- Antoine Feys
Tous les jours, médecins, infirmiers, en binôme, on fait face à 150, à 200 inconnus et on doit comprendre qui ils sont, comment ils s'appellent, où ils ont mal, pourquoi ils viennent.
- Constance Munaut
Souvent, c'est nos collègues qui sont la première ligne finalement pour nous écouter et c'est ça aussi le bonheur des urgences, c'est de travailler ensemble. On a des drames mais on se soutient.
- Thomas Coenen
Lorsqu'on se rend aux urgences, la même question revient régulièrement. Combien de temps cela va-t-il prendre pour être pris en charge ? Mais ce dont on ne se rend pas toujours compte, c'est que derrière les portes de la salle d'attente, de nombreux collaborateurs se relaient sans s'arrêter, afin d'accompagner et soigner leurs patients dans les meilleures conditions. Pour en parler, nous recevons Antoine Feys, infirmier chef d'unité adjoint aux urgences du CHwapi, et le docteur Constance Munaut, médecin urgentiste. Alors, j'ai un chiffre, c'est 50 000 patients par an qui passent par les urgences. C'est déjà énorme, ça nécessite un tri, et pour commencer, j'aimerais bien que vous m'expliquiez un petit peu la différence entre le circuit court et le circuit long.
- Constance Munaut
Alors le circuit court ça va être l'endroit où les patients vont être réorientés quand ils ont des plaintes qui sont, si je peux dire, un peu moins importantes ou en tout cas qui relèvent de la médecine générale, de la petite traumatologie, des problèmes ophtalmologiques, ORL par exemple. Et donc c'est des patients qui vont nécessiter soit qu'une visite du médecin ou soit un examen complémentaire, une radiographie par exemple, ou un avis d'un confrère spécialiste. Et alors le circuit long, là, on va orienter les patients qui ont des plaintes. parfois plus importantes, dont l'état est parfois plus préoccupant, ou qui ont besoin de plus d'examens complémentaires, par exemple une prise de sang, un scanner, un avis aussi spécialiste, et donc c'est des prises en charge qui vont parfois être plus longues.
- Thomas Coenen
Donc il y a déjà un premier tri qui se fait lorsqu'on arrive aux urgences, et puis il y a la notion aussi de degré d'urgence qui est importante.
- Antoine Feys
Tout à fait, donc comme je l'avais dit, on voit 50 000 patients par an, donc ça fait 145 patients par jour en moyenne. Et on a une infirmière de triage qui est dédiée pour les patients qui arrivent debout à l'accueil des urgences. Tous les patients, 100% des patients sont évalués au tri. Le rôle d'infirmière de tri est crucial dans les urgences, elle est reliée à un médecin-coordinateur et elle doit déterminer si le patient a une urgence, qu'il doit être pris en charge immédiatement ou si elle peut attendre une heure, deux heures avant de voir un médecin. Donc l'urgence immédiate, on va prendre l'exemple de l'infarctus qui doit être vu immédiatement. L'urgence relative, c'est la personne qui a mal à son pied depuis 2-3 mois et qui vient aux urgences pour faire un bilan aujourd'hui parce qu'elle a décidé qu'elle allait venir pour cette raison.
- Thomas
Et vous avez vraiment des barèmes qui permettent un peu de définir aussi le degré d'urgence ?
- Antoine Feys
Donc on utilise une échelle de tri standardisée. Donc l'infirmière de tri voit le patient dans un local spécifique où elle prend ses paramètres, elle discute avec le patient, elle va prendre ses antécédents, ses traitements, son histoire, le motif de sa visite. Et en discutant avec lui, elle va déterminer si le patient doit être pris en charge immédiatement, si elle peut déjà lancer un traitement antidouleur, des examens en particulier, ou si la prise en charge peut être différée par exemple pour un circuit court.
- Thomas
Comment vous y prenez pour vous assurer que chacun soit pris en charge à temps et de la bonne manière ?
- Constance Munaut
Déjà, on a une extrême confiance en nos infirmiers de tri qui sont en général expérimentés. Et alors, on a le rôle du médecin-coordinateur. Donc chaque jour, il y a un médecin-coordinateur qui est désigné et qui peut éventuellement répondre aux questions de l'infirmier du tri s'il a des doutes, des questions ou un besoin d'informations complémentaires par rapport à la prise en charge. Et donc, il y a toujours un médecin disponible pour aider cet infirmier du tri qui n'est jamais esseulé. Et donc parfois on voit les patients nous-mêmes au tri rapidement pour aller dans le sens ou pas finalement de la décision de l'infirmier. Mais donc c'est vraiment une collaboration médico-infirmière.
