- Speaker #0
Bienvenue sur Press Room, le podcast qui vous dévoile les coulisses des plus grandes enquêtes journalistiques. Aujourd'hui, on reçoit un invité un peu spécial car c'est un ami, Guillaume Notelier, que je connais depuis une quinzaine d'années. Mais Guillaume, il a surtout réalisé 25 routes de l'impossible, l'émission culte sur France 5, tournée dans les pays où se déplacer est un combat et où chaque route est une aventure périlleuse.
- Speaker #1
Et là, je vois le bateau que j'avais loué, qui était un bateau en bois qui pouvait faire 10-15 mètres, couler à pic. Et tout de suite, il me raconte, alors que je ne le connais pas du tout, évidemment, il sort de nulle part, et tout de suite, il me raconte sa vie. Tout le monde a une arme. Ce sont des armes de guerre, de laquelage, de fusils mitrailleurs. Ça ne rigole pas, donc même moins de petites étincelles, on peut se terminer en carnage. Et là, tu te dis, mais comment t'as fait pour te mettre dans cette situation ?
- Speaker #0
Qu'est-ce que t'as raté ?
- Speaker #1
Qu'est-ce que j'ai fait ?
- Speaker #0
Dans cet épisode, il va nous parler des galères qu'il a eues au Sud-Soudan, le pays le plus dangereux où il est allé, de son naufrage en Centrafrique où il s'est fait attaquer par des pirates, et des limites qu'il a dû poser avec le gang. ultra violent qu'il a filmé à Kinshasa. Ça tourne avec Guillaume Letelier. Salut Guillaume.
- Speaker #1
Salut Esther.
- Speaker #0
Ça fait bizarre de se retrouver là quand même, non ?
- Speaker #1
Ça change des terrains sur lesquels on s'était rencontrés.
- Speaker #0
Ouais. On était allés à Palm Beach.
- Speaker #1
Ouais.
- Speaker #0
La ville des ultra riches pour retrouver la maison de Bernard Madoff.
- Speaker #1
Ouais, absolument. Qui ne devait pas être loin de celle de Trump.
- Speaker #0
Ouais, exactement. Il a arnaqué tout le monde en fait. Il avait tous ses copains. 60 milliards, on ne sait pas où est l'argent. Pyramide de Ponzi en fait.
- Speaker #1
C'était une affaire absolument fascinante.
- Speaker #0
On avait escaladé son portail. C'est pas bien, normalement il ne faut pas faire ça. On était tout contents, on avait tous les plans de l'intérieur de Mernard Madoff. Tu as réalisé toi 25 routes de l'impossible. Alors dans quel pays tu es allé ? Tu te souviens ou pas ?
- Speaker #1
Le tout premier c'était Haïti. La première route et la dernière que j'ai tournée c'était en Malaisie à Borneo. Et entre temps il y en a eu 23 autres. Au 4 coins du monde, c'est une émission que j'adore parce que c'est vraiment un reportage un peu à l'ancienne, une vraie immersion dans le quotidien d'un chauffeur routier qui va prendre des risques parfois insensés pour livrer des marchandises, des fruits, des légumes, de l'essence sur des routes souvent impraticables. Et c'est un moyen formidable de découvrir un pays, une route, de comprendre sa réalité économique, sa réalité sociale. Et donc, ce sont des... Des road trips où on raconte des périples, des odyssées, avec tous les éléments extérieurs qui peuvent se produire, les incidents mécaniques, météorologiques. Et voilà, ça fait toujours des aventures formidables. C'est une chance immense d'avoir pu aller au Sud-Soudan, en Centrafrique, au Tchad, au Bhoutan, au Nigeria, en Éthiopie. Ce sont des destinations qui font peur.
- Speaker #0
Tu ne prépares rien à l'avance ?
- Speaker #1
Il y a de la préparation en amont sur tout ce qui est visa, autorisation. Mais après, le casting, le choix de nos personnages, on le fait sur place. Et donc, c'est vraiment des rencontres. Il faut traîner dans des gares routières, dans des bars, discuter avec les gens, voir un camion qui paraît un peu déglingué. C'est vraiment du repérage en temps réel.
- Speaker #0
Tu ne prépares rien à l'avance ? Non, moi,
- Speaker #1
je préfère choisir. J'ai essayé quelques fois avec nos fixeurs avec lesquels on bosse. Ils font un travail essentiel pour gagner un peu de temps, qu'ils nous fassent un petit repérage avant qu'on arrive. Ça n'a jamais marché. Jamais. Et par contre, et au contraire, c'est bien de sentir l'ambiance d'un pays. Franchement, une gare routière, c'est fascinant avec toute la frénésie, tous les camions dans tous les sens, les marchandises, les voyageurs. Tout le monde se bouscule. Déjà, filmer, c'est génial. Et puis, j'adore discuter avec les chauffeurs. Et on voit très vite avec qui ça va le faire et avec qui ça ne va pas le faire. Franchement, en deux minutes, selon un regard, un sourire, une blague, on sait tout de suite si ça va matcher ou pas.
- Speaker #2
Ce jour-là, deux métaillères sont les seuls taxis disponibles. Des dizaines de voyageurs se battent pour décrocher un billet.
- Speaker #1
Et parfois ça peut se décider très vite. Parfois c'est vraiment deux minutes et tout de suite on monte dans le camion et c'est parti pour une journée, deux journées ou une semaine d'aventure sur la route. C'est ça que j'adore en fait, c'est que le chauffeur ne va pas nous connaître et deux minutes après on va être avec lui dans les pires galères pendant plusieurs jours.
- Speaker #0
Et il va te raconter toute sa vie.
