- Speaker #0
Bienvenue sur Press Room, le podcast qui vous dévoile les coulisses des plus grandes enquêtes journalistiques. Aujourd'hui, on reçoit l'excellent Sylvain Louvet. Il a reçu le prix Albert Londres, c'est le prix le plus prestigieux de notre métier. Et aujourd'hui, il dirige l'unité documentaire du HBO. Dans cet épisode, il nous raconte comment il a déjoué la surveillance des services secrets chinois.
- Speaker #1
Il y a une voiture qui arrive, il lui fait comme ça, monte dans le taxi, et donc là, elle disparaît dans le taxi. La Chine a mis en place de 500 millions de caméras, une caméra pour deux habitants. On voit trois flics qui sortent de nos chambres.
- Speaker #0
Ah donc ils avaient fouillé ?
- Speaker #1
Les Ouïghours étaient déportés par les Chinois pour être rééduqués. Il y avait très peu de journalistes qui s'étaient infiltrés aussi. On voulait vraiment montrer ça.
- Speaker #0
Ça tourne avec Sylvain Louvet.
- Speaker #1
Suivi, localisé, traqué. Plus rien n'échappe à cet œil qui ne dort jamais. Non content de nous scruter jour et nuit, 500 millions de caméras dans le monde prétendent désormais détecter nos émotions, repérer les comportements suspects et même prédire les crimes avant qu'ils ne se produisent. Jusqu'où ce désir de protection va-t-il nous conduire ? Selon vous, le gouvernement chinois a tué votre enfant ?
- Speaker #2
Oui.
- Speaker #1
La révolution numérique va-t-elle transformer notre monde en une planète habitée par 7 milliards de suspects ?
- Speaker #0
Salut Sylvain.
- Speaker #1
Salut Esther.
- Speaker #0
Merci d'être avec nous sur Press Room. On est hyper content de te recevoir. Tu as eu le prix Albert Londres ?
- Speaker #1
Alors j'ai eu le prix Albert Londres pour un documentaire qui s'appelle 7 milliards de suspects, qui a été diffusé sur Arte. Et l'objet de ce documentaire était en fait de démontrer comment les grandes puissances se livrent depuis plusieurs années à une course aux technologies de surveillance dans le but de contrôler la population.
- Speaker #0
Et ça se matérialise comment ?
- Speaker #1
L'idée de ce film est née en 2017. En gros, j'ai mon producteur de l'époque, qui était mon voisin de bureau, qui m'envoie une vidéo d'un journaliste, d'un confrère de la BBC, qui s'appelle John Sudworth, qui tourne un reportage dans un commissariat de la ville de Guiyang, au centre de la Chine. Il est dans un commissariat et il lance un défi aux autorités chinoises. Il leur dit « Est-ce qu'avec vos caméras à reconnaissance faciale, vous seriez capables de me repérer dans la foule ? » C'est quand même une ville de 3 millions d'habitants. et juste à partir d'une simple photo d'identité. Et en 7 minutes, la police l'identifie et l'arrête. Et en fait, quand je suis tombé sur cette vidéo, j'ai commencé à enquêter sur le système de surveillance chinois. Et puis en enquêtant, je me suis rendu compte que la Chine avait mis en place de 500 millions de caméras, c'est-à-dire une caméra pour deux habitants dans ce pays. Et que les caméras étaient non seulement permettées de filmer, mais en plus, c'était des caméras intelligentes. C'est-à-dire que c'est des caméras... Sur lesquels ils venaient pluguer une partie d'intelligence artificielle qui permettait de reconnaître des visages, aussi de détecter des émotions, de détecter des comportements suspects et même de traquer des minorités. Et donc quand j'ai commencé à travailler sur ce sujet, je me suis demandé si on n'avait pas affaire là à une nouvelle forme de dictature qui serait une dictature numérique pour la toute première fois.
- Speaker #0
Est-ce que les Chinois avaient conscience que c'était un système liberticide ou ils le vivent comme ça, où ça passe crème ?
