Speaker #0Pourtant la paix aux petites chroniques du désenchantement ordinaire. La pilule et les capotes. J'avais bien raison de ne pas dormir la nuit. Le repas du neuf a été terrible. Plus terrible encore que dans mes pires cauchemars. Les autres m'avaient accordé de mauvaise grâce une permission jusqu'à dix-sept heures. Dix-sept heures tapantes, Milan avait précisé en grognant. Et à seize heures passées, la mère de Léna posait un gâteau monstrueux sur la table. Monstrueux parce qu'il me restait déjà moins d'une heure pour faire un trajet d'au moins quarante-cinq minutes. Monstrueux parce qu'elle valait encore une pâtisserie après la charcuterie, les beignets d'aubergine, le plat démentiel de tagliatelle qu'il avait fallu finir de gré ou de force. La viande, le fromage et la salade représentaient un simple tour de force, mais surtout monstrueux à cause de l'inscription de chantilly tout autour de la cerise centrale. Joyeuse fiançaille. Les applaudissements ont crépité à la manière d'une salve de mitraille et Gianni a cessé de se curer les dents pour me lancer un pauvre sourire qui ne m'a pas réconforté le moins du monde. Lena a posé sa main sur mon genou. « Je t'assure que je n'étais pas au courant ! » Elle a soufflé contre mon oreille. La bonne blague, j'ai grincé contre la sienne. J'ai regardé ma mère tirée à quatre épingles, en train de s'émerveiller devant la pâtisserie. Mon père qui cognait son verre contre celui du père de Léna, et puis les deux grands-mères en train de se parler à l'oreille au bout de la table. Tous complices, j'ai pensé. À l'union de nos deux familles, mon de plus en plus futur beau-père a dit. On a porté le toast infernal, et ma grand-mère a vidé son verre en entier avant de passer à l'attaque. « J'avais apporté ma mandoline ! » Elle a hasardé. « Mais avec ce que j'ai bu, je préfère que personne ne me demande de chanter. » Une part de gâteau énorme a dégringolé dans mon assiette. Dessus, il y avait le « aïe » de fiançailles, tout entier. « Aïe, aïe, aïe ! » « Ma aïe, vous en prie, madame ! » Gaëtanos s'est empressé en s'inclinant respectueusement. « Chantez-nous quelque chose ! » Pas besoin d'en dire plus. Grand-mère a filé au pas de course vers sa mandoline, restée en embuscade dans l'entrée. « C'est bien parce que vous insistez, » elle gloussait, « mais je ne sais pas si je vais me souvenir des notes. » On a donc mangé le dessert au rythme du temps des cerises, bu l'expresso avec la chanson des blés d'or, et il était dix-sept heures dix lorsque Gaetano a décidé de nous pousser la paloma pour ne pas être en reste. Chaque fois que je regardais ma montre, je manquais m'évanouir. Quand la mère de Léna s'est levée pour desservir, je l'aurais embrassée. J'ai commencé immédiatement à l'aider, histoire d'activer les choses, mais dans certaines familles, n'en déplaise à l'égalité des sexes et aux années de revendications féministes, l'homme n'aide pas. Aurais-je craché sur le tapis, qu'on ne m'aurait pas regardé avec plus de stupeur. Surtout les femmes, d'ailleurs. Je me suis rassis illico, et j'ai reposé la vaisselle devant moi, avec un sourire d'excuse cramoisi. À presque 17h30, Il a fallu passer au salon pour prendre un alcool digestif. Léna me garantissait que ce ne serait plus très long, mais je n'avais plus confiance. En partant dans l'instant, je serais à peine arrivé à la MJC avant l'heure de l'entrée en scène. Le plus fort, c'est que la conversation ne mourait pas du tout. Moi qui avais misé sur le choc des cultures et une relative incommunicabilité pour abréger la journée, j'en étais pour mes frais. Nos deux familles s'entendaient à merveille. Gaetano et mon père parlaient béton et terrassement, ma mère et celle de Lena échangeaient des recettes de cuisine, et les deux grands-mères se racontaient leur vie, avec des larmes dans les yeux. On n'en sortait pas. Je ne me souviens plus comment le sujet a dérivé vers la virginité des filles respectables. Toujours est-il que Gaetano s'est lancé d'un seul coup dans une tirade enflammée sur le corps pur que la femme se doit d'offrir à son mari et sur la fierté qu'il allait avoir à conduire une fille encore innocente devant l'hôtel. Décidément, Le XXIe siècle éprouvait les pires difficultés à pénétrer de plein pied dans cette famille. Il était un peu plus de dix-huit heures quand ma grand-mère a compris de travers une des phrases de mon futur beau-père. Enfin, je suppose que c'est ce qui s'est passé. « Vous avez parfaitement raison, monsieur Gaétano, » elle a lancé. « Les jeunes, il faut les laisser faire l'amour comme ils ont envie. Mince, la vie est courte, ils ont raison d'en profiter. » Un silence de mort est tombé sur la pièce. tais-toi mamie ma mère a soufflé parfaitement grand'mère a enchaîné de mon temps on gâchait notre jeunesse voilà on avait peur de tout peur de nos parents peur de tomber enceinte tais-toi mamie ma mère a répété plus fort Mais grand-mère était de plus en plus enthousiaste. Rien ne pouvait plus l'arrêter. « C'est fini ce temps-là, heureusement. Maintenant, il y a la pilule et les capotes. » Gaetano continuait de sourire, mais on entendait ses belles dents grincer les unes contre les autres, et sa fille n'en perdait pas une miette, jusqu'à ce que ma grand-mère mette un point final au débat. J'étais bien tranquille, moi, quand votre Léna s'enfermait avec notre Stéphane dans sa chambre. Je me disais, ça risque rien, ils ont la pilule et les capotes. Ça a fait l'effet d'une bombe, et mes parents ont eu le privilège d'assister à une de ces scènes épouvantables que je leur avais si souvent décrites. Gaetano s'est jeté sur sa fille. Poutana ! il a gueulé en lui tombant dessus pour l'entraîner à coups de pied vers sa chambre, mère et grand-mère hurlantent sur les talons. On est tous restés en silence dans le salon à écouter l'orage qui s'éloignait vers l'étage, et Gianni a terminé de se rouler une cigarette avant de m'affranchir. Profites-en pour foncer, Stéphane, il a dit en me clignant de l'œil. T'es pas en avance. J'ai foncé. Il était presque dix-huit heures trente. Et le directeur de l'AMJC, ne voyant pas arriver le chanteur du groupe qui devait se produire ce soir-là, venait d'annuler le concert.