- Speaker #0
On avait au fond l'idée qu'il fallait que la théologie soit en impact avec la vie réelle du monde. Alors j'ai eu un groupe de travail avec des médecins et je les ai un peu secoués pour qu'on aborde tous les problèmes d'éthique qui passionnaient évidemment les fidèles. L'accompagnement fin de vie, la vieillesse, le... l'avortement. Je lui aurais demandé « Mais vous vous soignez, mais vous ne soignez pas seul. Il faut que on ajoute à ce groupe des infirmières. Le féminisme dont on se regorge maintenant, il fallait commencer à un moment donné parce que tous les groupes étaient comme par hasard masculins. »
- Speaker #1
Mémoire vive, un podcast de Michel Cocher
- Speaker #2
Imaginez-vous la Genève des années 60. Marc Fessler y étudie la théologie, tout est encore propre en ordre. Mais mai 68 n'est pas très loin. Fessler va aller à Paris où il sent le bouillonnement, où il découvre un immense théologien, Théard de Chardin, qui va lui ouvrir une lecture cosmique du Christ, qui est aujourd'hui communément admise, mais qui à l'époque ne l'était pas. Et c'est aussi à Paris que Marc Fessler découvre la clé pour ce théologien protestant, ce pasteur, qu'il deviendra. Il n'a pas été tout de suite. La clé de la lecture de la Bible, c'est une clé qu'il trouve grâce à Emmanuel Lévinas dans la lecture talmudique et midrachique juive de la Bible. Tout un parcours intellectuel que vous allez retrouver chez cet homme qui va vivre toute sa vie ensuite à Genève, exerçant toutes sortes de responsabilités. Vous y trouverez des allusions à d'autres mémoires vives, notamment avec Henri Motu ou avec Labarthe, Olivier Labarthe. Voilà, merci de nous suivre et merci de découvrir cet homme et ce regard perçant, vous allez voir. Marc Fesler, bonjour.
- Speaker #0
Bonjour.
- Speaker #2
Merci d'ouvrir votre mémoire, dont je sais qu'elle va être une mémoire vive, pour évoquer votre parcours intellectuel, votre parcours d'engagement aussi. Il commence, si on peut dire, par l'université, dans une période, dans les années 60, où ça chauffait déjà.
- Speaker #0
Oh oui, c'était terrible. On est entré dans une période d'abord où tout était facile pour nous. mais c'est autre chose de ma maturité, on me téléphonait pour faire des remplacements de grec en deuxième du collège. Vous comprenez ? C'est-à-dire qu'on n'avait aucune difficulté à trouver un job financier. C'était vraiment magnifique. Et puis il y avait à l'université des professeurs quand même de de grandes classes. Il y avait Jeanner, il y avait Starbinsky, qui avait piagé. Et nous, en théologie, on était tous barthiens. Pourquoi ? Parce que Barthes représentait ceux qui avaient résisté contre le nazisme et qui avaient vraiment pris au sérieux la guerre. Mais on était barthiens parce qu'il y avait eu aussi des grandes luttes à l'intérieur de la faculté. pour renverser la tendance libérale qui régnait. Le professeur De Snarclan avait pris le pouvoir avec Wittmer, qui était un grand philosophe, un homme qui avait une immense culture, et ça nous ouvrait des horizons extraordinaires. Et puis on découvrait la théologie. Alors, la théologie, c'était au fond apprendre les langues d'abord, parce que l'hébreu, c'est pas facile, et c'était quand même un gros effort. Je me souviens, un jour, j'étais sur le parvis de l'université, je sortais d'un cours de Martin Ausha, et je disais, j'y arriverai jamais, j'y arriverai jamais. C'était, vous voyez, on était à la fois stimulés et en même temps, il y avait quand même des grosses exigences.
- Speaker #2
Alors, on est un peu avant mai 68, ça se sent déjà ce qui se prépare ?
- Speaker #0
C'est-à-dire qu'à Paris, il y avait la guerre d'Algérie et c'était ça qui était le point focal des antagonismes. Je me souviens qu'un jour, je m'étais assis... dans l'auditoire à la faculté de théologie du boulevard Arago, un peu au milieu, comme ça. Puis je voyais des étudiants qui s'assoyaient à ma droite, puis d'autres à ma gauche, mais personne devant et derrière moi. Et je me suis aperçu qu'il y avait ceux qui étaient Algérie française à ma droite et ceux qui étaient Algérie algérienne à ma gauche. Donc il y avait quand même une crispation, même dans la faculté de théologie de Paris.
