- Speaker #0
Bienvenue sur Pressroom, le podcast qui vous dévoile les coulisses des plus grandes enquêtes journalistiques.
- Speaker #1
Il y a des moments où elle maintient les victimes.
- Speaker #0
Quand il les tue.
- Speaker #1
Quand il les tue. J'irai pas au-delà parce que c'est dégueulasse.
- Speaker #0
Donc elle tombe amoureuse d'un homme qui est en prison pour viol et agression sexuelle.
- Speaker #1
Oui, et ça, ça la dérange pas. Pour Niret, c'est un psychopathe, un pervers, c'est l'un des plus grands tueurs en série d'Europe. Elle éprouvait une jouissance, Monique Olivier, à raconter les meurtres. Elle était heureuse en disant « mais Estelle Mouzin, il ne la retrouvera jamais, il ne la retrouvera jamais » .
- Speaker #0
Aujourd'hui, c'est Michèle Finn qui nous emmène dans le monde glaçant des tueurs en série. Dans cet épisode, elle explique pourquoi cette affaire l'a hantée, comment elle a localisé la maison où Estelle Mouzin a été tuée avant la police et elle partage son intime conviction sur le rôle extrêmement troublant de Monique Olivier. Ça tourne avec Michèle Finn.
- Speaker #2
Les restes d'une adolescente qui avait disparu il y a dix mois auraient été retrouvés en Belgique.
- Speaker #3
Les fournirais auraient violé et tué des jeunes filles en France, en Belgique, avec un sadisme et une méticulosité extrêmes.
- Speaker #4
D'après les experts, c'est le tueur en série le plus abouti de France.
- Speaker #5
Quoi qu'il ait pu arriver à Estelle, vous devez nous la rendre.
- Speaker #6
C'est une ménagère qui aide à violer, qui aide à tuer, qui aide à enlever ? Mais le reste du temps, c'est une ménagère.
- Speaker #0
Salut Michel. Salut. Merci beaucoup d'être sur Press Room avec nous. On a adoré ta série sur Netflix. Alors, je peux nous raconter justement, reprendre un petit peu ce qu'est l'affaire Fourniret pour ceux qui n'auraient pas regardé les nouvelles pendant 20 ans. Et qui est Monique Olivier ?
- Speaker #1
Alors, Michel Fourniret, il apparaît sur les écrans, entre guillemets, en juin. 2003, il est arrêté, c'est important, non pas en France, mais en Belgique. C'est les Belges qui l'arrêtent sur une tentative d'enlèvement d'une jeune fille de 13 ans qui s'échappe de la fourgonnette alors qu'il est en train de l'enlever. Elle arrive à s'échapper et elle arrête une automobiliste, la récupère et elle va au commissariat et elle va donner l'immatriculation de la camionnette qu'il a enlevée. Et donc les flics vont l'arrêter et tout de suite ils se disent que ce type, il y a quelque chose qui est bizarre. On sort de l'affaire Dutroux en Belgique. donc enlèvement d'enfants etc du trou c'est quand même très important pour eux, c'est un drame national c'est un gros loupé surtout de la gendarmerie et donc ils vont mettre le paquet et surtout ils sentent que ce type leur cache quelque chose et ils se disent en fait lui c'est un mur on va pas pouvoir faire quoi que ce soit mais Monique Olivier on va y arriver et donc ils vont travailler Monique Olivier pendant un an.
- Speaker #0
C'est sa femme.
- Speaker #1
Monique Olivier c'est sa femme, ils se sont rencontrés alors qu'il était en prison. pour des abus sexuels. Et donc, ils vont interroger Monique Olivier. Tous les trois jours, ils vont faire 120, 100 et quelques interrogatoires. Et au bout d'un an, elle va craquer et elle va reconnaître huit enlèvements et meurtres de jeunes filles. Fourniret va être convoqué dans la foulée et il confirmera les huit enlèvements et meurtres de jeunes filles. Donc, à ce moment-là, c'est l'un des plus grands... tueur en série d'Europe.
- Speaker #0
D'Europe, carrément.
- Speaker #1
Oui, d'Europe. Oui, oui. Alors, Monique Olivier, comment ils se sont rencontrés ? Ils se sont rencontrés en 1987. Lui, il est en prison pour 16 agressions sexuelles et un viol. Et il passe une petite annonce dans un journal catholique. Un prisonnier aimerait correspondre avec une dame. Et cette dame, Monique Olivier, va répondre. et vont commencer une correspondance. Et en fait, j'ai lu toutes les lettres, ce qui est quand même un ponsomme, c'est horrible. Tu as lu toutes les lettres ? Oui, parce que c'est des lettres d'amour. Ça ressemble à des lettres d'amour, donc il y a des mots d'amour. Et de temps en temps, tu lis, tu te laisses un peu prendre, tu dis « Oh là là, quand même ! » Et puis tu te dis tout de suite « Ah, mais c'est fourmiré ! » « C'est fourmiré, c'est Monique Olivier, c'est pas de l'amour, c'est brrr ! » Et donc, ce qui est intéressant dans ces lettres-là, c'est que tu assistes à une mise sous emprise littéraire. D'accord. C'est-à-dire ?
- Speaker #0
Qui met sous emprise ?
