- Speaker #0
Bonjour et bienvenue dans l'épisode 13 de Sony Ausha, le podcast. Aujourd'hui, je reçois Lodji Abdelhi. Lodji, bienvenue.
- Speaker #1
Merci.
- Speaker #0
Je suis ravie de te voir.
- Speaker #1
Merci de m'avoir invité dans ton podcast, qui cartonne d'ailleurs.
- Speaker #0
Alors, comme tu sais, le parti pris du podcast est toujours commencé par une citation célèbre pour illustrer mon invité. Aujourd'hui, j'ai décidé de t'illustrer à travers une citation de Khalil Gibran. Khalil Gibran, pardon. Excuse-moi, je n'ai pas dit avec l'accent.
- Speaker #1
Non, mais voilà, tu l'as dit dans un accent de français pour que les Français se reconnaissent.
- Speaker #0
Voilà, écoute, moi, je suis tout public. Et moi,
- Speaker #1
pour rassurer les Arabes, je vous dis Khalil Jabran.
- Speaker #0
Mais merci, tu nous l'as fait en version...
- Speaker #1
Arabie.
- Speaker #0
C'est bien, c'est bien. Donc, cette citation, c'est « Votre maison n'est pas un ancrage, mais un mât » .
- Speaker #1
C'est beau.
- Speaker #0
Est-ce que ça te parle ? Quelqu'un qui est des deux rives.
- Speaker #1
Ouais, ça me parle parce que c'est un peu ma situation, ta situation, la situation des gens qui sont dans les deux rives et au même temps, là-bas c'est chez moi, ici ça devient un peu chez moi, au même temps c'est pas chez moi, tu vois.
- Speaker #0
C'est ça. Bah d'ailleurs ton spectacle s'appelle « Je suis bien chez vous » .
- Speaker #1
Je suis bien chez vous. C'est-à-dire je suis bien mais je suis pas chez moi.
- Speaker #0
Mais est-ce qu'on peut vraiment être chez soi ailleurs ?
- Speaker #1
Moi, personnellement, j'ai une philosophie et tu tapes dans le mille, je l'ai toujours dit, j'essaye de l'apprendre à mes proches et surtout à mes enfants. Je leur dis, moi, le vrai chez moi, là où je me sens bien. Imagine que tu es chez toi depuis des quarantaines d'années, un pays où tu t'es investi, tu es né, ton identité et tu ne te sens pas bien, par exemple. Donc, ce n'est pas vraiment chez toi. Et tu vas dans un pays, même pour trois jours, tu dis ah. Cet endroit c'est magnifique, je suis chez moi et ça te donne une énergie, ça te donne une joie d'être, tu te dis je suis chez moi, je suis dans mon élément. Et moi, là où je vais, j'essaye de trouver toujours le moyen et une manière d'être chez moi. C'est un art.
- Speaker #0
Et en même temps, quand tu es avec les gens que tu aimes, je pense que ce n'est pas très compliqué.
- Speaker #1
Même avec les gens que je n'aime pas.
- Speaker #0
Ah ouais ?
- Speaker #1
Bah ouais, il ne faut pas être naïf dans la vie. C'est ce que j'essaie d'apprendre aussi à mes enfants, qu'il n'y a pas que les gens qu'on aime.
- Speaker #0
Les gens qu'on aime,
- Speaker #1
c'est une évidence, ils sont agréables. On fait comment avec les gens qu'on n'aime pas ?
- Speaker #0
C'est plus dur.
- Speaker #1
C'est plus dur, donc il faut apprendre à vivre avec... C'est comme en même temps en toi, ou les gens avec qui tu aimes. Il y a des aspects que tu aimes, il y a des aspects que tu n'aimes pas, personne n'est parfait, même en toi. Et c'est là où il faut apprendre à accepter les gens comme ils sont, à dealer avec le bien et le mal qu'il y a en eux. C'est comme ça que tu vas être réellement bien avec les gens, tu vas les accepter. Quand tu es dans un pays, il ne faut pas être naïf. On est en France, on est en France, on est en Tunisie, on est en Tunisie, on est au Maghreb, on est maghrébin. Il y a des inconvénients d'être là et de ne pas être là, mais c'est magnifique d'être là en même temps, avec tous ces inconvénients, avec tous ces trucs. Je choisis d'être là. Il faut que j'aime le pays où je vis. Ça sert à quoi de vivre dans un pays que je n'aime pas ? Tu es malheureux. Donc si tu essaies d'aimer un pays, tu vas te concentrer sur les bons côtés du pays, les bons aspects du pays.
- Speaker #0
Et l'autre fils, si tu devais te présenter à une phrase, tu dirais quoi ?
- Speaker #1
Bah, je suis quelqu'un qui se cherche encore.
- Speaker #0
Ah ouais, c'est vrai ? Ouais,
- Speaker #1
je suis une question qui se pose.
- Speaker #0
Mais tu dirais que t'es qui aujourd'hui ? Tu te définirais comment ?
- Speaker #1
Bah, je suis un artiste à la recherche d'une vérité, à la recherche de lumière sur moi et mettre la lumière sur les gens, parce que si la lumière elle est sur moi... Les gens vont s'intéresser à la lumière que je vais mettre sur...
- Speaker #0
Par réverbération, automatiquement ? Voilà,
- Speaker #1
parce que les gens s'intéressent à toi, ils vont s'intéresser à ton art, et ton art, c'est une fenêtre sur des choses, et ton point de vue sur le monde, que tu as développé avec le temps, c'est pour cela, ça ne sert à rien de développer un art, d'être un grand peintre, un grand artiste, un grand danseur, ou même un grand écrivain, et que personne ne lit tes bouquins, il n'y a pas de lumière sur ton travail. Et par exemple, un podcast, c'est un faisceau de lumière sur un artiste que tu as... Tu invites à travers aussi ta manière de voir les choses, parce que tu vas me poser des questions par rapport à toi. À mon cadre de référence à moi ? Donc tu vas me mettre dans un cadre de référence à toi, comment tu vois, comment tu respectes l'art, comment tu aimes tes invités.
- Speaker #0
Et justement, tu dirais quoi par rapport à ton enfance ? Est-ce que ton enfance, elle a influencé la personne que tu es aujourd'hui, au niveau de ton art ?
- Speaker #1
C'est un sujet que j'ai commencé à aborder. Il y a un an, je commençais à me pencher réellement sur ça.
- Speaker #0
Ton enfance en Tunisie surtout ?
- Speaker #1
Mon enfance en général. Après, mon enfance, c'est sûr qu'elle était en Tunisie parce que je n'ai pas beaucoup bougé. Et mon enfance, c'est ce que j'essaye de toujours sauvegarder. J'ai 55 ans aujourd'hui, ça ne se voit pas. Je dors dans le lait. Je mets un bain de lait et je dors le soir.
- Speaker #0
Tu dors dans un caisson à oxygène, toi ?
- Speaker #1
À la Michael Jackson. Voilà. J'essaye d'être heureux, j'essaye de rendre les gens heureux et les gens me rendent cette énergie. Et du coup, mon enfance, le secret pour rester un vrai artiste, un artiste, c'est garder l'enfant qui est en soi.
- Speaker #0
Ah ouais, donc toi, tu as une relation très proche avec ton enfant intérieur ?
- Speaker #1
Bah oui, c'est ce qui fait que je suis un artiste aujourd'hui. Toujours la joie d'être sur scène, la joie de découvrir des choses. Tu t'émerveilles de tout ? Je m'émerveille de tout, je suis dans cette naïveté, la société. Parce qu'on est enfant et la société, plus elle est moderne, plus elle va te mettre un flic par là, un fait pas par là. Un garde-corps par là. Un rib et tout ça. Genre, ça ne se fait pas. Genre, la société doit te voir comme ça. Tu te censures, etc. Tu te censures, tu te censures. Des dogmes. Un enfant, il n'a pas...
- Speaker #0
Et tu t'éloignes de qui tu es.
- Speaker #1
Un enfant, il n'a pas tous ses paramètres. Les filtres, etc. Tous ses filtres. Et du coup, tu vois comment il s'amuse, comment il est heureux, comment il est vrai. Un artiste doit se battre pour avoir ça. Un artiste, quand il perd son enfant, il devient médiocre. Il devient plus... Comment dire ? Hypocrite.
- Speaker #0
Et il se conforme à ce qui est attendu de lui.
- Speaker #1
Oui, mais... Il rentre dans un moule après ça. Est-ce que les gens viennent parce qu'ils s'attendent à quelque chose ou parce qu'ils veulent que tu les surprennes ? Est-ce que les gens viennent aujourd'hui payer un billet pour voir un funambule parce que le mec risque de se casser la gueule ? Il y a un risque. Le funambule est là et tout le spectacle est là. On sait qu'il ne va pas se casser la gueule, mais il y a le risque. C'est ce qui rend le spectacle excitant.
- Speaker #0
Oui. Ça peut être à n'importe quel moment.
- Speaker #1
À n'importe quel moment. Et on est comme ça. Mais ils se cassent rarement la gueule. Et c'est ça notre métier. C'est toujours être sur le fil comme ça. Parce que le citoyen est cadré. Lui, on lui a mis un flic, on lui a mis un cadre, un bolo, un statut, un truc comme ça. Il ne peut plus faire le pitre. réfléchir librement et dire les choses comme il veut. Il veut retrouver son enfant. Il perd sa spontanéité. Il perd sa spontanéité et il veut la retrouver à travers toi. Il vient payer une heure et demie de liberté. Dans un cadre où il dit aujourd'hui, voilà la convention entre moi et cet artiste, c'est la folie. Je vais dire des choses que je n'ai plus le droit. Peut-être être grossier, peut-être être enfantin. En fait, à travers toi,
- Speaker #0
il s'autorise à ça.
- Speaker #1
Ça s'appelle le catharsis.
- Speaker #0
La purgation des passions.
- Speaker #1
Et du coup, à travers toi, c'est comme quand tu regardes un équipe de foot. Tu dis on a gagné, t'as rien gagné.
- Speaker #0
C'est à travers l'autre.