- Speaker #1
Toute sa vie. Et les passagers qui seront avec lui aussi. On est très vite intégrés, même oubliés. La caméra n'existe plus.
- Speaker #0
Du coup, si tu prépares un à l'avance, tu ne sais pas où tu vas être tel jour. Donc, tu ne réserves pas d'hôtel. Où est-ce que tu dors ? Comment tu vis ?
- Speaker #1
On improvise. On a le jour de notre voiture en général qui nous suit. Un grand 4x4 où il y a nos affaires de rechange. On peut charger nos batteries. C'est un peu notre maison ambulante. On passe souvent des nuits. C'est certes inconfortable à l'intérieur, mais après ça peut être en extérieur, chez l'habitant, dans un hôtel quand il y en a, ça fait partie de l'aventure.
- Speaker #0
C'est quoi le pays le plus compliqué que tu as fait ?
- Speaker #1
C'est un pays où je voulais aller depuis très longtemps, mais qui m'a vraiment littéralement épuisé. Je crois que j'avais même repris la cigarette à la fin de ce tournage tellement la charge mentale de ce tournage était immense. C'était le Sud-Soudan, qui est un tout petit pays où je voulais y aller depuis longtemps. C'est le plus jeune état au monde qui sortait d'une guerre civile horrible avec son grand voisin le Soudan. Tout le monde a une arme, et ce n'est pas des fusils de chasse, ce sont des armes de guerre, de laquel âge, du fusil mitrailleur, du très gros calibre. Ça rigole pas, donc la moindre petite étincelle peut se terminer en carnage. Et il y a beaucoup de kidnappings, évidemment.
- Speaker #0
Pour vous, le risque de kidnapping est important ? En plus, vous étiez... Oui,
- Speaker #1
parce qu'on est assez vulnérable, on n'a pas souvent... Alors là, pour le coup, c'est une des rares fois au Sud-Sudan où il a fallu qu'on prenne une escorte armée, notamment dans une zone qui est au nord de la capitale. Mais c'est quoi ?
- Speaker #0
Une sécurité privée ?
- Speaker #1
En fait, nous, on voulait... Parce qu'on n'aime pas trop en prendre, parce que souvent, quand on prend une sécurité privée, ça... C'est l'effet un peu pervers, ça peut plus attirer l'attention, alors que nous, on essaie d'être le plus discret possible. C'est sûr que si on a deux, trois hommes en calage qui se baladent autour de nous, c'est moyen. Et en fait, on n'avait pas prévu de prendre d'escorte. On était à l'hôtel, on déjeunait, et là on voit arriver trois hommes en arbre qui se présentent et qui se disent « Bonjour, on est votre escorte et ça vous coûtera tant, sinon vous ne bougerez pas de votre hôtel. »
- Speaker #0
Ils étaient envoyés par qui ?
- Speaker #1
par le gouvernement local. Voilà, donc là, c'était plus du racket que de la protection. Donc, ils nous annonçaient des tarifs absolument délirants. Je ne les ai plus en tête. C'était des sommes absolument monstrueuses. Il a fallu longuement parlementer pour faire baisser les tarifs. Puis au final, après des heures de palabres, j'ai compris qu'on n'avait pas le choix. Si on voulait vraiment aller dans cette zone où on devait absolument se rendre pour tourner, on allait devoir se traîner. C'est deux, trois gars, je dis, se traîner, parce qu'au final, ils n'ont absolument servi à rien, à part exploser tout notre stock de bouffe, et vouloir réclamer le plus d'argent possible. Sinon, non, non, leur utilité était très limitée.
- Speaker #0
Ils sont en uniforme, etc. Oui,
- Speaker #1
ils disent, vous ne partirez pas, on vous ramène à la capitale, on vous supprime votre visa. Ils ont quand même un pouvoir de nuisance assez conséquent.
- Speaker #0
Pourquoi tu crois que c'est celui qui t'a le plus marqué ?
- Speaker #1
Je me souviens de séquences assez formidables où une tribu de bergers surarmés, mais avec des lumières magnifiques au coucher de soleil, un mode de vie qu'ils essaient de maintenir malgré les conflits ethniques, avec des choses un peu étonnantes. Je filmais un jeune berger qui me racontait un peu sa vie, à côté de sa vache, c'est des bœufs, c'est magnifique ces animaux avec des grandes cornes. Et j'ai découvert, sans trop le prévoir, comment il se douchait.
- Speaker #3
Je repère facilement une vache qui va uriner. Quand elle est allongée et qu'elle se lève, c'est qu'elle va faire pipi.
- Speaker #2
C'est vraiment bon pour toi ?
- Speaker #3
Oui, ça renforce mes cheveux. Je n'ai pas testé.
- Speaker #0
Ah, tu n'as pas testé. Mais tu as réagi comment quand tu as vu ça ?
- Speaker #1
J'étais pas estouba, enfin, chienné, c'est vraiment le truc qui te tue. Ce n'était pas prévu. Ça s'est fait extrêmement naturellement.
- Speaker #0
C'est dingue !
- Speaker #1
Cette tribu qui s'appelle les Mundari, qui est vraiment une tribu absolument fascinante de pasteurs sud-sudanais pour protéger le cuir chevelu, c'est dans la tradition locale.
- Speaker #0
Là t'es content en même temps, t'as une bonne séquence, t'as une séquence drôle, étonnant quoi ! Pourquoi tu rêvais d'y aller dans ce pays-là ?
- Speaker #1
Parce que c'est un pays où il y avait très peu de reportages, totalement méconnu. En faisant mes recherches, je voyais qu'il y avait des histoires de tribus qui m'intéressaient, d'histoire de réchauffement climatique d'inondations permanentes. Déjà à distance, avant de partir, je sentais déjà un peu le chaos des far-west de ce pays. Et je n'ai pas été déçu.