- Speaker #1
C'est Fourniret qui met, moi je pense, sous emprise Monique Olivier. Elle, c'est une femme qui dira, qui dit tout le temps qu'elle n'a pas été aimée par sa mère, que son père préférait ses frères, etc. C'est la fille, quand il y a une soirée à laquelle personne ne parle, qui n'est pas intéressante. Et la première fois qu'elle est intéressante pour quelqu'un, c'est dans les yeux de ce Fourniret. Elle sort d'une première relation avec un mari qui a été extrêmement violent. Donc elle est un peu en mille morceaux, Monique Olivier. Et il va lui donner de la reconnaissance. Et il va lui donner de l'amour.
- Speaker #7
Monique, vous n'êtes plus seule. Vous n'êtes plus seule. Vous n'êtes plus seule. Il y a maintenant quelqu'un à vos côtés à chaque moment.
- Speaker #1
Il va l'appeler ma mésange. Il va la fumer. Ma mésange, c'est original. Oui, et elle, c'est... Lui, elle l'appelle Cherkan. C'est grotesque.
- Speaker #0
Comme dans le livre de la jungle.
- Speaker #1
Oui, c'est le tigre du livre de la jungle, le chacal, mon beau prisonnier. Donc,
- Speaker #0
elle tombe quand même amoureuse d'un homme qui est en prison pour viol et agression sexuelle.
- Speaker #1
Oui, et ça, ça ne la dérange pas. Le jour où il lui écrit qu'il est en prison pour viol, elle dit, mais tu as payé, mais tu as le droit à une deuxième vie. En fait, elle n'a pas de filtre, Monique Olivier. On a l'impression, souvent, qu'elle n'a pas la notion du bien et du mal, qu'on ne lui a pas bien appris, qu'elle ne sait pas ce que c'est. Et là où il est terrible, là où moi je dis qu'il a mis sous emprise, c'est qu'il y a des moments où il coupe. C'est-à-dire qu'il n'envoie plus de lettres. Il s'écrive quasiment une fois par jour. Et elle devient dingue. Elle dit « mais pourquoi vous ne m'écrivez plus ? Mais qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que j'ai fait ? Je suis idiote, je n'aurais pas dû… » Et donc il l'accroche comme ça.
- Speaker #0
Il est un peu pervers narcissique un peu ?
- Speaker #1
C'est un pervers. Tous les tueurs en série sont des pervers. Le pervers, c'est quelqu'un qui jouit, qui a une jouissance morbide dans le fait de faire du mal aux autres. Et c'est quelqu'un qui manipule tout son entourage. Donc Fourniret, il manipule Monique Olivier, il manipule la police, il manipule la justice, il est dans la manipulation permanente.
- Speaker #0
Monique Olivier a activement aidé Michel Fourniret à enlever, violer et tuer les petites filles. Sans elle, il n'aurait peut-être pas fait autant de victimes, voire pas du tout. Pourquoi est-ce que son rôle nous interroge presque plus que celui de Michel Fourniret ? Parce que c'est une femme, tu crois ?
- Speaker #1
Elle, elle est beaucoup plus difficile à comprendre. Elle a toujours été beaucoup plus compliquée à expertiser. Les experts ont eu du mal à comprendre comment fonctionnait cette femme. On ne sait pas comment l'appréhender. Elle échappe à la raison, Monique Olivier. On ne sait pas qui elle est, en fait. Elle est beaucoup plus troublante que lui. Elle est beaucoup plus intéressante. L'avocat de Monique... Il dit, Michel Fourniret, il est de l'autre côté de l'autoroute. C'est-à-dire qu'il est enfermé dans sa folie, dans sa psychopathie. Il ne pourra jamais être normal. Enfin, il est mort. Il faut parler de lui au passé, mais c'est quelqu'un... Il n'est pas totalement humain. Il est vraiment de l'autre côté de l'autoroute. Elle, elle était restée du bon côté de l'autoroute. Elle aurait pu faire le choix de ne pas passer de l'autre côté, du côté des tueurs. Elle était... dans la normalité. Et moi, je trouve que c'est cette normalité à normalité qui est fascinante. C'est-à-dire à quel point Monique Olivier est coupable, jusqu'où elle est allée. On n'en sait rien, jusqu'où elle est allée. Elle a réussi à le cacher.
- Speaker #0
Qu'est-ce qu'on sait de ce qu'elle a fait ?
- Speaker #1
Alors, on sait que dès sa rencontre avec Michel Fourniret et Pistolère, elle l'attend à la sortie de prison et... Et que 15 jours après, ils enlèvent la première jeune fille qui est Isabelle Laville. C'est elle qui l'a fait monter dans la voiture. Elle est au volant de la voiture, elle l'a fait monter. Et ils ont inventé un scénario macabre. Lui est un autostoppeur. Il fait du stop avec un bidon d'essence à la main comme s'il n'avait plus d'essence. Et elle s'arrête pour prendre l'autostoppeur. Et elle fait monter la mort dans la voiture. Est-ce qu'elle sait ce qui va se passer à ce moment-là ? En tout cas, elle va jusqu'au bout. Il y a des moments où elle maintient les victimes.
- Speaker #0
Quand il les viole ?
- Speaker #1
Quand il les tue. Et elle les prépare pour qu'il les viole. Elle les prépare. Je n'irai pas au-delà parce que c'est dégueulasse. Elle l'est jusqu'au bout. À un moment, il va dire que c'est elle qui a tué une des victimes. Ça n'a jamais été prouvé. Elle n'a jamais été condamnée pour ça. Mais lui le dira. Donc, jusqu'où est allée Monique Olivier ? Elle a passé toute son énergie, tout son... temps à cacher une partie de ce qu'elle ne veut pas qu'on voit. Moi, ce qui m'a scotché, ce qui m'a vraiment fait la voir totalement différemment, C'est le moment à partir duquel j'ai pu interroger ces co-détenus. Donc là, j'ai vu vraiment une femme dans toute sa perversion. Elle éprouvait une jouissance, Monique Olivier, à re-raconter les meurtres. Elle était heureuse en disant, mais la petite Estelle Mouzin, ils ne la retrouveront jamais, ils ne la retrouveront jamais. Le mal.