- Speaker #2
Vous imaginiez que ça allait prendre l'ampleur que ça a eu finalement ?
- Speaker #0
Alors, on ne pouvait pas l'imaginer, mais disons qu'on sentait qu'il y avait... Un bouillonnement intérieur très fort. Et puis quand même, des responsabilités politiques, des choix, les clivages qui avaient traversé la France au moment de la dernière guerre réapparaissaient au moment de la guerre d'Algérie.
- Speaker #2
Alors à Paris... Vous continuez vos études de théologie et vous faites connaissance d'une grande figure de la théologie, qui est Teilhard de Chardin.
- Speaker #0
Oui, alors Teilhard de Chardin, je m'y intéressais déjà avant. Mais à Paris, j'ai eu l'occasion d'aller rencontrer sa secrétaire, qui avait reçu au fond l'héritage de son œuvre. Parce que Teilhard étant jésuite, un de ses amis jésuites qui était son supérieur, lui a dit « il faut que tu lègue ton œuvre, sans ça l'Église va la mettre sur le boisseau » .
- Speaker #2
Ah bon ?
- Speaker #0
Et alors il a légué son œuvre à cette demoiselle Mortier qui faisait office de secrétaire pour lui. Et j'ai eu l'occasion de la rencontrer, et puis d'aller ensuite plus tard à des congrès Teilhard. Et finalement, lorsque j'ai terminé ma théologie à Genève, j'ai eu l'occasion d'occuper la place de secrétaire de la fondation Teilhard Chardin à Paris. qui était dans le Muséum d'Histoire Naturelle, parce que Malraux avait connu Teilhard en Chine et il avait favorisé la donation d'un lieu dans le Muséum d'Histoire Naturelle. Et alors j'étais là avec tout ce qui avait accès... accumulait le biographe de Teilhard, qui était Claude Queneau. Et il avait, depuis 1955, mort de Teilhard à New York, accumulé tout ce qui avait été publié. Ça faisait une montagne de revues, d'articles. Et il y avait aussi toutes les correspondances inédites à l'époque. qu'il fallait trier et recopier, parce qu'il avait une écriture très fine, et donc il fallait en faire des copies. Donc j'étais là, et j'ai eu l'occasion de travailler pour faire ma thèse. Ce qui m'intéressait, c'était le problème de l'anthropologie. et j'ai fait une thèse qui s'appelle « Hommes réels et phénomènes humains, l'anthropologie d'après Teilhard et Karl Barth » . Alors, évidemment, c'était les opposés, vous voyez, parce que Karl Barth faisait une exégèse christologique de l'humain. Et Teilhard faisait une exégèse cosmo-christologique du Christ. Et ce que j'ai défendu, c'est que Teilhard n'était pas simplement un paléontologue, mais c'était quelqu'un qui faisait une herméneutique des textes pauliniens sur le Christ cosmique. Alors ça, je crois que ça a été assez nouveau. Et concernant Barthes, c'était plutôt un résumé de sa doctrine de la création sur l'humain. Alors voilà, je suis rentré à Genève parce que mon ami Éric Fuchs et ma dulcinée étaient tous les deux prêts à me recevoir, l'un au centre protestant d'études et l'autre dans son lit. Alors je me suis dit, il faut que je rentre.
- Speaker #2
Juste encore une question sur Teilhard. Vous écrivez dans un de vos articles « Oui, on peut suivre Teilhard » . Ça voulait dire quoi ? quoi à cette époque, de dire on peut suivre Teilhard de Chardin pour un protestant ?
- Speaker #0
Ah, mais c'est que le grand problème de Teilhard, c'est que j'ai les documents. Il a frôlé la mise à l'index dans le catholicisme. Et sa messe sur le monde était quand même un peu Euh...
- Speaker #2
Limite.
- Speaker #0
Limite. Et figurez-vous que lors d'un congrès Teilhard, j'ai lu le texte de la messe sur le monde dans l'église de Vézelay, pleine, et que j'en ai fait, comme vous, dans un studio des Dominicains, un enregistrement qui a passé à la télévision de l'époque.
- Speaker #2
Donc on pouvait suivre Teilhard. Ça voulait dire quoi pour vous ?