- Speaker #0
Et c'est quoi les séquences que tu allais chercher là-bas ? C'est quoi celles que tu as ramenées qui t'ont vraiment marqué ?
- Speaker #1
C'était assez fou parce que le Nil, le Nil blanc était en cru. Là-bas, les crues sont permanentes. C'est-à-dire que l'eau ne redescend jamais. Pendant des mois ou des années. Ça paraît totalement fou. Il n'y a plus de route. Tous les villages ne sont même pas inondés, sont rayés de la carte. C'est vrai que vu du ciel, les images de drones, c'était absolument surréaliste. On aurait dit un tableau ou quelque chose fait avec de l'IA tellement ça paraissait irréel.
- Speaker #0
Pour une route de l'impossible, c'est compliqué, non ?
- Speaker #1
C'était un peu gênant. Je savais que c'était très inondé, mais je pensais qu'il restait quelques routes quand même. Donc là, il a fallu rebondir. Il n'y a plus de route. Il y a 10 mètres d'eau ou 15 mètres d'eau par endroit. C'était absolument fou. Du coup, tout le monde circulait dans des grandes barges qui remplaçaient les bus ou les camions. Donc on a fait pareil.
- Speaker #0
T'as fait les barges de l'impossible.
- Speaker #1
J'ai tout le temps que de filmer un camion. Pour une partie du reportage, on a filmé un bateau qui remplit exactement les mêmes fonctions qu'un camion. Ça transporte des marchandises, des passagers. Il y a plusieurs arrêts. des gens qui attendent. C'est pas une gare routière, c'est une gare fluviale.
- Speaker #0
Tu me parlais aussi, quand on s'est parlé, de la Centrafrique aussi.
- Speaker #1
Dans Centrafrique, je me souviens, on était sur un bateau, c'était sur le fleuve Oubangui. On était sur une balénière, c'est des balénières, ce sont des grands bateaux en bois qui transportent des dizaines, parfois des centaines de personnes et aussi des tonnes de marchandises, parce qu'il y a des endroits qui sont totalement inaccessibles par la route, donc le fleuve est le seul moyen. Je crois qu'on avait entendu le bateau à peu près une semaine avant qu'il parte. Ça, c'est normal.
- Speaker #0
D'accord. Ça t'arrive souvent, ça t'attend. Oui,
- Speaker #1
ça, c'est normal. Donc là, il faut être extrêmement patient. Il ne faut surtout pas paniquer.
- Speaker #0
Et tu fais quoi ?
- Speaker #1
On attend. On sait que c'est comme ça. On ne va pas accélérer le truc. Ce n'est pas nous. Il faut juste subir. Mais ce n'est pas grave. L'attente fait partie du reportage. Et je savais que cette histoire allait être... Il fallait la faire. J'avais vu le bateau. J'avais vu le capitaine du bateau. Et on n'a pas été déçus. Le capitaine, il est à l'arrière du bateau, mais avec toutes les marchandises qui sont entreposées, il ne voit absolument rien. Et il a un guide ou plusieurs guides devant qui lui disent à droite, à gauche. Et il y a des rochers partout, il y a beaucoup de courant aussi. Un fleuve, c'est pas un fleuve tranquille. Il peut y avoir des vagues quand il y a un orage. Le bateau est évidemment surchargé. Pendant tout le trajet, quelques jeunes sont payés à écoper avec des sauts, l'eau qui rentre dans la cale. En termes de sécu, c'est pas ouf. et moi j'avais loin un bateau pour moi enfin pour moi et mon... collègues, un petit bateau pour qu'on puisse mettre nos affaires, faire les plans extérieurs aussi du bateau qu'on filmait. J'en rigole, mais c'était tellement inattendu. Le capitaine du bateau que j'avais loué était complètement bourré. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je filmais sur le grand bateau et j'entends un bruit effroyable en pleine nuit. Je me rends très vite compte qu'en fait, les deux bateaux se sont Très violemment percuté. Et là, je vois le bateau que j'avais loué, qui était un bateau en bois qui devait faire 10-15 mètres. Un bateau à moteur coulé à pic. Nos affaires, le sac à dos, l'ordi, le drone, une partie du matériel. C'était tellement soudain. En plus, la nuit, ça rajoutait évidemment une atmosphère encore plus angoissante. On était vraiment au milieu de nulle part, à la frontière avec le Congo. C'est une zone pas très bien fréquentée. Et bon, là, j'ai quand même fait quelques images parce que je me suis dit que c'était tellement fou qu'il faudra que je le raconte au montage. C'est tellement improbable que...
- Speaker #0
T'as eu le réflexe de sortir ta caméra ?
- Speaker #1
Ouais, mais c'est pas évident comme décision.
- Speaker #0
À quel moment tu l'as sortie ?
- Speaker #1
Quand j'ai vu qu'il n'y aurait pas de drame humain. Puis après, il y a un autre bateau qui est arrivé pour nous aider, soi-disant, mais en fait, non. C'était plus pour voler nos affaires, tout ça en pleine nuit. donc les... Les passagers de notre bateau ont dû nous défendre. On a dû un peu se cacher.
- Speaker #0
Vas-y, raconte ça.
- Speaker #1
On voit notre bateau qui s'approche d'une autre. On dit qu'ils vont vouloir nous aider. Ils ont vu qu'on était en difficulté. Ils voulaient plus piller le stock d'essence. On avait nos bidots d'essence qui flottaient. C'était très convoité. Il a fallu se cacher un peu de ces agresseurs. C'était des pirates ? Des pirates d'un jour.
- Speaker #0
Vous vous êtes battus contre eux ?
