Speaker #0Pourtant la paix aux petites chroniques du désenchantement ordinaire. Sécurité. Chaque fois que j'allais chercher Léna chez elle, je frissonnais à l'idée de ce qui m'attendait. Pourtant, depuis notre réconciliation au Chianti, son père et moi étions devenus presque intimes et je n'avais plus aucune raison de me sentir menacé depuis longtemps. Mais c'était plus fort que moi. Le souvenir de l'hystérie des premiers temps était encore trop présent. Je sursautais dès que mon futur beau-père faisait un geste brusque. Ce samedi-là, je me sentais particulièrement fébrile. Je ne sais pas pourquoi. Sans doute la fatigue de ma première semaine de travail, les premières portes qui me claquaient au visage. Toujours est-il que j'ai fumé tout le long du trajet et que je me suis offert de nombreux détours pour retarder mon arrivée. Au dernier angle de rue, j'ai tiré une longue bouffée de tabac, jeté mon mégot et puis je me suis lancé en direction de la maison, en terrain découvert. Trouver toutes les fenêtres ouvertes m'a un peu surpris. Il faisait un froid tout simplement polaire. Au premier, j'ai aperçu la mère de Léna qui secouait les draps de lit, et quand elle a lancé un petit signe dans ma direction, je me suis dit qu'il était trop tard pour reculer. J'ai agité la main et poussé la porte de la cour. C'est Léna qui est venue m'ouvrir. « Oh là là ! » elle a pleurniché. « C'est déjà toi ! » Elle avait un tablier autour de la taille, un chiffon dans les mains, un autre qui nouait ses cheveux. Elle paraissait complètement affolée. « Qu'est-ce qui se passe ? » j'ai demandé. « Je suis en avance. » Sa grand-mère a traversé le couloir d'entrée à la manière d'une jument folle, tête baissée et au triple galop. J'ai juste eu le temps de remarquer la bassine qu'elle portait à bout de bras. Madalena ! elle tenait. Imagino di essere io e dove strofinare il pavimento della tua camera. Santa madre, che generazione di pigri ! Le plancher de ta chambre, c'est moi qui dois le frotter, sans doute. Santa Madonna, quelle jeunesse de paresseux ! Alors j'ai remarqué les tapis qui s'entassaient sur la terrasse. Les meubles tiraient au milieu du séjour, l'aspirateur hurlant du premier étage et l'odeur de cire qui se mélangeait à celle du savon. On aurait dit la fin du monde ou quelque chose dans ce goût-là. « Qu'est-ce qui se passe ? » j'ai demandé. « C'est le grand nettoyage aujourd'hui, » elle a dit. « Il faut que j'y aille. » « Madalena, je dois venir te chercher par la peau du dos ! » son père a hurlé en surgissant au bout du couloir. Quand il m'a vu, il a ouvert les bras. « Ah, Stefano, mon ami ! » Je détestais qu'il m'appelle Stefano. « Bravo ! » Il a enchaîné en fonçant sur moi les deux bras ouverts comme une fiancée sur une plage de sable. « Bravo pour ton nouveau travail ! » Je me doutais que ça lui ferait plaisir. Il m'a claqué les deux épaules de ses mains de géant et m'a lancé un regard grave. Un moment, j'ai cru qu'il se préparait à m'épingler une médaille au revers. « Fils ! » Il a dit. « Maintenant que tu peux faire vivre ta propre maison, j'espère que tu as de grands projets. » J'ai fait celui qui ne comprenait rien. « Ouais, je vais peut-être m'acheter une voiture. Et une nouvelle console de jeu. » Il m'a souri en clignant de l'œil, décidé à prendre ma réponse comme la meilleure plaisanterie du monde. « T'inquiète, j'ai pensé. Je vais l'épouser, ta fille. La voie est déjà tracée. Tout le monde se charge de la tracer à ma place, cette putain de voie. Et vous, ça va bien ? » J'ai demandé pour changer de sujet. « Si, va bene, ma, j'ai beaucoup de travail aujourd'hui, c'est ménage. » Puis, vers l'ENA, « Que cosa aspetti ? Mettiti al lavoro, datti una mossa. » « Qu'est-ce que tu attends, toi ? Va travailler, magne-toi. » Il m'a saisi aux épaules pour m'entraîner dans la cuisine, tandis que l'ENA détalait vers sa chambre. « Allez, Stefano, je suis sûr que tu as grand soif, on va boire le Chianti. » Il était dix heures du matin et je n'avais absolument pas envie de Chianti. Heureusement, la grand-mère de Lena est repassée par là avec un balai dans une main et un plumeau dans l'autre. « Caetano ! » elle a crié vers son fils. « Tu crois que les feuilles du jardin, elles vont se ramasser toutes seules ? » « Ma Stefano est venue boire les Chianti, mama. » Elle a brandi son balai vers lui. « C'est bien l'heure de boire du vin. » « Juste une goutte. » Il