- Speaker #0
Ça voulait dire qu'on pouvait avoir une vision cosmique qui était incluse dans ce que nous appelons les articles de la foi et qu'il ne fallait pas en rester à une anthropologie réductrice et au fond insuffisante. Vous voyez bien qu'aujourd'hui, on parle des milliards d'années du cosmos depuis le Big Bang. Donc tout le monde a accepté cette vision.
- Speaker #2
Quand vous rentrez à Genève, attiré par votre épouse et puis Eric Fuchs, vous trouvez la ville genevoise, la ville de Calvin, dans quel état ? Et qu'est-ce que vous allez pouvoir y faire à cette période ?
- Speaker #0
Alors, j'arrive... au Centre protestant d'études. Alors le Centre protestant d'études était au fond quelque chose qui avait été fondé par plusieurs professeurs, mais qui avait été développé par De Snarclan et puis par Éric Fuchs. Et là... On avait au fond l'idée qu'il fallait que la théologie soit en impact avec la vie réelle du monde. Et au Centre protestant d'études, nous avions plusieurs axes. Le premier, c'était des groupes de travail. Alors j'ai eu un groupe de travail avec des médecins. Et je les ai un peu secoués. pour qu'on aborde tous les problèmes d'éthique qui passionnaient évidemment les fidèles. Et je leur ai demandé, mais vous vous soignez, mais vous ne soignez pas seul, il faut qu'on ajoute à ce groupe des infirmières. C'est ce qu'on a fait, c'était très nouveau. Vous voyez, le féminisme dont on se regorge maintenant, il fallait commencer à un moment donné, parce que tous les groupes étaient comme par hasard masculins. Alors, on a eu des groupes magnifiques qui ont travaillé sur tous les problèmes d'éthique, l'accompagnement en fin de vie, la vieillesse, l'avortement. Enfin, quoi d'autre encore ?
- Speaker #2
L'euthanasie ?
- Speaker #0
Oui, on a été sur l'accompagnement à la mort, parce que le problème de l'euthanasie était peut-être encore pas tout à fait mûr, mais on y viendra. Alors, ça c'est un autre... J'ai eu une action en même temps avec la France et l'association médico-sociale française qui a finalement fait son congrès à Lausanne. Et là, nous avons abordé ces questions.
- Speaker #2
Ce travail du Centre protestant d'études rencontrait un succès ou plutôt des résistances ? Comment il se situait dans le paysage intellectuel et ecclésial de Genevoix ?
- Speaker #0
Alors, un grand succès pour le groupe médical, par exemple, parce que nous publions les résultats. Et donc, j'ai publié, je crois, dans le bulletin du Centre, six ou sept comptes rendus, plus que comptes rendus, vraiment des prises de position du groupe. Et puis, on avait un groupe scientifique, où j'ai repris justement des problèmes posés par Teilhard et de ce genre. Et puis, il y avait un groupe psychanalytique. Parce qu'à l'époque, François Dolto avait publié l'évangile au nom de la psychanalyse. Et nous avons, avec mon collègue Frisch, qui était aumônier des... des entités psychiatriques à Genève, nous avons réuni un certain nombre de psychiatres pour discuter avec eux. C'était un groupe extraordinaire, ils s'en souviennent encore. Et là, on n'a pas donné d'écho, disons, parce que c'était plus difficile de le faire, mais... Pour les participants, c'était très important. Et puis, on avait en groupe évangélés politiques qui réunissaient eux, les pasteurs. Alors là, c'était les pétroleurs, parce que déjà, on avait refusé la consécration à 22 étudiants ensemble. Ensuite, on avait signé une pétition contre la défense spirituelle lors d'une exposition de l'armée. et à pas l'ex... à Pâle Expo, on avait tout le temps des débats à la compagnie qui était très rigide à l'époque, où quand on prenait la parole, on vous disait « on vous rappelle qu'on s'adresse au modérateur » . C'est-à-dire qu'il ne fallait pas dire « toi cocher » . Tu n'as rien compris à ce que je viens de dire. Il fallait dire, monsieur le modérateur, vous ferez signe à monsieur Cocher qui n'a rien compris à ce que je viens de dire.
- Speaker #2
Ça veut dire que vous étiez, vous, Marc Fessler, des 22 qui aviez refusé la consécration. Rappelez-nous quand même brièvement cet épisode parce qu'il est très significatif.