- Speaker #1
Nous non, mais les marins qui étaient avec nous, oui, ils nous ont défendus. Ils ont dit de nous cacher à un endroit, un peu dans la cale. Et eux, ils se sont battus.
- Speaker #0
C'est la nuit cauchemar, la nuit nuit en enfer.
- Speaker #1
Ce n'est pas terrible.
- Speaker #0
Et donc, vous avez tout perdu ?
- Speaker #1
J'ai eu une grande partie du matériel, oui.
- Speaker #0
Plus d'argent ?
- Speaker #1
Plus d'argent, plus de bateau. Alors, il nous restait un tout petit peu d'argent pour louer des motos à travers la brousse. Et après des heures de moto, on s'est retrouvé dans une ville qu'on ne connaissait pas trop. Et là, il a fallu... convaincre des gens de nous louer une voiture alors qu'on n'avait pas d'argent. Ah ouais. Dans ces coins-là, il faut mieux payer. On manque toujours un à compte. On n'est pas, je te paye l'arrivée. Non, La voiture ne sort pas du garage si un à compte n'est pas versé. Mais on a expliqué notre situation. Et on a promis qu'on paierait en arrivant à Bangui. On cherchait des gens pour nous vendre de l'argent via les Orange Money. Le transfert se fait beaucoup en Afrique. On a au moins quelque chose à donner. J'en rigole aujourd'hui. Il faut improviser, de toute façon on n'a pas le choix, il faut contrairement moins de rentrer. Donc si il faut faire du stop, on fait du stop. Si il ne faut pas l'abri pendant des heures pour qu'on voit qu'un chauffeur nous emmenait. Au final on y arrive toujours, on trouve toujours une solution. Et puis après on se fait plus des souvenirs de reportages qui auraient pu mal se terminer.
- Speaker #0
Oui parce qu'en plus c'est quand même chaud la Centrafrique.
- Speaker #1
On est vraiment arrivé dans un moment... Un peu creux, mais avec plein de tensions. Je me souviens d'un autre moment de nuit, on suivait un camion, et il y a un camion de militaires qui arrive en face. Et bon, en Centrafrique, manifestement, les militaires doivent leur laisser la priorité, chose que notre chauffeur n'avait pas fait. Et là, les militaires sortent la calage, ils commencent à tirer en l'air.
- Speaker #0
l'air.
- Speaker #1
Moi je suis dans la voiture de derrière, je dis mon dieu c'est l'attaque du convoi. En fait non, c'était juste les militaires qui voulaient nous faire peur en tirant en l'air, mais ça a marché.
- Speaker #0
Mais est-ce que c'est pas justement quand tu fais les routes de l'impossible, c'est un petit peu ce que tu recherches, cette aventure, te retrouver comme ça ?
- Speaker #1
On cherche pas forcément ce genre de situation, après on s'adapte. Ça arrive, ça arrive et ça raconte la réalité d'un pays au final.
- Speaker #0
Tu me parlais aussi, quand on a préparé, du Congo aussi, qui apparemment... Ouais,
- Speaker #1
j'aime bien le Congo, j'aime bien l'RDC,
- Speaker #0
ouais. Souvent, souvent les...
- Speaker #1
C'est fascinant, c'est un pays...
- Speaker #0
Mais la quasi-totalité des reporters que je connais qui sont allés au Congo, ils adorent le Congo.
- Speaker #1
Ouais, parce que c'est une mine à sujet, ce pays est tellement fou, est tellement démesuré pour tout, sa taille, son nombre d'habitants, ses guerres, ses excès, ses richesses minières... qui contrebalance avec sa pauvreté totale, la nature incroyable de ce pays, le fleuve Congo, les animaux, les gorilles, enfin bon.
- Speaker #0
Ah ouais.
- Speaker #1
Voilà. Quand on est reporter et qu'on aime bien le terrain, c'est hyper excitant quoi. Parce qu'on sait que, peu importe la thématique du sujet, on sait que ça va être fou. C'est un pays hyper attirant, qui moi me fascine, qui m'a toujours fait rêver. J'y suis allé cinq fois, mais si...
- Speaker #0
Ah ouais.
- Speaker #1
Pour le coup là je suis en vacances, mais si on me dit demain il faut aller en RDC pour un tournage, je... J'interromps mes vacances et je fonce à l'aéroport.
- Speaker #0
Et donc, c'est le paysage, c'est les gens ?
- Speaker #1
Ce sont toujours des personnages incroyables. Ils ont une manière de raconter leur vie ou les histoires, même les plus tragiques ou parfois les plus sordides, de manière extrêmement touchante, puissante, parfois drôle aussi.
- Speaker #0
Ils sont francophones en plus ?
- Speaker #1
Oui, le lien s'établit assez vite. Après, c'est un pays très compliqué pour bosser aussi.
- Speaker #0
Pourquoi ?
- Speaker #1
En termes de fiabilité. Habilité, horaire, de rendez-vous manqués. Tout ça, mais bon, c'est pas grave, tout ça. Ça fait partie du jeu. Je n'en ai que des souvenirs sur les cinq reportages que j'ai faits au Congo. Je n'ai que des souvenirs de fou.
- Speaker #0
C'est quoi le plus... Et où les deux, trois plus marquants sur ce que t'as fait ?