a fait en montrant la taille de la goutte en question entre le pouce et l'index. « Les feuilles d'abord ! » Il a ouvert les mains. « Va, Stefano, les devoirs m'appellent. » Ensuite, il a disparu vers le jardin. Sa mère a foncé vers l'escalier qui grimpait à l'étage, et je me suis retrouvé tout seul au milieu des odeurs de Javel, comme un con. La maison entière bourdonnait à la façon d'un transformateur en fin de vie, et je n'aurais pas aimé être un grain de poussière ce matin-là. J'ai regardé autour de moi, le sol brillant de la cuisine, les chaises retournées sur les tables, j'ai écouté les clapotements de l'eau et le murmure régulier des brosses. Et puis, comme je n'avais rien d'autre à faire, j'ai entrepris de frotter mes chaussures avec un morceau de chiffon qui traînait dans le coin. Au bout d'un moment, Gianni est passé par la cuisine. Je l'ai reconnu avant même de le voir entrer dans la pièce. À son pas traînant qui résonnait dans tout le couloir. On pouvait reconnaître le frère de Lena à deux choses, son pas traînant et ses cheveux qui lui tombaient toujours au-dessous des épaules. « Ciao, Stéphane ! » Il a dit. « Salut ! » J'ai fait. Il a ouvert le frigo pour en sortir une bouteille de vin. Il a bu trois grandes goulets sonores. « T'en veux ? » Il a proposé en s'essuyant les lèvres avec sa manche de chemise. « Non, merci. » « T'as tort. Tu vas en avoir besoin. » Il a bu à nouveau. Gianni avait un sacré faible pour la bouteille. Je l'aimais bien. C'était un artiste. Il trouvait ma voix expressive et ratait rarement un de nos concerts. « Pourquoi tu dis ça ? » J'ai demandé. Léna m'a dit que tu avais trouvé du boulot. Juste. Léna m'a dit que tu allais l'épouser. J'ai tordu la bouche. Ça se pourrait. Viens avec moi. Je voudrais te montrer quelque chose. Dans la vie de Gianni, il n'y avait pas beaucoup de place. La peinture occupait presque tout. D'après Léna, les filles qu'il ramenait à la maison de temps en temps ne comptaient pas. Elles survivaient une nuit, une semaine, un mois dans le meilleur des cas, et puis disparaissaient sans que Gianni ne fasse aucun commentaire. Aucun commentaire non plus de la part de la sainte famille. Gianni avait la bénédiction de sa mère, quoi qu'il fasse. Encore à notre époque, dans de nombreux univers, il est plus facile d'être fils. La seule chose qui passait mal, c'était cette passion dévorante pour la peinture. Peintre, ce n'était pas un métier, sauf en bâtiment bien sûr. À ce sujet, la guerre avec son père était sans merci. Les nains me racontaient souvent leurs empoignades qui pouvaient durer des soirées entières. Un jour, Gaetano avait même voulu mettre en pièce une des toiles de son fils et Gianni s'était jeté sur lui pour l'en empêcher. Je pensais aux mains épaisses de mon futur beau-père, à la maigreur fragile du frère de Lena, et je me sentais glacé des pieds à la tête. Pourtant, Gianni ne cédait pas. Presque trente ans, pas de métier, pas le moindre désir d'en trouver un, seulement la peinture, la peinture, et toujours la peinture. J'admirais son courage et en même temps... Ça me flanquait un léger vertige. Je l'ai suivi jusqu'à sa chambre. Enfin, je ne sais pas s'il faut parler de sa chambre ou de son atelier. Le ménage familial ne devait pas entrer souvent dans cette pièce-là. Le désordre qui régnait me plaisait bien. Il sentait la passion. Les toiles traînaient partout, les pinceaux trempaient dans des bocaux remplis d'essence, les tubes de peinture dégueulaient jusque sur le plancher et trois chevalets se partageaient l'espace que leur abandonnait le lit en bataille. Il a poussé du pied quelques bouteilles de vin vides, brassé un tas de chiffon mort, tandis que je contemplais la toile posée sur le chevalet face à l'entrée. « C'est vachement chouette ce que tu fais ! » j'ai dit. « Ta gueule ! Celle-là n'est pas finie. Je veux t'en montrer une autre. » Il a tiré une toile de dessous son lit et l'a posée sur un des chevalets vides. « Regarde ! » il a fait en portant une nouvelle fois la bouteille de vin à ses lèvres. « Je ne connais pas grand-chose à la peinture. J'irais même jusqu'à dire que je n'y connais rien. » Je n'étais sûr que d'une chose, ce que j'avais sous les yeux était repoussant, ni plus, ni moins. « C'est chouette ! » j'ai hasardé. « Ta gueule ! C'est épouvantable ! C'est ignoble ! » Je ne savais pas trop comment m'y prendre. J'ai regardé le truc en plissant les