- Speaker #1
Pas du tout. Je pense que les Chinois ont intégré ce système en eux. Parce que je pense que c'est aussi une culture très différente. Je pense que c'est aussi issu du communisme. Le communisme, c'est aussi le vivre ensemble. C'est aussi le fait d'arriver à peut-être régler des problèmes par l'intermédiaire d'un État centralisé. Et de se dire que finalement, être surveillé, ce n'est pas une mauvaise chose quand on n'a rien à cacher. Sauf qu'en réalité, vu de notre point de vue d'occidental, et même y compris pas que d'occidental, je trouve dans le monde entier, on a tous quelque chose à cacher, y compris même des Chinois, des citoyens chinois ont des choses à cacher. C'est tellement intégré à leur culture. On prend un exemple concret, mais vous avez par exemple à Shanghai des passages piétons où vous avez des caméras qui flaguent les gens qui ne traversent pas au bon moment. Et leurs photos s'affichent de l'autre côté de la rue. Dans cette société idéale, Plus aucun piéton ne traverserait au mauvais moment, sous peine de voir son visage s'afficher sur un écran de l'autre côté de la rue. On peut recevoir quasiment l'amende en temps réel, au moment où on fait une sortie de route.
- Speaker #0
Et ça choque personne ? Pas trop ?
- Speaker #1
Je pense que ça choque beaucoup de monde, mais je pense que la... La parole est complètement muselée en Chine. Donc en fait, c'est absolument impossible de dénoncer ce système de surveillance parce que les risques sont très, très importants. Et pour vous donner un exemple, quand vous êtes citoyen chinois, il y a une liste de mots, par exemple, à ne pas utiliser sur les réseaux sociaux.
- Speaker #0
C'est quoi ? C'est des insultes ?
- Speaker #1
Non, non, non. C'est des mots qui peuvent venir... Contredire le régime, quand vous citez Xi Jinping, ça s'allume. Il y a des centaines de milliers d'enquêteurs qui enquêtent sur l'internet chinois et qui peuvent spotter les personnes qui ont tendance à critiquer le régime. Cette liste de mots, par exemple, est partagée par de nombreux opposants. Il suffit que vous les utilisiez pour parfois vous retrouver avec la police qui débarque chez vous et qui vous enlève. Et vous disparaissez pendant un mois et demi, deux mois, personne ne sait où vous êtes. Il y a énormément de vidéos qui existent comme ça en Chine, où on voit des perquisitions, et puis on n'a plus de nouvelles de Chinois qui disparaissent complètement du jour au lendemain. Et ils ne reviennent plus ? Alors, parfois ils reviennent, parfois ils ne reviennent pas, c'est plus rare, mais souvent quand ils reviennent, ils ne peuvent absolument plus s'exprimer. Et en gros, on leur explique, vous n'avez pas à critiquer le régime chinois.
- Speaker #2
Lorsque mon regard traverse la caméra, lorsque je cligne des yeux, C'est comme si j'entrais en contact avec la personne qui se trouve derrière l'écran. Nous créons ainsi un échange entre deux êtres humains. Et à ce moment-là, ce système immense, ce contrôle infaillible et effrayant, peuvent être temporairement oubliés.
- Speaker #0
À un moment donné, tu as interviewé un artiste qui, justement, lui, dénonce ce système. Est-ce qu'il a eu des problèmes ? Est-ce qu'il avait le droit, finalement, de dénoncer le système comme ça ?
- Speaker #1
Alors ? Il a pris quand même un risque en témoignant. Je pense que le statut d'artiste le protégeait un petit peu. Gaoulou, c'est un artiste qui questionne beaucoup cette idée de système de surveillance généralisé, etc. Et lui, ce qui est hyper original, c'est qu'il a décidé de retourner le système de surveillance contre le gouvernement en se disant, étant donné qu'il m'observe, moi-même, je vais les observer. Gaëlou est l'un des rares à oser dénoncer ouvertement ce développement fulgurant du Big Brother chinois.
- Speaker #0
Tu t'es rendu compte qu'en Chine il y avait ce système de surveillance généralisé extrêmement fort et tu as même découvert qu'il y avait un crédit social. C'est quoi exactement ?
- Speaker #1
Le système de crédit social c'est un système de notation des citoyens qui est testé en Chine en plusieurs provinces. C'est un truc assez hallucinant. C'est dingue,
- Speaker #0
c'est Black Mirror quoi.