- Speaker #1
Je me souviens, c'était pour une route de l'impossible au Kivu. Qui aujourd'hui, qui l'a toujours été, qui est depuis très longtemps une zone rongée par les guerres. Et on suivait un vieux camion qui ressemblait plus à une grande chenille. C'était un vieux camion militaire allemand. Toutes les vitres étaient défoncées. Mais bon, c'était le seul camion qui passait sur cette route, qui n'était absolument pas une route, qui était un torrent de boue. Pour faire 30 kilomètres, il fallait deux semaines. C'était vraiment un truc de fou. Et on était en pleine nuit avec notre camion qui était en panne. Et là, il pleuvait des cordes. Les mécanos étaient en train de bricoler, donc on faisait quelques images. Voilà, puis j'entends un bruit au loin, à 50 mètres, 100 mètres, un bruit de mécanique, je n'arrive pas trop à l'identifier, il fait vraiment une nuit noire. Et là, je vois surgir des ténèbres. Alain et son frère sont au vélo, un vélo bricolé à la congolaise, donc avec des barres de fer partout, parce que ça permet de transporter des marchandises. 250 kilos de marchandises sur un vélo, parce que comme aucune voiture ne passe, A part le gros camion que je filmais, le vélo est l'autre moyen de transport utilisé par les habitants de la ville de Chabunda, où on devait arriver, et donc ils partent pendant plusieurs jours sur ces vélos pour faire les fameux 30 km.
- Speaker #0
Et ils pédalent dessus, non ?
- Speaker #1
Ils ne peuvent pas pédaler. Donc ils poussent le vélo à lester de 250 kg de marchandises, avec des animaux, de l'huile, de la farine, les courses d'à peu près un mois. et ils expliquent Très normalement que, voilà, plusieurs fois par mois, ils sont stragés pour aller faire leurs courses, tellement la ville dans laquelle ils habitent est enclavée, est coupée du monde.
- Speaker #4
Je transpose des riz, d'huile et des maniocs sèches, y compris aussi une coque. Il est vivant ? Oui, ça vit,
- Speaker #1
ça vit. Et tout de suite, il me raconte, alors que je ne le connais pas du tout... évidemment, il sort de nulle part, et tout de suite, il me raconte sa vie.
- Speaker #4
Moi, je travaille à l'État congolais, je travaille à l'Institut supérieur de développement rural. Mais, vous voyez, avec un salaire vraiment très dérisoire. Nous, nous nous touchons 20 000 francs par mois.
- Speaker #1
Il me raconte tout de suite sa vie. Voilà, comme si c'était parfaitement normal de tomber sur un journaliste. Avec sa caméra, français, au fin fond de la jungle du Kivu. Le mec ne m'en aime pas pour qui je filme, qui je suis, comment je m'appelle. Non, c'est... voilà. Pour lui, c'est normal.
- Speaker #0
Ok, donc ça va.
- Speaker #1
Et puis je le laisse repartir. Et puis là, j'entends à nouveau un bruit et je comprends qu'en fait, il s'est cassé la gueule. Ma route est tellement glissante. C'était surréaliste parce que voilà, c'est ce genre de séquence, c'est pour ça que j'adore cette émission. Pareil, c'est... On ne pourra jamais le prévoir. Et puis après, il est reparti.
- Speaker #0
C'est une magie, en fait.
- Speaker #1
Et c'est un mec, pourquoi il a dit oui ? Il aurait très bien pu... Il aurait eu raison, peut-être même, de m'envoyer chier. On est une fille dans ces conditions misérales. Parce que, franchement, sa situation... Là, on en parle un peu avec légèreté. Mais sur le moment, c'était extrêmement touchant. C'était à la fois admirable de voir une telle volonté. Mais en même temps, accablant. Quand j'y ai repensé après, le lendemain, je me suis dit, putain, mais c'est quand même fou, cette vie. C'est hallucinant, c'est révoltant. Il suffit juste de construire une route pour que les gens puissent subvenir à leurs besoins. Je ne sais pas, mais bout à bout, j'ai peut-être passé 20 minutes avec ce mec. Mais des années après, j'ai toujours les images en tête et je me souviens de chaque seconde de la séquence.
- Speaker #0
Tu me parlais aussi que au Congo, vous avez eu un problème d'eau aussi avec ton collègue.
- Speaker #1
Qu'est-ce qui s'est passé ? Le camion était tellement bloqué, on ne pensait pas passer autant de temps sur cette route. Et clairement, on n'avait pas pris assez d'eau.
- Speaker #0
Grave erreur, j'imagine, en Afrique. Alors,
- Speaker #1
ouais. Franchement, une vraie erreur, là, pour le coup. Je m'en fous encore. Il faut au prévoir un stock fois 10, comme si on partait même deux mois.
- Speaker #0
Mais comment tu peux transporter ? C'est compliqué aussi, j'imagine. Lourd, parce que ça pèse hyper lourd. Parce que là,
- Speaker #1
la route était tellement défoncée qu'on n'avait pas notre voiture suiveuse. Donc, on voyageait avec le camion. OK.
- Speaker #0
Le fameux camion dont tu parles, ou encore un autre ? Ouais,
- Speaker #1
ouais. Donc, on n'avait pas notre maison ambulante qu'on a d'habitude, où on met nos stocks de bouffe, d'eau. On peut dormir, manger, se reposer. Là, on ne l'avait pas.
- Speaker #0
Ouais.
- Speaker #1
Donc on avait tout mis dans le camion un peu à l'arrache, mais on était parti un peu précipitamment. Et du coup, on n'avait pas pris assez d'eau. Et là, on s'est tout bloqué au milieu de la jungle pendant quelques heures, longues heures. Et on est loin du premier village. Et pour le coup, autant l'absence de bouffe, je pense que ça va, on peut gérer. Mais l'absence d'eau, ça renfoue très, très, très vite.
- Speaker #0
Ah, carrément, ça renfoue.
- Speaker #1
Ah oui, ça renfoue. On pense qu'à ça. Si ça dure 10 minutes, ça va. 30 minutes, ça va. Quand ça dure plusieurs heures, ça devient obsessionnel. Et donc, le seul remède local qu'on nous proposait, c'était du vin de palme.