- Speaker #1
C'est l'illusion de gagner, à travers l'autre. Mais humainement, tu t'es enrichi de cette illusion d'avoir gagné. C'est l'autre qui gagne pour toi. Et donc c'est ça notre métier aujourd'hui. C'est comme ça qu'on ouvre des petites fenêtres dans les cœurs des gens que la société a fermées. C'est comment te faire parvenir la lumière à travers tes yeux, ton cerveau, à travers une phrase, un mot. Une poésie, une danse, une chorégraphie, tu vois. Pourquoi on regarde la danse ? Parce que nos corps, la société les a bloqués, les a emprisonnés dans une manière de marcher. Et si tu le fais, toi, de cette manière, on va te taxer de fou ou de marginal et tout ça. Tandis que le danseur, il a le droit. Et parfois, il fait des choses très absurdes que tu ne comprends pas. Tu n'as pas la lecture exacte de ce qu'il fait, mais tu dis c'est beau, c'est magnifique, il est libre. J'ai envie d'être loup, c'est léger. C'est cette liberté, oui. C'est cette liberté qu'on achète. Qu'on n'a plus, mais qu'on achète. Et donc nous, on est les petits gardiens et les petites portes de ces libertés-là pour qu'elles ne soient pas dérobées définitivement. On est le dernier rempart, les artistes. Le dernier dernier. Et si dans une société, il n'y a plus d'artistes, c'est mort. C'est pour cela, les dictatures, quand elles s'installent... premiers à payer le prix. C'est à eux qu'on s'en prend en premier. Oui, les artistes.
- Speaker #0
Parce que c'est les derniers remparts à la liberté. Et à quel moment tu comprends que la scène, ça va faire partie de ta vie ?
- Speaker #1
À 17 ans.
- Speaker #0
Ah oui.
- Speaker #1
J'ai commencé avec la danse.
- Speaker #0
Oui, c'est vrai. Est-ce que toi, tu viens à la base... Avant de faire rire, t'as commencé par bouger sur scène. Et t'étais danseur avant d'être humoriste. Mais c'était quoi le lien, en fait ? Déjà, parle-nous un peu de ton parcours entre la danse et après. Oui,
- Speaker #1
le lien est simple, c'est la scène.
- Speaker #0
Donc le dénominateur commun, c'est la scène ?
- Speaker #1
C'est la scène, c'est le corps, c'est toi, c'est ton être d'artiste, ton âme. Et le reste, c'est une forme qui change. Tu t'exprimes à travers un pinceau, tu t'exprimes avec ton corps, à travers une trompette ou une guitare ou de la danse. C'est la forme qui change. Le besoin d'être là, de dire les choses et d'avoir ce feu qui est en toi. Faut sacrer d'artiste, il est en toi, il est en tout le monde, mais la forme change pour mettre des mots ou une forme à tout. ta sensibilité, tes sensations, ce que tu as envie de raconter. Moi, j'ai commencé avec la danse classique, j'ai commencé avec la danse moderne, dans la rue, le Smurf et tout ça. D'accord. C'était une passion quoi. C'était une passion au début, c'était une passion comme tout le monde. Tu faisais ça dans la rue. Ma génération a découvert la danse, je me suis dit magnifique, je me suis dit tellement bien, libre, léger, heureux. Je me suis dit j'ai envie de le faire comme métier. Après, pour que ça devienne métier, il faut avoir une formation classique, une formation moderne, jazz, tout ça. J'ai fait tout ça et j'étais parmi les pionniers. du ballet national et de la danse classique contemporaine dans le monde arabe et en Afrique. On était les premiers à vraiment avoir ça comme métier professionnel, à faire une tournée européenne, à voir des prix partout dans le monde.
- Speaker #0
Donc tu as beaucoup voyagé avec ça ?
- Speaker #1
J'ai beaucoup voyagé partout, tu vois. Et on était des vrais ambassadeurs de la danse. Et c'est grâce à nous que les pays à côté commençaient à avoir des formations, à venir s'intéresser, échanges culturels et tout ça. Il y a plein de pays africains et arabes et le Liban et tout, tous ces gens-là se sont dit « Ah tiens, la Tunisie ! » La danse contemporaine, les arabes qui dansent, ça a influencé tout le monde. Il y a eu plein d'échanges, des voyages entre nous, des chorégraphies, tout ça. Et ça a créé tout ça. Et après, moi, à travers la danse, j'ai découvert la danse contemporaine et la danse théâtre. Et la danse théâtre, avec Pina Bausch, tous ces grands de la danse, aujourd'hui, tu commences à interpréter, à jouer, à mettre des mots aussi avec la danse. On n'a plus peur des mots. Et c'est comme ça que j'étais après découvert par des... Oui, le trait d'union entre la danse et la... par des réalisateurs et par des metteurs en scène de théâtre. Et ma carrière tout de suite d'acteur, parce que j'avais une carrière déjà de danseur, a démarré. Mais bam, direct.
- Speaker #0
Est-ce que ton rapport à la danse, ça change ta façon d'occuper l'espace ?
- Speaker #1
Déjà, ça change ta façon d'occuper le monde. Parce que tu as résolu le plus important, tu sais, le plus grand complexe, c'est l'être humain, il ne le sait pas encore, c'est son corps. La plus grande bataille, c'est ton corps, tu vois, parce que t'es là, t'es bloqué, t'es complexé, tu le sais pas, tu oses pas montrer ton corps, t'as pas la force, t'as pas le truc, et nous on se bat, la pesanteur, les maladresses et tout ça, le rapport au corps, le mouvement, plus t'es libre avec ton corps, t'as résolu 80% de tes problèmes. Si t'as résolu tes problèmes avec le corps, c'est pour ça que les gens quand ils font du sport, ils commencent à avoir plus confiance en eux. Ça libère. Ça libère quand ils font un sport de combat ou de la gymnastique, tout ça. Ils prennent confiance en eux. Et ça te donne aussi le contraire de maladresse.
- Speaker #0
De l'aisance ?
- Speaker #1
De l'aisance, de l'adresse, je sais pas comment dire. C'est-à-dire que plus tu vas maîtriser ton corps et plus tu vas te positionner dans la société. Il y a des gens qui...
- Speaker #0
En fait,
- Speaker #1
ta posture, ta vision des choses, l'autre corps, tu n'as plus le même rapport avec lui. Tu vois ? Tu es plus assuré. Regarde un grand sportif quand il arrive, la posture, l'aura qu'il a un danseur, un mec qui a ça y est résolu ses problèmes avec son corps, il arrive, il impose quelque chose. Et moi, quand je suis devenu acteur, beaucoup d'acteurs me disent tu as une présence un peu différente des autres acteurs. Eux, ils arrivent presque avec un... corps indécis, un corps qui n'est pas... Moi, j'arrive avec toute une histoire. Je suis là. Non,
- Speaker #0
En fait, si tu hésites, du coup, c'est ton corps qui matérialise l'hésitation. Si tu hésites dans ta tête, ton corps va hésiter aussi.
- Speaker #1
Si tu as une bonne lecture des corps, les gens, regarde-les dans la rue ou dans ta vie.
- Speaker #0
En fait, le non-verbal, ce qu'on appelle aussi.
- Speaker #1
La posture. Rien que la posture. Il y a des gens qui se positionnent comme ça. Il y a des gens qui se positionnent comme ça. Même des acteurs, quand ils jouent, ils jouent comme ça. Ils ont peur de regarder les gens, d'être là. d'affronter les gens avec leur corps. Et plus ton corps est là, plus ton regard est là, et plus tu rayonnes. Plus tu vas exprimer un peu quelque chose qui va rassurer les gens et qui va leur dire, je suis là.
- Speaker #0
Mais après, est-ce que ce n'est pas ton intérieur qui résonne aussi ? Si dans ton intériorité, tu es hésitant, forcément, ça se retraduit par le corps.
- Speaker #1
Oui, mais l'intérieur est influencé par le corps. Le corps est influencé par l'intérieur. Si aujourd'hui, ton corps n'envoie pas... C'est une dynamique entre le corps et l'esprit. Le signal a... ton esprit dit voilà, là on est plus libre, là on est plus sûr de nous même dans un combat, aujourd'hui tu vas te battre, faire un combat, si ton corps n'est pas entraîné, il ne va pas envoyer à ton esprit, imagine que ton esprit a plus de imagine que ton esprit aujourd'hui, il n'est pas en accord avec ton corps, ton esprit croit qu'il est super fort et ton corps ne s'est pas entraîné, tu vas te mettre dans des bourbiers de fous. Tu n'es pas conscient de ton corps, de tes limites, des capacités. Tu vas te lancer dans des bourbiers, dans des filles, dans des batailles que ton corps ne peut pas assumer. Ni la force, ni le cardio. Ça doit devenir comique. Et ça arrive à ces gens. Et c'est des gens qui sont en désaccord avec leur corps. Tu vois, ils sont dénombrés, ils sont toujours maladroits, ils se cassent la gueule. Ils sont là où ils rentrent dans un truc. Parfois, tu vois un mec qui veut se battre avec cinq personnes. Tu vois ?
- Speaker #0
Alors qu'il est en forme d'inconscience. J'ai vu moi, je te jure,
- Speaker #1
les gens qui sont en désaccord avec leur corps, qui ont des corps de petits... C'est eux les plus nerveux ? C'est eux les plus nerveux, c'est eux qui veulent se battre.
- Speaker #0
Parce qu'ils ont peut-être des choses à se prouver.
- Speaker #1
Non, parce qu'il ne sait pas, Amskine. Il ne connaît pas ses capacités. Lui, dans sa tête, comme dans les films, il va donner un coup de poing, comme ça tout le monde va tomber. Il n'est pas conscient.
- Speaker #0
C'est fou.
- Speaker #1
Et tu as parfois des mecs super barqués, super entraînés, c'est lui qui te dit non, s'il te plaît. J'ai pas envie de me battre avec toi. Parce qu'il sait. Il faut te mettre KO. C'est ça la différence ?
- Speaker #0
En fait, Lodji, il y a un truc qui m'intrigue avec les gens qui font rire.
- Speaker #1
Les gens qui font rire ?
- Speaker #0
Ouais. Je suis très intriguée par cette question. Alors, est-ce que faire rire, ça te rend heureux ?
- Speaker #1
Faire rire, déjà, c'est un système de défense.
- Speaker #0
Ah bon ?
- Speaker #1
Ouais, pour les gens, au fond, on vend super fragile et super timide.
- Speaker #0
T'as développé Sato alors ?
- Speaker #1
Bah oui ! Il fait rire ! Tous les comiques, ils ont développé Sato. Tous les comiques qui l'avaient, c'est un système de défense, c'est un système de montrer que je suis là, c'est un système de dire à la société « Oh, j'existe, ne m'ignorez pas ! » C'est un système de se positionner.