- Speaker #0
Alors Estelle Mouzin, c'est une petite fille qui avait 9 ans, c'est ça ? Oui. Qui a disparu et qui a été recherchée pendant combien d'années ?
- Speaker #1
Elle est toujours recherchée parce qu'on ne l'a jamais retrouvée en fait. Elle disparaît en 2003, en janvier 2003. C'est une petite fille qui rentre de l'école et qui disparaît un jour où il neige en rentrant de l'école. Elle est évaporée, elle s'évapore, elle disparaît complètement. Les flics ont décidé que Fourniret n'était pas l'auteur de l'enlèvement d'Estelle Moussin et les avocats sont persuadés que Fourniret est l'auteur de l'enlèvement d'Estelle Moussin. Et ce qui est très étonnant, c'est que fournirait... quand il est arrêté en Belgique et qu'on lui demande s'il reconnaît les crimes que sa femme a avoués, tout de suite, il dit pour ces trois-là, dont Estelle Mouzin, c'est pas moi. Alors qu'on ne lui demande rien. Et il va en parler de manière récurrente. Avant le procès, il va dire oui, mais je voudrais être jugée aussi pour deux autres faits. Il donne encore deux autres noms. Et Estelle Mouzin. Alors c'est pas moi, mais je voudrais quand même parler avec son père. Ça, c'est la perversité de Fournières. Pas moi, mais je voudrais... En fait, il donne des indices tout le temps. Quand il est arrêté, la police judiciaire de Versailles qui travaille sur l'enlèvement d'Estelle Mouzin va l'entendre deux ans après son arrestation. Et dans la première audition qu'ils font, il lui demande ce qu'il a fait en janvier 2003 au moment de l'enlèvement d'Estelle Mouzin. Il dit en janvier 2003. J'étais en Belgique et en France, j'étais à Ville-sur-Lume. Et en fait, il leur donne l'endroit où il a tué la petite fille. Mais eux, ils ne captent pas.
- Speaker #0
Oui, c'est ça. C'est toi qui vas découvrir, avant la police, la maison où Estelle Mouzin a été tuée. C'est ça ?
- Speaker #1
Alors moi, ce que je vais faire, c'est que je regarde le dossier en me disant qu'est-ce qui, dans ce dossier énorme, peut me ramener à janvier 2003, à l'enlèvement d'Estelle Mouzin. Parce que toi,
- Speaker #0
tu as une intuition tout de suite ? Non, moi,
- Speaker #1
je n'ai pas d'intuition. Les avocats ont une intuition. Les avocats ont la conviction que Fourniray enlevait St-Louis. Les flics ont la conviction que ce n'est pas lui. Donc moi, je me dis, je vais aller voir dans le dossier. Je vais faire ma propre enquête. Donc j'y vais et je cherche tout ce qui peut nous ramener à janvier 2003. Et je tombe sur un fax que Fourniray envoie le 12 janvier 2003 à son frère en disant, je suis passé à Ville-sur-Lume. Bonne année, à bientôt. Et c'est un fax du 12 janvier, 10h30. La petite Estelle a disparu trois jours avant. Je me dis, mais pourquoi il envoie un fax ? Et pourquoi ville sur l'Ume ? Et s'il l'avait amené dans cette maison ? C'est une maison qu'il a héritée de sa sœur. Lui, il vit en Belgique avec Monique Olivier. Et il y va très fréquemment. Et donc, j'y vais. Et je tombe sur une petite maison avec une petite famille, des enfants. Et puis, so what, quoi ? Comment je peux le prouver ?
- Speaker #0
Ouais. Tu fais comment, du coup ?
- Speaker #1
On fait un saut dans le temps. C'est pas moi qui vais le prouver. Le dossier Estelle Mouzin est récupéré par une juge qui s'appelle Sabine Kéris, qui va entendre Michel Fourniret, qui va entendre Monique Olivier. Et Monique Olivier, en 2020, va expliquer à la juge qu'effectivement Estelle Mouzin a été tuée dans cette maison. Je me rappellerai toujours, quand j'ai eu cette info, c'était un week-end. Je suis restée mal pendant tout le week-end. Je ne pouvais pas me lever, j'étais collée à tout. terre, j'étais scotchée sur mon lit. Pourquoi ? Je ne sais pas. Moi, je l'avais trouvé, mais c'était la justice qui l'avait sorti. J'ai eu l'impression d'une chape de plomb, de mal, de toxicité qui m'a collée pendant deux jours. Et ce week-end-là, je me rappellerai toujours, j'ai appelé M. Mouzin pour lui expliquer cette maison, que je l'avais trouvée, etc.
- Speaker #0
C'est toi qui lui as annoncé ?
- Speaker #1
Je ne lui ai pas annoncé le fait que...
- Speaker #0
Parce que lui, il espérait encore peut-être la retrouver vivante ?
- Speaker #1
Lui, il a douté très longtemps. Il a douté très longtemps jusqu'à ce que Fourniret avoue dans des termes compliqués « je vois là un visage de quelqu'un qui n'est plus là par ma faute » . Ça a été sa manière d'avouer le meurtre d'Estelle Mouzin. En fait, il a douté, même après les aveux de Fourniret, il a douté jusqu'à ce qu'on trouve l'ADN dégradé, mais l'ADN d'Estelle. sur un matelas dans la maison de ville sur l'Une.