- Speaker #1
C'est Black Mirror en vrai et le principe c'est d'éduquer la population. à être des bons citoyens et donc de valoriser les bons citoyens et de pénaliser les mauvais citoyens avec un barème de points qui est souvent inscrit sur la place du village. Donc vous avez par exemple, vous pouvez perdre des points quand vous brûlez des ordures ou vous faites sécher du poisson dans la rue. Vous gagnez des points quand vous dénoncez votre voisin quand il fait des choses illégales. Ce barème, ce n'est pas quelque chose d'anodin, c'est que ça vous octroie des possibilités d'avoir des crédits et ça vous empêche de voyager si vous avez une mauvaise note. Et donc vous avez des villes en Chine où vous avez même les plus mauvais citoyens qui sont affichés dans certains lieux publics. Vous avez la photo qui est affichée. D'ailleurs, ils avaient mis en place une sorte de messagerie spécifique pour les mauvais citoyens quand vous les appelez.
- Speaker #3
La personne que vous essayez de joindre a été mal notée par le tribunal de la ville de Dengfeng. Merci de l'inciter à se responsabiliser et de l'aider à respecter la loi.
- Speaker #1
Ça a été une découverte de l'enquête où effectivement, on a essayé d'aller creuser sur ce terrain-là pour essayer de comprendre pourquoi la Chine avait mis en place ce système de notation des citoyens. Lin Junyue, ce sont ses travaux qui ont inspiré le gouvernement chinois et donné naissance au crédit social.
- Speaker #4
Le système de crédit social est le meilleur moyen de gérer efficacement une société. Avec cela, on peut rétablir l'éducation morale, l'honnêteté, les comportements vertueux. C'est le regard du reste de la société qui trouve que votre attitude n'est pas bonne.
- Speaker #0
C'est un membre du parti communiste chinois évidemment. Tu l'attaques, quoi. Tu remets en cause son système.
- Speaker #1
Vous n'avez pas peur d'avoir créé un monstre ?
- Speaker #4
Non, je ne le vois pas comme ça.
- Speaker #5
D'abord,
- Speaker #4
il faut la paix et la stabilité. Que chacun vive bien. Et après, seulement, on réfléchira aux droits de l'homme. Vous comprenez ? Je trouve que la France devrait vite adopter notre système de crédit social pour régler ses mouvements sociaux. Si vous aviez eu le système de crédit social, il n'y aurait jamais eu les gilets jaunes.
- Speaker #1
C'est là que les emmerdes ont commencé. En fait, on a commencé à tourner, on a fait des interviews avec des citoyens chinois de cette ville pour leur demander qu'est-ce qu'ils pensaient de ce système de notation, etc.
- Speaker #4
C'est utile pour nous,
- Speaker #6
les paysans qui veulent s'installer en ville. Ça nous fait réfléchir pour nous améliorer. Cela permet de s'élever. Tout le monde veut avoir des points en plus. Pour devenir des résidents d'excellence. Chacun est responsable de son comportement, se surveille. Il faut avoir une bonne attitude, des bonnes habitudes.
- Speaker #1
Comment voyez-vous les gens qui sont mal notés ?
- Speaker #6
Comment dire ? Ceux qui ont des scores bas, on va un peu moins les fréquenter. Si on n'est pas vertueux, personne ne voudra vous fréquenter.