- Speaker #0
C'est pour attirer l'attention ?
- Speaker #1
Attirer l'attention, plaire aux gens, prendre sa place. Hein ? Séduire ?
- Speaker #0
Séduire, attirer ?
- Speaker #1
C'est un système de séduction. C'est une arme alors ? C'est une arme ! Et le rire, c'est l'int... Intelligence qui s'amuse, c'est une forme d'intelligence incroyable. Tu ne peux pas avoir quelqu'un qui est super marrant qui n'est pas intelligent. Même s'il fait semblant d'être le clown ou d'être le pitre de la classe, il y a une forme d'intelligence incroyable derrière. Tu ne peux pas être marrant sans être intelligent. C'est impossible. C'est les deux faces de la même monnaie, de la même pièce. Donc l'intelligence, c'est l'intelligence de dire tiens... Moi, je vois les filures d'une société, je vois les failles et j'ai un point de vue un peu décalé des autres. Et c'est ça ce qui fait rire. Je vais te dire des vérités que tu n'oses pas, oser dire les choses ou montrer les choses. Regarde, avant, dans les grands palais des rois où personne ne parlait, les rois, les grands sultans et tout ça, il n'y avait que le comique, le petit clown du roi qui parlait, qui disait les vérités.
- Speaker #0
Même la cour du roi en France, c'est le bouffon du roi.
- Speaker #1
Le bouffon du roi.
- Speaker #0
Le petit paliatio,
- Speaker #1
le clown et tout ça Il n'y a que lui Et généralement il est perçu Indirectement, c'est le sage aussi Tu vois c'est le sage Parce que voilà il va dire des choses que les autres Ne vont pas aussi Oser dire et l'humour C'est cette Cette huile qu'il va faire glisser Sans heurter
- Speaker #0
T'as le droit de dire certaines choses parce que c'est sur le ton de l'humour ?
- Speaker #1
Ou peut-être heurter les gens, ils vont l'accepter parce qu'ils savent que c'est de l'humour, mais il y a une vérité derrière. Mais en fait,
- Speaker #0
t'as une carte d'immunité, toi.
- Speaker #1
Ça dépend, après, si tu pousses trop loin ou t'es avec des gens qui n'ont pas d'humour.
- Speaker #0
Ouais, parce qu'on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde, c'est ça ?
- Speaker #1
Mais pas avec tout le monde.
- Speaker #0
Ouais, c'est ça.
- Speaker #1
Et du coup, tu peux heurter des gens. Et les vrais humoristes qui ont toujours essayé, courageux, ils ont eu toujours des petits rendez-vous pas très sympas avec... Avec les certaines blagues, tu vois, qui sont mal dosées ou peut-être par rapport au contexte, aux gens, aux lieux, ils ne passent pas. Parfois, j'ai la même blague où je peux rire dix fois par jour parce que je fais des comédies club et mon spectacle. Et la onzième fois ou la troisième fois, ça ne passe pas parce qu'il y a un public un peu plus coincé ou susceptible. En fonction du public, tu vois,
- Speaker #0
ça ne réagit pas pareil.
- Speaker #1
Oui. La même blague, ça ne réagit pas pareil. La même blague, ça peut... où les gens... les tordre de rire, où ils sont là, où t'as un public premier degré qui a l'impression de regarder un documentaire, un témoignage sur les enfants. Des enfants fous. Toi, tu es en train de faire un truc deuxième, troisième degré, tu es un décalé. Eux, ils te regardent comme les enfants. Ils sont en train de dire, oh là là, oh là là. Je dis, non, non, madame, monsieur.
- Speaker #0
C'est une blague.
- Speaker #1
C'est une blague.
- Speaker #0
Détendez-vous.
- Speaker #1
Détendez-vous. Je te jure. Il y a des gens qui se fâchent, parfois, ils disent, ouais, mais quand même, je dis, on rigole.
- Speaker #0
Il y en a qui se fâchent ?
- Speaker #1
Oui, il y en a qui se vexent parfois. Tu parles d'un thème et eux, c'est des mauvais joueurs parce que t'as tiré sur tout le monde, ils rigolent. Quand il s'agit d'eux ou de leur domaine ou là où ils sont...
- Speaker #0
Ah oui, là, ils ont moins d'humour.
- Speaker #1
Après, nous, notre métier de faire ça, on n'est pas responsable à 100% des interprétations et comment les gens accueillent nos blagues. On essaye d'être bienveillants.
- Speaker #0
Tu n'as pas une obligation de résultat au niveau du rire.
- Speaker #1
L'obligation de résultat, c'est le rire.
- Speaker #0
Oui, mais bon.
- Speaker #1
Tu vois, c'est le rire. C'est-à-dire, après... Le rire, il n'est pas forcément garanti à chaque fois. Oui, mais... Non, il faut garantir le rire. C'est-à-dire, si sur 1000 personnes ou 2000 personnes de spectateurs, il y a un ou deux qui ne rigolent pas, ce n'est pas grave. Mais tu dois garantir le rire à 90%, 10% ou plus.
- Speaker #0
Il faut que tu le mettes sur ton affiche, ça.
- Speaker #1
Non, il faut les mettre dans ses blagues. Tes blagues qui vont... Les gens vont savoir si c'était marrant ou pas. T'as pas à le dire. Tes blagues, tu fais, et les gens, la réaction des gens, et le public te le dit. Et dans le rire, il y a un truc très dangereux. Moi,
- Speaker #0
je t'ai vu sur scène et j'avoue que tu fais rire.
- Speaker #1
Merci, ça me touche.
- Speaker #0
T'es très fort.
- Speaker #1
Et t'es pas facile à faire rire.
- Speaker #0
Non, non, moi j'ai pas le rire facile.
- Speaker #1
Le seul métier où il y a une efficacité et un truc immédiat à donner aux gens, c'est le rire. C'est l'humour. En plus,
- Speaker #0
t'as l'info en temps réel, si t'es drôle ou pas dans ton truc.
- Speaker #1
Tout de suite.
- Speaker #0
C'est pas...
- Speaker #1
Et le public est ingrat. T'es marrant, tu peux même faire dix blagues, il a rigolé. Tu rates deux, ils te regardent mal comme ça, c'est comme si tu avais raté ta vie.
- Speaker #0
C'est vrai.
- Speaker #1
Et c'est blessant pour nous. On rate une blague ou deux. Ah ouais, t'es sensible à ça ? Quand les gens, ils rigolent pas ? T'es pas un humoriste qui la pâte directement, la balle, il la prend, il la montre pas. Mais il est plus grand, plus t'es là...
- Speaker #0
En plus, c'est en direct, quoi.
- Speaker #1
Ouais, en direct. Tu prends une balle en direct ? Et les gens te montrent direct. Les gens se... Tu ressens ? Des solidaristes de toi, d'une vitesse hallucinante. Le rire, ils sont là, tu les applis Et ils pleurent, ils pleurent Pendant 20-40 minutes Tu rates deux blagues, ils sont là, tu regardes Mais oh, on a payé T'es pas marrant Tout de suite C'est le métier le plus dur au monde J'ai fait du dramatique, j'ai fait de la danse contemporaine Théâtre, je fais du théâtre classique Je fais théâtre contemporain, théâtre laboratoire Film, feuilleton, tout J'ai tout fait Sur scène, tout ça j'ai fait. J'ai fait pleurer des gens dans des films et sur scène. Et le plus dur et le métier le plus intelligent que j'aime le plus, c'est faire rire.
- Speaker #0
Mais sur scène, en direct ?
- Speaker #1
Sur scène, en direct. Faire rire. C'est le plus dur et le plus beau. C'est gratifiant en même temps, mais dès que tu as un petit écharpe, tu arrêtes le combat comme il l'a fait notre... Cédric Doumbé ?
- Speaker #0
comme il a fait tomber c'est déjà arrivé de sortir de scène un peu prématurément ?
- Speaker #1
non jamais jamais j'ai quitté la scène je quitte jamais mais tu rentres avec t'as une petite balafre t'as la pro qui te dit c'était magnifique mais arrête et toi tu te dis non laissez moi tranquille maintenant je suis pas bien du tout tu le prends fort dans l'ego c'est ton ego qui prend un coup C'est ton amour du métier aussi, ton amour d'être parfait, ton amour de... Et sans ça, tu avances pas.
- Speaker #0
Bah tu viens un peu avec l'amour de ton public.
- Speaker #1
Ouais, mais l'amour de ton public aussi, c'est pas que le public, c'est le respect du public, c'est le respect aussi de ton métier.
- Speaker #0
Ah t'as l'impression de ne pas avoir bien fait ton travail.
- Speaker #1
Ouais, t'as bâclé sur un truc.
- Speaker #0
C'est vrai ?
- Speaker #1
Ouais. Imagine toi, tu as fait vingtaine, deux cent, deux mille émissions qui marchent, et tu rates une. Ne me dis pas que ça va rien te faire. sur le tas, tu vas dire pourquoi j'ai raté, je suis pas bien, ton ego, tout. Et peut-être tu vas te remettre en question. Et c'est très bien parce que le jour où on se remet en question, le lendemain, on va travailler le double, le triple, on va régler le problème. Parce que moi, parfois, j'explique à certains humoristes ici en France qui démarrent ou qui n'ont pas beaucoup de métier. Ils me disent, pourquoi t'es pas content ? T'as cartonné 10 000 fois et là, c'est moyen, t'as arrêté une blague. Je dis frimo. Non, je dis, c'est la fin du monde. Le jour où tu ne vas plus te remettre en question,
- Speaker #0
c'est là que c'est fini.
- Speaker #1
C'est là où tu vas regresser. Regarde, Gad Malin, à son âge, il a le mon âge, il vient encore dans les comédies-clubs, il teste ses blagues. C'est un artisan du rire,
- Speaker #0
lui.
- Speaker #1
C'est un artisan du rire, avec son petit carnet.
- Speaker #0
Parce qu'il sait que c'est là que ça... Son petit laboratoire, en fait.
- Speaker #1
Mais après, tu lui dis, salut Gad, écoute, la blague, t'as l'air que t'es bien, mais si tu fais ça, il ne va pas te dire, oh, je suis Gad, calme-toi.
- Speaker #0
Il reste humble.
