Speaker #1La décennie 1840 aspire à un monde plus juste, débarrassé des guerres. De très nombreuses sociétés de paix sont ainsi créées, notamment dans le monde anglo-saxon. Elles visent toutes par l'organisation de congrès internationaux réguliers à la promotion de la paix universelle, une idée philosophique née à la fin du XVIIIe siècle au temps des Lumières. Cet élan semble en tant trouver un exutoire politique lorsque dans une multitude de pays européens éclatent des révolutions au printemps 1848. Ce printemps des peuples échoue cependant partout et voit triompher les forces conservatrices. C'est précisément à ce moment-là que Victor Hugo opère définitivement sa mutation politique en passant de la droite monarchiste à la gauche républicaine. Déjà en 1842, il avait imaginé dans son œuvre Le Rhin un projet préfigurant le rapprochement franco-allemand. C'est donc tout naturellement qu'il est choisi par les délégués du Congrès de la Paix en 1849 pour être président et prononcer l'allocution inaugurale. Hugo est venu avec une idée, un rêve même. Il n'est plus ici poète mais se fait architecte. et prophète. Ce qu'il voit, c'est un jour prochain où la paix triomphera sur la guerre. Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi, lance-t-il au délégué des pays présents. Convaincu, il martèle, un jour viendra où vous, France, vous, Russie, vous, Italie, vous, Angleterre, vous, Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fonderez étroitement dans une unité supérieure et vous constituerez la fraternité européenne. » Hugo voit loin, plus loin que tout ce présent. Il imagine l'Europe de demain, une Europe qui ne s'anéantit plus dans les conflits, une Europe qui ne compte plus les morts de la guerre de 30 ans ou des campagnes napoléoniennes. Lui voit le jour où, nous dit-il, il n'y aura plus d'autre champ de bataille que les marchés s'ouvrant aux commerces et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain. Ici, Hugo s'inscrit dans une longue tradition qui, du grand dessein d'Henri IV au projet de paix perpétuelle d'Emmanuel Kant, en passant par le doux commerce de Montesquieu, imagine des moyens concrets d'instauration d'une paix durable en Europe. Mais là encore, il va plus loin. Un jour viendra, ajoute-t-il, où l'on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amérique et les États-Unis d'Europe, placés en face l'un de l'autre. se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leurs commerces, leurs industries, leurs arts, leurs génies. États-Unis d'Europe, le mot est lâché. Son Europe à lui n'est pas mécanique et bureaucratique. Elle n'est pas directive et traitée. C'est une Europe vivante où chaque nation a son rythme, sa langue, mais sait se fédérer pour jouer harmonieusement une même symphonie, la symphonie de la paix. On imagine le scepticisme voire l'incrédulité des délégués à l'issue du discours. Et le contraste est en effet cruel entre les mots d'Hugo, emprunt d'hyrénisme, et le siècle de fer et de sang qui lui succède. Guerre de Crimée en 1854, guerre franco-allemande en 1870, Première et Deuxième Guerre mondiale, loin de laisser tomber les armes pour constituer la fraternité européenne, comme évoqué en 1849, les nations européennes se sont entre-dévorées, au point de n'être plus que le... tas de décombres et le charnier décrit par Churchill en 1947. Peut-être fallait-il cela pour donner corps à l'utopie hugolienne. Peut-être fallait-il passer si près du suicide collectif pour que les nations européennes s'unissent enfin. D'abord autour du charbon et de l'acier, avec la CECA en 1951, quitte à laisser le pragmatisme économique et énergétique supplanter l'idéalisme. Puis avec le traité de Rome en 1957, qui créera la communauté économique européenne, embryon de l'actuelle Union européenne. Certes, l'Europe parfois désincarnée d'aujourd'hui peut sembler loin des États-Unis d'Europe imaginées par Hugo en 1849. Pourtant, malgré le retour de la guerre sur le sol européen en 2022, l'absence de conflits entre nations engagées dans le projet européen depuis 1945 montre sa pertinence. Que cette conviction lancée en 1849 était plus qu'une promesse, qu'un jour viendra où le rêve de Victor Hugo s'accomplira et que ce jour n'est peut-être pas si lointain.