Emmanuel CunySans industrie, pas de médicaments, ni de dispositifs médicaux. Sans dispositifs médicaux, pas de chirurgie moderne. Pourtant, la relation entre soignants et industrie reste marquée par la méfiance et l'hypocrisie. Essayons d'en parler autrement. Dans cet épisode, je veux parler de recherche et d'innovation, et surtout de la place de l'industrie dans ce domaine. Quand on parle de santé, l'industrie pharmaceutique cristallise toutes les critiques. Big Pharma est le grand méchant. On accuse les laboratoires de tout, de faire du profit sur le dos des patients, d'imposer leur prix, d'avoir trop de pouvoir. Mais soyons clairs, sans eux, il n'y a pas de médicaments. Et sans eux, il n'y a pas de dispositif médical. L'hôpital et l'université, malgré leur excellence, ne peuvent pas produire seuls un médicament. Pourquoi ? Parce que mettre un traitement sur le marché demande une structure juridique, un cadre réglementaire, des autorisations, des essais cliniques à grande échelle, tout cela nécessite une entreprise. Les chercheurs découvrent, les cliniciens testent, mais c'est l'industrie qui transforme ces découvertes en produits accessibles aux patients. Alors doit-on tout accepter ? Non. L'industrie doit être encadrée, contrôlée, régulée. Mais il faut arrêter de la diaboliser. Les soignants et les industriels doivent travailler ensemble, pas se dresser les uns contre les autres. Le vrai problème, ce n'est pas la collaboration, c'est la lourdeur réglementaire qui paralyse l'innovation. Les normes partent d'une bonne intention, éviter la fraude, protéger les patients. Mais dans les faits, elles ralentissent tout. Et pire, elles n'empêchent pas les fraudeurs de tricher. Si un industriel malhonnête veut inventer des résultats, il peut toujours le faire, la norme ne le détectera pas. En revanche, elle complique la vie de tous les autres, de ceux qui travaillent honnêtement. Et cette complexité a un coût énorme. Chaque procédure administrative chaque autorisation mobilise du personnel et des services entiers: résultat les essais cliniques en france prennent un retard considérable par rapport à d'autres pays, des protocoles deviennent obsolètes avant même d'avoir commencé parce que la science avance plus vite que la bureaucratie. C'est dramatique pour les patients parce que cela veut dire qu'ils n'ont pas accès à ces innovations qui pourraient leur sauver la vie et quand elles seront disponibles ce sera trop tard pour eux. Sous prétexte de réglementation, de sécurité des soins, de principe de précaution, on laisse des patients sans soins. Ou on laisse les patients les plus riches aller se faire soigner ailleurs. Où est l'éthique là-dedans ? C'est aussi dramatique pour les start-up françaises qui voient leurs projets bloqués pendant des années alors que leurs trésoreries fond. Alors oui, l'industrie pharmaceutique est indispensable. Mais si on continue à sur-réglementer au lieu de contrôler intelligemment, on va tuer l'innovation. Et sans innovation, il n'y a pas de progrès médical. Il est temps d'accepter une vérité simple. Big Pharma n'est pas un ennemi, c'est un partenaire. Le vrai défi, c'est de mettre en place une régulation efficace, souple, qui protège sans bloquer, parce que la recherche médicale, c'est une course contre la montre. Et dans cette course, la France est en train de perdre du terrain. Pour innover et pour que l'innovation soit au bénéfice du patient, il faut chercher, trouver, publier, breveter. transmettre l'innovation à une entreprise pour qu'elle la transforme en dispositif médical ou en médicament, faire des essais cliniques pour obtenir les autorisations réglementaires, et enfin la mettre sur le marché pour soigner les patients. Chaque année, des chercheurs, des start-up, des équipes hospitalières françaises mettent au point des innovations remarquables. Nouveaux médicaments, nouvelles techniques chirurgicales, dispositifs numériques d'aide au diagnostic. Mais une grande partie d'entre elles n'arrive pas jusqu'aux patients. Une innovation qui reste dans le tiroir. c'est une promesse non tenue pour les patients. Pourquoi ? Parce que l'accès est bloqué. Nos hôpitaux fonctionnent avec des procédures d'achat rigides, des marchés publics lourds, inadaptés à des petites structures innovantes. Résultat, une start-up peut proposer un outil efficace, validé scientifiquement, et rester des années sans réussir à le vendre à un hôpital. Le cas des ultrasons focalisés pour traiter les tremblements est parlant. Publiée en 2015 dans une grande revue médicale, cette technique est largement adoptée aux États-Unis, déployée en Espagne et en Italie. En France, une seule machine existe, sous-utilisée car non remboursée. Le non-remboursement de cette technique innovante ne permet pas aux hôpitaux de s'équiper. Les patients, eux, vont se faire soigner ailleurs, s'ils sont capables d'avancer les 17 000 euros du traitement. C'est ça la réalité d'un système de santé que certains pensent encore comme étant le meilleur du monde. C'est une faute de la part des autorités de santé de mettre tant de temps pour mettre à disposition une innovation dont on sait depuis dix ans maintenant qu'elle est efficace. C'est le début du tourisme médical. Quand on n'accède pas à l'innovation ici, on traverse la frontière. Et ce mouvement risque de s'amplifier. Imaginez qu'un nouveau traitement du cancer du poumon soit disponible en Suisse, mais pas en France pour des raisons de prix. Le médecin se retrouve à dire « si vous pouvez payer, allez là-bas » . C'est une médecine à deux vitesses qui s'installe. L'innovation est une nécessité vitale. La médecine n'est pas statique, elle avance à grande vitesse. Si une spécialité n'innove pas, elle décline. Comme une entreprise, elle ne peut pas rester au milieu du guet. Elle est condamnée à avancer, innover, investir. Alors que faire ? Il faut simplifier l'accès aux innovations, réserver des budgets spécifiques, donner aux hôpitaux la capacité de les acheter et de les tester plus rapidement. les challenger sur le nombre de dispositifs ou médicaments innovants mis à disposition des patients. C'est possible, d'autres pays l'ont fait. Sinon, la France risque un déclassement durable. Nous ne sommes déjà plus le premier système de santé du monde. Et l'innovation inaccessible est l'un des grands facteurs de ce recul. Derrière l'innovation se cache toujours une question centrale. Celle de l'argent. Comment finance-t-on la santé ? C'est le sujet du prochain épisode.