Speaker #3Alors on est en mars 2005, je suis aux Antilles pour effectuer des recherches en Martinique puis en Guadeloupe. Et juste avant de prendre mon avion pour rentrer en métropole, mon téléphone sonne. C'est Christophe Aubrin, un des fondateurs d'ADD qui m'appelle. Là il me dit, il me demande, est-ce que vous êtes d'accord pour partir à Cuba ? On vient de recevoir un dossier un peu particulier. Alors je marque un peu une seconde de silence, je suis un peu surpris, et puis bien sûr, sans hésiter, on prend un billet pour la Havane. Alors je connais déjà Cuba, je suis allé en 2000 et depuis j'y pense assez régulièrement parce que Cuba c'est pas seulement un territoire, il y a une espèce de, on a un sentiment, une sensation, une densité, c'est un mélange un peu d'un pays assez beau, très beau même et de tensions. Et puis évidemment ça me fait un peu penser à la... à la littérature que j'ai pu lire, au roman de Zoé Valdès, au livre de Régis Debray, à la musique bien sûr, à Buena Vista Social Club. C'est un monde assez figé, mais un monde vibrant. Et revenir à Cuba, c'est un peu rentrer dans une forme d'imaginaire. Mais ce que je vais découvrir, c'est que travailler à Cuba, c'est plutôt affronter le réel. Alors on est en 2005, Cuba vit encore dans l'ombre de sa révolution. En 59 Castro a pris le pouvoir, en 62 il y a eu l'embargo américain. Depuis le régime tient difficilement, l'île est sous pression, isolée. Et surtout, on a un état qui voit tout, qui écoute tout, qui contrôle tout. Et pour un généalogiste, évidemment, ça a un impact. Alors, l'objet de la recherche, c'est que nous sommes chargés de retrouver les héritiers d'une chanteuse cubaine qui s'appelait Aurora Linchetta, qui est née à La Havane en 1918. C'est une star. Enfin, elle a été... a été une star, à l'occasion d'un concours radiophonique qu'elle gagne en 1938. Elle commence sa carrière de chanteuse, et donc dans les années 40, elle fait de la radio, du cinéma, elle joue dans la première comédie musicale cubaine. Elle part en tournée, d'abord à Cuba, et puis ensuite en Amérique du Sud, au Venezuela, au Mexique, en Argentine, au Brésil, au Chili. Elle est Euh... populaire, elle est adorée, elle est assez incontournable. Dans les années 50, elle part faire des tournées en Europe, et notamment en Espagne, à Barcelone, Madrid, Séville, elle enregistre 5 disques. C'est un triomphe. On l'appelle l'âme de Cuba. Elle va ensuite en Afrique du Nord, à Tangier, Oran, Casablanca, et puis, dans les années 50, elle s'installe définitivement Euh... à Paris et elle meurt en février 2005, seule, Sans testament, sans enfant, sans héritier connu, elle laisse un appartement à Paris, à proximité de la place de l'étoile, et on ne sait pas à qui revient cet appartement puisqu'on ne connaît pas ses héritiers. Alors quand j'arrive à la Havane, très vite je comprends que je n'ai aucun repère, que je ne sais pas où chercher, que je ne sais pas comment chercher. Et je ne sais même pas si je vais pouvoir chercher. Donc je commence un petit peu à stresser. Mais évidemment, je commence par la musique. C'est assez logique compte tenu de son parcours. Donc je vais dans des bibliothèques. J'essaie de rencontrer des membres de sociétés de droits d'auteur, etc. Et là, je ne trouve rien. Comme si elle n'avait absolument jamais existé. Et puis, j'ai fait une rencontre un peu anodine, un chauffeur de taxi, mais c'est une rencontre qui va être assez décisive dans ma recherche, parce qu'il devient mon guide. Et avec lui, j'apprends les règles de la vie locale, celles qui ne sont pas écrites en réalité. Et il m'explique que parfois, pour pouvoir faire des recherches, il faut donner discrètement quelques dollars. Et parfois, il ne faut surtout pas donner quelques dollars parce que la population est surveillée, parce qu'il y a des militants du parti