- Speaker #0
Vous voyez, c'est un épisode qui marque aussi la montée de l'écuménisme. Parce que derrière ce refus, il y avait l'idée qu'entre consécration et ordination, il y avait une espèce de flou. Et que nous, on avait une consécration qui était comme si on avait dû faire quelque chose pour imiter le catholique. Et nous voulions que cela se clarifie. Mais nous étions très en prise avec nos confrères catholiques. On n'était pas du tout opposés. Et je me souviens, ça c'est une chose qui me fait un peu mal au cœur, quand nous réunissions pasteurs et curés. ensemble, dans des réunions où on discutait ensemble dans un certain nombre de thèmes, on était 60. Les deux, les deux églises, mais 60 et aujourd'hui il n'y a plus personne.
- Speaker #2
Le climat c'était comment quand vous étiez 60 ? C'était confraternel ? Confraternel. C'était pas tendu ?
- Speaker #0
Pas tendu du tout, pas tendu du tout. Et alors c'est là que nous publions au Centre Protestant d'Études un bulletin. qui avait quand même une certaine aura parce qu'on publiait à 1200, 1400 exemplaires chaque numéro. Et il y avait 8 numéros par année. Et « Choisir » , c'était la revue jésuite. Et alors un jour, le comité du CP a dit « Mais nous devrions rencontrer le comité de Choisir » . pour voir ce qu'on pourrait faire ensemble. Et de cette rencontre est née l'idée de créer ensemble, et encore avec d'autres, l'atelier écuménique de théologie. Ça a été quand même une création extraordinaire. On a réussi à avoir dans l'équipe d'enseignants des Dominicains, des Jésuites, Merci. des pasteurs, et tout ça pour faire de la théologie ensemble sur deux ans. Deux ans ! On se dit, après coup, mais on était fous de proposer des choses comme ça. Eh bien, on a eu 100 personnes, 100 personnes à la première volée, et ça s'est continué ensuite.
- Speaker #2
Jusqu'à aujourd'hui, d'ailleurs.
- Speaker #0
Oui, aujourd'hui, ils sont un peu dans le creux de la vague, comme tout ce qui est œcuménique. Mais quand même, ça a été, je trouve, un moment très très important.
- Speaker #2
Alors, j'aimerais qu'on s'arrête quelques instants, Marc Fessler, sur les personnalités que vous avez croisées, notamment en lien avec le Centre protestant d'études, parce que vous avez fait connaissance, découvert de... de personnalités remarquables qui étaient peu connues à l'époque. On pense à René Girard. Dites-nous quelques mots.
- Speaker #0
Ah oui, alors René Girard, c'est une chance que nous avons eue, parce que nos amis lyonnais, professeurs de philosophie, qui faisaient des relectures pour Grasset, avaient relu La violence et le sacré. Et donc nous avons connu... La pensée de Girard, au fond, avant même qu'elle ne sorte en librairie et qu'elle ne soit connue, on avait pris contact avec lui et une année plus tard, il est venu. Et ça a été une conférence magnifique. C'était sur le texte sur les pharisiens dans l'évangile de Matthieu. Vous voyez, c'était intéressant. texte très dur et il en a fait une exégèse exceptionnelle. Alors ça, c'était un grand moment et puis ensuite on est resté en lien. Il est revenu aux rencontres internationales, j'ai pu le refaire parler dans des groupes. Enfin, vous voyez, on a gardé un lien. Malheureusement, je dois avouer une chose, c'est que... Je n'ai pas fait l'anglais au collège et je n'ai pas vraiment rattrapé. Je le lis, mais je suis incapable de parler. Et il m'avait invité aux États-Unis.
- Speaker #2
Vous êtes un rigné-bouilleté.
- Speaker #0
Mais je n'ai pas pu accepter.
- Speaker #2
Il y a d'autres grands noms quand je prends mes notes. Hans Kung, Mgr Lustiger, Françoise Dolto, Michel Serre, Elie Wiesel et j'en passe. Ce sont toutes des personnalités que vous avez. rencontrer, voir si c'était interviewé, arbitrer des débats.
- Speaker #0
Oui, c'est ça. Mais vous voyez, j'avais une chance, c'est que j'étais au comité des rencontres internationales. Donc, ça m'a donné aussi passablement de liens avec des gens parce que c'est à moi qu'on demandait toujours de présenter celui qui dans les sept jours des rencontres représentait un peu l'ecclésiastique. Alors, ça m'a donné l'occasion d'avoir beaucoup de rencontres. Mais, je vais vous dire la plus grande rencontre, c'était celle d'Emmanuel Lévinas. Alors ça s'est fait par le hasard. Figurez-vous que j'avais acheté à Paris, à la librairie de Saint-Michel, où il y a beaucoup d'occasions, j'avais acheté « Humanisme de l'autre homme » d'un certain Lévinas dont je ne connaissais rien, uniquement parce que le... titre me trouvait...