- Antoine Feys
Il faut savoir que l'infirmière qui fait le tri adulte aux urgences est une infirmière spécialisée, donc qui a fait 4 ans d'études plus une année de spécialisation pour être infirmière spécialisée SIAMU, donc spécialisée en soins intensifs et aide médicale urgente. Et c'est une infirmière qui a en général beaucoup d'expérience pour déceler rapidement les patients qui ont des pathologies graves.
- Thomas
Et tout ça explique aussi que... malheureusement, il faut attendre parfois. Il n'y a pas le choix.
- Constance Munaut
Oui, on peut parfois avoir quelqu'un qui arrive sur ses deux pieds et qui est en train de faire, admettons, un infarctus. Les gens qui sont dans la salle d'attente ne vont pas forcément voir qu'on est trois infirmiers, un médecin occupé avec ce patient. Ça peut prendre parfois une demi-heure, trois quarts d'heure, une heure, si le patient se dégrade. Et pendant ce temps-là, pendant que ce médecin et ses deux, trois infirmiers sont occupés autour du patient, malheureusement, oui, le flux du service peut être... impacté évidemment donc voilà maintenant il y a toujours d'autres médecins d'autres infirmiers pour les autres patients mais ça peut clairement parfois ralentir un petit peu le flux et parce qu'on s'en est occupé tout de suite et qu'on a priorisé le patient.
- Thomas
Et vous sentez qu'il y a une forme d'incompréhension parfois aussi de la part des gens qui vous rendent visite ?
- Antoine Feys
Tout à fait, c'est la grosse difficulté de notre service c'est qu'on a un fonctionnement qui est très organisé en interne et qui est très incompris à l'extérieur et c'est normal. Moi quand je vais dans une dans une entreprise ou dans un restaurant, je ne comprends pas spécialement la fonction parce que ce n'est pas mon métier. C'est très complexe à expliquer parce qu'on travaille avec des humains, on travaille avec des médecins spécialistes, des infirmières spécialisées, on interagit avec la police, avec les pompiers, et donc pour le tout public, comprendre ce qui se passe dans les urgences, c'est un peu compliqué quand on est dans la salle d'attente. Et donc le rôle clé des infirmiers et des médecins, c'est d'expliquer aux familles, aux patients, pourquoi ils attendent et qu'est-ce qui va se passer après et dans les urgences.
- Constance Munaut
Souvent pour désamorcer une incompréhension, c'est la communication, c'est la clé. Et donc parfois quand les gens sont en colère simplement c'est parce qu'ils n'ont pas compris ce qu'il se passe. C'est important pour nous, pas toujours le temps, ça prend du temps d'informer les gens, mais c'est souvent la clé, c'est la communication évidemment, de leur expliquer pourquoi ils attendent. C'est important, ils ont besoin de savoir aussi.
- Thomas
C'est ça, toute la particularité de votre service aussi, on parle d'urgence, forcément il faut savoir réagir dans l'urgence aussi, et donc comme vous le dites, cette communication est importante pour apaiser un peu les esprits.
- Antoine Feys
Tout à fait, c'est très important. Et puis il faut savoir aussi que le lundi par exemple, on a une activité qui augmente de 20 à 25%, donc on a des pics d'activité qui montent à 200, 210, 215 patients par 24 heures. Voilà, on a une équipe d'infirmiers qui est assez importante et de médecins, mais il faut savoir absorber tous ces patients et prendre en charge les vraies urgences. Donc quelqu'un qui a un problème urgent est toujours pris dans des délais immédiats et pris en charge correctement.
- Thomas
Le lundi, on voit une augmentation de 20% de la moyenne des passages aux urgences. C'est des statistiques, mais ça reste aléatoire aussi. Parfois, il y a des flux qui peuvent augmenter soudainement.
- Constance Munaut
Oui, on peut avoir des dimanches hyper chargés comme on peut avoir des nuits aussi, parfois très chargées. C'est moins fréquent, mais ça arrive de temps en temps quand même où on a des nuits, des débuts nus parfois identiques à des débuts d'après-midi, donc c'est parfois lourd et on est en équipe réduite la nuit, donc c'est parfois plus difficile à amortir évidemment.