- Speaker #1
On interviewe une jeune fille qui devait avoir 25 ans. On lui pose quelques questions et puis juste après l'interview, elle commence à marcher dans la rue. Il y a une voiture qui arrive, elle se gare et on voit qu'ils discutent. Il lui fait comme ça, monte dans le taxi et donc là, elle disparaît dans le taxi. On attend, il reste stationné, puis il parte, et 300 mètres plus loin, on la voit redescendre. Donc là, on se dit, OK, en fait, on est radioactif. Si la moindre personne qu'on interview, elle va être mise en danger. Et puis, on commence à faire des plans de ce centre de crédit social. Il faut qu'on fasse gaffe quand même, parce que c'est quand même un bâtiment un peu sensible. Et donc, on commence à faire un plan d'illustration. Je tourne la tête et je vois une voiture noire qui passe à côté de nous. Vraiment vitre fumée et puis qui fait le tour du quartier et qui revient tout doucement et qui vient comme ça se garer juste à côté. Puis là, il y a trois mecs qui sortent. Il y en a deux qui se mettent derrière des buissons, qui commencent à prendre des photos de nous. Et puis, il y a le troisième qui vient, hyper sympa, qui vient, qui s'allume une cigarette. Alors, qu'est-ce que vous faites ici ? On lui dit, ben voilà, on est journaliste, mais alors... Alors là, je ne sais pas pourquoi, mais c'est le premier truc qui m'est venu, on est snapchateurs, on fait des formats pour Snapchat, on parcourt le monde. Genre voyage. Donc évidemment, il ne nous croit pas du tout, ou il nous croit à moitié.
- Speaker #0
C'est des agents de renseignement.
- Speaker #1
Oui, je pense que ça devait être des agents de renseignement. Et puis, je ne sais pas pourquoi, le premier truc qui m'est venu, je me suis dit, pour valider mon truc, je vais lui monter une photo de Cyril Hanouna.
- Speaker #0
Ah ouais !
- Speaker #1
Je dis, Cyril Hanouna, yes, France is French, very famous ! Et donc, ils me regardent comme ça, avec des yeux, et ils font, d'accord. Et je vois que Xavier, notre fixeur, commence à flipper, et il dit, c'est pas bon, ils sont bizarres, il y a quelque chose qui ne va pas. Et puis là, on voit une voiture passer autour de nous, une troisième voiture, une troisième voiture. On se dit, bon, en fait, ils ne vont pas du tout nous lâcher. Et ça a été comme ça jusqu'à la fin du tournage. On est suivis. En permanence.
- Speaker #0
Donc, ils vous suivent en voiture, ils vous suivent à pied ?
- Speaker #1
Ils nous suivent... Il y a toujours des voitures. Alors, nous, on voulait continuer à valider notre alibi de Snapchat qui parcourt le monde. Donc, on s'est dit, on va aller faire des jump pictures sur la plage. Oui, d'accord. Voilà, des photos de touristes. Là, du coup, on se retrouve, en plus, un peu stressé, où on avait les trois voitures. qui nous suivait en permanence et on se retrouvait à faire des fausses photos, à sauter sur la plage, le truc était lunaire. Donc du coup, on rentre à l'hôtel et là, quand on arrive à l'hôtel, on monte dans le couloir de la chambre et on voit trois flics qui sortent de nos chambres.
- Speaker #0
Ah, donc ils avaient fouillé ?
- Speaker #1
Donc ils avaient fouillé les chambres et puis ils nous regardent et ils partent dans l'autre direction.
- Speaker #0
Donc ils n'essaient même pas de se cacher ? Non,
- Speaker #1
ils n'essaient pas et en plus, on avait quand même pris des précautions avant de partir. Il y avait tout un système qu'on avait mis en place pour essayer justement... de pouvoir ramener des rushs en France, parce qu'on savait que ça risquait de se produire.
- Speaker #0
Tu ne peux pas en parler ?
- Speaker #1
Si, je pense que c'est... Alors juste,
- Speaker #0
il faut expliquer ce que c'est que les rushs. Les rushs, c'est un disque dur où il y a toutes les images que vous avez tournées.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Donc c'est vraiment ultra précieux parce que c'est pour ça qu'on tourne.
- Speaker #1
C'est ce qui nous permet de monter le documentaire.
- Speaker #0
Comment vous aviez fait alors pour mettre en sécurité les rushs ?
- Speaker #1
Alors, on avait mis en place un système de disques durs cryptés, où en fait c'était... Quasi impossible de rentrer à l'intérieur des disques durs, même s'il est saisissé. Après, moi, j'avais téléchargé. Bon, je le dis, j'espère que d'autres collègues utiliseront peut-être. J'avais téléchargé une application qui permet de filmer sur son téléphone portable sans voir l'écran où les fichiers viennent se glisser dans un autre fichier.
- Speaker #0
Donc si on va sur ton téléphone dans photo, on ne verra pas les vidéos, c'est ça ? Voilà.