- Speaker #2
C'était pas mal.
- Speaker #0
C'était pas mal. Et puis, revenu à Genève, je me dis, mais j'ai pas lu ce livre, il faut que je regarde, je le lis. Et ça a été un éblouissement. Un éblouissement. Parce que j'avais regardé... une difficulté avec ma thèse sur Barthes et Teilhard. C'est que Barthes, dans son herméneutique christologique de l'humain, au fond, n'allait pas vraiment dans l'herméneutique des textes. Parole de Dieu, parole de Dieu, tout le monde avait ce mot à la bouche, mais personne n'arrivait à dire au fond qu'est-ce que ça veut signifier vraiment. Et là, dans le livre de Lévinas, je découvre que le visage, c'est le lieu où... L'humain, d'au-delà de lui-même, dit « tu ne tueras pas » . Le commandement même du Sinaï surgit, sans surgir, dans le visage de l'autre. Et alors je me dis, il faut que je creuse cette pensée. Je ne savais pas qui c'était. Alors je me suis, j'ose dire, si vous me permettez l'expression, tapé tous les livres difficiles de Lévinas. Je lui dis « parce que la revue de Montpellier, avec qui nous avions des contacts, m'avait demandé un article. » philosophique sur le sujet que je voulais. Alors j'aurais proposé de faire quelque chose sur la pensée de Lévinas.
- Speaker #2
Vous l'avez rencontré ?
- Speaker #0
Alors attendez, attendez, c'est ça la merveille. C'est que je fais mon article, j'y suis, et je me dis, j'avais... Je devais aller à Paris pour la fédération des églises françaises et puis je me dis qu'il faudrait quand même que j'aille montrer ça à Lévinas parce que je ne peux pas publier cet article sans lui dire que je vais le faire. Alors, il était à l'époque encore... à la Numi Kélange, à l'ENIO, l'école normale supérieure des enseignants pour le Maghreb. C'était une école juive de formation dont il avait été directeur et il avait gardé son appartement en haut. Et je vais là-bas. À l'entrée, il y avait une sorte de petite guérite avec un gardien, parce que c'était une école. Et je m'approche et je dis, excusez-moi, mais est-ce que vous pourriez remettre ce pli à M. Lévinas ? Et je tends le pli. Et puis j'entendais un mois, vous pouvez me le remettre directement. Et je me retourne. Lévinas était assez petit de stature. Et je trouve... Emmanuel Lévinas avec un panier dans lequel il y avait des poros. Et puis alors je lui explique ce que c'est. Alors il me dit « Ah bon, donnez-le-moi, je vais le lire. Est-ce que vous restez encore quelques temps à Paris ? » Je dis « Écoutez, je reste demain, mais après, je suis obligé de rentrer. » « Ah ben alors venez prendre l'apéro demain soir et puis on parlera ensemble. » Alors la séance que j'ai eue avec la Fédération des Églises de France, j'étais un peu comme ça, je me demandais ce qu'il allait se passer. Et alors je suis venu le lendemain, il m'a reçu très gentiment. Il m'a dit c'est très bien. Alors on a parlé de différentes choses, de différents problèmes. Et puis en sortant, il m'a surtout recommandé à un ami qui faisait ça, qui tenait au fond sa bibliographie. que j'ai encore été voir juste avant de partir, de repartir le lendemain matin. Et puis, le plus beau, c'est que mon fils m'a confirmé que ça devait être une liqueur qu'il aime beaucoup. J'ai oublié. Alors, il me dit, on va faire Smolitz avant de partir. Alors, on a...
- Speaker #1
Ah, vous avez fait comme ça ?