- Thomas
Est-ce qu'il y a des créneaux particuliers aussi bien définis en fonction du type d'effectifs que vous avez à disposition ? Alors oui,
- Antoine Feys
il faut savoir que le matin on est organisé en 12 circuits médico-infirmiers, donc on a une infirmière qui fait le tri adulte, une infirmière qui fait le tri pédiatrique, une infirmière qui fait les soins pédiatriques, une infirmière qui fait l'accueil ambulance, une infirmière qui fait le SMUR, une infirmière qui fait le PIT, Une infirmière qui fait le circuit court et 5 infirmières qui font le circuit long. Et tous ces postes sont répartis en binôme médico-infirmier pour absorber tout le flux de patients. La nuit, on divise le flux de patients. Le flux de patients est parfois très important, mais il faut savoir que la taille de l'équipe est restreinte. Il y a moins de médecins et il y a moins d'infirmiers. Donc la nuit, il y a 7 infirmières et 4 médecins.
- Thomas Coenen
Nous l'avons entendu, la gestion de la gravité des cas et leur prise en charge nécessite une organisation soigneusement mise en place. Comme au théâtre, l'essentiel de l'activité se trouve en fait dans l'envers du décor.
- Thomas
Dans les coulisses de l'hôpital,
- Thomas Coenen
c'est toute une série de spécialistes multidisciplinaires qui se mettent en action à l'arrivée de chaque patient aux urgences.
- Antoine Feys
Une fois que le patient a été évalué par l'infirmière de tri des urgences, l'infirmière vient le chercher dans la salle d'attente, l'installe dans la salle adéquate, circuit court, circuit long, soins pédiatriques, circuit gynécologique. L'infirmière va prendre connaissance du dossier du patient, faire connaissance avec le patient. On travaille en binôme, donc la même infirmière et le même médecin vont soigner le même patient pendant toute la prise en charge. Ça c'est un gros avantage de notre service, c'est spécifique à notre service d'urgence à Tournai. Une fois que le patient est installé, on va lancer tout le bilan en fonction de ce qu'il nous aura expliqué, des antécédents et de sa demande. Donc une prise de sang, parfois un électrocardiogramme, des frottis, des prélèvements d'hémocultures, des prélèvements divers. Et on envoie tout ça au laboratoire et puis il y a le passage du médecin.
- Constance Munaut
Nous, on discute avec l'infirmier une fois qu'il a accueilli le patient, qu'il vient nous présenter le cas. Et donc nous, dès que possible, on va voir le patient. On a parfois plusieurs patients qui nous sont ajoutés à la suite, donc c'est parfois pas évident entre le moment où le patient a été placé dans la salle et qu'il a vu l'infirmier. Il peut parfois encore attendre un petit peu avant de nous voir nous, parce que nous, on a d'autres patients en charge aussi. Et donc on va voir le patient. On ajoute éventuellement des examens qu'on jugerait nécessaires.
- Thomas
C'est important pour se rendre compte aussi qu'il y a vraiment toute une machine qui se met en marche derrière dès leur arrivée aux urgences et que tout est fait sans perdre de temps. Malgré le temps d'attente, on ne veut pas perdre de temps pour les prendre en charge.
- Antoine Feys
On se demande pourquoi parfois on ne vient pas nous chercher tout de suite, mais il y a la partie invisible des urgences, le circuit couché, tous les patients qui arrivent avec les SMUR, avec le PIT ou avec des ambulances privées ou des ambulances 112, qui sont des patients potentiellement beaucoup plus critiques et qui nécessitent beaucoup plus de moyens infirmiers et médicaux. Souvent, c'est les patients qu'on met dans des salles de déchoquage ou qu'on doit insérer dans des salles pour faire des longs bilans avec beaucoup d'examens. C'est là qu'intervient toute la partie multidisciplinaire.