- Speaker #1
Ok.
- Speaker #0
Ça se met ailleurs.
- Speaker #1
Voilà, parce qu'on ne pouvait pas partir avec des caméras cachées cette fois-ci parce qu'on pensait que ça allait être... Là, pour le coup, on risquait d'être accusé d'espionnage si jamais on se faisait avoir. Alors qu'un téléphone, ça pouvait peut-être...
- Speaker #0
Tout le monde a un téléphone. Et puis les caméras cachées, quand tu passes à l'aéroport, on peut les griller.
- Speaker #1
Exactement. Et donc, quand ils sont sortis de nos chambres, on s'est demandé, on s'est dit, est-ce qu'ils ont fouillé dedans ? Est-ce qu'ils ont pris des trucs ? Ils n'avaient rien volé. On voit qu'ils dorment sur le parking de l'hôtel. Donc, on avait vraiment les agents qui passaient vraiment déterminément la nuit avec nous. Et puis, le lendemain, ils étaient encore là. Et donc, il faut qu'on arrête. Donc, on est rentré, on a décidé de prendre des billets. On a dit, il faut vraiment qu'on joue la carte touriste, en tout cas, Snapchatteur pendant un petit moment. pour au moins calmer un tout petit peu la filature. On prend notre avion, et là, truc surréaliste, on arrive dans l'avion et on se retrouve à avoir le même siège que d'autres passagers, ce qui n'arrive jamais. Oui,
- Speaker #0
mais dans un avion, non.
- Speaker #1
Et donc on va voir l'hôtesse, on lui dit, mais ça, ce sont nos sièges. Et là, il y avait un agent qui était vraiment un mec assez costaud derrière, qui nous regarde et qui regarde l'hôtesse et qui dit, non, non, ils sont là, comme ça. Donc on était, c'était quand même, on a passé tout le vol, donc moi j'avais le mec qui était derrière et qui du coup nous suivait. Et en fait, on a pris 6 ou 7 vols internes et ça s'est produit dans quasiment tous les vols.
- Speaker #0
Il y avait d'autres gens en place ? Toujours,
- Speaker #1
on avait les mêmes sièges et toujours il y avait quelqu'un qui était derrière nous.
- Speaker #0
En fait, ils vous avaient mis juste en face de lui pour pouvoir vous surveiller et pour pouvoir vous écouter, etc.
- Speaker #1
Donc on faisait un film sur l'ultra-surveillance et on était surveillés en permanence.
- Speaker #0
Mais comment tu te sentais à ce moment-là ? T'étais en stress, tu t'es dit mince je vais jamais réussir à sortir le film, t'étais dans quel état d'esprit ?
- Speaker #1
En fait on est pris dans une énergie qui fait qu'on est un peu inarrêtable. C'est pas du tout le fait d'être tête brûlée mais c'est de vouloir ramener ce que t'es promis de ramener avant de partir. Donc en fait on est...
- Speaker #0
A tout prix, on est un peu à tout prix. Dans le film tu vas dans la province la plus surveillée du monde, c'est là où vivent les Ouïghours, donc les Chinois musulmans. Et là-bas, t'as pas été vraiment le bienvenu ?