- Speaker #0
On a fait comme ça, bu la liqueur, et on est devenus ainsi des grands amis. Alors, j'ai fait un séminaire sur sa pensée au Centre protestant d'études, et je l'ai invité à venir le conclure. Alors là, c'était un petit peu plus tard, mais il avait publié alors... Son livre le plus difficile, mais que je pensais être le livre, le plus grand livre philosophique du siècle dernier, c'était « Autrement qu'être » . Et il est venu, il a fait, et alors j'avais invité tout le gratin philosophique de Genève qui était là. Il a fait une conférence et je voyais les plumes. qui au début prenait des notes puis qui s'arrêtait, les gens qui étaient bouche bée comme ça, à écouter. Et c'était une réinterprétation de la manière dont l'infini, chez Descartes, montre un Dieu qui se donne à comprendre parce qu'il se retire de ce qu'on comprend. C'est-à-dire, quand vous dites « infini » , vous ne savez pas ce que vous dites. Et ce fait que vous ne savez pas, votre cogitatio, dit le latin, votre pensée, est plus longue que votre cogitatum, votre pensée. Et il dit, ce plus long, c'est l'infini qui vient en nous. Alors voilà comment l'infini peut surgir dans le visage.
- Speaker #1
Est-ce que c'est lié à Lévinas seulement ? Je sais que vous avez dialogué avec le judaïsme toute votre vie, toute votre carrière. que ça a été un sort de partenariat d'intelligence de la foi.
- Speaker #0
Oui, tout à fait. Alors, sur deux plans. D'abord, quand j'ai fait ce séminaire sur la pensée de Lévinas, j'ai vu arriver quelqu'un qui était David Bannon, un juif qui faisait une thèse sur l'interprétation midrashique. Vous savez ce que c'est Bindrachik ? C'est une manière de solliciter le texte pour faire dire au mot. plus qu'ils ne disent. Et David Leblanc faisait cette thèse, je l'ai beaucoup soutenue, et en même temps, il reprenait quelque chose qui avait fécondé Lévinas lui-même. Parce que Lévinas était un philosophe. Mais sa célébrité, disons, plus mondaine, ça a été ses « Leçons Talmudiques » . Et ces « Leçons Talmudiques » , vous savez, le Talmud, c'est un livre très difficile à lire, parce que ce sont des discussions qui reprennent des choses comme ça, un peu ésotériques, et il faut... vraiment avoir une logique particulière pour entrer dans ces thèmes. Et il avait eu la chance de connaître un juif errant, si on ose dire, cette parabole qui avait traversé toute l'Europe pendant la guerre et qui venait probablement de la même région que lui. c'est-à-dire la Lituanie. Et ce juif était peut-être quelqu'un... Vous savez, il y a des gens qui sont malades, mais leur mémoire est décuplée.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
Et non seulement sa mémoire, mais sa manière. de mettre ensemble des allusions. Et Lévinas a compris tout à coup, mais il y avait aussi Wiesel qui suivait ses cours, il y avait d'autres...
- Speaker #1
Dites-nous son nom, parce que vous ne l'avez pas lu. Chouchani.
- Speaker #0
Mais il se faisait appeler Chouchani, mais probablement ce n'est pas son nom. Mais il y a eu un livre qui a... assembler tout ce qu'on sait sur lui, mais on ne sait pas grand-chose. Mais ce qui est intéressant pour moi, c'est que j'ai découvert à travers Lévinas qu'on pouvait revenir à ces textes qui pour nous sont tellement lointains qu'ils ne nous apportent plus rien, et qu'en plus, on peut favoriser une recompréhension de notre propre exagèrent des textes bibliques. Alors, d'une part, j'ai travaillé ça, et d'autre part, avec mon ami David Bannon, nous avons organisé, je crois, une douzaine de séminaires qui s'appelaient Exégèse chrétienne, exégèse juive. C'est-à-dire qu'il y avait l'apport juif. On prenait des textes où le Nouveau Testament citait l'Ancien, qu'il ne faut pas dire ancien parce que c'est la Bible juive.
- Speaker #1
Le premier.
- Speaker #0
Alors, il citait et on regardait. de quelle manière, au fond, il sollicitait en le citant le texte.
- Speaker #1
Le premier testament.
- Speaker #0
Et David, du point de vue juif, disait, ben voilà nous comment on interprète ce texte. Et on avait là, vous savez, il y a une parole qui dit, l'interprétation c'est de taper sur le roc. jusqu'à ce que l'étincelle surjuisse. On avait vraiment des rencontres que j'ai énormément appréciées et qui m'ont beaucoup porté, parce que ça permettait aussi de faire comprendre aux autres, dans d'autres situations, et quand on prêche, que il y a pas seulement l'interprétation habituelle, mais il y a d'autres sources qui viennent par dessous, qui illuminent, qui donnent comme... Volhoutin disait « Le texte, c'est comme une braise. La flamme qu'on en tire dépend du souffle de celui qui l'anime. » Pas mal, hein ?
