Emmanuel CunyLa pénurie actuelle de soignants n'est pas un accident. Elle est le résultat de choix faits il y a 20 ou 30 ans. Aujourd'hui, former plus et former mieux sont devenus une urgence vitale. Dans cet épisode, je vais parler d'enseignement, de formation et d'attractivité des métiers de la santé. Car sans cela, il n'y a pas de réponse à la pénurie actuelle. Je voudrais rappeler une évidence. Il est impossible de séparer le soin de l'enseignement. Soigner et transmettre sont deux faces d'une même pièce. Prenons un exemple concret, la formation d'un neurochirurgien. Entre les études de médecine, l'internat, la spécialisation, puis les premières années encadrées, il faut 15 à 20 ans pour être vraiment autonome. 20 ans de travail acharné, de nuit de garde, de succès, mais aussi d'erreurs qu'on apprend à corriger. Et une fois ce chemin parcouru, que se passe-t-il ? Il reste une carrière d'une vingtaine d'années tout juste suffisante pour former le neurochirurgien suivant. L'acte d'enseigner devrait être vu comme indissociable de l'acte de soigner. Ce n'est pas un supplément, c'est le cœur même de notre responsabilité. Pourtant, dans un hôpital, dans un cabinet, dans une clinique, pourquoi tout le monde ne forme pas ? Certains praticiens sont en effet hors formation. C'est une erreur du système. Former, c'est aussi s'obliger à rester rigoureux. Rien n'est plus stimulant que d'avoir un jeune à ses côtés qui vous pose des questions. Pourquoi ce traitement et pas celui-là ? Pourquoi opérer ce patient aujourd'hui et pas demain ? La médecine ne peut pas être séparée en deux mondes. Celui qui ne transmet pas appauvrit la médecine. Quand on parle de crise du soin, on oublie souvent l'amont, la formation. Or, sans enseignement, il n'y a pas de relève. Et la pénurie actuelle des soignants ne sort pas de nulle part. Elle est le résultat de choix passés. Le numerus clausus en est l'exemple le plus criant. Pendant des décennies, on a volontairement limité le nombre d'étudiants admis en médecine. L'idée était simple, maîtriser les dépenses. Moins de médecins, moins d'actes, moins de dépenses pour la sécurité sociale. Mais cette logique a eu un effet boomerang. Nous avons formé trop peu de soignants et aujourd'hui on court après. Même en ouvrant le numerus clausus, d'autres blocages persistent. On me dit souvent, les facultés ne peuvent pas accueillir plus d'étudiants, il n'y a pas de place. Alors pourquoi ne pas créer des écoles de santé comme on a des écoles d'ingénieurs ? Pourquoi ne pas régionaliser la formation en médecine comme elle l'est déjà faite pour les infirmières ? Pourquoi ne pas diversifier les lieux de formation, multiplier les terrains de stage ? Actuellement, la plupart des stages se font à l'hôpital public, alors que 80% des médecins auront un exercice libéral. Ce n'est pas cohérent. Il existe de grandes cliniques parfaitement équipées avec des équipes compétentes, mais qui n'accueillent pas ou très peu d'étudiants. Pourquoi ne pas leur ouvrir cette responsabilité ? Il suffit d'une convention de stage, d'un encadrant, d'un suivi. D'autres professions le font déjà. Et il n'y a pas que la quantité de formation qui pourra corriger la pénurie de soignants. Il y a sa qualité. Les études de médecine, c'est 6 ans et 2 concours, puis ensuite l'internat. Ces 2 concours faussent tout. En pédagogie, il est admis que les étudiants adaptent leur apprentissage à la façon de l'évaluer. Cela ne laisse aucune place à une formation professionnalisante qui aboutit à une nouvelle aberration. De 20 à 25 ans, ces étudiants qui sont parmi les meilleurs du monde universitaire, n'ont aucun rôle professionnel au sein de l'hôpital, trop occupés à préparer leurs concours. Les stages d'externe ne servent à rien, ou très peu. C'est un véritable gâchis de compétences que les réformes les plus récentes n'ont fait qu'aggraver. Et que dire de la simulation ? Elle devrait être au centre de la formation initiale et continue. Les moyens qui lui sont dévolus sont dérisoires. On est bien loin de l'adage « plus jamais de première fois sur le patient » . Il y a aussi la sociologie du métier. Le modèle du médecin corvéable à merci, travaillant 12 heures par jour, 6 jours sur 7, est révolu. Les jeunes générations aspirent à autre chose. Elles ont raison. Pourquoi la médecine serait-elle le seul métier où on n'a pas le droit à une vie normale, à des congés, à un équilibre ? Résultat, beaucoup de jeunes médecins refusent l'installation libérale et se tournent vers des postes salariés, en hôpital, en clinique, en EHPAD. Parce que ces postes offrent une stabilité, un cadre, une équipe. Ce n'est pas de la paresse. c'est une réponse à nos conditions d'exercice obsolètes. Et puis il y a la rémunération. Un généraliste gagne en moyenne autour de 4000 euros par mois. Est-ce en rapport avec la durée de ses études, les responsabilités, la charge émotionnelle et les contraintes ? Ce décalage contribue au manque d'attractivité de certains postes, surtout dans les zones rurales dans des conditions difficiles. Chaque année, nous refusons des étudiants dans la filière de neurochirurgie pour qu'ils soient affectés dans d'autres spécialités. médecine générale, ophtalmologie, urgentiste, etc. Le résultat ? 24% des neurochirurgiens français ont été formés à l'étranger. La conclusion de cette politique est claire. Si vous souhaitez absolument faire de la neurochirurgie, allez vous former à l'étranger. Que faire ? Il faut former plus, mais aussi former mieux. Ouvrir les lieux de stage, créer des écoles supplémentaires, adapter l'enseignement aux réalités sociales, valoriser réellement les carrières. L'enseignement n'est pas un détail, c'est la condition de survie du système. Si nous continuons à sous-former ou à mal former, nous irons droit dans le mur. Enfin, il y a un troisième sujet, la recherche. Soigner et enseigner ne suffisent pas si on n'apprend pas du réel, si on n'améliore pas sans cesse nos pratiques. Soin, enseignement, recherche, les trois sont liés. On soigne, on enseigne, on évalue, on améliore et la boucle recommence. C'est un cycle vertueux. Soigner, former, chercher et ensuite ? Ensuite, il faut transformer les découvertes en solutions concrètes pour les patients. Dans le prochain épisode, nous parlerons d'un acteur souvent caricaturé, l'industrie.