- Speaker #1
Il me dit, et toi tout à l'heure, j'ai vu ta blague là, elle est bien là ce que tu as pris. Et ça part en patient, ça part en enfant qui aime les blagues. Ça part aucun moment égo, moi je suis là, toi t'es là. Ça part en petit artisan qui travaille entre nous. Si tu la déplaces comme ça, et Gad tu dis pas, et même, je l'ai vu même des débutants parler avec Gad, ils les écoutent. Tu comprends ? C'est pas genre, non non, je vais parler avec l'autre fille, je vais parler avec les autres, s'ils ont des secondes de métier, pas vous. Non ! Parce que même un débutant, le mec qui arrive aujourd'hui, il a un point de vue, une fraîcheur, une manière de voir le monde que peut-être il m'échappe.
- Speaker #0
Ouais, je comprends.
- Speaker #1
Il y a toujours un truc à prendre. Ouais,
- Speaker #0
il s'alimente de tout, quoi. Il se ferme pas.
- Speaker #1
C'est ça le métier, en fait. Tu montes dans le métro, tu regardes, tu parles avec des gens, tu blagues.
- Speaker #0
Parce qu'il faut avoir toujours un regard observateur par rapport à ce qui se passe.
- Speaker #1
Tu te nourris.
- Speaker #0
Même de la nouvelle génération qui arrive, de tout.
- Speaker #1
Tout le monde.
- Speaker #0
Et est-ce que tu te qualifierais de clown triste ?
- Speaker #1
Ah là là, j'aime beaucoup le clown triste, l'idée du clown triste, le concept du clown triste. Qui n'est pas clone triste en fait ? J'aime pas les artistes qui se victimisent comme ça, ou se mettent dans une espèce de... Parfois je suis un clone heureux, parfois je suis un clone triste, parfois je me sens très talentueux, un génie. J'ai des moments où je me dis que je suis un génie, tu vois ? Il y a des moments où je suis triste. La tristesse et le drame, c'est une base aussi de laquelle je viens. Mes conditions, les conditions avec lesquelles on se bat tous les jours, tes conditions humaines, tu vieillis. Si tu es quelqu'un qui a envie de toujours se cultiver, aller plus loin, connaître, la connaissance, donc tu vas vraiment prendre conscience de l'étendue de ton ignorance. Plus tu t'améliores, plus tu vas lire, plus tu vas avancer, voyager, plus tu dis comment je suis limité. Moi, tous les jours, le fait que je suis limité, j'ai des limites et je n'apprends pas vite ou des stades que j'ai envie d'atteindre, des paliers et je n'y arrive pas, ça me frustre énormément, ça me rend triste. Mais est-ce que je suis triste ? Moi, je n'essaie pas de vendre ça.
- Speaker #0
Mais comme tu as quitté ton pays, tu es arrivé en France. Est-ce que le fait de partir, c'était un choix compliqué ?
- Speaker #1
C'est jamais... C'est toujours une déchirure quitter la Tunisie, surtout. Même pour trois jours. Même avant, quand je vivais en Tunisie, j'allais en tournée, je partais. Et je suis heureux de partir. Même au fond du monde, au bout du monde, Canada, New York, tourner de malade. Dès que j'arrive, la Tunisie me manque. Dès que je rentre, je quitte la Tunisie, elle me manque. C'est comme ton enfant, ta femme, les gens que tu aimes, ta maman. Le rapport est tellement profond. Comment te dire ? Pas charnelle, organique. Tu vois, ça fait partie de toi, c'est ton exigence, ta manière d'être. C'est mon rythme, c'est mes vibrations, c'est mon soleil, les gens, le rythme. Et tout ça, bien sûr, tu ne quittes pas la Tunisie comme ça. Regarde, j'ai vu des touristes venir en Tunisie, passer une semaine comme ça en enchalant, et en partant, ils chialaient.
- Speaker #0
Tu sais que je suis une grande amoureuse de la Tunisie, je t'ai dit ou pas ?
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
Moi, j'adore Djerba.
- Speaker #1
Je viens de le savoir, là.
- Speaker #0
Je vais... quasiment une fois par an à Djerba. Les gens,
- Speaker #1
ils sont magnifiques, beaux, charmants, sympas.
- Speaker #0
J'ai jamais fait Tunis, mais Djerba, j'aime beaucoup.
- Speaker #1
Tunis, c'est très beau, tu vas kiffer Tunis. Et donc, quitter la Tunisie, pour moi, c'est vrai, c'est une déchirure. Même si elle est encore dans mon cœur, moi, je porte la Tunisie, je suis là, je le revendique. Je revendique même dans mes sketchs, dans mon travail, que je suis Tunisien, que je suis blédard. C'est pour ça que je te disais ça.
- Speaker #0
Ça se ressent que t'as quand même... Une certaine nostalgie et une attache forte à ton pays d'origine,
- Speaker #1
c'est sûr.
- Speaker #0
Et c'était quoi ton premier choc en arrivant en France ? Le truc qui t'a choqué, quoi. Le premier truc, tu t'es dit « Waouh ! » C'est pas pareil ici.
- Speaker #1
Ah ouais, mon premier choc, c'est beaucoup de chocs. Mon premier choc, vraiment un choc. Quand j'étais touriste, quand je venais en tourisme, c'était toujours comme ça, je regardais pas dans les détails. et rien ne me choquait tu vois quand tu es au risque tu voyais que ce qui avait de bien ouais je suis arrivé ici je me suis installé ok
- Speaker #0
Ce qui me choque jusqu'à aujourd'hui, je n'arrive pas encore à dire, je l'ai accepté, c'est-à-dire pour pouvoir vivre avec les gens, dans la forme. Dans le fond, je ne l'accepterai jamais, c'est parce que c'est contre mes valeurs même. Mais, tu es une société comme ça, d'accord, ok, je joue le jeu avec toi. Oui, j'accepte. J'accepte, je n'ai pas le choix. C'est ça, c'est intégré. Oui, tu fais avec. Je fais avec, tu vois. Parce que tu ne peux pas changer. Ce qui m'a choqué le plus, qui me choque encore, c'est que les gens ne se parlent pas.
- Speaker #1
Ah oui, c'est vrai.
- Speaker #0
C'est un froid entre les gens et c'est une manière d'être, c'est pas de la méchanceté. Avec le temps, j'ai compris que le citoyen parisien, il n'a plus d'espace dans son cœur, il mémoire et est saturé par ses problèmes, par la vie, qu'il n'y a que de l'espace pour lui et sa petite famille. Il n'a plus de bonheur à donner aux autres. Il a son petit bonheur, il est miskine, il est dedans comme ça, il mange dans sa gamelle, il ne veut pas que les gens mangent avec lui dans sa gamelle. Tu comprends ?
- Speaker #1
Tu penses à un manque de générosité ?
- Speaker #0
ou de autocentrage ? Je ne crois pas que l'être, lui, en lui-même, il manque de générosité. Il est dans une société, dans un cadre qui se dit, même moi, je deviens comme ça maintenant. Tu arrives à Paris, tu dois t'intégrer et je ne dis plus bonjour. Les gens ne disent plus bonjour. Les voisins, on ne se connaît pas du tout. Ça fait deux ans que j'habite dans un immeuble.
- Speaker #1
Mais ils ne veulent pas te connaître non plus. Écoute bien,
- Speaker #0
ça fait deux ans que j'habite dans un immeuble. Je ne connais personne, personne. Même la personne qui est la porte. qui est en face de moi, je ne sais pas s'il y a des gens qui habitent dans l'immeuble ou pas. Imagine, tu es dans un immeuble avec une trentaine de familles, tu ne sens même pas l'odeur de la bouffe, ce n'est pas possible. Chez nous, l'odeur de la bouffe, elle rentre par ton nez, par les fenêtres, par le truc. Il y a des voisins qui entrent, tu entends le plat parfois, le bouillonné, tu entends les pâtes, tu entends les trucs, tu sens le mishoui, tu vois, et après, et tu toques. parfois tu veux manger avec ton voisin. En France,
- Speaker #1
ils ne cuisinent pas ou quoi ?
- Speaker #0
Je crois les cuisines les ont transformées en lits.
- Speaker #1
C'est la montée du bérite.
- Speaker #0
Les gens ne se parlent pas.
- Speaker #1
C'est l'anonymat des grandes villes en fait. Je pense que tu vas dans n'importe quelle grande ville européenne, ça doit être comme ça.
- Speaker #0
Bah oui, européenne.
- Speaker #1
Parce que je pense que si tu vas dans d'autres villes en France, il y a des chances que ça soit différent.
- Speaker #0
Moi, le seul voisin qui m'a parlé une fois, pas parlé, il m'a fait comme ça. Il m'a fait comme ça, de loin. Et j'ai un pote avec moi, il me dit, voilà, tu exagères, il t'a fait un signe. Je dis, il ne m'a pas fait un signe. Ce n'est pas bonjour, ça. Je dis, il m'a dit, reste là-bas l'arabe. Ça se trouve,
- Speaker #1
il ne fait que la langue des signes.
- Speaker #0
Non, genre, reste là-bas l'arabe, ne viens pas, ne t'approche pas. C'est un signe, genre, reste là-bas.
- Speaker #1
Ah ouais, toi, tu l'as pris comme ça ?
- Speaker #0
Non, mais pour exagérer, mais je te dis, imagine l'ascenseur. C'est le truc le plus proche, le plus intime. Pour les voisins, quand ils se voient dans l'ascenseur...
- Speaker #1
Surtout que les ascenseurs parisiens sont quand même très petits.
- Speaker #0
Très petits. Et moi, je me trouve une fois dans un ascenseur avec presque 4 ou 5 voisins, on était serrés comme ça. Quand même, on est là. On peut se parler. Et c'est pas qu'avec moi, c'est pas parce que je suis arabe. Même entre blancs, ils se parlent pas. Non,
- Speaker #1
ils se parlent pas.
- Speaker #0
Et c'est après, avec le temps, moi j'arrivais, je disais bonjour, comme ça, je donnais tout, comme un bel oul. J'étais là, le sourire, le soleil, la vie, la Méditerranée, la Tunisie, le Maghreb, l'amour, le partage. C'est le voisin.
- Speaker #1
J'arrive,
- Speaker #0
je dis bonjour, comme ça, et ça les agace.
- Speaker #1
Non, en fait, il y a déjà une suspicion. Qu'est-ce qu'il veut, tu vois ? Pourquoi il fait ça ?
- Speaker #0
Ils ont l'impression que tu veux quelque chose. Mais c'est ça.