- Speaker #1
Marc Fessler, j'aimerais qu'on évoque aussi un autre... pan de votre vie, je ne sais pas si on peut dire intellectuelle, mais probablement aussi, qu'est votre engagement pour l'Église dans des responsabilités un peu terre à terre ? Vous acceptez des responsabilités. C'est en quelle année ? Je regarde ça, 1994. Vous acceptez, vous, l'intellectuel, l'homme cultivé, l'homme du dialogue avec le judaïsme, ça on l'a compris. Vous acceptez les finances de l'Église protestante, mais c'était comment à cette époque ? Ça voulait dire quoi ?
- Speaker #0
Non, alors, En fait, c'est une erreur, mais qui a bien tourné. Parce que Nicole Facio, qui avait fait la O.T., avec laquelle j'avais beaucoup d'amitié, avait accepté de devenir la présidente. Et puis, elle m'avait dit, mais moi j'aimerais bien qu'il y ait un peu de réflexion théologique au conseil de l'Église. Et ils sont venus me demander si j'accepterais d'y participer comme théologien pour éclairer les problèmes de manière théologique. J'accepte. J'arrive au conseil, celui qui me précédait aux finances a un gros problème de santé, il doit démissionner. Alors, qu'est-ce qu'il pouvait faire le pauvre petit Fessler ? Eh bien, reprendre les finances. Ça fait que c'est comme ça que je me suis trouvé aux finances. Et je pense... que c'était un petit jeu de dieu, parce qu'il avait très bien vu que ça n'allait plus du tout dans ses finances.
- Speaker #1
Mais comment était la situation à cette époque ?
- Speaker #0
Eh bien, quand j'ai regardé le détail, on allait vers un déficit de 3,5 millions dans l'année en cours, et ce n'était pas un déficit ponctuel, c'était un déficit structurel. C'est-à-dire qu'on avait trop de monde à payer et il fallait absolument prendre des décisions drastiques. Alors j'ai pris mon bâton de pèlerin, je suis allé voir tous mes collègues et j'ai mis sur pied quelque chose qui a... pour certains, a été mal vécue, mais dans l'ensemble, je pense, assez bien acceptée. C'est un plan de retraite anticipé pour tous ceux qui étaient au-dessus de 55 ans, dont moi. Alors, j'ai réussi, je me souviens encore de cette séance, à recaser tous ceux qui restaient dans les places qu'ils voulaient et à convaincre les autres d'une retraite anticipée qui était quand même assez généreuse. On avait bénéficié d'un laisse qui nous a permis de le faire. Et c'est comme ça que j'ai passé ces quelques années aux finances.
- Speaker #1
Cette retraite anticipée me fait penser à un autre invité de Mémoire vive, qui est Olivier Labarthe, qui a bénéficié, comme vous et d'autres, de ce plan qu'il estimait aussi très généreux. J'aimerais qu'on évoque encore un point, enfin un ou deux, le centre de Cartigny, un mot sur ce centre de Cartigny. qui a été un moment d'expérience de l'Église protestante de Genève.
- Speaker #0
Oui, c'était un peu difficile, Caratini. Je ne sais pas très bien. Henri Motu, vous en aurez mieux parlé.
- Speaker #1
J'en ai parlé aussi.
- Speaker #0
Mais on avait des projets là, mais j'ai un regard un peu extérieur. Mais je pense que le village est un lieu particulier, surtout à Cartigny. où il y avait eu des grandes personnalités, etc. Et que ça donnait une ambiance particulière. Que par ailleurs, l'Église n'était peut-être pas entièrement prête à mettre l'énergie et l'argent qu'il fallait pour que ça réussisse. De sorte qu'on a toujours été un petit peu sur un pied. Et ça aurait dû être une belle expérience. Et puis ça a été, au fur et à mesure des différentes hypothèses émises, quelque chose qui n'a pas joué. Alors, il y avait eu l'idée... de faire venir éventuellement les sœurs de Mazie. Mais vous voyez, dans un village comme Cartigny, c'était au fond une proposition qui n'était pas adéquate. Mais il y avait des gens qui étaient derrière. Ça aurait été quelque chose de possible. Il y avait bien les anges de l'Éternel. Vous savez ce que c'est les orgènes ? Non, ils sont à Cartigny. C'est des gens qui font le pain pour le Shabbat et qui distribuent le pain à tout le monde pour le Shabbat. C'est une secte. Donc ils existent à Cartigny et ça ne trouble personne.
