acharnait à faire de leur histoire une passade sans lendemain. Comme pour se convaincre que tout n'était pas joué, qu'il restait encore des terres à explorer. Il enchaînait les projets de rupture les plus délirants, mais lui mis à part, personne n'y croyait plus. On attendait simplement qu'il se fasse à l'idée qu'elle le tenait bon. Une question de temps. D'autant qu'il vivait à sa charge, s'acharnant à rester chômeur après une première expérience professionnelle épouvantable qui lui avait pourtant permis de rencontrer Luce, juste avant de se faire virer. Cette fois, Luce nous poussait le couplet de la jalousie. Elle avait ses raisons. Kevin venait de passer la nuit dans un pub, à couler des yeux guimauves sur la serveuse, qui s'appelait Angéline, et l'avait ni plus ni moins rendue fou. « Mon Dieu, Steph, c'est le coup de foudre ! Tu y crois, toi, au coup de foudre ? » J'ai haussé les épaules. Personnellement, je ne l'avais jamais rencontré. C'était le genre de merveille qu'on pouvait facilement espérer toute sa vie. Un truc dangereux. « Faut la voir pour comprendre, » il disait. « Cette fille est magique, je ne peux pas t'expliquer. » « Ne te fatigue pas. J'ai une bonne idée de ce qu'est une fille magique pour toi. Il n'y a pas si longtemps, Luce elle-même en était une. » Il a balayé l'air de sa main comme pour chasser mes insinuations. « Ce coup-là, je plaque tout ! » il a dit. « Ouais, ça fait trois ans que j'entends ça. Pourquoi tu te fais pas une raison ? » « Une raison ? Merde alors ! Je vois pas pourquoi je me ferais une raison. Moi, je veux une vraie passion avec une fille qui me rend dingue le matin et encore dingue le soir. L'amour fou, voilà, le cœur qui bat, les mains qui tremblent, rien de moins. Est-ce que c'est trop demandé ? Est-ce qu'il est écrit que la personne avec qui on vit doit forcément avoir la saveur d'un vieux chewing-gum ? » Je n'ai pas répondu. « D'une façon générale, je n'ai aucune confiance dans le temps qui passe pour ce qui est de conserver les sentiments humains. » « Ce n'est pas un point de vue très original. » « Des livres entiers ont été écrits sur la question. » « Rien ne m'a jamais transporté. » Kevin a repris en pressant le pas. « Et je ne suis pas tout seul dans ce cas. » « En fait, rien n'a jamais transporté notre génération. » « Nous, on a juste droit à la trouille que tout part en vrille sous nos yeux. » « Nothing else. » « Pas de grandes idées, pas de perspectives lumineuses au bout de la route. » Le monde meilleur, on sait qu'il sera pas pour nous, que c'est perdu d'avance. On nous l'explique à longueur de journée. Les étés à moins de 40 degrés et encore assez d'eau pour y mélanger tous les polluants éternels de la planète. Et il faudrait remercier le ciel et regarder le bout de nos chaussures pour le reste de notre putain de vie. Merde alors. Je ne l'avais jamais vu aussi remonté, aussi bouillonnant. Comme quoi, l'amour. Non mais... « Dis-moi franchement, » il a repris après une courte pause pour trouver du souffle, « est-ce que le confort de nos démocraties paresseuses nous interdit d'avoir des aspirations ? Est-ce que l'immense chance de ne pas nous réveiller sous les bombes et d'avoir notre frigo toujours bien rempli nous condamne à renoncer à l'éblouissement ? Putain, Steph, je suis sûrement un sale gosse qui crache dans la soupe. J'aurai sans doute droit à mes 35 heures, comme les copains. Je me résigne au sac plastique dans la mer et à la guerre qui cogne à la porte. » Mais je refuse de me contenter de demi-mesures dans ma vie sentimentale. Moi, ce sera la passion. La passion avec un grand P. J'ai haussé les épaules. Et si la passion avec un grand P, c'était juste un truc de cinéma ? Il a regardé en bas du pont que nous traversions les eaux vertes et boueuses qui repoussaient les berges de chaque côté de la ville. « Ne prive pas ton prochain du carburant qui fait tourner son moteur » , il a dit. Ensuite, on a marché un moment en silence, lui tout vibrant dans l'air froid, et moi évitant de me demander quel carburant me poussait vers l'avant. Et puis Kevin a pointé le doigt en direction d'un vieil immeuble qui faisait l'angle de la rue. « C'est là » , il a dit, « tu ne vas pas en croire tes yeux. » « Ne me dis pas que tu m'emmènes chez elle. » « Ne dis pas que t'es venu ici pour partir sans la voir ! » J'ai jeté un regard paniqué à ma montre. « Faut que j'aille au boulot, Kevin ! » « Tu vas pas me laisser tomber maintenant, Steph ! Il me faut ton avis ! » Il a vérifié l'adresse que la fille lui avait griffonnée au dos d'une boîte d'allumettes, et je me suis enfoncé le pouce et l'index dans les yeux, jusqu'à