- Speaker #0
Comment tu gérais justement tout ça avec les familles des victimes ? Comment tu as réussi à les convaincre déjà de réouvrir la porte d'autant de malheurs ?
- Speaker #1
En fait, c'est des mois de négociations. Monsieur Mouzin, à l'époque, il ne parlait plus. Je l'ai embêté pendant un an. Jusqu'à ce qu'il dise oui.
- Speaker #0
Donc tu faisais quoi concrètement ?
- Speaker #1
On déjeunait ensemble, je l'appelais, j'ai attendu le bon moment. Je suis allée chercher tous les arguments que je pouvais aller chercher et il a fini par dire oui, monsieur Mouzin. Moi je considère que les gens, il faut leur donner du temps. C'est-à-dire que tu ne fais pas juste le journaliste, bonjour j'arrive, je viens chercher ce que vous avez de plus profond à donner et puis je m'en vais, au revoir. Les gens, il faut leur donner du temps. Moi, je vais toujours les voir, je vais discuter avec eux avant, je vais essayer de comprendre, de voir quels sont leurs arguments, pourquoi ils ne voudraient pas, pourquoi ils veulent. Je suis allée faire la famille de Joanna Parrish en Angleterre. Je passais par un intermédiaire, j'ai discuté avec l'intermédiaire, qui les a convaincus. Voilà, c'est du temps, quoi. Et puis c'est normal. Comment ils ont réagi à la diffusion ?
- Speaker #0
Est-ce qu'ils l'ont regardée ?
- Speaker #1
Non. Eh ouais, ils ne l'ont pas regardée. Marie-Jeanne Laville, je crois qu'elle ne l'a jamais regardée. J'étais embêtée parce qu'au début de la série, on ne reconstitue pas le meurtre, mais on a la camionnette avec une silhouette qui est la silhouette d'Isabelle Laville. Et je ne voulais pas que ça la choque, Marie-Jeanne. Ce n'est pas moi qui choisis de mettre cette silhouette. Ce qui est dans les séries, on est plusieurs à travailler dessus. J'ai signé, donc j'accepte, mais moi, je ne l'aurais pas fait.
- Speaker #0
Pourquoi ?
- Speaker #1
Parce que je pense qu'il ne faut pas être trop gore sur les reconstitutions. Ce n'est pas gore du tout, c'est digne. Mais il faut l'expliquer à la famille quand même. Et donc, je l'ai appelée avant la diffusion. Je lui ai dit, voilà ce qu'on a fait. Et voilà pourquoi on l'a fait. Parce qu'à un moment, il faut que les gens comprennent ce qui se passe. Et qu'on ne peut pas être trop allusif. Et si vous voulez, je viens et je vous montre. Et elle a réfléchi et m'a dit, ce n'est pas la peine, ça ira. La dernière fois que je l'ai eue, elle n'avait toujours pas vu la série Netflix.
- Speaker #0
C'est trop dur pour eux de se permettre.
- Speaker #1
C'est trop dur. Ça a été dur de faire l'interview. Et elle m'a dit après l'interview, je n'en ferai plus jamais. Tellement c'était dur pour elle. Et elle a compris. Elle l'a fait parce qu'elle a compris qu'on allait revenir sur le rôle de Monique Olivier. Et elle trouvait que Monique Olivier, son rôle n'avait pas été exploré suffisamment profondément. Monique Olivier a beaucoup choqué les familles de victimes pendant l'audience.
- Speaker #0
On a l'impression même, quand on voit les interviews, qu'elles ont été même plus choquées par le rôle de Monique Olivier que celui de Michel Fourniret.
- Speaker #1
Oui, parce qu'elles ont été plus choquées d'abord parce que Monique Olivier, elle considérait que c'est une mère et elle ne comprenait pas comment une maman peut faire ça, peut faire du mal à des enfants. Et puis parce que Monique Olivier, elle a une manière de ne pas se rendre compte de ce qu'elle dit, parfois. d'être totalement sans filtre, qui fait qu'il y a des choses... Elle n'a aucune émotion, Monique Olivier. Et pour une famille de victimes pendant un procès aux assises, c'est extrêmement choquant.
- Speaker #0
On a une idée de ce couple, de son quotidien, comment il vivait entre les meurtres.
- Speaker #1
Moi, j'ai récupéré au dossier l'album de famille des Fournirets. Il est totalement flippant et glaçant parce que tu as des photos de la vie quotidienne, de moments que toi, tu vis. Et tu vois ces mêmes moments-là avec Monique Olivier au milieu. C'est-à-dire que tu as une photo où elle est en train d'éplucher les patates dans la cuisine. Tu as une photo de famille où tu as toute la famille. Et puis, au bout de la table, en maître de cérémonie, c'est vachement intéressant, ce n'est pas lui, c'est elle. Et lui, il est sur le côté. Tu as la photo la plus flippante, c'est la photo de la camionnette qui a... servi à enlever les victimes, et notamment à Estelle Mouzin, à l'époque de l'enlèvement d'Estelle Mouzin, où tu as le fils Fourniret-Sélim et Monique Olivier qui posent dans cette camionnette, qui sont assis devant la camionnette sur des chaises de camping. Donc, il y a une espèce de décalage d'habitude du mal, comme si le mal... entrer par effraction dans le quotidien.
