Emmanuel CunyOn parle sans cesse du coût de la santé, mais rarement de sa valeur. Et si notre système était en crise parce qu'il comptait mal, plutôt que parce qu'il dépensait trop ? Parlons argent, ou plutôt parlons du vrai coût et du vrai bénéfice de la santé. Depuis des années, le débat sur la santé se résume à une phrase. La sécurité sociale est en déficit. On nous martèle que le système coûte trop cher, mais personne ne dit ce qu'il rapporte. Reprenons l'exemple du jeune qui se casse la jambe. On l'opère. L'opération coûte à l'hôpital, c'est une dépense. Mais grâce à cette opération, ce jeune reprend son travail plus tôt. Il retrouve son salaire, il paie ses cotisations, il ne reste pas en invalidité. Pour la société, le bénéfice économique est énorme. Pourtant, il n'apparaît nulle part dans les comptes de la sécurité sociale. Dans sa logique, l'opération est seulement un coût. Ce raisonnement fausse tout, car il pousse les décideurs à chercher uniquement à réduire la dépense sans jamais intégrer les gains. C'est ainsi que des politiques absurdes ont été menées. Réduire l'offre de soins pour réduire les coûts. Mettre un numerus clausus pour limiter le nombre de médecins. Réduire les coûts de chaque acte est aussi une solution utilisée, avec aujourd'hui des actes dont la prise en charge ne couvre pas les coûts. C'est le paradoxe de la rentabilité des actes. Dans notre système actuel, un hôpital n'est pas rémunéré à la hauteur de ce que coûtent réellement ces interventions. La sécurité sociale fixe des tarifs souvent inférieurs aux coûts réels. Résultat, plus un hôpital développe son activité, plus il creuse son déficit. C'est absurde. Prenons un exemple. Dans ma spécialité, je fais des stimulations cérébrales profondes qui sont des interventions qui permettent d'améliorer de manière spectaculaire les patients atteints de maladies de Parkinson. Cette intervention est remboursée par la Sécurité sociale 8500 euros, alors que l'on sait que son coût est entre 25 et 35 000 euros par patient opéré. Chaque intervention est donc une charge pour l'hôpital et creuse un peu plus son déficit. Cela ne l'encourage pas à augmenter son activité et à améliorer l'accès aux soins. Mais alors pourquoi n'entendons-nous pas les directions des hôpitaux et les médecins crier au scandale ? simplement parce qu'il n'y a pas de pas de comptabilité analytique systématique dans les hôpitaux. Et quand on n'a pas de thermomètre, on ne peut pas mesurer la température. Donc quand on ne compte pas, on ne voit pas d'où vient le déficit. Résultat, des délais, des renoncements, des pathologies qui s'aggravent, faute de traitement précoce. Et au final, des dépenses bien plus lourdes. Cela pose une question délicate. Doit-on parler de rentabilité dans la santé ? Bien sûr, la santé n'est pas une entreprise. Son but n'est pas de générer du profit, mais un service de santé doit pouvoir équilibrer ses comptes, ne serait-ce que pour pouvoir investir, innover et se développer. Aujourd'hui, beaucoup d'hôpitaux ne peuvent pas investir parce qu'ils perdent de l'argent en travaillant davantage. C'est un cercle vicieux. Alors comment en sortir ? D'abord, en changeant notre manière de compter. Intégrer les bénéfices sociaux et économiques. Ne pas regarder seulement ce que coûte un acte, mais ce qu'il rapporte en termes de santé publique. de retour au travail ou de qualité de vie. Ensuite, en valorisant ce qui améliore réellement la santé. Enfin, il faut assumer que la santé est un investissement. Un pays en bonne santé est une économie qui tourne, des citoyens qui travaillent, qui consomment, qui créent. Réduire la santé à un poste de dépense est une erreur stratégique majeure. L'économie de la santé, ce n'est pas seulement une question de chiffres, c'est une question de vision. Soit on continue à compter à court terme et on creuse les problèmes, Soit on accepte de voir la santé comme une richesse et on investit pour l'avenir. Dans ce contexte, la prévention est l'exemple même d'une politique de santé non assumée. On en parle beaucoup, mais trop souvent comme d'un coût supplémentaire. En réalité, la prévention devrait être le cœur de toute politique de santé. La prévention n'est pas un luxe, c'est l'action la plus efficace et la plus économique qu'un système puisse entreprendre. Prenons quelques exemples. L'accident vasculaire cérébral. Sa première prise en charge, c'est la prévention. Dépister l'hypertension, traiter le diabète, réduire le tabac, surveiller les rythmes cardiaques. Chaque AVC évité, ce sont des vies sauvées. Mais aussi des dizaines de milliers d'euros économisés en rééducation, en perte d'autonomie. La vaccination, on l'a vu avec la variole qui a disparu, ou plus récemment avec les campagnes de vaccination contre la grippe et le Covid. La prévention par vaccin, c'est une protection massive pour des coûts relativement faibles. Comment peut-on encore tolérer que des soignants non vaccinés mettent en danger des patients fragiles ? Comment accepter que chaque année, plus de 1000 personnes décèdent de la grippe dans notre pays ? Comment accepter la remise en cause des vaccins obligatoires ? Pourquoi n'entendons-nous pas la parole politique ? Autre exemple, la sécurité routière. L'introduction de la ceinture obligatoire, des airbags, des carrosseries renforcées. En neurochirurgie, nous avons vu de façon spectaculaire disparaître la majorité des traumatismes crâniens graves liés aux accidents de voiture. La prévention technique a transformé l'épidémiologie de nos services. Alors pourquoi n'avance-t-on pas plus vite ? Parce que la prévention demande une vision à long terme. un courage politique et un investissement dont les résultats ne sont pas immédiatement visibles dans les bilans comptables. Or, notre système fonctionne trop souvent à court terme. Il faut instaurer des consultations de prévention obligatoires, régulières, pour détecter les risques cardiovasculaires, les cancers fréquents, les troubles métaboliques. Mieux vaut intervenir à temps que d'attendre la maladie. Comment accepte-t-on en France que la mortalité infantile s'aggrave ? Mortalité infantile qui est un des critères majeurs d'évaluation de la qualité d'un système de soins. C'est d'autant plus incompréhensible dans un pays où la natalité baisse. La prévention chez les femmes enceintes est fondamentale et doit s'insérer dans une politique familiale, renouvelée, centrée sur l'enfant. Il est le grand oublié de nos politiques sociales. Avec une aide sociale à l'enfance dysfonctionnelle, une mortalité infantile en augmentation, une natalité en baisse et le report sur nos enfants du poids de la dette de notre pays. Pour en revenir à la prévention, les économistes de la santé le disent. Chaque euro investi en prévention en rapporte plusieurs à long terme. Moins de maladies, moins de traitements lourds, moins de dépendance. Alors oui, la prévention est la clé d'une médecine efficace et humaine. Elle exige du courage et de la constance, mais les résultats sont prouvés. Elle est aussi l'une des clés de l'équilibre financier de notre système de santé. L'économie ne fait pas tout, car ce système tient aussi grâce à des femmes et des hommes disponibles à toute heure. Dans le prochain épisode, nous parlerons de la permanence des soins et de ce qu'elle coûte humainement.