communiste. Alors pendant plusieurs jours, on cherche, on tourne, on insiste, on finit par trouver un centre de recherche, un état civil. Et là, on trouve l'acte de naissance d'Aurora, mais je n'ai pas le droit de le consulter. Il est inaccessible et il me dit, tu reviens dans deux jours. Et là, je comprends qu'à Cuba, le temps, la notion de temps n'est pas tout à fait la même. Et au fil de mes recherches, je découvre un peu le vrai Cuba. Les files d'attente interminables, le rituel. Quand on rentre dans un endroit, dans un centre d'administration, il y a du monde un peu partout et on demande qui est le dernier dans la file d'attente. On le repère, on attend, sous le soleil, et on parle. On rencontre des Cubains qui sont pour la plupart très cultivés. On parle de Stendhal, de Dumas, du Comte de Monte Cristo, qui d'ailleurs est aussi une marque de cigares. Mais derrière tout ça, on se rend compte aussi de la dureté de la vie, du rationnement, des pénuries, de l'essence introuvable, de la fatigue. Un jour, pour illustrer ça, je donne un rendez-vous à la terrasse de mon hôtel aux gens que j'ai rencontrés. Et en fait, ils refusent parce qu'ils n'ont pas le droit d'être à la même table qu'un étranger. Et là, je sens que je suis dans un pays singulier. Cuba, c'est un pays coupé en deux. Après la révolution, il y a des centaines de milliers de Cubains qui sont partis vers Miami. C'est évidemment des familles brisées pendant des décennies. Pas de communication et moi je suis là un peu pour chercher ces liens perdus. Alors comme j'attends le résultat des recherches à la Havane, je pars dans un village où est né le père de la défunte, à deux heures de route environ de la Havane. Alors j'arrive dans ce village, il n'y a pas d'état civil, ce sont des registres paroissiaux, donc je suis obligé d'aller dans la paroisse. Je rencontre le curé, je lui explique l'objet de ma recherche, il accepte. Je consulte les registres, page à page, parce qu'il n'y a pas de table, donc acte par acte. Et puis je reste deux heures comme ça à construire ma généalogie. Et là j'observe un manège un peu permanent, il y a des gens qui viennent. qui paient, qui repartent avec des feuilles. Et puis à la fin de ma recherche, je demande au curé des explications pour essayer de comprendre quel est ce manège. Et là, il me dit, en fait, ces gens-là qui viennent, ils ont tous de la famille à Miami. Ils ne peuvent pas communiquer avec eux, mais moi j'ai Internet. Alors j'imprime leur mail, et en contrepartie, ils font un don à la paroisse, et ça leur permet de communiquer avec leur famille. Et là je comprends qu'en fait je suis à la fois dans une enquête, dans une investigation, mais que c'est aussi un système, un système dictatorial. Après être passé dans cette paroisse, les choses s'ouvrent un peu. Je trouve des frères et sœurs du père de la défunte, donc des oncles et tantes de la défunte. Je commence un petit peu à recouper mes informations. Et là, je comprends une chose qui est importante, c'est que dans une dictature, le principe, c'est de contrôler la population. Et donc, quand on contrôle la population, on a des traces. Et donc il y a des archives. Donc je retourne au service de la population où j'avais rencontré quelqu'un pour reprendre mon enquête. Et je lui dis, à la faveur des noms que j'ai pu trouver, on va essayer de voir si on peut trouver des descendants. D'autant qu'il y a un principe dans la généalogie hispanophobe, c'est qu'on transmet le nom de ses deux parents. Donc ça aide pour localiser les gens. Je continue mes investigations, mon chauffeur est très sympa, me dit qu'il connaît un ancien colonel de l'armée à la retraite et que lui aussi pourra peut-être m'aider à localiser des héritiers parce qu'il a encore des contacts dans l'armée. Donc on part, un peu dans la banlieue de la Havane, et quand on arrive le