- Speaker #0
C'est quoi ?
- Speaker #1
L'alcool local, un peu fermenté. J'ai plus la recette en tête. Je sais juste que c'est extrêmement puissant et qu'il ne faut pas trop y toucher. Mais en même temps, quand on a très soif, j'ai juste un tout petit peu, juste pour tremper mes lèvres, pour avoir la sensation d'une chose humide. En bouche, mon collègue Fred, il lui avait tellement soif qu'il a pris le bidon. Il l'a vu comme une pinte de bière. Et je pense qu'il a pris la cuite la plus rapide de sa vie. Il n'était plus en état. Il était un chaos technique que je n'ai jamais vu.
- Speaker #0
Tu as fait des images ou pas ? Non, là,
- Speaker #1
il ne fallait plus s'aider.
- Speaker #0
Ah oui, carrément.
- Speaker #1
Il fallait juste le mettre dans le temps qui se repose. Ce n'était rien de grave. Mais c'était express. Finalement, on a envoyé un motard, mais qui a mis des heures et des heures à arriver.
- Speaker #0
Vous avez payé quelqu'un pour aller chercher d'eau ?
- Speaker #1
C'était vraiment urgent. On ne pouvait pas rester comme ça. Et ça, c'est vraiment une erreur. Pour le coup, il y a eu une erreur de débutant. Mon obsession sur les tournages, je prévois évidemment x10 le stock.
- Speaker #0
Est-ce que tu penses à d'autres choses qui t'ont marqué ?
- Speaker #1
Je me souviens d'une nuit, je pense que c'était pour le coup la pire nuit de ma vie. C'était en froideté au Comore. Au Comore, il y a un maillot sur tous les bateaux de migrants. C'est un sujet que j'ai essayé de vendre pendant 3 ans. Macron avait dit cette phrase, les kwasa-kwasa, c'est donc des bateaux de pêcheurs qui transportent les migrants. Il m'avait dit, les kwasa-kwasa ne transportent pas que du poisson, mais ils transportent aussi beaucoup de clandestins. On en pense ce qu'on veut, mais cette phrase me reste un peu ruminée. Je me suis dit, putain, il faut faire cette traversée. Aucun journaliste n'avait réussi à filmer cette traversée.
- Speaker #0
Donc c'est des comores ?
- Speaker #1
Des comores au Mayotte, c'est à peu près 70 km sur le canal du Mozambique, sur une mer un peu moyenne. Mais bon, il y a des dizaines de coissas par jour, par semaine qui passent. Mais bon, je n'arrivais pas à vendre ce sujet. Finalement, grâce à mon ami Étienne et sa boîte de production, on le vend à Arte à la condition de faire cette traversée. On paye notre place à bord du bateau.
- Speaker #0
Donc c'est des bateaux de migrants, c'est ça, qui font passer ? Oui,
- Speaker #1
des bateaux qui transportent des clandestins ou des femmes enceintes qui prennent le bateau pour aller accoucher ou pour se soigner à Mayotte. Le système de soins en Comores est dans un état de délabrement très avancé. On arrive à convaincre un passeur de me prendre à bord.
- Speaker #0
Et de filmer ?
- Speaker #1
Et de filmer.
- Speaker #0
Ça, tu lui dis quand même que tu vas filmer ?
- Speaker #1
Ah oui, bien sûr, carte sur table. Sur ce genre de sujet, il ne faut pas qu'il y ait de mauvaise surprise. Donc il faut être extrêmement transparent. Et dans le reportage, on dit qu'on paye notre place à bord d'ailleurs. Et on paye le même prix qu'un passager lambda. Je crois que le tarif pour une traversée d'un peu de 300 ou 400 euros. Donc pour ceux qui payent, ce sont des sacrées économies. Donc il ne faut pas se faire intercepter par la police française, sinon ça veut dire retour au comore et repayer un ticket, parce qu'on n'est pas remboursé dans ces cas-là. Je crois qu'il nous avait annoncé qu'on serait genre 8-10 à bord et que la traversée durait 3-4 heures. Bon, c'était plus compliqué. On est partis la nuit tombée, vers 18h. A bord, on devait être 23 ou 25, je ne sais plus, avec le chauffeur sur une petite barque entassée, avec des hommes, femmes, enfants. Les passagers, eux, ont découvert ma présence. Eux n'étaient pas au courant, donc ils n'étaient pas très contents que je sois à bord. C'est quand même une traversée où il y a eu 15 000 et 20 000 morts depuis les années 90. C'est une traversée extrêmement dangereuse. Et on est sur des bateaux de pêcheurs, avec juste un petit moteur. Et évidemment, la mer était très moyenne, voire démontée. On est tombé en panne plusieurs fois. Et une fois que je m'étais éloigné de la rive, le passeur était beaucoup moins coopératif. Pour filmer, c'était très compliqué. Déjà, les passagers ne voulaient pas du tout que je filme. Et le passeur non plus. Aucune lumière à bord n'était autorisée. Même pas un briquet, rien, pour ne pas se faire repérer. J'avais une caméra, j'essayais de filmer un peu. Il faisait nuit, un peu avec l'infrarouge, mais c'était galère. Dès que je faisais le moindre geste, tout le monde me hurlait dessus.
- Speaker #0
Tu étais tout seul ?