- Speaker #1
Ils se méfient. Ils se disent, qu'est-ce qu'il veut ? Du coup,
- Speaker #0
maintenant, moi, quand je parle avec des gens à Paris, un serveur, ou même les gens qui sortent d'un spectacle qu'on met du club, les Blancs, les Français, ils commencent à sympathiser, se rire. Je dis, vous n'êtes pas de Paris.
- Speaker #1
Vous n'êtes pas de Paris. de Paris, vous.
- Speaker #0
Les 92%, ils sont pas de Paris.
- Speaker #1
Mais c'est vrai.
- Speaker #0
Ils me disent pourquoi ? Je dis que vous êtes trop sérieux, vous êtes aimable pour des Parisiens, c'est pas possible.
- Speaker #1
Moi, je suis trop sympa pour une Parisienne. Toi, ouais. Faut falloir que je me calme. Toi,
- Speaker #0
c'est une anomalie.
- Speaker #1
Non mais le problème... Toi,
- Speaker #0
tu t'étais pas adaptée alors.
- Speaker #1
Non mais alors, attends, moi j'ai un autre problème, c'est que moi je suis tellement sympa. Et Jean surinterprète quand t'es avenante et sympa. Donc en fait, moi je suis obligée de lutter contre ma propre nature et de devenir... Mais j'arrive pas. Salaud. Mais j'arrive pas d'être... Non, moi j'arrive. J'arrive pas.
- Speaker #0
pas moi. Tu vois la société, comment c'est pas les gens qui te poussent à devenir être froid,
- Speaker #1
fermé, etc. Parce que sinon, les gens, ils abusent de toi.
- Speaker #0
Moi, au début, je me suis ouvert à ouvert et j'ai reçu tellement de ventes, j'étais tellement blessé, déçu. Et après, j'ai compris que c'est rien de personnel. C'est pas lui. C'est pas il a dit non, l'arabe, lui, je ne le parle pas. Ou l'autre fille, il est méchant, mon voisin. Non. C'est le système. Il est comme ça. Fait avec, c'est tout. Et du coup, moi...
- Speaker #1
Tu ne le prends pas personnellement ?
- Speaker #0
Non, pas personnellement. Au début, je le prenais personnellement. Après, j'ai compris. J'ai rappelé mes enfants. Tu as vu toute l'éducation que vous avez apprise ? Je dis, venez en France, parlez aux gens, soyez souriants, soyez sympas avec les gens, aidez les gens. Je dis, jetez ça à la poubelle. Parlez avec personne, soyez généreux avec personne, jouez avec personne, soyez gentils avec ta famille, ta maman, tes collègues, ta maîtresse, tes potes.
- Speaker #1
À l'école,
- Speaker #0
le premier cercle, pas plus. En dehors du premier cercle, t'es un robot.
- Speaker #1
Y'a pas d'humain,
- Speaker #0
y'a rien, tu rentres chez toi.
- Speaker #1
Mais tu sais que même dans le monde du travail...
- Speaker #0
Je sais pas, je suis dans un monde de travail quand même, on est plus sympa.
- Speaker #1
Même dans le monde du travail, ce qui est valorisé, c'est d'être un enfoiré. C'est pas d'être sympa avec les gens. Enfin moi, c'est ce que j'ai remarqué, mais bon. Et justement, quand t'as été élevé par des parents qui t'expliquent qu'il faut être gentil, respecter les gens et tout, bah tu te fais rouler dessus.
- Speaker #0
Moi je trouve que mes parents m'ont mal éduqué par rapport à ça. Ils m'ont dit d'être sympa, d'être gentil, d'être adorable, d'être généreux.
- Speaker #1
Bon mais toi tu t'en fais bon usage vu que t'es sur scène.
- Speaker #0
Non après je rends ça mais c'est juste le temps de traverser la jungle. De la maison au travail, au théâtre. Traverser la jungle avec les monstres. Il faut savoir vivre avec les loups, les monstres, les chiens, les hyènes, les corbeaux. Et toi tu te transformes en espèce de renard, un truc comme ça, avec les gens, tu joues le jeu, mais t'es un lapin.
- Speaker #1
Ouais, t'es en adaptation. Mais après,
- Speaker #0
moi sincèrement, je dis je fais le salaud et tout ça, nanana, je parle à ta soeur. Mais dès que tu fais un sourire, je craque. Je suis là, je te rends dix mille sourires, tu comprends ? C'est parce que j'aime ça, profondément moi. Mais, j'ai la petite carapace aujourd'hui de mec, le ninja, j'ai affûté mon karaté de la société parisienne. J'apprends vite.
- Speaker #1
Ouais, tu t'es adapté.
- Speaker #0
J'adapte et là j'ai pas le temps pour toi, j'ai le temps pour personne. Je vois une personne craquer devant moi, mourir. Je peux l'enjamber et lui dire, merde, va mourir ailleurs. Je peux jouer ce jeu à la parisienne,
- Speaker #1
mais je craque vite. Ton naturel revient vite.
- Speaker #0
Dès que tu as un petit contact humain, j'ai besoin de ça aussi.
- Speaker #1
Et qu'est-ce que tu as trouvé absurde ou inattendu en France, à Paris ?
- Speaker #0
Rien ne m'a surpris parce que je connais très bien la société française.
- Speaker #1
Mais en absurdité, rien ?
- Speaker #0
Rien. Sincèrement, moi, je connais très bien depuis longtemps la société française et c'est une société qui m'a toujours attiré. Moi, en fait, j'ai le don et peut-être l'inconscience de me concentrer sur ce qu'il y a de beau dans cette société, ce qui est du bien.
- Speaker #1
Oui, mais t'es obligé parfois sur scène de faire un peu des critiques. Par exemple, sur scène, à un moment, tu fais un truc très sympa, très drôle, j'aime bien. C'est quand tu dis non, mais vous, en France, les gros mots, ça ne va pas du tout. La langue française, elle est faite pour être poétique et même quand vous dites des gros mots...
- Speaker #0
Pas les gros mots, les insultes !
- Speaker #1
Ouais, les insultes !
- Speaker #0
Les insultes !
- Speaker #1
Il n'y a pas d'âme en fait !
- Speaker #0
C'est pas qu'il n'y a pas d'âme ! Insulter en français pour un arabe qui s'est insulté, pour un arabe qui a développé des lettres, on construit des lettres pour sortir la merde qu'il y a en nous, le seum ! Tu vois, le seum, le profond seum ! Il y a des choses... Avant, ça me faisait rire les arabes qui vivaient en France, je dis pourquoi ils ajoutent des petits mots en arabe ?
- Speaker #1
Ah, parce qu'ils ont besoin d'extérioriser,
- Speaker #0
en fait. Je dis pourquoi ? Parce que l'équivalent, quand j'ai vécu en France, pour sortir le vrai truc,
- Speaker #1
ça n'existe pas, c'est trop faible.
- Speaker #0
Quand tu dis « harbi » comme ça, « harbi » , tu ne peux pas le dire « ah mon Dieu » , « ah mon Dieu » .
- Speaker #1
Ah, c'est trop... Il y a trop d'édulcorants, là.
- Speaker #0
« Harbi » quand tu dis « merde » , ça enfonce encore ton sentiment. Le « harbi » qui est en toi, ça le laisse en toi. C'est ce que j'explique. Je dis, c'est pour cela que vous allez voir des psys. C'est pour cela qu'ils ne vont pas bien ? C'est pour cela qu'ils ne s'extériorisent pas. Nous, on adore s'énerver, même pour rien. Même pour rien, même avec des gens. Tu dis quoi ? Non, rien. Je rigole. On adore sortir là. Et c'est pour cela qu'on est heureux. C'est pour cela qu'on est humain, qu'on est juste. Parce que c'est des sociétés qui veulent tellement te polir, être poli, être bien, veillant, bien parler, bien te représenter. que le petit côté humain en toi, ça ne sort plus.
- Speaker #1
Ton côté sombre, il est enterré ?
- Speaker #0
Même les familles ne s'engueulent plus, ne rigolent plus, ne crient plus. Les enfants ne jouent plus dans les maisons, ils ne jouent plus dans les cours des maisons, dans les cours des immeubles. Ça crée des petits, je ne sais pas, aseptisés, des gens qui sont là.
- Speaker #1
Ils sont avec leurs écrans.
- Speaker #0
Oui, et la langue française, elle est faite pour la poésie, pour les débats, pour mettre les points sur les i, pour dire tiens. Je vais me dire un truc et ça va être précis Parce que voilà, je vais mettre des mots sur mes sentiments Sur ce que je sens, sur ce que je ressens Tu vois On part pas dans Déjà tu expliques pas que tu vas mettre des mots Tu pars déjà Sur des anomatopées Au début on comprend pas Parce que tu sais Ça libère beaucoup plus Qu'un mot précis Ce mot-là peut exprimer 20 000 phrases. Et plus les mots vont être civilisés, et plus la rage animale va avoir du mal à sortir. C'est bien d'être éloquent, d'avoir les mots pour exprimer la subtilité de ce que tu dis. Mais on n'est pas fait que de subtilité. On est fait aussi par un instinct animal brut.
- Speaker #1
Et ce truc-là, il ne s'exprime pas.
- Speaker #0
Non, mais il faut trouver le bon équilibre aujourd'hui. Et c'est pour cela que des gens, maintenant, ils vont dans des sciences pour crier.
- Speaker #1
Ah oui, j'ai déjà vu ça.
- Speaker #0
Pour crier ? Oui, ils extériorisent. Ils payent pour aller crier ou pour aller casser des verres, casser de la vaisselle.
- Speaker #1
Attends, comment ils appellent les trucs ? Les salles où tu détruis tout le matériel avec des marteaux.
- Speaker #0
Il y a des salles et des endroits où tu cries. Tu cries, tu vois, science de crier. Ou rire, aux éclats, il paye pour aller faire une chance de rire.
- Speaker #1
Ouais, mais il ferait mieux de prendre un billet pour ton spectacle.
- Speaker #0
Ouais, mais il vaut mieux, même chez moi, s'ils veulent crier, ils crient. Ça crie, moi, dans mon spectacle. Ouais,
- Speaker #1
c'est vrai que toi, tu les laisses un peu faire ce qu'ils veulent.
- Speaker #0
Moi, mon public...
- Speaker #1
C'est un peu une cour de récré, ton public.