- Constance Munaut
Effectivement, cette multidisciplinarité va aussi impacter la partie invisible, comme l'a dit Antoine de l'iceberg. C'est-à-dire que moi, quand j'ai pris en charge un patient, je dois attendre les résultats du laboratoire. Ça peut prendre entre 1h et 1h30. Le laboratoire n'est pas sur le site de l'Union, il est à Notre-Dame. Donc il faut que le prélèvement soit envoyé déjà à Notre-Dame. Ensuite, analyser. Il faut savoir qu'au laboratoire, ils n'ont pas que les prises de sang des urgences, ils ont les prises de sang tous les patients des trois sites, IMC, Union et Notre-Dame, qui doivent être analysés. Il y a aussi les prises de sang extérieures. Il y a des gens qui viennent faire des prises de sang à la demande de leur médecin traitant. Et au milieu de tout ça, ce laboratoire doit prendre en charge nos demandes de prises de sang. Donc ça, ça prend déjà entre une heure et demie et deux heures. Et parfois, malheureusement, on est obligé d'attendre le résultat de cette prise de sang pour lancer un autre examen. Parce que la prise de sang va nous orienter énormément sur la suite de la prise en charge. Et donc, par exemple, j'ai la prise de sang deux heures plus tard, il y a quelque chose qui me préoccupe, j'ai envie d'aller plus loin, je vais par exemple demander un scanner, et donc je dois demander au radiologue, je dois discuter avec lui de l'intérêt ou pas de faire cette imagerie, discuter des contre-indications éventuelles de cette imagerie, ça peut prendre un petit peu de temps de discuter avec le radiologue, et ensuite il faut envoyer ce patient en imagerie. De nouveau, le scanner est occupé non pas que par les urgences, mais par tous les rendez-vous, les patients des étages qui ont besoin parfois aussi d'un scanner. Donc il faut réaliser le scanner. Ensuite, quand le patient est revenu, il faut que le radiologue ait le temps de regarder ce scanner. Ça prend du temps de regarder un scanner. Je dois avoir un protocole, et une fois que j'ai un protocole, si nécessaire, je dois parfois demander l'avis d'un chirurgien. Et ce chirurgien lui-même est peut-être en train d'opérer ou il est occupé en consultation. Et donc de nouveau, je dois parfois attendre qu'il ait fini ce qu'il est en train de faire pour pouvoir avoir mon avis. Là, je parle toujours des avis qui sont semi-urgents. Évidemment, le patient qui est dans un état critique, tout le monde va évidemment se dégager les mains assez rapidement. Donc ici, on est dans la prise en charge plutôt classique. Et donc le chirurgien va devoir terminer ce qu'il est en train de faire, regarder le scanner, venir examiner le patient, discuter avec moi, discuter avec le patient. Et donc tout ça, ça peut prendre énormément de temps. Et donc... qu'il faut que les gens se rendent compte, c'est que quand ils attendent aux urgences, souvent, ce n'est pas à cause des urgences. Ce n'est souvent pas à cause, mais parce que le fonctionnement est comme ça, où il faut attendre tout un tas d'avis et d'examens complémentaires. Donc, c'est pour ça qu'on attend aux urgences.
- Thomas
C'est ça, mais de nouveau, on voit que les urgences collaborent finalement avec tous les métiers liés à l'hôpital.
- Constance Munaut
On est dépendant de tous les autres. On a une porte d'entrée énorme pour l'hôpital. Et donc on collabore, mais ça peut parfois prendre du temps parce que tout le monde est très occupé.
- Antoine Feys
Il faut savoir qu'on travaille en binôme médico-infirmier, donc c'est une spécificité de notre service d'urgence. Donc Constance, par exemple, si elle vient travailler demain en SMUR et qu'on travaille ensemble, on sera en binôme toute la journée le matin. Elle aura un infirmier en binôme toute l'après-midi et un autre infirmier en binôme toute la nuit. Pour le patient, c'est un gage de qualité aussi parce qu'il va avoir la même équipe qu'il va le prendre en charge le matin. Pour la famille, c'est important, ils peuvent échanger les mêmes informations et ils ont les mêmes interlocuteurs. Ça permet une meilleure confidentialité, une meilleure connaissance du dossier, des traitements qui ont été donnés, du suivi. Et ça permet d'assurer une confiance optimale pour le patient et sa famille.
