Emmanuel CunyJe m'appelle Emmanuel Cuny, je suis professionnel de santé depuis plus de 30 ans. Ce podcast n'est pas une leçon ni une série de solutions miracles, c'est un témoignage. Je veux parler de la santé en France, de son organisation, de ses forces et de ses failles, de la recherche, de l'enseignement et surtout de ce que je vis au quotidien et que je ne retrouve pas dans le débat public. Ce podcast est une démarche strictement personnelle. Il n'est ni financé, ni produit, ni soutenu par une institution, une entreprise ou un organisme. Les propos qui y sont tenus n'engagent que moi. Bienvenue dans ce premier épisode. Aujourd'hui, je vais expliquer pourquoi je prends la parole et pourquoi je crois que la santé en France doit être racontée autrement. Cela fait maintenant plus de 30 ans que je travaille dans le domaine de la santé en tant que neurochirurgien, enseignant à l'université, responsable pédagogique, chercheur, responsable d'essais cliniques, de comité d'éthique ou fondateur de start-up. J'ai vu passer des réformes, des ministres, des promesses, des crises et j'ai vu aussi des équipes se dévouer corps et âme pour leurs patients. Quand on accumule trois décennies de vécu dans ce système, on acquiert une perspective particulière. Et c'est cette perspective que je voudrais partager avec vous. Pourquoi je prends la parole ? Parce que quand j'écoute les débats, que ce soit à la télévision, à la radio, dans la presse ou sur les réseaux sociaux, je ne me reconnais pas. Je ne reconnais pas ce que je vis chaque jour dans mon service, avec mes collègues, avec mes étudiants, avec mes patients. Je ne me reconnais pas dans ce que je vis à l'université ou dans la start-up que j'ai créée. Je ne me reconnais pas... dans les projets de recherche que je dirige. Et je suis frappé par un décalage énorme entre le récit public et la réalité du terrain. Dans le récit public, on désigne souvent des coupables. Un jour, ce sont les médecins qui coûteraient trop cher. Le lendemain, les infirmières jugées trop revendicatives. Le surlendemain, l'administration hospitalière accusée de bureaucratie. Le plus souvent, l'industrie du médicament ou du dispositif médical. Mais la vérité, c'est que la plupart de ces acteurs font ce qu'ils peuvent. Souvent avec un engagement admirable et surtout avec des marges de manœuvre extrêmement limitées. Car soyons clairs, l'organisation de la santé en France, ce n'est pas l'infirmière, ni le médecin, ni l'administration, ni les industriels qui la décident. Ce sont les politiques. Les choix structurants viennent d'eux. Numerus clausus, financement de la sécurité sociale, organisation des études, politique de recherche. Les soignants s'adaptent, l'administration applique, mais les grandes lignes viennent d'en haut. Et je crois qu'il faut le dire, parce qu'on a trop souvent tendance à l'oublier. Quand les débats parlementaires sont pauvres, la politique est pauvre, et les projets structurants sont pauvres, laissant le champ libre à des décideurs qui ne devraient pas décider. Mon objectif ici n'est pas de juger, ni de donner des leçons toutes faites. Je n'ai pas la prétention d'avoir réponse à tout, mais je crois que mon témoignage peut éclairer certains points, justement parce que je navigue entre quatre univers qui, à mon sens, sont indissociables. Le soin. La recherche, l'enseignement et l'industrie du dispositif médical ou du médicament. Ce sont les quatre piliers de la santé. On ne peut pas les séparer. Pourquoi sont-ils indissociables ? Parce que le soin sans enseignement s'épuise. Si je soigne sans former les jeunes, je ne transmets rien. Le jour où je pars, mon expérience disparaît avec moi. Si je soigne sans recherche, je me contente de reproduire. Je ne progresse pas, je n'innove pas. Je n'évalue pas vraiment mes pratiques. Et si j'enseigne sans recherche, je transmets des habitudes, pas une méthode critique. J'apprends à répéter, pas à réfléchir. Sans industriel du médicament ou du dispositif médical, il n'y a pas de mise à disposition de l'innovation pour le