- Speaker #0
Mon public, il s'amuse, il crie, il sort, il l'aille, je le vois parfois rigoler. Parce qu'on dirait que j'ai extirpé de chez lui des choses qu'il n'a plus l'habitude de dire, qu'il avait depuis longtemps envie de dire.
- Speaker #1
Il se censure.
- Speaker #0
Il se censure, non ! C'est la société qui ne le laisse pas, tu vois ? Et même parfois je rentre, il y a des blancs qui viennent dans mon spectacle et disent comment je me suis laissé aller, que je me suis oublié. Ils retrouvent son naturel d'être humain, son état un peu brut, tu vois, d'être humain et c'est apaisant.
- Speaker #1
Est-ce que tu t'es senti accueilli ou observé quand tu es arrivé en France ?
- Speaker #0
Les deux. Les deux. Pour ne pas cracher dans la soupe, la France, c'est un pays qui accueille bien les gens, pour être honnête. Sinon, ce ne seraient pas des milliers et des millions à venir. Après, comment tu es accueilli, les conditions qu'on te pose, c'est un pays qui a ses exigences.
- Speaker #1
Et d'ailleurs, ça s'est un peu durci.
- Speaker #0
Oui, je comprends.
- Speaker #1
C'est plutôt bien, oui.
- Speaker #0
Bien ou pas bien, je ne sais pas.
- Speaker #1
C'est plutôt bien parce que je pense que déjà, une des premières conditions pour être bien dans un pays, c'est de comprendre et de parler la langue. C'est un handicap sinon. Moi,
- Speaker #0
pour avoir, par exemple, la naturalisation à la nationalité, il y a un test à faire, un test linguistique. Et avant, l'année dernière, c'était un B1. B1, tout le monde peut le réussir. Ah ouais,
- Speaker #1
d'accord. En termes de niveau ?
- Speaker #0
En termes de niveau, compréhension, compréhension écrite, orale et tout ça, c'est un B1. Là, ça devient B2. La B2, il est à côté du C1, C2. C1, C2, être un natif. Parler comme un natif, comprendre quelqu'un, comme il a fait des bonnes études. Le B1, il est beaucoup plus compliqué. Et moi, je trouve qu'il y a des choses qui sont dures, mais je trouve que si tu arrives en France, sincèrement, fais des efforts.
- Speaker #1
Mais toi, c'est ce que tu disais. Quand tu es arrivé en France, tu parlais très mal.
- Speaker #0
Je parlais très mal, mais j'ai fait des efforts. parce que je me suis dit comment t'as fait justement ? bah je me suis penché sur mes obstacles je me suis dit écoute je suis dans une société plus je vais apprendre les codes de société plus je vais manier le verbe être éloquent plus je vais me faire comprendre plus je vais me faire faire une place et même les subtilités du langage parce que quand t'es sur scène t'as besoin de toutes les subtilités bah c'est l'outil de mon travail c'est comme un peintre il sait peindre qu'un seul bleu ou deux tandis que dans le bleu il y a dix mille nuances de bleu dix mille nuances de vert et comment mélanger le bleu et d'autres couleurs pour avoir un violet ou pour avoir un marron et tout ça, si tu ne sais pas le faire et peindre avec les mots, tu es mort. Si j'ai choisi de jouer dans le game où tu as les meilleurs, les plus éloquents, les poètes du rire, les ninjas du rire, en France, ils ont un niveau de ouf, les mecs. Et tu arrives avec eux, tu joues dans les comédies-clubs et tu as envie d'avoir leur niveau ou même te dire, ah, j'ai envie d'avoir le même niveau que les gars de Malen, la prétention. Il faut être prétentieux. Tu vois ? C'est comme quand tu arrives dans le game des poids lourds. Tu ne peux pas dire non. Moi, j'ai envie d'avoir le niveau du mec qui reçoit toujours des K.O. Qui ne prend que des K.O.
- Speaker #1
Tu as été obligé de monter ton niveau.
- Speaker #0
Je suis dit Tyson, moi. Après, tu arrives, tu n'y arrives pas, c'est ton problème. Mais j'ai envie d'être avec des gens qui sont là, que le français, c'est leur langue, naturellement. Moi, je dois me battre avec les outils que j'ai. Et avec le temps, j'ai acquéri. Et je travaille beaucoup, je lis, pour être honnête avec toi, je me suis interdit de parler aux gens qui me parlent arabe pendant deux ans.
- Speaker #1
Ah ouais, tu les as boycottés ?
- Speaker #0
Pas boycottés, évité. C'est pas du racisme, les gens vont se dire... Non, non, pas du tout. Oh là là, le mépris et tout ça.
- Speaker #1
Parce que tu voulais être en immersion complète dans la langue française. J'étais en immersion, j'ai étudié un truc, j'ai vu des gens,
- Speaker #0
des arabes qui sont là, avec un niveau d'études énorme, même médecin. compréhension parce que la compréhension et parler c'est deux gymnastiques différentes. Mais un français impeccable à l'écrit des docteurs. Il parle super mal. Ils parlent super mal français. Je parle pas de l'accent. Moi j'ai pas envie de perdre mon accent. C'est deux choses différentes. J'ai envie d'être éloquent. Avoir un français riche. L'accent j'ai aucun problème avec. C'est pas moi qui ai un problème, ni les français, ni les blancs avec mon accent. C'est les arabes.
- Speaker #1
Ouais c'est ce que tu dis. C'est les arabes. T'as des gens qui te font des repas sur ton accent ?
- Speaker #0
Jusqu'aujourd'hui. Je me dis accent de merde, rentre chez toi. Un blédard du bled. Et dans un café, là-bas, chômeur, il m'envoie un message sur mon Facebook, sur mon Instagram. Il me dit, t'as un accent de blédard, tu nous fous la honte, rentre chez toi.
- Speaker #1
C'est fou. Les pires, c'est eux.
- Speaker #0
C'est eux. Les Français, à la limite, me disent, hé, on garde ton accent, c'est beau la musicalité, comment tu es, on adore. Moi, j'ai aucun problème. Je suis un arabe, c'est mon arabité. J'ai pas honte d'être moi. J'aurais honte de venir ici, ne pas faire un effort de bien parler français.
- Speaker #1
Moi, la première fois que je t'ai vue sur scène... Je ne savais pas en fait que ça faisait X années, que tu étais en France ou pas. Je n'avais pas d'a priori. Je ne savais pas ni ton niveau de français d'origine. J'avais pas d'idée en fait de ton background. Et honnêtement, je n'ai pas trouvé... Mon niveau de français, quand je suis arrivé,
- Speaker #0
me permettait d'acheter du pain, de l'eau, du lait, yaourt.
- Speaker #1
Au moins, tu n'aurais pas de faim.
- Speaker #0
Voilà, tu comprends ? Mais pas être aussi marrant sur scène. Parce que malgré tout... L'humour, même si tu as une âme, tu as une technique, ça passe par les mots. La structure, comment tu vas construire l'architecture de tes mots, donner une forme que l'autre va s'identifier avec ses codes de français, tu ne peux pas.
- Speaker #1
Et l'humour ne se traduit pas. Tu m'avais dit au début que ça ne marchait pas. Ça ne marchait pas, je n'étais pas marrant du tout. Parce qu'au début, tu traduisais littéralement.
- Speaker #0
J'essayais de traduire et même j'étais bloqué. Je savais que je ne pouvais pas traduire. Parce que de traduire, on ne comprend rien. Tu veux construire un château, une grande villa, t'as même pas de ciment, t'as rien, t'as même pas les outils. Et j'étais dans cette frustration d'être là, comment je vais faire ? Et je me trouve dans les comités club avec les français, ils étaient marrants, je faisais des petites phrases marrantes parce que j'ai l'instinct de survie. Mais c'est pas ce que je voulais faire.
- Speaker #1
C'était pas au niveau que tu t'attendais ?
- Speaker #0
J'aspirais pas à ça, j'aspirais à avoir des vraies blagues, avoir un univers. Et je racontais ça. J'avais des structures même pour discuter à... Avant, il y a trois ans, il y a deux ans, avoir ces discussions avec toi, aussi fluidement, impossible.
- Speaker #1
Ah ouais ?
- Speaker #0
Impossible.
- Speaker #1
Bah t'as fait énormément de progrès alors.
- Speaker #0
Tu vois le chemin alors ? Oui, je vois le chemin. Bien sûr, il faut voir le chemin, mais après il faut se dire, il me reste du chemin.
- Speaker #1
Donc c'est la lecture qui t'a beaucoup aidé ? La lecture,
- Speaker #0
parler beaucoup, je suis tout le temps en immersion, je suis tout le temps avec des gens qui parlent super bien français, des français ou arabes natifs et tout ça. Je discute beaucoup avec les artistes. Je suis là, je suis attentif. Je regarde les contenus.
- Speaker #1
En mode éponge.
- Speaker #0
En mode éponge. Tout le temps. Moi, je suis en laboratoire permanent. H24.
- Speaker #1
Et comme tu as des enfants aussi, ils parlent mieux français que toi ?
- Speaker #0
Mes enfants, ils parlent mieux français. Mes enfants...
- Speaker #1
Ils parlent bien ?
- Speaker #0
Ça fait presque trois ans qu'ils sont en France. Moi, ça fait quatre ans et demi. Ils parlent parfaitement français. Zéro accent.
- Speaker #1
Ça y est, ils sont dans.
- Speaker #0
C'est des petits français. Tu les vois surtout. Moi, ce qui m'étonne parfois... Quand je les lâche à l'école avec leurs petits potes d'ici, je dis, même eux ils deviennent d'ici, il n'y a aucune différence, ils sont là, ils sont dans leur monde, c'est moi qui ai perdu, c'est moi qui ai étranger à mes enfants.
- Speaker #1
Mais c'est pour ça que quand on parle d'intégration pour des gamins, moi je ne suis pas d'accord en fait.
- Speaker #0
Il n'y a pas d'intégration.
- Speaker #1
Ben non, t'es dedans en fait. C'est des,
- Speaker #0
tu les mets et...
- Speaker #1
Surtout quand t'es enfant.
- Speaker #0
Ils nagent doucement au début pour comprendre, après ils nagent comme des poissons.
- Speaker #1
Je pense que les enfants, une fois qu'ils sont là, ils sont là en fait. Ils ne s'intègrent pas, ils font partie du truc en fait.
- Speaker #0
Ma fille l'autre fois, elle me dit « Papa, tu as un accent » .
- Speaker #1
Ah ouais ?