- Speaker #0
La banalité du mal, comme disait Anna Arendt.
- Speaker #1
C'est exactement la banalité du mal d'Anna Arendt. Ces gens sont normaux et de temps en temps, ils vont commettre des meurtres et enlever des filles.
- Speaker #0
On a l'impression parfois que c'est peut-être même Michel Fourniret qui était sous emprise de Monique Olivier. C'est lequel des deux à ton avis ?
- Speaker #1
Moi je pense, après c'est difficile de dire de manière... péremptoire, c'est comme ci ou c'est comme ça, parce qu'il y a beaucoup de choses qu'on ne sait pas.
- Speaker #0
Mais ton intime conviction à toi ?
- Speaker #1
Ma conviction, c'est qu'il la met sous emprise, il la forme, et ensuite, elle devient peut-être aussi perverse que lui. Je dis ça avec précaution, mais la femme qu'on m'a décrite en prison, c'est une manipulatrice, et c'est une femme d'une grande perversion. Pour autant, on ne sait pas jusqu'où elle est allée.
- Speaker #0
Est-ce qu'il y a des techniques, deux, trois techniques que tu utilises toujours ? en tant que journaliste d'investigation de faits divers, quand tu vas travailler sur un sujet. Comment tu travailles, en fait ?
- Speaker #1
Moi, j'ai travaillé pendant... 20 ans, avec la police, avec la justice, avec la gendarmerie. Mes potes, c'était les juges, c'était les flics de la briette criminelle à Paris. J'allais déjeuner avec les procureurs, j'allais au pot des flics, au pot de la BRB, de la crime, etc., de la PJ Versailles. Donc je les connaissais vraiment de l'intérieur. Et pour moi, pendant 20 ans, 25 ans, ça a été mes héros. C'était des gens qui ne se trompaient pas, qui faisaient des enquêtes extraordinaires, etc. Quand je suis passée sur du long format, sur du magazine, je commençais à regarder les choses différemment. C'est-à-dire que j'ai pris les dossiers, non pas en lisant l'ordonnance de mise en accusation qui est faite par la juge d'instruction, où il y a toute l'accusation qui est bien détaillée, mais en partant du dossier dont on fournirait. Je suis partie du dossier d'instruction. Donc je lis le dossier d'instruction. Dans le dossier d'instruction, tu trouves des choses. Et tu te rends compte des erreurs, par exemple. Des fois, tu te rends compte que dans le PV de synthèse... Le PV qui est censé faire la synthèse dit l'inverse de ce que dit le PV d'audition, du mis en examen. Et tu te rends compte d'erreurs, tu te rends compte de pistes qui n'ont pas été suivies, etc. Donc à partir de là, j'ai commencé à voir les choses différemment et à me dire que les enquêteurs pouvaient commettre des erreurs.
- Speaker #0
Pourquoi la police française n'a jamais accepté d'avoir des tueurs en série sur son territoire ? Pourquoi ils ont toujours un petit peu fermé la porte à cette idée ?
- Speaker #1
Alors, eux-mêmes disent... que la police a toujours considéré qu'en France, on était trop intelligents pour avoir des tueurs en série et que les tueurs en série, à l'époque, on ne mangeait pas des hamburgers en France, c'était vraiment une spécialité américaine. C'était pareil, les tueurs en série, c'était une spécialité américaine et nous, on n'en avait pas. Ce qui fait qu'il n'y a jamais eu de formation dans les écoles de police, il n'y a jamais eu de formation à l'école nationale de la magistrature. Madame Kéris, qui reprend les affaires fournirées à partir de 2018, Elle va... appeler l'ambassade des Etats-Unis pour dire est-ce que je pourrais rencontrer les gens du FVA pour avoir une petite formation sur les tueurs en série. Elle va aller au Canada pour aller voir des psychocriminologues pour avoir des conseils sur la manière de travailler, d'interroger un tueur en série. Mais à l'école nationale de l'administrature, il n'y avait rien. Et aujourd'hui, c'est Mme Kéris qui fait des colloques où elle fait venir des magistrats pour expliquer. comment on travaille sur l'école caisse.
- Speaker #0
On a l'impression qu'à une époque, on s'en foutait du meurtre des femmes.
- Speaker #1
Bien sûr, il y a un côté un peu patriarcal. Les tueurs en série, les violeurs en série, le violeur de la sombre. Un meurtre de femme, finalement, c'est une disparition. On dit que c'est des fugueuses. En fait, on ne s'y intéresse pas trop. Ce n'est pas grave.
- Speaker #0
Carrément.
- Speaker #1
Oui, carrément. Aujourd'hui, ça a changé. Aujourd'hui, ça a bien changé. Il a fallu du temps. Il a fallu quand même la constitution du Polkol case pour qu'on s'intéresse vraiment au meurtre de femmes. Mais j'ai travaillé aussi sur Jacques Rançon, qui est le dépeceur de Perpignan. Jacques Rançon, il a tué deux femmes à Perpignan. On l'a retrouvé grâce à son ADN. Il avait passé 35 ans dans le Nord, dans la Somme. Personne ne se posait la question de savoir s'il n'avait pas tapé dans la Somme avant de taper à Perpignan. La réponse est oui.
- Speaker #0
Ça raconte beaucoup finalement sur notre société aussi.
- Speaker #1
Ça raconte beaucoup effectivement de notre société, du rapport aux femmes. Ça raconte beaucoup de la facilité avec laquelle les pervers qui sont des manipulateurs, des dissimulateurs, arrivent à se fondre, à passer sous les radars, à être le type qui rend service, qui est gentil avec tout le monde et dont personne ne se méfie.