- Speaker #1
Nous, notre objectif, c'était d'aller au Xinjiang, parce qu'on voulait vraiment démontrer que le Xinjiang était un laboratoire technologique à ciel ouvert qui venait traquer des minorités ethniques. C'était ça, notre objectif. Nous, on y partait parce qu'en 2017, il y avait eu des premières images qui étaient apparues sur Internet, des images satellites sur la construction de camps dans lesquels, justement, les Ouïghours étaient déportés par les Chinois. pour être rééduqués. Ces camps étaient le symbole de la dictature numérique parce que la Chine expérimentait énormément de choses dans ce territoire. À l'époque, en 2017, on parlait de plusieurs centaines de milliers de Ouïghours qui étaient détenus dans ces camps. Il y avait très peu de journalistes qui s'étaient infiltrés au Xinjiang et on voulait vraiment montrer ça. Donc on arrive là-bas et, au sorti de l'aéroport, on prend un taxi complètement au hasard. Vraiment, on en laisse parce que, justement, on avait peur. que le premier ou le deuxième soit des taxis qui étaient mandatés pour vous. Donc on attend, on laisse passer un, deux, trois, et on prend le premier dont on pensait qu'il n'y avait rien à voir avec des agents chinois. Donc on monte dans le taxi, puis dans la conversation, on commence à échanger. Et puis au bout d'une petite heure, il nous dit que son père est détenu dans un camp de rééducation. Il a pris quatre ans et qu'il n'arrive pas à le voir. Donc on lui dit, mais est-ce que vous savez où est ce camp ? il dit oui. Il dit, mais moi-même, je ne peux pas y rentrer. Et on lui dit, mais est-ce que vous pensez que ce serait possible de nous amener là-bas demain pour qu'on puisse prendre quelques images et ramener ça en France ? Et il nous dit, si on passe devant uniquement, que vous prenez quelques images, c'est possible. On rentre dans la ville et là, on découvre une espèce de Truman Show, c'est-à-dire vraiment géant où les minorités font des danses traditionnelles devant les touristes. quelques touristes, parce qu'il y a très peu de touristes, mais qui sont là. Sur les mosquées, il y a des affichages du Parti communiste et des messages qui défilent en disant que tous les citoyens doivent être unis comme des graines de grenade. C'est quand même assez dingue. En fait, il faut savoir quand même que le Sijan, quand vous arrivez, il y a des caméras à reconnaissance sociale partout, au coin de rue. Les voitures de police avaient des micros qui enregistraient les conversations. Ils avaient même mis en place des boîtiers dans les domiciles des Ouïghours. pour enregistrer les conversations, donc les gens ne pouvaient pas discuter de politique à la maison, ils étaient obligés d'aller dans les montagnes pour aller parler, et qu'en fait, tout ce système de surveillance était mis en place pour éviter toute dissidence, pour vraiment, encore une fois, mettre sous cloche cette minorité. Et quand on commence à poser des questions... Parce qu'on voulait savoir ce que pensait la population de ce qui se passait ici. Tout le monde refuse, nous dit non, non, prenez mes fruits et légumes, etc. Vous êtes de la communauté Ouïghour ? Non, non, non, merci. Bonjour, on peut vous poser une petite question ? Non, désolé. Non, pourquoi ? On ne peut pas parler politique ici. Par contre, si vous voulez parler de nos produits locaux,
- Speaker #2
pas de souci.
- Speaker #1
On parle d'une répression du gouvernement chinois envers les Ouïghours, vous en avez entendu parler ? Non, non, je n'ai jamais entendu parler de ça. Non, non. Et puis, on rentre à l'hôtel et en fait, on repère un mec qui était dans le marché. et qui était dans le hall de l'hôtel. Je ne sais pas du tout comment on a réussi à le repérer, mais vraiment, on s'est dit, tiens, mais sa tête, on ne l'a pas déjà vue là-bas. Donc, on s'est dit, bon, ça y est, en fait, ça va être galère.
- Speaker #0
Vous vous êtes repéré, quoi.
- Speaker #1
Voilà, et donc, comme il fallait quand même qu'on prévoie le voyage pour aller filmer ses camps, le seul moyen de le faire, pour se parler en étant tranquille, parce qu'on savait très bien que les chambres étaient sonorisées, dans l'hôtel, il y avait un karaoké. Et donc, du coup, on s'est retrouvés, on s'est dit, le seul moyen de se parler...
- Speaker #0
Tellement cliché le karaoké en Chine.