- Speaker #0
Ouais. Je lui dis « J'ai ton passeport aussi, attention » . C'est moi qui décide de tout. Le mec qui a un accent, il a ton passeport.
- Speaker #1
C'est bien de rappeler les réalités quand même.
- Speaker #0
Bah ouais.
- Speaker #1
Et aujourd'hui, est-ce que tu te sens plus tunisien, plus français ou plus les deux ?
- Speaker #0
Ah, je ne suis pas français du tout.
- Speaker #1
Tu ne te sens pas encore français ?
- Speaker #0
Mais quand je dis que je me sens français, parfois ou pour rire ou pour faire choquer, ou faire bouger les trucs. Et même pour me faire choquer moi-même. Quand je dis que je suis français, c'est que ce petit côté français que j'aime, qui a fait que j'aime la France, qui a fait que j'ai raché un petit bout de culture de chez vous, je l'ai mis dans ma tête pour bien vivre ici. Parce que j'aime aussi cette culture. Je suis imbibé par la culture française. Je connais les chansons, je connais les poètes, je connais les écrivains.
- Speaker #1
Et ça va s'aggraver au fur et à mesure du temps où tu es là ?
- Speaker #0
Ça va s'aggraver, oui. Tu vois, j'ai un petit bout de français que j'aime bien. Après, si aujourd'hui, par provocation, je dis que je suis français, ça m'arrive. Mais je suis un français débutant.
- Speaker #1
D'accord. C'est beau.
- Speaker #0
C'est bien ça.
- Speaker #1
J'aime bien.
- Speaker #0
Je n'ai pas un français débutant. Je suis un français débutant. Je suis un nouveau français.
- Speaker #1
Est-ce que tu penses qu'on perd quelque chose quand on change de pays ?
- Speaker #0
Non, on gagne beaucoup.
- Speaker #1
Tu penses que ça t'enrichit plus que tu perds ?
- Speaker #0
On ne perd rien du tout. Ça t'enrichit. Parce que ça va te mettre face à des choses que tu ne connais pas. te pousser à apprendre, ça va te pousser. Chaque pays, même si tu quittes la France, tu vas en Tunisie, tu es obligé d'apprendre, connaître la culture, t'ouvrir et t'améliorer et tu ajoutes plus de cordes à ton arc. T'as centaines de cordes, déjà tu maîtrises bien. Tu vas les mettre en pause, tu vas mettre d'autres cordes pour apprendre à vivre dans une nouvelle société, les codes, le rythme de la société, la manière de faire, tu vois. Et après, tu regardes avec du recul et t'as un arc avec 150 cordes de son. Aujourd'hui... Tu suis, tu maîtrises ta culture, tu maîtrises la culture française, tu parles avec des Arabes, c'est une richesse.
- Speaker #1
C'est ce que j'apprends à mes enfants. Surtout d'être polyglotte,
- Speaker #0
c'est un sacré atout.
- Speaker #1
C'est un atout, c'est un avantage.
- Speaker #0
Et vivre dans un pays, c'est plus que parler une langue. Tu peux parler une langue et en tout, super bien, même mieux que les Français en vivant en Tunisie, tu n'as jamais mis les pieds ici. Un poète, un prof de français chez nous, parfois. Il n'a jamais mis les pieds en France, mais il parle super bien, il comprend, il a toute la culture. Il a même les références que certains Français n'ont pas. Mais vivre dans un pays, c'est autre chose, c'est un autre rythme. Mais c'est magnifique de voyager, de partir, parce que ça t'apprend aussi à sortir de tes petites zones de confort et recréer d'autres.
- Speaker #1
Toi, sur scène, tu filtres rien. Est-ce que tu as des sujets que tu t'interdis ou pas ?
- Speaker #0
Ce ne sont pas les sujets. Comment aborder les sujets ? Ce sont deux choses différentes. Choquer les gens, oui. Bouleverser un peu leur quotidien, oui. Mais jamais les blesser. C'est ça un artiste bienveillant. Tu peux parler des sujets les plus durs, les plus compliqués.
- Speaker #1
Toi tu fais des blagues sur Macron et tout, t'as pas fait ?
- Speaker #0
Je fais des blagues sur Macron, je fais des blagues sur le racisme. T'avais dit,
- Speaker #1
j'ai pas encore mes papiers mais...
- Speaker #0
Quoi ?
- Speaker #1
Dis-moi. T'avais dit, je sais plus, une blague sur Macron. J'ai fait plein de blagues sur Macron. Sur Brigitte et tout.
- Speaker #0
Non, j'ai eu une blague qui a cartonné.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
En France, ici. J'ai dit, ma mère elle m'appelle.
- Speaker #1
Ouais.
- Speaker #0
M'appelle, ma mère est bled, c'est une blédarde, elle parle pas français et elle s'en bat les couilles de la France, c'est même pas. Elle s'intéresse à la France parce que je suis là, tu vois. Elle me dit ça va, je dis oui, elle me dit alors ça se passe bien là-bas, je dis on les surveille pour les moments. Tu vois, elle me parle, elle me sort une dinguerie ma mère, un truc qu'elle m'a jamais dit. Elle me dit j'aime bien Macron. Je dis quoi ? Elle me dit j'adore Macron. Je dis quoi ? Je me dis il est pas arabe, par hasard. Je dis mais maman qu'est-ce que tu dis ? Je dis pourquoi tu dis ça ? Il me dit il traîne tout le temps sa maman avec lui, il la traite bien et tout ça.
- Speaker #1
Est-ce que c'est basé sur des faits réels ça ?
- Speaker #0
Oui, c'est la perception de certaines daronnes, elles ne comprennent pas. Quand tu ne connais pas la France, quand tu vois un jeune président se trimballer avec une femme âgée, pour ne pas dire vieille, et être dans la vulgarité, et respecter les gens âgés, automatiquement une maman comme la mienne,
- Speaker #1
elle va se dire c'est sa maman. C'est pas possible autrement.
- Speaker #0
Elle ne va pas dire c'est sa femme, c'est sa meuf.
- Speaker #1
Oui, parce que dans leur cadre de référence, c'est impossible.
- Speaker #0
Oui, tu vois.
- Speaker #1
Oui, c'est sûr.
- Speaker #0
Donc parfois, il faut sortir de sa vision, son prisme, et regarder à travers les yeux d'un vieux, ou d'un vieil, ou d'un raciste. Tu vois, c'est comme ça un artiste. Il se met à la place des autres, il crée.
- Speaker #1
Mais est-ce que tu crois qu'on peut tout dire ?
- Speaker #0
On peut tout dire, mais avec... qui, les circonstances, les sociétés. Comme tu disais tout à l'heure,
- Speaker #1
ça dépend des circonstances et des personnes.
- Speaker #0
Si c'était notre choix, on va tout dire nous les humoristes.
- Speaker #1
Mais t'as peur des fois ou pas ?
- Speaker #0
Bien sûr t'as peur.
- Speaker #1
Est-ce que tu dis, attends si je dis ça il va m'arriver ci ou ça ?
- Speaker #0
Bien sûr. C'est pour cela que tu travailles un peu tes sujets délicats. Tu te dis, je travaille, je parle d'homosexualité et je pousse loin et j'ai pas envie d'être taxé d'homophobe par les blancs ni de gay à taille par les arabes mais surtout que toi on te on me taxe tout le temps parce que t'es danseur mais c'est fou ça et parce que j'étais parmi les premiers arabes à faire le rôle de l'homosexuel à la télé tous les acteurs ont refusé de le faire ah c'est parce que toi t'as eu un personnage gay il y a 20 ans c'est même pas gay parce que quand tu dis gay parfois il peut avoir l'allure normale mais il est gay on suggère qu'il est gay d'accord ? Moi c'est la folle Il est en moche Un truc comme ça Folle, folle En Tunisie Dans un pays musulman En Ramadan Dans un feuilleton Qui cartonne encore C'est hyper C'est un peu H Tu vois pas Un peu H Avec Jamel Debbouze Et Ramzi Eric et Ramzi Tu vois Moi jusqu'à maintenant C'est la série la plus vue La plus rediffusée par la télé sur Youtube.
- Speaker #1
En fait, j'ai utilisé un mot qui va te plaire, c'est très subversif.
- Speaker #0
Bah oui,
- Speaker #1
mais je l'ai dit,
- Speaker #0
je suis un artiste et les gens n'ont pas de... Jusqu'à maintenant, on m'insulte pour me dire... Pour ce personnage-là ? Pas avec ce personnage-là, quand on veut m'insulter, me traiter d'homo...
- Speaker #1
Mais parce que t'as joué ce personnage.
- Speaker #0
Non, Mido, il s'appelle Mido.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Et maintenant, les plus grandes insultes que tu vois par des démurés comme ça, ils me disent Mido. Mais après, quand ils m'insultent comme ça, ça veut dire que j'ai tellement bien joué mon rôle.
- Speaker #1
Que t'étais excellent on y croit quoi Parce que toi et moi on sait que tu l'es pas du tout Bah en fait c'est pas grave Si je le suis je suis pas c'est pas ça
- Speaker #0
Un artiste Mais tu lui fais bien croire en tout cas Un artiste doit y poser une réalité le maximum Pour que ça soit réel En plus A part qu'il est gay Mais vraiment très bien joué dans la finesse Je suis danseur j'ai les petits trucs comme ça C'était super marrant C'est mon premier rôle comique à la télé Et ça cartonnait sa création
- Speaker #1
Non mais parce que les gens, ils s'attachent beaucoup à ce genre de personnage.
- Speaker #0
Mais j'ai cartonné, mais grave. Mais après, t'as toujours des petits demeurés comme ça. Ça m'amuse qu'ils m'insultent avec le mot midou. Mais je te dis, moi, tant qu'arabe, écoute, un Français, il n'a pas mon problème. Il joue dans un spectacle aujourd'hui ou dans un film. On lui dit, vas-y, tu vas faire le gay ou tu vas parler des gays, de monde homosexuel et tout ça. Il le fait. Qui va le juger ? Nous, tant qu'arabe. Aujourd'hui, c'est parce que si tu parles mal ou tu es limite à faire des blagues un peu piquantes sur l'homosexualité, t'es tout de suite taxé, non tolérant, tu vois ?
- Speaker #1
Et homophobe. Ouais, c'est ça. T'as tout de suite une étiquette qui arrive avec.