- Speaker #0
C'est horrible.
- Speaker #1
On a des décennies de retard en France par rapport... à la Belgique.
- Speaker #0
À la Belgique, oui.
- Speaker #1
Ce n'est pas un hasard. Les flics français qui ont travaillé sur Fourniret disent, heureusement que c'est les Belges qui l'ont arrêté. Nous, on n'aurait pas pu le faire avouer. C'est quand même extraordinaire. On a des décennies de retard par rapport à la Belgique. On a des décennies de retard par rapport à l'Angleterre. On a des décennies de retard par rapport aux États-Unis. On est très, très en retard en manière criminelle, on pense.
- Speaker #0
Tu ne vas pas te faire des amis dans la police, mais c'est la vérité. Alors,
- Speaker #1
un, j'ai l'habitude. Et deux, en général, si on ne dit pas trop de conneries, ils ne t'envolent pas, en fait. Mais ils savent, ils savent. Ils disent la même chose, en fait. Jusqu'à la constitution du Paul Colquhase, on ne s'est jamais dit, il faut une unité qui centralise tout. Parce que le tueur en série, il tape à un endroit, il tape à un autre endroit, il tape dans une troisième région, une quatrième région. En fait, c'est des juges. d'instructions différentes, qui ne vont pas se parler, qui ne vont pas croiser leur dossier. Et ici, c'est la gendarmerie, là, c'est la police, là, c'est la PJ, là, c'est la sécurité publique. Il n'y a pas de coordination. Il n'y avait pas de coordination jusqu'à la création du poll call case par Mme Kéris, la juge de l'enquête fournirée.
- Speaker #0
Est-ce qu'il y a eu des moments où tu as flippé pendant cette enquête ?
- Speaker #1
Il y a un moment où j'ai méga flippé. Je suis allée en reco, naissance. au château du Sautout de Fourniret, toute seule. juste pour aller voir. Le château du Sautou, c'est là où Fourniret a enterré deux de ses victimes. Et le château de Fourniret, à l'époque, c'est au bout du bout du bout de nulle part, en pleine forêt. Il l'a choisi exprès pour ça, à la frontière entre la France et la Belgique. Et tu as une immense allée qui fait un kilomètre. Au bout, il y a le château. Et à droite, il y a une immense forêt de sapins, mais tellement grands, tellement sombres. C'est un film d'horreur. C'est un film d'horreur. Tu es toute seule en train de marcher sur ton petit chemin, quand même pas large. Et là, évidemment, tu entends des corbeaux qui font croac, Tu as l'impression d'être dans un film de Netflix.
- Speaker #0
En préparant, tu m'as dit que tu étais devenue fournirologue.
- Speaker #1
À l'insu, mon plein gré.
- Speaker #0
Comment on devient fournirologue ?
- Speaker #1
En fait, j'ai passé cinq ans sur cette affaire-là. à cause de Corinne Herrmann. Corinne Herrmann qui est avocate spécialisée dans les cold case. Je travaille avec elle à l'époque à partir de 2015-2016 sur des cold case. On n'en parlait pas beaucoup à l'époque. Donc je reprends des vieux dossiers, je m'intéresse. Et en 2018, elle me dit, il faut que tu te mettes sur Fourniret. Je voyais Fourniret, c'était une vieille histoire. C'était un énorme dossier. Pour moi, Fourniret, c'était un mur, ce n'était pas possible. Et elle me dit, ce que tu devrais faire, c'est aller voir l'enquête des Belges. Les Belges arrêtent Fourniret et il est jugé en France, parce que la plupart des victimes sont françaises. Il est jugé en 2008, il est condamné, et elle aussi, à la réclusion criminelle à perpétuité.
- Speaker #0
Et donc, il y a un grand dossier de 100 tomes à peu près.
- Speaker #1
Ça fait combien de pages de dossier de 100 tomes ? Je ne me rends pas compte.
- Speaker #0
C'est une pièce entière. Tu vois une pièce un peu comme ça, avec des dossiers partout. J'ai retrouvé ça dans la sous-pente d'un avocat, des archives. Il y avait des toiles d'araignées. C'était assez beau d'ailleurs.
- Speaker #1
Est-ce qu'il y a des choses auxquelles tu crois que tu n'as pas forcément mis ni dans tes films, ni dans tes livres, parce que tu n'as pas pu avoir les preuves, mais dont tu as une intime conviction ?
- Speaker #0
Alors, il y a un truc que j'ai trouvé, je suis assez fière. Ce que j'ai trouvé à peu près en même temps que l'enquêteur principal de l'enquête sur Estelle Mouzin, en travaillant sur le dossier, je suis repartie des amis des Fournirets, je suis repartie du carnet d'adresse des Fournirets, et je me suis dit qui je pourrais contacter. Et il y avait un type, un certain François, qui avait écrit à Fourniret, et j'ai écrit à ce type, je l'ai eu au téléphone, je l'ai rencontré, et il me dit « oui, Fourniret m'a envoyé des lettres » . « Vous pouvez me les envoyer, il m'envoie les lettres » . Et dans une de ses lettres, il y a les aveux de Fourniret. Il dit combien il a fait de crimes. Parce que François était un ancien détenu. Il avait été détenu en prison avec Fourniret. Et Fourniret avait été un peu son père spirituel. Quand François s'est rendu compte que ce père spirituel est un tueur en série, il lui a écrit en lui disant, mais t'es une sombre merde. Si tu es quelqu'un, avoue. Et Fourniret lui écrit du tac au tac en lui disant, ah, tu veux que j'avoue ? Eh bien, voilà, j'avoue. Et en fait, il donne... la liste des huit meurtres que Monique Olivier lui-même a avoué. Et pour le reste, il trace des traits jusqu'à la ligne 35, en disant « Plaise à la justice et à la police d'Europe et de France de remplir ces lignes » . Et ce truc qui restait, ça date de 2005, c'est resté pendant 15 ans dans les archives de ce co-détenu sans que personne n'aille le chercher. Donc Fourniret avait laissé cette espèce de petit caillou quelque part. En se disant, si quelqu'un veut aller chercher, il trouvera et il aura la réponse.