quartier est sombre, en fait il n'y a plus d'électricité. Parce qu'il y a une coupure et les pannes sont vraiment fréquentes à Cuba. C'est un pays qui est habitué aux ruptures d'approvisionnement en énergie, que ce soit électricité. et notamment essence. Alors, comme on est dans le noir, là, je commence un peu à avoir un doute. Je me dis, oh là, je vais peut-être un peu trop loin. C'est peut-être un militant du parti. Si on fait une carrière dans l'armée, c'est qu'il y a une forme d'engagement. Et puis, en réalité, non. Il est très sympa, il est curieux, il est presque amusé qu'un Français vienne chercher des héritiers à Cuba. Il m'aide, on discute, il me dit qu'il va interroger ses contacts. Bien sûr, on boit du rhum, on est quand même à Cuba. Et puis, au bout d'une semaine d'investigation, j'ai tout un réseau de correspondants, les choses commencent à se mettre en place, j'ai un début de généalogie, j'ai pas encore des héritiers, mais j'ai des pistes qui sont vraiment solides, j'ai une architecture. de généalogie. Et donc après une semaine d'investigation un peu partout dans la Havane, je rentre à Paris. Et grâce à un autre contact que j'ai pu rencontrer sur place, qui est douanier, qui lui a un accès à internet et qui m'aide à coordonner les recherches, depuis Paris je peux attendre les résultats, échanger avec mes contacts pour voir s'ils ont identifié des héritiers. Et puis, il y a quelques semaines, ils finissent par les trouver, je les contacte, ils fixent la dévolution, ils confirment leur lien, tout colle, j'ai une généalogie qui tient la route. Et j'envoie mes contrats de révélation par DHL, alors c'est long. Alors le douanier... En contrepartie de son aide, il me demande de lui envoyer depuis Paris des gouges et un marteau. Parce qu'en fait, comme beaucoup de Cubains, il est à la fois un travail, puis il en a un deuxième et un troisième. Et lui, il est à la fois douanier et mécanicien. Donc je m'exécute en partant du bureau et en lui faisant un colis. Donc mes contrats de révélation partent, ça fonctionne et j'attends le retour de ces contrats. Et puis au bout de quelques semaines, plus rien, silence. Le douanier ne répond plus à mes mails, les quelques numéros de téléphone que j'ai, plus personne ne répond. Impossible de contacter les héritiers. Alors je commence un petit peu à m'inquiéter, je ne comprends pas en fait. Ma première réaction c'est de mettre ça sur les difficultés d'accès, les difficultés de communication. Donc j'attends, je suis un peu coincé. Et puis un jour, la standardiste de l'étude m'appelle au téléphone et me dit « Il y a un avocat qui est arrivé, qui a l'accueil, qui veut vous parler de Cuba. » Alors bon, évidemment je suis un peu surpris, je le reçois dans une salle de réunion, et là il me dit, bon voilà, moi je suis avocat à Paris, et je représente le gouvernement cubain, le vice-premier ministre de Cuba, et désormais c'est avec moi et le vice-premier ministre avec lequel vous... Vous allez négocier. Alors le vice-premier ministre, il a une particularité, c'est un compagnon de la révolution de Fidel Castro, donc c'est quelqu'un de très implanté à Cuba. Alors là, j'avoue que je commence à être plus que surpris, donc je discute. Bon, il est très affable, très aimable. Et puis je commence à m'inquiéter pour mes correspondants et je lui dis, mais en fait, les gens qui m'ont aidé, que sont-ils devenus ? Je ne comprends pas, je n'ai plus de contact avec eux. Et là, il me dit de manière un peu froide, en fait, ils ont pris leur responsabilité. Et là, en discutant avec lui, je comprends qu'en fait, il sait tout de mes déplacements, tout de mes contacts, tous des e-mails que j'ai pu envoyer. Et il me dit qu'il faut retourner à Cuba pour négocier avec le vice-premier ministre. Mais il me dit aussi qu'il ne faut pas que ce soit moi qui retourne à Cuba, parce