patient. Les industriels sont le dernier maillon de la chaîne d'innovation et sont indispensables pour que le patient puisse en profiter. A l'inverse, quand ces quatre dimensions fonctionnent ensemble, tout s'élève. Le soin progresse parce qu'il est questionné par la recherche et parce que l'innovation est disponible. La recherche devient pertinente parce qu'elle part de vraies questions cliniques. L'enseignement devient vivant parce qu'il transmet à la fois une pratique et une curiosité scientifique. C'est cet ensemble qui fait la qualité des soins. Pourtant, dans le débat public, on traite ces sujets en silos et séparément. On réforme les études d'un côté, on impose des obligations aux médecins de l'autre, On annonce une loi sur la recherche ailleurs, on crée des freins à l'innovation. mais il n'y a jamais de vision d'ensemble. C'est comme si on essayait de réparer un tabouret en changeant un pied sans regarder si les trois autres tiennent toujours. C'est une première raison pour laquelle j'ai voulu faire ce podcast. Rappelez que le soin, la recherche, l'enseignement et l'industrie ne doivent pas être séparés. Ils sont une seule et même dynamique. La deuxième raison, c'est que je veux parler de la santé autrement que sous l'angle du budget, même si celui-ci est essentiel pour mettre en place des soins de qualité. Depuis des années, on nous répète que la sécurité sociale est en déficit. On nous martèle que la santé coûte trop cher, mais on oublie de dire que la santé, c'est aussi un investissement qui rapporte beaucoup et qu'elle est plutôt très bien financée. Prenons un exemple tout simple. Un jeune se casse la jambe. On l'opère. Cela a un coût pour l'hôpital et finalement cela a un coût pour la sécurité sociale. Mais cette opération lui permet de reprendre son travail plus tôt, de cotiser à nouveau, de ne pas rester handicapé. Ce bénéfice économique est énorme pour la société. Pourtant, il n'apparaît nulle part dans les comptes de la sécurité sociale. Aux yeux du système, l'intervention chirurgicale est une dépense, point final. Ce soin est un coût. Ce raisonnement est absurde car il ne tient pas compte du retour sur investissement et qu'il pousse le système à ne pas faire ce soin. Et pourtant, cette logique du court terme a guidé beaucoup de choix politiques. Réduire l'offre de soins pour réduire les dépenses ? Mettre un numerus clausus aux études de médecine pour limiter le nombre de médecins. Ne pas rembourser ou retarder la mise sur le marché de médicaments ou de dispositifs médicaux innovants. Résultat, on se retrouve avec des pénuries, des délais, une qualité qui baisse et au final des coûts sociaux bien plus lourds. Alors je ne viens pas avec une solution miracle. Je ne suis pas un économiste de la santé. Mais je crois qu'il faut changer de regard. La santé n'est pas seulement une ligne budgétaire, c'est une richesse collective. Enfin, il y a une troisième raison à ce podcast. La conviction que malgré tout, notre système reste capable de se transformer. Je l'ai vu pendant le Covid. Quand il a fallu réorganiser les services, les équipes l'ont fait en quelques jours. Quand il a fallu mobiliser des infirmières, elles ont levé la main sans hésiter. Le système peut bouger vite si on lui en donne les moyens et si on fait confiance aux soignants. Ce premier épisode est une mise en contexte. Dans les prochains, nous parlerons plus en détail du soin, de la recherche, de l'enseignement, de l'économie de la santé, de l'hôpital comme lieu de vie, du rôle de l'industrie, de ce que le Covid nous a appris et de la nécessité d'une vraie politique de santé. Mais je voulais commencer par poser ce cadre. Je ne suis pas là pour juger ni pour donner des leçons, encore moins pour apporter des solutions simplistes, voire réductrices. Je suis là pour témoigner et pour rappeler que la santé repose sur quatre piliers indissociables. Dans le prochain épisode, nous entrerons dans le cœur du sujet. Soigner aujourd'hui en France, accès aux soins, pénurie, délai, et ce que cela dit vraiment de notre système.