- Speaker #1
Donc, il aurait fait potentiellement 35 victimes.
- Speaker #0
Alors, il en a fait 35. Est-ce que c'est 35 ?
- Speaker #1
Elles ont été identifiées, les 35 ? Pas du tout.
- Speaker #0
Pour l'instant, on en est à 12 ou 13. Non, non. Donc, moi, j'ai la conviction qu'il y en a... Est-ce que c'est des tentatives ? Est-ce que c'est des meurtres ? On n'en sait rien. Moi, j'ai la conviction que s'il dit 35, c'est qu'il y en a 35. fournirait quand il est arrêté pour... Une série de viols et d'agressions sexuelles, il est arrêté pour un, il va dire aux gendarmes « Non, non, j'en ai fait 16 ! » Et il va faire un tableau de ces meurtres avec tous les détails. Et tout est vrai. Donc j'ai la conviction que s'il a dit 35, il y en a 35. Et donc il y a des filles comme ça sur le territoire qui ont disparu, où tu te dis « Effectivement, ça peut être lui. » Mais comment trouver la preuve ?
- Speaker #1
Travaillé cinq ans sur une affaire... comme ça, c'est spécial.
- Speaker #0
Oui, c'est spécial.
- Speaker #1
Qu'est-ce qui t'a motivée ?
- Speaker #0
Moi, ce qui me motive toujours, c'est l'investigation, c'est avoir un fil, étirer le fil et chercher et trouver. C'est toujours ça qui m'amuse. Je me suis rendue compte il n'y a pas longtemps, quand j'étais petite, je lisais Fantômette. J'ai l'impression d'être fantômette à vie. Je suis toujours en train de chercher des trucs. Et c'est ça qui m'intéresse. Pour autant, j'ai un filtre qu'ont beaucoup de journalistes de faits divers. C'est-à-dire que j'arrive à mettre une glace entre les faits et moi, mais parfois, je n'y arrive pas tout à l'heure. Donc parfois, je me prends des revers de claques dans la gueule. Je m'en rappelle quand j'étais en train de regarder le dossier dans la sous-pente de cet avocat, là, dans les archives. Je m'en rappelle avoir regardé le dossier et m'être arrêtée sur des photos d'une victime, l'album photo. Il y a toujours l'album photo de la victime, tu la vois souriante, etc. Donc tu tournes et ensuite tu vois les victimes de la scène de crime, tu la vois morte et là tu t'effondres. Pendant une heure, tu n'arrives plus à... Tu es cloué à terre à nouveau par cette espèce de chape de plomb de toxicité et puis après tu repars. Donc il y a des moments où j'ai fait des pauses.
- Speaker #1
Quand on réalise un documentaire, je sais que moi... J'y pense tout le temps. On en rêve la nuit.
- Speaker #0
Oui, j'en ai rêvé la nuit.
- Speaker #1
Est-ce que tu as eu une aide psychologique pour faire face à... Parce que c'est quand même... pire horreur qu'on puisse imaginer, d'enlever, de violer, de tuer des petites filles. Je veux dire, il n'y a pas pire dans la vie.
- Speaker #0
Je n'ai pas une aide spécifique là-dessus, mais je vois MC comme ça, pas mal de journalistes depuis pas mal de temps.
- Speaker #1
C'est vrai qu'il y a l'impression qu'on voit tous les MC. Bah oui, on est peut-être tous un peu névroses.
- Speaker #0
C'est quand même un métier particulier. C'est quand même un métier particulier. Moi, je sais que dans ma façon de faire, et je pense qu'on est tous comme ça, Il n'y a pas vraiment de frontière entre le boulot et la vie perso. Et souvent, la famille te dit, mais enfin, tu ne peux pas arrêter de travailler. Et moi, je dis, mais je n'arrête jamais de travailler. On travaille tout le temps. C'est un travail d'ailleurs. J'y pense tout le temps. J'y pense en vacances. J'appelle en vacances. Le week-end, ça ne me pose pas de problème de travailler. J'adore travailler le week-end d'ailleurs. Voilà, c'est un métier qui imprègne ta vie. En fait, je crois qu'on se donne tous beaucoup. On va chercher chez les gens. Notamment dans le fait divers. Je ne fais pas que du fait divers. Le fait divers, c'est un peu « je t'aime moi non plus » . Je ne peux pas en faire tout le temps. Mais quand tu fais du fait divers et que tu vas demander à une famille dont la petite a été enlevée il y a 20 ans et qui n'a jamais eu de réponse de rouvrir la porte du malheur et de te confier leurs états d'âme et de se remettre dans l'état d'esprit dans lequel ils étaient à l'époque, tu ne peux pas rentrer dans la vie de ces gens-là. et te casser en disant merci, au revoir. Non, tu restes amie avec eux. Moi, Marie-Jeanne Laville, qui est la maman de la première victime de Fourniret, on s'envoie des messages à Noël, elle m'envoie un message pour mon anniversaire, de temps en temps, elle m'écrit un petit truc. On est resté très liés, quoi. Enfin, tu es lié à vie avec ces gens-là. Donc, c'est un métier qui imprègne complètement toute ta vie, quoi.
