Emmanuel CunyLa santé ne s'arrête pas à 18h. La nuit, le week-end, les jours fériés, les équipes sont là. Cette permanence est indispensable, mais largement invisible ou sous-valorisée. C'est la permanence des soins qui transforme l'hôpital en lieu de vie. Dans cet épisode, je veux vous parler de la permanence des soins qui transforme l'hôpital en lieu de vie. La permanence des soins, c'est ce qui fait qu'à 3h du matin, quand vous avez un problème grave, il y a toujours un médecin, une infirmière, une équipe pour vous prendre en charge. C'est ce qui garantit que la médecine n'est pas un service partiel mais un service continu. Pourtant, cette permanence est mal reconnue, mal organisée et mal valorisée. La nuit, les week-ends, les jours fériés, ce sont toujours les mêmes professionnels qui assurent. Et souvent, ils le font dans des conditions difficiles. Quand une infirmière est rappelée un week-end parce qu'une collègue est absente, elle met de côté sa vie personnelle, elle vient travailler. Sans cette flexibilité, l'hôpital ne fonctionnerait pas. Cette flexibilité est-elle valorisée ? Non, ou très peu. Cette sous-valorisation est un vrai problème, car elle fait fuir. Beaucoup de jeunes refusent des métiers où les nuits et les week-ends sont obligatoires mais sans reconnaissance. On leur dit « c'est normal, c'est la vocation » . Non, ce n'est pas normal. Peu de professions demandent de tels sacrifices. Et cette permanence des soins, nous ne savons même pas l'organiser. La nuit, il n'y a quasiment plus de médecins généralistes disponibles. SOS Médecins survit tant bien que mal. Résultat, les patients se retrouvent aux urgences. Qui saturent. Mais qui a décidé que la permanence des soins devait reposer uniquement sur les urgences ? Personne. C'est une organisation qui s'est installée par défaut, qui ne rentre pas dans les missions des urgences. Et elle ne fonctionne pas. Permanence des soins et urgences sont deux choses différentes. Les confondre, c'est ne pas comprendre ce qu'elles représentent. Prenons un exemple. Il y a quelques semaines se présente un dimanche après-midi aux urgences une mère et son bébé pour une consultation. L'enfant tousse depuis trois semaines, mais la maman travaillant n'a pas la possibilité de consulter en dehors du week-end. Dans cette situation, si la consultation est justifiée, l'accès aux urgences est injustifié. La difficulté ? c'est que ce type de consultation engorge les urgences et gêne le travail de prise en charge en urgence des patients qui le nécessitent. Dans cette situation, ce qu'il manque, c'est une permanence des soins le dimanche en journée. Cette permanence des soins n'est pas un petit à côté. C'est au contraire un des critères fondamentaux d'un système de santé de qualité. Alors que faire ? D'abord reconnaître la permanence des soins comme une mission essentielle et de service public. et mieux l'organiser pour que son poids ne repose pas toujours sur les mêmes structures. Cela passe notamment par une valorisation correcte. Si un médecin généraliste assure une garde de nuit, qui lui rémunère son repos de garde le lendemain ? C'est évidemment un frein à ce que la médecine libérale participe à la permanence des soins. Il convient d'expliquer clairement à la société que ce service a un coût. On ne peut pas avoir une offre de soins 24h sur 24 sans en payer le prix. Parce que si nous continuons à sous-valoriser cette permanence des soins, un jour, il n'y aura plus personne pour l'assurer. Et ce jour-là, notre système s'effondrera. L'hôpital doit être pensé comme un lieu de vie pour les patients, pour les proches, mais aussi pour les soignants, qui y passent parfois plus de temps que chez eux. Dans beaucoup de bureaux, il y a un lit de fortune, parce que les équipes restent la nuit. Reconnaissons cette réalité et adaptons les espaces. Un hôpital, ce n'est pas seulement un bloc opératoire et des couloirs ou un service d'urgence. C'est une ville dans la ville. Des milliers de soignants, de patients, d'accompagnants. Pourtant, il n'est jamais pensé comme un lieu de vie. Et c'est une erreur. L'hôpital de Bordeaux, là où je travaille, c'est 13 000 employés, des milliers de patients, encore plus d'accompagnants. C'est une véritable ville. Pourtant, quand vous y entrez, vous n'avez pas l'impression d'entrer dans une ville. Vous entrez dans un lieu froid, fonctionnel, médicalisé. Des couloirs, des salles d'attente, parfois une petite cafétéria, mais rien qui ressemble à un espace de vie. Et pourtant, c'est ce que c'est. Un hôpital, c'est un lieu où des gens passent leur journée, leur nuit, parfois des semaines entières. Les soignants y dorment, les familles y attendent, les patients y vivent leur maladie. Alors pourquoi ne pas le penser comme tel ? Regardons les aéroports. Autrefois, ce n'était que des lieux de passage, stressants, contraints. Puis on les a transformés en lieux de vie. Restaurants, boutiques, espaces de détente. le voyageur s'y sent mieux et l'aéroport gagne de l'argent. Pourquoi ne pas appliquer cette logique à l'hôpital ? Imaginez un hôpital où il y aurait de vrais restaurants, pas seulement une cafétéria impersonnelle. Où il y aurait un coiffeur, une librairie, des espaces de bien-être. Dans un service de gériatrie, pourquoi ne pas avoir un salon de coiffure ? Cela améliorerait la qualité de vie des patients, mais aussi celle des familles qui pourraient partager un moment agréable avec leurs proches. Et je ne parle pas seulement de confort. Le moral des patients joue un rôle direct sur leur récupération, tout le monde le sait. Améliorer l'environnement hospitalier, ce n'est pas un luxe, c'est du soin. Le bien-être, c'est du soin. Dans ce cadre, des médecines alternatives pourraient avoir leur place. Pendant le Covid, on a vu à quel point les hôpitaux pouvaient se réorganiser rapidement. Des services entiers ont été transformés en unités Covid, du jour au lendemain. Cela montre que le système est capable de flexibilité. Pourquoi ne pas utiliser cette capacité pour améliorer le quotidien en temps normal ? Parce que si nous continuons à considérer l'hôpital uniquement comme une machine à soigner, nous perdons de vue qu'il est d'abord un lieu où des humains naissent, vivent et meurent, et que la qualité de cette vie ou de cette fin de vie est aussi une part importante de la qualité des soins. Quand on met bout à bout l'accès, la qualité, la recherche, la formation, l'économie, l'organisation, une évidence s'impose. Ce système manque d'une vision d'ensemble. C'est ce que nous aborderons dans le dernier épisode.