- Constance Munaut
Parfois c'est des personnes qui sont âgées, qui ne sont pas capables de s'exprimer. Donc on doit téléphoner à des médecins traitants, on doit appeler la maison de repos, la famille qui n'est pas toujours joignable. Tout ça, ça prend énormément de temps et pendant que je fais ça, je ne peux pas voir un autre patient. Et donc c'est pour ça qu'on attend maintenant l'infirmier avec qui je travaille, déjà on se connaît très très bien donc je lui fais confiance, elle me fait confiance, il ou elle me fait confiance. Et donc si elle estime que non je dois venir voir le patient maintenant, elle va me le faire savoir. Et évidemment, je vais arrêter ce que je suis en train de faire pour aller voir le patient. Et donc, toutes ces choses accumulées vont expliquer la raison pour laquelle on attend aux urgences. Ce n'est pas parce qu'on n'est pas près de vous, en tant que patient, qu'on n'est pas occupé avec votre dossier. Ça, on a parfois besoin de l'expliquer aussi aux gens.
- Thomas
Vous avez des retours des patients aussi à travers cette méthodologie ?
- Antoine Feys
C'est quelque chose qui est très apprécié parce qu'on pourrait fonctionner, on a beaucoup de soignants et d'infirmiers et médecins, on pourrait chaque fois envoyer une personne différente. Et chaque fois la personne devrait réexpliquer pourquoi elle est là, qu'est-ce qu'on lui a déjà donné comme médicament, il faudrait aller reconsulter le dossier. Donc ça permet d'être vraiment optimal dans la prise en charge. Et donc les patients et les familles sont contents.
- Constance Munaut
Et c'est un gage de sécurité aussi, parce que si c'est toujours le même infirmier qui va travailler avec moi, si je donne un ordre médical pour un médicament par exemple, si elle l'a déjà donné par exemple avant, elle va se souvenir qu'elle l'a déjà donné. Et donc il n'y a pas de risque de doublon. On a aussi l'outil informatique qui nous protège évidemment à ce niveau-là. Tout est vérifié informatiquement. Mais c'est dire que si moi je demande de remettre un antidouleur et j'ai oublié qu'en fait il en a déjà eu un, elle va me dire « bah non, il a déjà eu un antidouleur » . Et inversement, on peut comme ça bien être au clair par rapport à la prise en charge. Alors l'infirmier peut venir nous dire « le résultat de la prise de sang est arrivé, est-ce que tu as l'occasion de le regarder ? » Et donc aussi, on va un peu s'entraîner pour avancer. Et personnellement, pour avoir fait plusieurs autres services d'urgence dans le cadre de ma formation. C'est un des systèmes qui fonctionne vraiment le mieux et auquel je suis vraiment attachée. Et je ne voudrais pas que ça change parce que c'est très très efficace.
- Antoine Feys
C'est quelque chose qui est très très défendu dans notre unité. On a déjà évoqué des changements de fonctionnement. On voit que les médecins et les infirmiers dans le binôme, c'est vraiment quelque chose dont on ne veut pas y toucher. C'est vraiment un fonctionnement dans l'institution qui fonctionne très très bien.
- Thomas Coenen
À travers cet accompagnement, la dimension humaine prend elle aussi toute son importance dans le service des urgences. Nous allons voir que médecins comme infirmiers, tous portent une attention particulière au bien-être des patients et de leur entourage.
- Antoine Feys
On accorde énormément d'importance à la dimension humaine parce que dans un service, comme je vous dis, on voit entre 150 et parfois 200 patients par jour. Prendre le temps pour chaque personne qui vient est essentiel. Si on n'est pas en fonctionnement en binôme, on ne pourra pas le faire correctement.
- Constance Munaut
Oui, tout à fait. L'infirmier peut répondre aussi à certaines questions du patient parce qu'il est tout à fait compétent pour le faire. Et donc ça peut aussi, moi, en tant que médecin, me dégager du temps si l'infirmier prend le temps de répondre aussi aux questions. Et inversement, de nouveau, parce que parfois, on doit voir des patients plus longtemps parce qu'on n'a pas toujours des bonnes nouvelles à annoncer. Et donc on peut faire ça aussi en collaboration avec notre collègue infirmier. Mais ça c'est vraiment super important pour le patient.
- Thomas
Ce qui assure un suivi en continu, d'autant plus que vous l'avez dit, il y a 150 à 200 personnes qui passent quotidiennement, ça ce sont des patients. Et puis il y a aussi la problématique des visiteurs, des proches qui peuvent aussi les accompagner.