yeux, histoire de me donner un temps de réflexion supplémentaire. « Merde ! » Il avait raison, c'était épouvantable. Ce visage rosâtre... Ce regard de vache, ce corps bouffi qui se liquéfiait à la hauteur d'une ombrille pour se répandre comme une bouillie froide sur un drôle de filet à provision rempli de bouteilles de lait et de légumes aux couleurs répugnantes, réellement à chier. Et puis ce médaillon autour du cou, ce pendentif en forme de pénis rabougri, comme tranché, quelle horreur, je me suis raclé la gorge. « Pourquoi il y a une télévision à la place du cœur ? » j'ai demandé. « Pour le journal du soir. » il a dit. « Très important, le journal du soir, quand la vie est devenue toute petite. Aussi important que le panier de bouffe. Et le sexe autour du cou ? » Il a ri. « Entre la télévision et la bouffe, c'est la seule place qui lui reste. » J'ai frissonné. « J'ai appelé ça sécurité, il a dit. Qu'est-ce que t'en penses ? C'est lugubre. » Ouais, il a bu une nouvelle gorgée de vin. « J'en veux bien une goutte, finalement, » j'ai dit sans quitter sécurité des yeux. Il m'a tendu la bouteille. « Méfie-toi, Stéphane, » il a fait en me regardant boire. Méfie-toi des chemins dégagés et sans obstacles. Ils mènent tous au même endroit. À trop s'installer, on devient tous repoussants. C'est ce moment-là que Léna a choisi pour nous rejoindre. « Qu'est-ce que vous complotez tous les deux ? » Elle a demandé. « Rien, ton frère me montrait ses toiles. » Elle a jeté un œil sur sécurité et m'a servi une grimace de dégoût. « Ben, pourquoi celle-là ? » Avant que Gianni n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche, Léna avait repéré la bouteille de vin dans ma main. « C'est pas vrai ! » Elle a dit en se jetant sur moi pour me désarmer. « Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ? » Puis vers son frère. « Ça ne te suffit pas de te détruire la santé ? Il faut que tu t'attaques à celle des autres ? » Gianni a haussé les épaules et puis il a sorti un paquet de cigarettes de sa poche. « T'en veux une ? » Il m'a demandé comme par jeu. « Certainement pas ! » Lena a répondu à ma place. Pourtant, j'en avais envie, moi, de cette cigarette. Je me sentais les jambes un peu molles. « Bon, Lena, on va y aller. J'ai fait pour couper court. » « J'ai la répétition à trois heures, je ne voudrais pas être en retard. » Elle m'a coulé un œil noir. « Tu ne te crois pas obligée de m'accompagner ? » Elle a grincé. « Je peux très bien me choisir une paire de chaussures sans toi. » J'ai soupiré. Jenny allumait sa cigarette en souriant. « Tu ne vas pas commencer, Lena. Après le concert du 9, j'aurai plus de temps libre. » Elle a réfléchi un quart de seconde. Son visage a changé. « À propos du 9, » elle a attaqué, « mes parents t'invitent à déjeuner avec ta famille. » Ça m'a scié. Quoi ? Pas le 9 quand même ? Et si le 9 ? Elle a dit en ouvrant les mains. Tu plaisantes, Léna, c'est le jour du concert. C'est le soir du concert. Chez nous, on déjeune à midi. Arrête, je connais ce genre de repas. On sort de table à la nuit. Et alors ? Tu manges et tu files. Je me suis passé une main sur le visage pour ne pas m'arracher les cheveux. Gianni me regardait en crachant la fumée vers le plafond. « Léna, j'ai voulu expliquer, il faut monter le matériel, faire le son, répéter, ça va prendre la journée. Et quoi, la journée ? Les autres peuvent quand même commencer sans toi, non ? » Les finesses techniques de la musique échappaient complètement à Léna. Ça nous conduisait souvent à des querelles sans fin. « Léna, sois pas idiote. Bon, elle a coupé, après tout, je m'en fous. Si t'as pas envie de déjeuner chez nous, tu le diras à mon père. » Et juste à ce moment, la voix de Gaetano a résonné dans la maison. « Stefano ! » il gueulait. « Où tu es, Stefano ? » Lena est sortie de la chambre. « Je t'attends en bas » , elle a dit en passant la porte. « Oh, merde ! » J'ai pleurniché. Jenny a tiré sur sa clope et le bout rougeoyant m'est apparu comme un signal d'alerte désespéré. « Ne vends pas ton âme, Stéphane » , il a fait. Sur le chevalet, sécurité m'a lancé son horrible sourire et mon futur beau-père est entré dans la pièce. « Mais qu'est-ce que tu fiches dans la chambre d'un paresseux comme mon fils, Stéphano ? » il a tonné. « Ce n'est pas la place d'un travailleur ! » Ensuite, J'ai accepté une invitation à déjeuner pour moi et ma famille, pour le 9, le 9, Putana Madonna.