- Speaker #1
Ta famille ? Comment elle a vécu le fait que tu travailles 5 ans sur cette affaire ?
- Speaker #0
Pas très bien. J'en parlais beaucoup au début à mon frère, ma belle-sœur, mes petits-neveux. Mes petits-neveux m'appellent Fournirette. Donc, on en rit. Je ne sais plus lequel, si c'est mon frère ou mon fils qui m'a dit peut-être on pourrait être associés, nos noms pourraient être génériques. On t'a accompagnée dans la gestion de ce truc-là. Au bout d'un moment, j'ai eu interdiction d'en parler. Donc, je n'en parlais plus en famille.
- Speaker #1
Je sais que moi je dois faire une interview de quelqu'un qui a vécu quelque chose de très dur. Je vais toujours avant d'y aller, plusieurs jours avant, essayer de me mettre à sa place et d'imaginer ce que j'aurais pensé, comment j'aurais réagi pour pouvoir lui poser les bonnes questions, pour pouvoir être juste dans la façon de me comporter. C'est comme si on était un petit peu dans leur peau. Ça te fait ça toi aussi ou pas ?
- Speaker #0
Oui, alors moi je ne fais pas de mise en condition. j'ai l'impression d'avoir un peu Une espèce de truc automatique, c'est l'empathie en fait. Je pense que les bons journalistes sont des journalistes empathiques. Et l'empathie, c'est un outil de travail. Mais c'est quelque chose qui t'amène parfois très très loin. Et en fait, ça ne te protège pas l'empathie. Moi, j'ai l'impression quand je fais ces interviews-là, que je me mets, je règle des ondes intérieures à la hauteur de la victime. Je me mets à son égal et je ressens les choses comme elle les ressent. Je les ressens aussi fort. C'est comme si je rentrais dans la tête. Et c'est vrai que les gens sont mal, ben t'es mal aussi, et t'es mal pendant des jours et des jours. Et tu sais que quand tu fais ces interviews, tu vas faire le mal. C'est ça le pire. Tu sais que ces gens-là, les nuits d'avant, ils ne vont pas dormir. Les nuits d'après, ils ne vont pas dormir. Moi, je suis persuadée, et c'est ce que je disais aux gens de Netflix, Si tu travailles sur les tueurs en série, il faut absolument travailler sur les victimes. C'est-à-dire qu'il faut que les gens entendent la souffrance de la victime, savoir ce que c'est. Moi, pourquoi je fais des trucs sur les tueurs en série ? J'ai fait deux séries, j'en ai fait une sur Fourniret, pour Netflix, et l'autre pour TF1 sur Émile Louis. Parce que le système policier et judiciaire n'a jamais considéré qu'on avait des tueurs en série en France et que donc ils ne se sont pas mis en mesure de lutter contre. Et j'ai l'impression, en faisant ça... d'informer, d'avoir une mission, une sorte de mission. Et je trouve que pour comprendre la gravité de ces faits-là, il faut entendre la douleur des victimes. Il faut rentrer dans la tête, il faut savoir ce que ça fait d'avoir son enfant qui disparaît du jour au lendemain. Je n'aurais pas participé à un Netflix qui aurait été sur la fascination du tueur en série du couple Michel Fourniret-Monique Olivier. Je n'aurais pas fait. Pour autant. Au bout d'un moment, je me suis dit j'arrête parce que j'ai constaté qu'il y avait, je ne dirais pas une fascination, c'est pire, c'est une addiction. C'est-à-dire que ce couple-là, les Fournirets, ils ont tellement fait de choses, ils sont allés tellement loin. Et il y a encore un petit truc à dire, et encore un petit truc à dire, et encore un petit truc à dire. Et tu peux y passer ta vie à essayer de chercher ce qu'ils ont fait, à essayer de chercher dans le mal. Et je me suis rendu compte, et c'est très intéressant, que... Cette addiction, moi, je l'ai subie. À un moment, je me suis dit, il faut que j'en sorte. Mais les avocats, le public, qui assistait au procès des Fournirets en 2008 à Charleville-Mézières, racontent la même chose. Le besoin d'y retourner, le besoin de voir jusqu'où on va aller encore dans le mal, ce n'est pas très sain.
- Speaker #1
D'ailleurs, Michel Fourniret a dit... que personne ne sortirait indemne de cette affaire. Je crois qu'il l'a dit au procureur. Est-ce que c'est ton cas ?
- Speaker #0
Oui, c'est mon cas. Je n'en suis pas sortie indemne, mais j'ai voulu en sortir parce que je pouvais y passer ma vie. Il y a un moment où je suis allée voir Bernard de la Villardière à M6 en lui disant, s'il te plaît, envoie-moi où tu veux dans le monde que je fasse autre chose que les fournirais. Je suis partie en Indonésie et ça m'a fait un bien fou.
- Speaker #1
Merci beaucoup, c'était vraiment top. Tu racontes vraiment très bien l'histoire. On est avec toi, on sent vraiment aussi que ça t'a touché pendant des années. Merci beaucoup d'être venu. Avec plaisir. Merci, merci Michel. Merci d'avoir écouté cet épisode. Vous pouvez retrouver bien d'autres enquêtes sur notre podcast. À bientôt !