- Antoine Feys
Alors il faut bien se rendre compte que les visites aux urgences, c'est un sujet qui est compliqué. On aimerait bien dire on ouvre les portes des urgences à tout le monde, mais on soigne des enfants, on soigne des mineurs, des personnes handicapées, des personnes confuses, des personnes droguées, violentes, en état de délire psychiatrique parfois. On réanime des gens parce qu'il y a le SAMU qui ramène des patients polytraumatisés ou en art cardiaque. Et donc on ne peut pas se permettre d'avoir des gens qui se promènent dans nos couloirs ou qui sont à la porte d'une chambre et qui regardent ce qui se passe parce qu'il y a la confidentialité, il y a le secret médical et puis il y a tous ces gens qui ne sont pas formés ou aptes à voir ce genre de choses dans nos couloirs. Donc c'est pour ça qu'on a défini des règles très strictes pendant le Covid, qu'on a décidé de conserver pour l'instant, même s'il y a des groupes de travail où on discute pour réouvrir un peu plus les visites mais de manière très cadrée, parce qu'il y a des patients qui ont pas nécessairement besoin d'avoir quelqu'un à leur côté. On le tolère pour les fins de vie, les accidentés graves, les femmes enceintes, les enfants, les patients confus ou gravement blessés. Les patients suicidaires aussi, parce que c'est un gage de sécurité qu'ils soient accompagnés. Mais on ne peut pas se permettre de laisser rentrer 150 fois une personne qui accompagne. On aurait 300 personnes dans nos couloirs sur une journée. Il y a les problèmes de vol, d'agressivité, de confidentialité, comme je vous ai dit, donc ça c'est assez complexe.
- Constance Munaut
Il y a un parasitage énorme aussi, on ne se rend pas toujours compte, mais le proche peut parfois intervenir finalement dans la prise en charge avec des éléments qui ne sont pas toujours nécessaires et ça peut nous énormément nous parasiter aussi. On a parfois le cas d'interroger quelqu'un et c'est le proche qui répond, sauf que ce n'est pas vous qui êtes malade et donc c'est parfois compliqué. Et donc nous, moi en tout cas en tant que médecin je préfère au moins durant le temps de l'interrogatoire et de l'examen clinique vraiment que le patient soit seul parce que on n'ose parfois pas toujours tout dire non plus devant son proche. Et donc pour nous, c'est très important que le patient soit vu, examiné seul. Et après, si nécessaire, si on juge que c'est nécessaire de faire rentrer le proche pour l'interroger ou pour qu'il accompagne son ami ou son conjoint, là oui, on peut le décider, mais ça doit rester exceptionnel.
- Antoine Feys
C'est important pour la sécurité de nos patients. Je vais prendre l'exemple d'un acte technique qu'on pourrait faire, un examen à l'électrocardiogramme, on doit dénuder parfois la personne, ou un sondage vésical. On ne pourrait pas se permettre d'avoir un visiteur qui ouvre une porte pendant l'acte technique chez un autre patient qui ne connaît pas du tout et rentrer comme ça, faire irruption dans la salle. Tout ça, on ne peut pas se permettre de laisser rentrer tout le monde dans notre service.
- Thomas
Ça va au niveau du moral pour encaisser tout ça parce que ça rebondit quand même vite dans tous les sens j'ai l'impression. Oui,
- Constance Munaut
évidemment il faut qu'on est tout à fait capable de se protéger. Parfois on peut être plus ou moins touché par certaines histoires mais oui c'est notre métier donc on s'habitue à tout. C'est un petit peu difficile à dire mais ce n'est pas parce qu'on arrive à se protéger qu'on n'est pas empathique, qu'on ne comprend pas la peine des gens. Oui, on la comprend, mais on ne doit pas la subir. Et donc ça, on apprend à se protéger. Ce n'est parfois pas tous les jours facile. On a parfois des drames. Mais ça fait partie de notre travail. Et puis, on fait la médecine d'urgence pour s'occuper des gens qui ont des problèmes graves aussi. Et donc, c'est quelque chose qui nous fait un petit peu vivre. C'est un peu bizarre peut-être de dire qu'on vit du drame des gens. Mais quand on arrive à les soigner, à les sauver, ça s'est... On pense... C'est gratifiant, effectivement, comme tu dis, et ça compense tous les drames que parfois on n'arrive pas à changer, à guérir. Mais on aime notre métier.