la douleur. Des amis pareils, ce n'était pas donné à tout le monde. J'ai hésité une seconde, minuscule, et puis j'ai oublié patron et valise d'échantillon. il était à peine huit heures du matin je suivais un copain chez une inconnue pour la réveiller après sa nuit de travail et la vie me paraissait soudain pleine de charme tu me diras franchement ce que t'en penses pas vrai il s'inquiétait en grimpant les escaliers je vais me gêner on s'est arrêté au quatrième étage essoufflé comme après un quatre cents mètres à fond la caisse les trois portes du palier nous clignaient de l'oeil parfaitement anonymes c'est là kevin a décidé en pressant furieusement une des sonnettes je le sens c'est là plaisante pas avec l'amour. » La petite vieille qui nous a ouvert n'avait pas le physique à plaisanter avec quoi que ce soit, et surtout pas avec l'amour. À son âge, les dés étaient jetés depuis longtemps. C'est sur moi que son regard est tombé en premier. Sur ma valise d'échantillon, plus exactement. « J'ai besoin de rien ! » Elle a chevroté avant de nous claquer sa porte au nez. Juste le temps de fourrer ma cravate dans ma poche et de cacher ma valise dans le local du vide-ordure, et Kevin sonnait à nouveau, au hasard. Certaines filles sont touchées par la grâce. Angéline était de celles-ci. Même au sortir du lit, elle était lumineuse. Sa beauté m'a frappé en plein estomac. J'ai cru rendre mon déjeuner sur son paillasson. « C'est toi, la souris ? » En regardant Kevin. « Qu'est-ce que tu fais là ? » Il a tendu la main vers moi. « Je voulais te présenter mon ami, Steph. » « Mais quelle heure il est ? » J'ai imaginé la réaction de Luce dans la même situation. Les grimaces, les remontrances, la grogne. Je la voyais très bien râler qu'elle voulait dormir, qu'on n'avait pas prévenu, qu'on n'avait sûrement pas vu l'heure. Ça me faisait rire intérieurement. Sauf lorsque j'imaginais la réaction de Léna et que c'était exactement la même. Angéline, elle, a simplement éclaté de rire, puis nous a fait entrer en s'excusant pour le désordre. Il y a des gens qui sont doués pour mettre des couleurs à la vie. Je ne sais pas pourquoi j'ai commencé à lui mentir la première fois que j'ai ouvert la bouche pour lui parler. Ou plutôt si, je sais, c'est à cause de ma coiffeuse. Je déteste aller chez ma coiffeuse. Elle essaye toujours de me faire la conversation. Elle fait semblant de s'intéresser à ma vie, mais je vois bien qu'elle danse d'un pied sur l'autre, je vois bien qu'elle s'ennuie à mourir. Quand Angéline m'a demandé ce que je faisais dans la vie, j'ai pensé à ma coiffeuse et j'ai répondu « musicien » . Tu veux dire vendeur dans un magasin de musique ? Décidément, j'avais le physique des boulots merdeux. À croire qu'on est condamné à une vie ordinaire simplement parce qu'on a la gueule de monsieur tout le monde. Non, j'ai dit en jetant avec des invultures un sucre dans ma tasse à café. Je veux dire musicien, studio, tournée. Tu vois le genre, quoi. Mince, elle a dit. J'ai entrepris de remuer mon café avec l'air le plus naturel du monde. Pour une fois, je n'avais pas raté mon entrée. Elle me buvait des yeux. Kevin aussi me buvait des yeux, mais pas tout à fait pour les mêmes raisons. Musicien, aïe. C'est dur pour les autres, ça, musicien. Ça ne leur laisse pas beaucoup de place. Je me suis demandé s'il allait tout flanquer par terre. « Et t'en vis ? » elle a demandé. « J'ai fait l'amour. Il y a des hauts et des bas, mais en ce moment, je ne me plains pas. » « Mince ! » elle a répété. J'ai vu Kevin qui levait les yeux au ciel. « Et toi, tu fais quoi dans la vie ? » J'ai demandé à mon tour pour ne pas faire celui qui s'étale. « Serveuse dans un pub du centre-ville, » elle a dit. Et j'ai cru mourir quand elle a rejeté ses mèches blondes par-dessus son épaule. « Et ça te plaît ? » J'ai gargouillé. Elle a secoué la tête pour approuver. « J'aime les gens de la nuit » , elle a commenté. « Ceux du jour, je les trouve chiants. » À ce moment-là, j'ai pensé à ma valise d'échantillons qui attendait dans l'escalier. J'ai pensé à mon réveil matin réglé sur 6h30 précise et à mes baillements de 22h. J'ai pensé à toute cette routine qui me pesait déjà sur les épaules. Et je me suis dit qu'il y avait sûrement une erreur d'aiguillage quelque part. Moi, je me sentais taillé pour les nuits pleines de fumée, les rues désertes au petit jour. Les abus d'alcool et les croissants à 3h de l'après-midi. T'as raison, j'ai fait. Je plains les types qui se couchent tous les soirs avec les poules pour se lever en pleine forme avec le soleil. Et puis j'ai bu mon café d'un coup sec, et ce salaud m'a ébouillanté toute la langue.