- Speaker #1
Oui, j'étais tout seul. En plus, je n'ai pas été servi par les élans. J'avais évidemment un gilet de sauvetage, qui est un gilet semi-automatique. Il se déclenche quand on tombe à l'eau. J'étais à l'avant du bateau et on prenait tellement de vagues. Il y avait des creux incroyables. Mon gilet se déclenche. dans un bruit c'est un bruit il y a une nuit noire c'est un silence total à bord à part le bruit du moteur et là moi je gonfle comme le bimène de Michelin les passagers hurlent me détestent encore plus et là le patient me dit qu'est-ce que tu fais ? je dis je suis pour rien j'ai pris une énorme vague et donc là je me retrouve avec mon sac à dos ma caméra que je peux à peine utiliser et mon gilet de sauvetage gonflé comme ça là je me dis que ça va être très très long et je prenne tout mal en patience mais t'es sur une mer démontée au plein milieu du canal du Mozambique c'est infesté de requins tu te dis qu'ils peuvent te balancer à l'eau les passagers tu te sens extrêmement vulnérable et en plus ça avait déclenché une petite balise que j'avais sur moi qui s'est mise à clignoter et là j'avais cru qu'ils allaient me jeter par dessus bord et là je suis obligé de cacher cette lumière qui clignote,
- Speaker #0
c'est horrible avec la caméra,
- Speaker #1
plus le gilet, plus l'eau plus les vagues Puis... Je ne peux rien faire, pas bouger, enfin j'étais vraiment comme ça sur le bateau, j'étais congelé évidemment. Alors je voyais bien les lumières de ma yacht au loin qui se rapprochaient petit à petit, mais c'était un stress. Là je me suis dit, ok tu sais que tu vas passer des heures dans ce bateau, tu peux à peine filmer, en même temps c'est un peu le reportage, tu verras quand il fera un peu plus jour, j'attendais que le jour se lève pour pouvoir un peu filmer ce que j'ai pu faire après. Et là, tu te dis, mais comment t'as fait pour te mettre dans cette situation ?
- Speaker #0
Qu'est-ce que t'as raté ?
- Speaker #1
J'ai attendu, j'ai compté les minutes, les heures. Je regardais toujours Mayotte au loin, les lumières qui se rapprochaient. Au final, quand le jour s'est levé, ils se sont un peu détendus. Et là, j'ai pu ressortir plus la caméra, poser quelques questions et faire les images nécessaires pour le reportage. Après, on a accosté sur une première île, on a dû changer de bateau. Après, ils nous ont jetés sur une autre plage. On est arrivé à Mayotte. Il y avait encore une falaise comme ça à escalader.
- Speaker #0
Enfer.
- Speaker #1
Et quand je suis arrivé, j'ai fait du stop pour rentrer à l'hôtel. Je me suis dit, mais qu'est-ce que j'ai fait ? Enfer.
- Speaker #0
Finalement, oui.
- Speaker #1
Mais pour la bonne cause, c'était un sujet que je voulais absolument faire ce reportage. Mais ça valait le coup de passer une nuit en enfer pour raconter la réalité de ces gens qui risquent leur vie pour traverser entre les Comores et Mayotte.
- Speaker #0
Comment tu trouves tes idées de sujets ? Généralement. Parce que depuis le début, on sent que tu dis toujours j'avais vachement envie de faire ça, j'avais vachement envie de faire ça.
- Speaker #1
Ça peut être une déclaration de Macron qui t'énerve. On lit la presse locale, la presse des pays dans lesquels on a envie d'aller aussi. Par exemple, pour les gangs de Kinshasa, j'ai beaucoup lu la presse congolaise.
- Speaker #0
Il a fait 19 millions de vues sur la page YouTube d'Arte. C'est incroyable. C'est un tiers des Français qui l'ont vu.
- Speaker #1
C'est un truc de fou. Même Arte, je me souviens, il m'avait appelé quelques jours après la première diffusion sur la chaîne. Mais il se passe un truc bizarre sur notre page YouTube. Ça fait une semaine qu'on l'a mis, je crois qu'on est déjà à 4 ou 5 millions. En même temps, au Congo, il y a 98 millions d'habitants. Ceci peut expliquer cela, mais effectivement, ce sujet a fait un gros succès. Ce reportage a eu un gros succès sur la page YouTube d'Arte, sachant que la thématique des gangs, là-bas, les kulunas, comme on les appelle, c'est vraiment un sujet de discussion emblématique du quotidien des habitants. De Kinshasa et du Congo en général. Il y a des gangs dans d'autres villes et pas qu'à Kinshasa. Ce sont souvent des jeunes désœuvrés, avec une violence totalement désinhibée. Je les vois tous réunis, tout l'état-major du gang, le général avec ses lieutenants, leurs copines qui préparaient la bouffe, qui distribuaient les doses de drogue, dans une salle, dans une pièce assez sombre où ils étaient tous en train de se défoncer. Je me dis mais qu'est-ce que je fais quoi ? Est-ce que je prends le temps de me présenter, d'expliquer mon projet ? En même temps ils sont déjà tous allumés et à filmer c'était incroyable. Je me suis dit mais il faut que je filme tout de suite. J'avais peur de les braquer mais je demande à mon fixeur, je demande au général, je peux filmer ? Oui oui c'est bon bien sûr. Et j'étais intégré. Ils ont oublié la caméra tout de suite. Comme si j'avais passé dix jours ou deux semaines avec eux.
- Speaker #0
Mais ça c'est le grand talent en fait qu'on doit avoir justement pour obtenir des choses, c'est savoir se faire oublier quoi en fait. Ou pas se faire remarquer.
- Speaker #1
Oui, et puis sentir le moment où il faut déclencher la caméra. Parfois, il y a des moments aussi où il faut mieux attendre. Ou ce serait une erreur de vouloir profiter, même s'il se passe un truc de fou.