- Speaker #1
Le seul moyen de se parler librement, c'est de mettre la musique à fond. Et puis, on a réservé un karaoké et on a fait notre briefing pour le lendemain dans une espèce de son de karaoké chinois. Sauf que, le matin, notre fixeur nous dit « Venez dans la chambre, il y a un truc qui se passe. Le chauffeur que vous avez interviewé, les policiers sont venus chez lui. » Il a été arrêté. Ils lui ont posé des questions sur vos liens, etc. On lui dit « Mais est-ce qu'il est en danger ? » Il nous dit « Ça va. Par contre, il ne pourra pas vous emmener voir les camps. » Et donc, le lendemain, un deuxième chauffeur arrive. Et très vite, il nous dit « Vous montez dans la voiture avec moi, mais vous ne posez aucune question. » Il nous explique que lui, en tant que Ouïghour, il a un QR code sur sa porte. Ce QR code servait aux policiers à savoir la composition du foyer dans chaque maison et savoir combien de Ouïghours, finalement, vivaient dans telle ou telle maison. Je vais faire un parallèle qui est peut-être un peu choc, mais ça me fait penser à l'étoile juive, à l'étoile jaune au moment de la Seconde Guerre mondiale. C'est-à-dire qu'on est vraiment dans un truc où on cible une communauté, on le met sur la porte et on dit voilà, on va pouvoir les suivre. Et il nous parle aussi d'une application que les policiers chinois ont, qui leur permet d'aspirer les données du téléphone sur les chauffeurs de taxi. Une application qui sert en fait à déterminer le niveau de dangerosité des citoyens dans cette province, sur la base de critères complètement hallucinants.
- Speaker #0
Genre ?
- Speaker #1
Genre par exemple, si vous avez des appareils de musculation, vous avez acheté des appareils de musculation chez vous, que vous consommez un peu trop d'énergie, que vous avez tendance à sortir par la porte de derrière plutôt que par la porte de devant. En fait, les policiers notent Dans cette application, tous les éléments qui peuvent conduire à vous considérer comme suspect. Et c'est sur la base de cette application que les Ouïghours sont classés et sont ensuite envoyés dans des camps pour tous ceux qu'ils jugent comme étant les plus dangereux. Et puis, dans le même temps, le chauffeur avance vers le camp de rééducation. Et puis, je vois qu'effectivement, il y a un gros 4x4 vert qui nous suit. On commence à prendre cette première image. Et puis, on fait le tour. Et là, le 4x4 de fer commence à nous barrer la route et à faire en sorte d'essayer de nous empêcher de filmer. Donc, on a nos rushs. Puis, quand on sort de la voiture, là, on se fait arrêter. Et là, ils nous disent, vous ne pouvez pas repartir. Vous devez venir au commissariat avec nous.
- Speaker #0
Vous vous faites arrêter.
- Speaker #1
On se fait arrêter. Donc là, j'avais la carte mémoire dans mes chaussettes. Mon chef-op avait, je ne sais plus où il l'avait mise. Enfin, on en avait plusieurs. Et je tournais avec mon fameux téléphone qui enregistrait 100-116 voix sur l'écran. Donc il efface les clips des camps. Sauf que vous aviez des sauvegardes. Voilà, c'est qu'on avait mis des sauvegardes un peu partout. Sauf que le clip d'après, c'était mon chef-op qui était en train de les tourner. Et à ce moment-là, je vois une goutte de sueur sur le visage de mon chef-op. Il dit, en fait, on va être plus ferme et on va jouer en... On va gueuler, on va dire qu'on a le droit d'être là et on monte dans un taxi. Et en fait, c'est ce qu'on a fait. On a chopé le premier taxi, ils nous ont suivis jusqu'à l'hôtel. On a chopé nos valises. J'avais toujours un carpe-mort dans les chaussettes. Et on a décidé de prendre le premier avion qui partait pour rentrer à Paris.
- Speaker #0
Quelle histoire ! T'es rentré crevé, non ?
- Speaker #1
Épuisé. Complètement épirincé.
- Speaker #0
Il y a une séquence aussi qui m'a fait rire, mais je me dis quand même il y va, c'est quand il y a le ministre des Affaires étrangères chinois qui vient à Paris. T'arrives à t'incruster dans une réunion.
- Speaker #1
Ça arrive au terme d'un an d'enquête où t'as entendu des Ouïghours te parler aussi des tortures qu'ils ont subies. Voilà, des stérilisations forcées, des électrocutions sur des chaises, des familles entières déportées. Tu arrives avec ce bagage et tu te dis, en fait, je ne suis pas journaliste uniquement, mais je dois représenter leur voix. J'y viens avec une cause. Je n'y viens pas pour moi ou pour me faire briller parce que j'ai juste envie d'aller interpeller un ministre parce que ça me fait plaisir. Certains diraient que c'est du militantisme. Ce n'est pas du tout du militantisme. C'est juste que factuellement. On a des éléments qui montrent que ce qu'ils font, déjà, est répréhensible. On arrive avec ça, avec cette indignation, et il faut arriver à se canaliser pour poser une question qui reste journalistique.