- Antoine Feys
On aime notre métier, mais je pense qu'il y a des situations qu'on a peut-être déjà vécues qu'on n'oubliera jamais. Il y a des choses qu'on vit, on passe à travers, on y pense, parfois on y repense, mais on n'oublie jamais. Ça, c'est sûr qu'on n'oublie jamais. On a des mécanismes de défense, on est aussi encadrés, on a des appuis psychologiques. Les infirmières, les stagiaires, les médecins peuvent faire appel à un psychologue. qui vient dans certaines situations particulières nous voir, nous écouter, une fois, deux fois, trois fois, dix fois. Parce que parfois il y a des situations qui peuvent toucher une maman, qui peuvent toucher...
- Constance Munaut
Et puis on en parle entre nous aussi. Parfois avant même d'en arriver à cet appui psychologique qui est parfois important, juste en parler entre nous, entre médecins, entre infirmiers, qu'est-ce qu'on aurait pu mieux faire, qu'est-ce qu'on a peut-être pas bien fait. Voilà, c'est important pour nous, on fait aussi des debriefings, et ça nous permet aussi de vider notre sac. quand on en a besoin. Et souvent, c'est nos collègues qui sont la première ligne, finalement, pour nous écouter. Et c'est ça aussi, le bonheur des urgences, c'est de travailler ensemble. On n'est jamais seul. Et donc voilà, on a des drames, mais on se soutient. Et donc, on a une très, très bonne ambiance.
- Antoine Feys
On a la chance d'avoir une belle, grande équipe sous médico-infirmière, mais aussi des aides-soignantes, des logistiques, des chauffeurs SMUR, des chauffeurs PIT. Il y a vraiment une belle symbiose. Ils se soutiennent les uns les autres au quotidien. C'est une équipe qui est pour moi pleine de peps.
- Thomas
Ça se ressent. et on en revient à cette approche très très humaine. Et ça aussi, je pense que c'était un des points à mettre en avant, c'est que quand on arrive aux urgences, on a parfois l'impression d'être, dans un premier temps, d'attendre longtemps, et puis ensuite d'être très très vite pris en charge, et malgré tout il y a des liens qui se créent aussi.
- Antoine Feys
Tout à fait. Vous savez que l'étape du tri est d'ailleurs très importante parce que c'est un tout premier contact avec le patient. Il faut savoir que nous, aux urgences, on n'est pas dans un cabinet de médecine générale par exemple. Donc on ne connaît pas les patients. Donc tous les jours, médecins, infirmiers, en binôme, on fait face à 150, à 200 inconnus. Et on doit comprendre qui ils sont, comment ils s'appellent, où ils ont mal, pourquoi ils viennent, quels sont leurs antécédents, quels médicaments ils prennent. Donc c'est chaque fois faire la démarche de faire connaissance avec le patient. Et c'est parfois pas évident en sachant qu'on a des pics d'activité. Parfois on a 15 inscrits en 30 minutes. On doit faire face à tout ça et on doit déceler les réelles urgences. Tout en étant empathique, rapide, ciblé. C'est assez complexe.
- Constance Munaut
C'est pas toujours facile de prendre le temps pour tout le monde. Et ça, ça joue aussi dans parfois le contentement ou pas des patients. On est parfois obligé d'aller un petit peu plus vite. C'est pas pour ça qu'on fait moins bien notre boulot, c'est juste qu'on le fait différemment. Et puis il y a des jours où on a un peu plus le temps, on a plus le temps de discuter, et ça malheureusement, le patient s'il arrive au moment où il y a énormément de monde, va peut-être se sentir pris entre deux eaux et se dire « Mais mince, qu'est-ce que je fais là ? Le médecin m'a vu peut-être un petit peu vite. » Mais c'est pas pour ça qu'on n'est pas aussi concentrés sur les résultats de leurs examens. Donc ils doivent savoir que même si parfois on peut communiquer un peu moins, faute de temps, c'est pas pour ça qu'on fait moins bien notre travail.
- Thomas
dans les coulisses quoi quoi qu'il arrive vous le faites toujours avec la même intensité oui je vous propose qu'on s'arrête là-dessus merci à tous les deux merci à vous et merci à vous aussi de nous avoir écouté on se retrouve tout bientôt pour un prochain podcast