- Speaker #0
Mais c'est la question qu'on se pose tout le temps. Voilà,
- Speaker #1
dire j'y vais, j'y vais pas. Le curseur, on ne sait pas trop le positionner parfois. Là, je savais que je filme. C'était tellement fou. Je crois que c'est l'ouverture du reportage.
- Speaker #0
Oui, c'est le début.
- Speaker #1
Franchement, c'était une scène dingue. Moi, j'étais arrivé juste la veille. C'était ma première matinée à Kinshasa. Je vois ça, je fais ok. Mon nom est Khalifa, je suis le général du gang. J'ai reçu mon grade parce que je suis sans pitié. C'est tout mon camp qui a voté pour moi. Là on va se préparer pour aller affronter d'autres gangs. On a toujours les machettes avec nous. On se défonce d'abord et après on passe à l'attaque.
- Speaker #0
Ils prennent quoi là-bas ?
- Speaker #1
Un espèce de bombé, une espèce de crack local. Il y a du maquillage je crois dedans Il y a des cosmétiques, du résidu de peau d'échappement Il y a de la coke Un peu de LSD C'est une espèce de mixture Ils tournent à ça, ils prennent ça avant d'aller travailler Dans les rues avec leur machette
- Speaker #0
Ils travaillent dans les rues avec leur machette
- Speaker #1
Et du coup ils n'hésitent pas à couper un bras pour voler une montre Vraiment la violence Elle est barbare C'est pas juste on te claque contre un mur et on va te piquer ton téléphone C'est sous la menace d'une machette Et si tu réponds un peu on te découpe. Et ça, c'est un phénomène banal dans les rues de Kinshasa, la nuit tombée, vers 16h-17h, où tout le monde rentre vite chez soi. On voit les gens, ils marchent très très vite, tous ceux qui rentrent à pied, pour ne pas tomber sur ces gangs qui sont dans chaque quartier, et chaque quartier a son gang, avec des noms... Peut-être le gang des Américains, des noms très exotiques, mais entre eux, ils sont évidemment extrêmement violents, et puis extrêmement violents avec leurs victimes. On a volé cette montre et ce téléphone. On s'est caché dans un coin, et quand l'homme est passé, je me suis jeté dessus avec ma machette, pour lui prendre son téléphone. La montre, on l'a prise sur une jeune fille qui traversait le pont. C'est pas une violence qui va leur permettre de s'acheter une voiture décapotable. C'est une violence qui va leur permettre de se payer la dose de drogue pour le lendemain, quelques bières, et un peu de quoi nourrir le foyer. Ça va être un vol d'une fausse montre, d'une tablette, d'un téléphone qu'ils vont tout de suite revendre. C'est plus de la survie au quotidien.
- Speaker #0
T'as passé combien de temps toi avec ce gang ?
- Speaker #1
C'est passé 2-3 jours en fait, et tout s'est bien passé avec eux. Ils m'ont très vite accepté, ils m'ont répondu sans fil, sans langue de bois. Parce que le but de ces juges sur les gangs, c'est pas de faire du sensationnalisme. Les gangs, c'est hyper intéressant pour décrypter un pays, comprendre cette violence, cette jeunesse désœuvrée, cette pauvreté aussi. Pourquoi, d'où ça vient ? C'est lié à la situation économique d'un pays, le pillage des richesses, la corruption des élites, qui génère cette colère dans les quartiers populaires. parce qu'il voit bien, je pense que le Congo est vraiment le symbole de... d'un système pyramidal où le sommet de l'État se gave de fortunes gigantesques. C'est un pays riche en soi, le Congo. 90% de la population est dans une misère extrême. Ça les rend fous, les gens des quartiers populaires de Kinshasa, quand ils voient passer les belles bagnoles.
- Speaker #0
Parce qu'il y a du diamant, il y a des minerais, il y a tout là-bas.
- Speaker #1
Il y a tout. Ils ont tout. Normalement, ça devrait être un des pays les plus riches d'Afrique. Mais tout est pillé. par des compagnies minières internationales, c'est pas qu'un pillage local, c'est vraiment une injustice totale dans ce pays. Et donc les gangs, ça permet aussi de raconter ça. Et le but, c'est pas qu'ils me racontent seulement quand ils agressent des gens. Mais après, le danger, il faut que je les cueille. Ils m'ont proposé des trucs, mais évidemment j'ai refusé. Ils me disaient, si tu veux, on va aller attaquer. Chose qu'ils font habituellement, je voulais pas qu'ils le fassent pour moi. On va aller attaquer le gang adverse. Ou tu peux nous suivre quand on va agresser des gens. Non. Il fallait tout de suite mettre la distance. Faut pas jouer les pouces au crime, on n'est pas là pour ça. Moi je voulais entendre nos témoignages, mais je m'en foutais de les filmer quand ils m'ont... Ça pour le coup c'est du sensationnalisme. Ça c'est plus du reportage, c'est plus du journalisme.
- Speaker #0
Et le prochain, t'as une idée ?
- Speaker #1
Je pense sur une route de l'impossible. Je pense au Cambodge, aussi, c'est signé. J'aimerais bien, ouais.
- Speaker #0
T'es jamais allé ?
- Speaker #1
Non. J'aimerais bien voir les derniers Khmer Rouges encore en liberté, encore imprégnés de l'idéologie. Les derniers lieutenants de Pol Pot, encore en vie. Ouais, j'ai envie de les rencontrer, j'ai envie de les entendre.
- Speaker #0
Merci beaucoup, Guillaume. Merci, Esther. Merci. On espère que tu vas encore en faire. plein d'autres. Et puis, tu es bienvenu si tu veux revenir ici. Avec grand plaisir. Avec grand plaisir. Merci beaucoup. Merci beaucoup pour votre écoute. A bientôt sur Pressroom.