que je suis venu des Antilles avec un visa touriste et non avec un visa de travail. Et si je veux que la négociation se passe bien, il serait plus opportun d'envoyer quelqu'un d'autre. Parce que c'est trop risqué pour moi. Alors là, je tombe de l'armoire, évidemment. Je lui fais comprendre qu'on ne pourra jamais discuter si je ne m'assure pas que mes correspondants, il ne leur arrivera rien. Il me répond de manière un peu évasive qu'a priori il n'en arrivera rien, mais qu'il savait quand même ce qu'ils avaient fait en me sollicitant. Et donc c'est Denis Delcroix qui part à Cuba. Denis c'était aussi un des fondateurs d'ADD. Il négocie avec le vice-premier ministre. Il s'assure qu'il n'arrivera rien. à mes contacts. Au fil du temps, la succession est réglée, officiellement. On a rédigé un acte de notoriété à Paris. Maintenant, est-ce que les héritiers ont vraiment reçu leur héritage ? J'ai un gros doute. Il y a un peu deux options. Soit l'héritage a été totalement accaparé par le gouvernement cubain, soit l'héritage a été accaparé par le vice-premier ministre. j'avoue que je ne... Je ne l'ai jamais su. Et alors cette histoire, elle est un peu ancienne, mais elle ne m'a jamais quitté. D'abord, quand je suis rentré au Cuba, je me suis dit que bon, là, étant donné les difficultés de recherche, je me suis senti capable d'aller rechercher des déritiers à peu près partout dans le monde. Mais j'ai aussi réalisé que le terrain de jeu du généalogiste... C'était pas seulement la France, l'Europe, c'était vraiment le monde. Cette histoire, elle résonne encore aujourd'hui, parce que régulièrement nous sommes confrontés à la nécessité de faire des recherches dans des dictatures, dans des situations de conflits. On pense toujours que la généalogie c'est un mélange d'histoire et de géographie, mais en réalité c'est aussi une histoire de géopolitique. Par exemple, en décembre dernier, on a un de nos collaborateurs qui est parti en Iran pour retrouver des héritiers. Il a retrouvé des héritiers et il a réussi à prendre le dernier avion possible pour quitter l'Iran début janvier. en passant par Dubaï. Cette histoire aussi, elle me fait penser à une de nos consoeurs qui s'appelle Svetlana Dlabets, qui fait des recherches en Ukraine et qui aujourd'hui continue depuis 4 ans à faire des recherches en Ukraine au milieu des bombes, des archives détruites, et évidemment avec une peur. Et souvent... On oublie cet aspect quand on parle de généalogie parce qu'on évoque les ruptures familiales, les ruptures affectives, mais on oublie parfois que le généalogiste intervient aussi dans des situations hors normes qui expliquent ces ruptures familiales. On a eu le cas aussi pendant des années où on envoyait des collaborateurs en Algérie, pas pendant la guerre civile mais postérieure à la guerre civile, où il y avait encore des zones dans lesquelles on ne pouvait pas travailler. Alors évidemment, la limite... de ces déplacements, c'est la sécurité des collaborateurs, mais... On a, et ça c'est bien sûr la ligne rouge, mais on a aussi l'intention d'apporter bien sûr le meilleur service à nos clients, c'est-à-dire d'être capable de nous projeter partout pour rechercher des héritiers partout. On est aussi attaché au fait que des héritiers qui ont déjà traversé des périodes difficiles, qui ont déjà connu des tragédies, la guerre, les mouvements de population, l'exil, etc. On est encore plus attaché à essayer de faire valoir les droits qu'ils ignoraient. Et notre métier, c'est aussi d'aller les chercher, quel que soit l'endroit où ils sont. Et peut-être que là où d'autres renoncent, je pense qu'une de nos particularités, c'est d'essayer de tenter notre chance. C'est un peu ça la formule « héritier est un droit » . Même dans une dictature, même dans le chaos, on doit, on peut essayer de réparer les fractures de l'histoire.