Speaker #1Je suis Mickaël Hedde, écologue à INRAE, et je travaille depuis une vingtaine d'années sur la biodiversité des sols, donc sur des organismes qu'on ne voit jamais. Et parmi eux, les vers de terre occupent une place un petit peu particulière, parce que tout le monde les connaît, mais en réalité, presque personne ne les connaît vraiment. J'ai co-écrit avec Yvan Capowiez le livre « Les vers de terre sortent de l'ombre » , justement pour raconter cette histoire-là. La question de départ... était très simple. Pourquoi s'intéresser aux vers de terre aujourd'hui ? On a tous l'intuition que ce sont des organismes utiles, les jardiniers les aiment bien, les agriculteurs aussi. Mais cette image est très simplifiée. En réalité, les vers de terre sont à la fois omniprésents et très mal compris. Et surtout, ils sont au cœur d'un paradoxe. On pense que c'est un organisme simple, basique, presque trivial, alors qu'en fait, ils sont au centre d'un processus extrêmement complexe qui structurent les sols et les écosystèmes. Le livre essaie donc de réconcilier ces deux visions, montrer que ce sont des organismes familiers mais scientifiquement passionnants. Très honnêtement, il y a une petite part de frustration derrière l'écriture de ce livre. Quand on travaille sur les sols, on entend énormément d'idées reçues. Certaines sont juste simplifiées et d'autres sont carrément fausses. Par exemple, l'idée que tous les vers de terre creusent profondément ou encore qu'ils sont toujours bénéfiques dans tous les contextes. Et en parallèle, nous appartenons à une communauté scientifique très active, notamment en France, qui produit énormément de connaissances et qui reste relativement peu visible. Donc on s'est dit qu'on allait essayer de faire un pont entre ces deux mondes. L'originalité du livre, c'est qu'en fait, on ne fait pas seulement de la vulgarisation classique, on essaye aussi de montrer comment la science fonctionne, comment les connaissances ont évolué, et pourquoi la réalité est souvent bien plus nuancée que le discours simplifié. Un exemple que j'aime beaucoup, et que je raconte régulièrement, c'est celui de Darwin. On connaît Darwin pour la théorie de l'évolution, mais on sait moins qu'il a passé des années à étudier les vers de terre. Il avait une obsession, comprenant pourquoi des objets anciens, comme des ruines ou des pierres, se retrouvaient enterrés dans le sol. Sa conclusion était assez incroyable. Ce ne sont pas les objets qui s'enfoncent, ce sont les vers de terre qui remontent progressivement le sol à la surface, en produisant des déjections. Donc, à l'échelle de quelques années, on ne voit rien. Mais à l'échelle de décennies, voire de siècles, les vers de terre transforment littéralement le paysage. Et ça, je trouve que c'est une belle leçon scientifique. Des organismes discrets, simples en apparence, mais qui peuvent avoir des effets gigantesques. Moi, dans mon travail, ce qui me fascine, c'est qu'on commence à peine à accéder à ce monde-là. On développe aujourd'hui des outils pour observer les vers de terre dans le sol presque en continu, avec... des capteurs, des images, du son, de l'ADN environnemental. On passe d'une écologie où on creuse pour voir, à une écologie où on peut suivre, quasiment en temps réel, les changements. Et ça, ça change complètement notre manière de poser les questions. Je pense qu'on est à un moment charnière, car pendant très longtemps, le sol a été considéré comme un simple support pour les plantes, pour leur croissance, pour la production agricole. Aujourd'hui, on commence à comprendre que c'est un écosystème à part entière, extrêmement riche, et que sa biodiversité joue un rôle clé dans le fonctionnement des écosystèmes, les agro-écosystèmes, mais aussi les écosystèmes naturels. Ça joue aussi énormément dans le climat, le cycle du carbone, sur plein de fonctions. Et dans ce contexte, les vers de terre deviennent des organismes centraux. parce qu'ils sont à l'interface entre beaucoup de processus. Mais il reste encore énormément de choses à apprendre. Par exemple, comment les communautés de vers de terre vont réagir aux modifications climatiques. Comment est-ce qu'elles interagissent avec les autres organismes, avec les micro-organismes. Et surtout... Comment peut-on utiliser ces connaissances pour concevoir des systèmes agricoles plus durables ? Finalement, ce livre est une invitation à changer de regard, à se dire que sous nos pieds, il y a un monde extrêmement riche, vivant, qu'on ignore la plupart du temps, et que parmi tous ces organismes, les vers de terre, qui ne payent pas de mine, sont parmi les plus importants.