- Speaker #0
Et est-ce que toi, tu as toujours voulu être journaliste ?
- Speaker #1
À la différence de beaucoup de journalistes, ça n'a pas du tout été une vocation. Moi, à la base, je peux le dire, j'étais quand même un peu paumé jusqu'à 25 ans. J'aimais beaucoup lire, j'aimais beaucoup la musique, je faisais des études de philo et de sociaux. Et puis, c'est vraiment les stages. Moi, j'ai commencé vraiment de bas de l'échelle. Je faisais les cafés et photocopies. Pendant les premières années à Capa, quand j'ai intégré l'agence Capa, j'ai eu la chance d'avoir un stage que je décrochais là-bas.
- Speaker #0
Comme moi d'ailleurs, j'ai commencé à l'agence Capa.
- Speaker #1
C'est vrai ?
- Speaker #0
Oui, j'ai commencé en stage à l'agence Capa. Mais je crois qu'on n'était pas la même année.
- Speaker #1
Ah ouais ? Ouais. À l'époque, on était peu de stagiaires à Capa. Ouais. Et moi, en fait, je suis arrivé à un moment où il y avait vraiment des journalistes de dingue.
- Speaker #0
Il y avait Grégoire de Gnaud.
- Speaker #1
Il y avait Grégoire de Gnaud.
- Speaker #0
Diego Buñuel.
- Speaker #1
Il y avait Diego. Et puis très rapidement, en fait, ils avaient besoin, les rédacteurs en chef, de revues de presse tous les matins. Pour savoir. Pour se tenir au courant de l'actualité, etc. Et moi, je passais cinq heures à la photocopieuse. pour photocopier tous les titres de presse, les classer par thème et stabiloter les passages importants. Et je peux même vous dire qu'il y a des titres qui sont ultra galères parce qu'il y en a qui sont en
- Speaker #0
A3.
- Speaker #1
Et c'est une tenue pour les photocopier. Et donc j'ai passé du temps à faire ça. Et j'ai commencé à comprendre comment ça marchait, le journaliste d'investigation, comment travailler des sources, vraiment en observant. Et à la fin de mon stage, on m'a dit... On a une émission politique, on a besoin de petits jeunes, c'est à l'époque du lancement du petit journal, qui s'appelle Quotidien maintenant, et ils avaient besoin de jeunes pour aller parfois sur le terrain, etc. Et en fait, moi j'ai fait la première campagne de Sarkozy en 2007. J'ai fait les premières interviews politiques où j'arrivais, j'avais une question à poser, puis tu savonnes parce que t'es en stress total, tu as tous les échecs du début. Et à ce moment-là, après, j'ai été débauché pour arriver dans une agence de presse, parce que c'est comme ça que le métier fonctionne. Et pendant six ans et demi, j'ai dû faire dix envoyés spéciales, dix capitales, trois docs du dimanche. Enfin, tous les formats possibles, des termes de reportage, des spéciales investigations. Donc, énormément de choses. On avait parfois deux documentaires ou deux reportages à faire en même temps. Moi, je dormais au bureau. Il y a des moments où je dormais au bureau, je ne comptais pas du tout mes heures. Et puis effectivement, j'ai chopé le virus et je ne sais pas expliquer, mais dans ma tête, je me suis dit que c'est complètement ma vocation. C'est complètement fait pour moi. De rencontrer des gens, de discuter, de raconter des histoires, de monter des images, de tourner. En fait, ce métier est véritablement le meilleur métier du monde.
- Speaker #0
T'adores.
- Speaker #1
Ah, mais je... Je ne sais pas si j'aurais pu vivre toutes ces expériences si je n'avais pas été journaliste.
- Speaker #0
Merci beaucoup, Sylvain.
- Speaker #1
Merci.
- Speaker #0
Bonne continuation. Merci d'être venu. À bientôt. Ciao, ciao. Merci beaucoup pour votre écoute. À bientôt sur Pressroom.