- Speaker #1
Une dernière question peut-être, Marc Fesler, sur une autre institution à Genève, les unions chrétiennes. Parce que c'est un chapitre... au fond très important, dont vous avez un bout de mémoire à votre échelle.
- Speaker #0
Ou alors, j'ai été le premier chef cadet au paquis. À 15 ans, j'ai fondé la section des cadets des paquis. Elle est devenue une grande section. Je suis resté très fidèle. aux unions chrétiennes. Mais évidemment, après, on fait sa vie. On a fêté les... Je ne sais plus combien... 150 ans. Et j'ai prêché à la cathédrale. Enfin, c'était très bien. On a fait... Mais...
- Speaker #1
Que représentaient les unions chrétiennes, YMCA ? dans la cité à cette époque ? Qu'est-ce qu'ils ont représenté quand vous étiez enfant ?
- Speaker #0
Ils représentaient en fait quelque chose qui était social, un lien social, une aide à des gens plus défavorisés et qui s'opposaient un petit peu aux scouts. qui étaient vus comme les fils des gens riches, qui sont tous pour l'armée. Donc, nous étions beaucoup plus, je crois, proches du social, et au Paki, il y avait affaire. Vous savez, j'ai fait des camps. Ça c'était avec le centre social protestant où on avait 60 bien portants et 60 handicapés. On devait faire des visites et j'ai visité derrière ce qui est maintenant le Plaza, enfin qui était le Plaza. Il y avait des rues un peu chaudes. J'ai vu toute la misère qui habitait là. Et ça habitait à 500 mètres de là où j'ai vécu mon enfance. Donc, je pense que c'était une expérience. et aux unions chrétiennes et dans ces camps du centre social protestant qui étaient liés au social.
- Speaker #1
Juste un mot sur les trois objets que vous avez amenés ici, un bref commentaire.
- Speaker #0
Alors le portrait de mon fils aîné, je l'ai mis là non pour faire du l'art moyen, mais parce qu'il a malheureusement... a succombé à un accident de la circulation. Et ce que je voulais dire, c'est que perdre un fils à 23 ans, qui avait 23 ans, c'est évidemment très dur. Mais je pense que quand on est, disons, un prédicateur de la parole, on doit aussi... être solide sur la matière de la foi même qu'on a. Et croire la résurrection, ce n'est pas croire des miracles, c'est croire quelque chose du non-savoir de l'au-delà. Mais il y a un monde de l'esprit, il y a un monde de Dieu, il y a un monde qui nous échappe et qui, de nous échapper, se révèle à nous. Alors, je voulais juste mentionner ça. J'ai écrit un livre qui s'appelle « Résurrection, un autre monde que voir » , parce qu'il n'agit pas de voir quelque chose. Il s'agit de comprendre cet autrement.
- Speaker #1
Alors, je finis en mentionnant deux livres, Marc Wessler. Un que vous avez, c'est une somme d'articles aussi, un que vous avez co-écrit dans une collection prestigieuse au CERF, avec Catherine Chalier, votre partenaire de culture et de confession juive, qui s'appelle « Judaïsme et christianisme, l'écoute en partage » .
- Speaker #0
Oui, alors, quand on a parlé de Bannon et de Lévinas, J'aurais dû mentionner aussi Catherine Hichalier parce qu'elle était très proche de Lévinas. On a énormément discuté ensemble et on a écrit ce livre justement.
- Speaker #1
C'est un livre scientifique, costaud à lire. Il y a du beaucoup plus facile, du Marc Fesler beaucoup plus facile. On a oublié de le dire, mais vous avez publié quantité de chroniques dans Coopération. Ces chroniques ont été rassemblées dans un petit ouvrage publié aux éditions Ouverture. Elles sont faciles d'accès et personnellement, je les trouve tout aussi fraîches qu'au moment où vous les avez publiées. Merci beaucoup, Marc Fesler, pour cette mémoire vive. On le voit, elle est encore bien vive. Le meilleur pour vous. Merci pour cet entretien.
- Speaker #0
Merci à vous. Alors, si cet épisode vous a plu, vous a intéressé, je vous en propose deux autres. qui sont en lien direct. On a mentionné Henri Mottu,
- Speaker #1
il est aussi notre interviewé, et on a mentionné Olivier Labarthe. Alors, allez voir le lien, il est là.