- Speaker #0
T'as tout de suite une étiquette parce qu'on va dire, ouais, c'est un arabe, c'est musulman, c'est normal, ils sont homophobes de nature. Et moi, j'explique. Et moi, je suis parmi les rares dans mon spectacle, même en France, dénoncés. Le peu, le fin fond, le truc d'homophobe que j'ai, que la société arabo-musulmane m'a impliqué, musulmane m'a impliqué, mon éducation, je parle de mon éducation d'homophobe.
- Speaker #1
Oui, oui, dans ton spectacle. Dans mon spectacle,
- Speaker #0
je dénonce, j'essaie de me déconstruire par rapport à ça, et je vois même dans la société française. 90% des gens, même dans leurs blagues, ils ne sont pas homophobes, mais tu as des attitudes, des blagues homophobes qui sont marrantes, peut-être qui font mal aux homosexuels parce que c'est insupportable. Et j'explique ça dans mon spectacle. Et de se trouver entre les deux, où tu es homophobe, où pour certains, tu es...
- Speaker #1
C'est fou.
- Speaker #0
C'est un gros mot.
- Speaker #1
J'ai remarqué un détail sur ta manière d'être sur scène. Tu as un problème avec ton micro. T'aimes pas tenir ton micro ? Des fois je le vois il est là...
- Speaker #0
Moi la première question pour désamorcer que les gens me disent c'est un problème, est-ce que tu m'entends ?
- Speaker #1
Ah ouais, dans le temps on t'entend.
- Speaker #0
Merci. Donc si tu m'entends, il n'y a pas un problème avec le micro. Moi dans mon spectacle, il y a des moments où je parle intimement, posé. Il y a des moments où je pose, il y a des moments où je fais le charmant, il y a des moments où je fais la voix de Barry White, il y a des moments où je m'explose. Je crie, les disciples mentent. Tu peux pas garder le micro là. Le micro là, c'est du pur stand-up. Plus le micro est à l'ancienne, et même avec le sans fil, et plus avec le fil parfois, et plus dans le pur stand-up. Et comme moi je mélange du pur stand-up, je le maîtrise avec du théâtralité, du show, du man-man show, des personnages, je dois développer ce truc là. Sinon c'est mort pour le public.
- Speaker #1
Donc sur scène t'es en mode technique et instinct ?
- Speaker #0
Très technique.
- Speaker #1
Et instinct ou pas ?
- Speaker #0
Très technique, les deux. C'est ça le... Merci. Un artiste, aujourd'hui, doit rester très instinctif. Et la technique est là pour te porter, pas pour te limiter. Et c'est cette dualité que, et le jour, un artiste, l'artiste artisan, ça s'appelle, il peut laisser libre son art et le nourrir de vie, de littérature, d'amour, de joie, de haine, de tout. Et être un bon technicien, maîtriser la technique, l'art, le déplacement, le corps, la danse, la technique du micro, la scène et la technicité. Et plus, il va être un génie.
- Speaker #1
Il se libère de ça ?
- Speaker #0
Non, mais parce que ça va mettre ton art dans une très belle vitrine. C'est le cadre, tu vois. C'est le cadre qui devient beau. La technique, c'est le cadre qui devient beau. C'est comme la belle chanson. T'as l'âme, t'as la chanson, t'as les belles notes. Si ta voix, elle n'est pas très... Tu vois ? On a tous, quelque part, une voix. Il y a des gens qui ont une voix très... de nature très belle. Mais s'ils ne la travaillent pas, s'ils ne peuvent pas la placer par rapport à un théâtre... Tu sais, parfois, ma technique et la technique d'un tout acteur, elle change d'un public à un autre, d'un théâtre à un autre. Tu ne peux pas jouer dans le Paname comme tu joues au Théâtre Beau. Tu veux pas jouer, t'as trop beau, quand tu joues au Jamel Comedy Club, tu veux pas jouer dans le Jamel Comedy Club quand tu joues devant 300, 400, 4000, 10 000 personnes. Qu'est-ce qu'on fait ? On reste coincé avec un micro à faire le stand-up ? Non !
- Speaker #1
Et d'ailleurs, le Jamel Comedy Club, c'est nouveau ça ou pas ? Ou tu l'avais déjà fait ?
- Speaker #0
Presque nouveau parce qu'avant, je voulais pas encore aller au Jamel Comedy Club.
- Speaker #1
Ah ouais ? Tu te sentais pas prêt ?
- Speaker #0
Ouais.
- Speaker #1
Et là, tu te sens mature ?
- Speaker #0
Bah, ça va, là, c'est la famille.
- Speaker #1
Faudrait que je vienne voir ça.
- Speaker #0
Jamel a kiffé.
- Speaker #1
Ah ouais ?
- Speaker #0
On est... potes et tout.
- Speaker #1
Ah ouais,
- Speaker #0
ça y est ?
- Speaker #1
T'as un nouvel ami ?
- Speaker #0
On se connaissait, il me suivait depuis longtemps, il me l'a dit. Et je savais, parce qu'on se voyait des messages, je ne l'ai jamais vu.
- Speaker #1
Ah, mais là, tu l'as vu, ça y est ?
- Speaker #0
Il m'a vu, je l'ai vu. Et il me suivait même quand je jouais en arabe. Tous les artistes arabes ici, francophones, bien sûr. Tu es en référence dans le Maghreb, du stand-up, tu en as choisi en arabe, ils s'intéressent, c'est leurs origines.
- Speaker #1
Ouais, ils comprennent. Et c'est qui les humoristes que t'aimes ? Qui t'inspire ou qui te... Euh...
- Speaker #0
Farid. Redouane, sa générosité.
- Speaker #1
Bougaraba ?
- Speaker #0
Bougaraba, sur scène, sa folie. Hakim Djimili. J'aime travailler avec lui, j'aime le voir prendre un café, c'est un mec super. J'aime Gad, énormément. Jamel, je découvre qu'il est... C'est un gamin, mais en même temps, quand tu parles avec lui dans un coin, tu te poses comme ça pendant 20 minutes, c'est un mec qui a un cerveau. Moi, je suis tout le temps... Tous les soirs dans les comédies club ou dans mon théâtre.
- Speaker #1
Il y a toujours une petite discussion.
- Speaker #0
Le système, il y a toujours une petite discussion avec un mec qui est arrivé, un mec qui doute de son parcours, un mec qui va avec un grand parcours.
- Speaker #1
Mais est-ce que c'est très concurrence ?
- Speaker #0
La concurrence, elle doit être saine et indirecte. Il n'y a pas de concurrence directe.
- Speaker #1
Il faut que ça soit loyal. Non,
- Speaker #0
il n'y a pas de concurrence directe. Il n'y a pas un mec qui se dit, moi et toi, en concurrence. Moi, je le fais beaucoup avec Edgar Hive. C'est un monstre de la scène. Ah,
- Speaker #1
je vois qui c'est.
- Speaker #0
Edgar Yves, pour moi, c'est un mec frérot, je le connaissais. Hein ?
- Speaker #1
C'est ton pote ?
- Speaker #0
C'est mon frérot.
- Speaker #1
Bon, faudra qu'il vienne sur mon podcast. Et moi, écoute bien,
- Speaker #0
s'il vient sur ton podcast, il va tout casser. Edgar Yves, je suis parmi les rares, parce que lui, il a des réparties, il est fou, même dans la vie. Même certains humoristes, ils le craignent. Et sincèrement, il a une force.
- Speaker #1
Il a une répartie de ouf.
- Speaker #0
Une répartie de ouf, une force sur scène, il est très puissant sur scène. Et moi, depuis le début, même quand j'étais un peu maladroit, J'arrive dans les comedy clubs, je deviens pote et parfois je commence à rentrer dans un petit... Lui, il adore. C'est avec lui, je dis, descend sur scène, c'est un homme. Il me dit quoi ? Je dis, descend, aujourd'hui je vais te déchirer. Il me dit, quoi ? Tu vas me déchirer ? Tu vas voir, il devient fou, il déchire la scène. Et on le fait tout le temps. Une fois, il a déchiré la scène, j'ai déchiré la scène, comme ça. Je lui dis, viens, un petit battle, comme ça. Tu vois, il fait son sketch, il devient fou. Il les a tués. J'arrive, je tue tout le monde, mais après, j'étais parti parce qu'il y avait un comedy club. Je n'ai pas attendu jusqu'à la fin. Il m'a dit, ta fille, tu as eu peur. Tu vois, on est dans ce genre de défi, mais très sympa parce qu'il y a du respect derrière.
- Speaker #1
Oui, vous respectez énormément.
- Speaker #0
Énormément, artistiquement, oui. Parce que je sais que le mec, il a de la bouteille, il travaille. En plus, il a une intelligence scénique et au niveau de l'écriture, énorme. Il dénonce, il parle de certains sujets. Et il est intègre aussi. Il est dans cette indépendance. Il a compris le game et le faux game, lui. Tu vois. Lui, quand il parle, même dans ses mots, il y a le game et le faux game.
- Speaker #1
Il fait la différence.
- Speaker #0
Il fait la différence. Et lui, il se met dans le vrai game d'être artiste indépendant et de ne pas dépendre des médias qui vont te contrôler derrière. Et comme il l'a dit, après, s'il te laisse, tu te casses la gueule. Il faut rester toujours artiste indépendant.
- Speaker #1
Et toi, en Tunisie, tu étais très connu. Enfin, tu es très connu.
- Speaker #0
Jusqu'à maintenant, oui.
- Speaker #1
Et ça t'a fait quoi de repartir un peu de zéro ici ?
- Speaker #0
Ben, ça m'a soulagé. C'est vrai ?
- Speaker #1
Ça t'a libéré ?
- Speaker #0
Ça m'a libéré. Déjà, rien que tu ne peux plus sortir dans la rue avec ta famille, tes enfants, te balader tranquillement. Rien que tu ne peux pas ouvrir ta gueule dans une interview ou dire un truc, donner un avis. Sans que ça soit relayé partout ? Sans que ça crée des montagnes russes. Il y a un matin où tu parles des mamans, tu parles d'un truc. Tous les mamans de la Tunisie, les papas, les gens te disent « Waouh, t'es magnifique, t'es l'enfant. Si t'es notre enfant, tu parles bien. » Et rien, tu dis une connerie, tout le monde te déteste, ils ont envie de te brûler. C'est comme ça chez nous, avec les artistes. Et ici, c'est pire. Et donc, se libérer de ce poids-là, et recommencer de zéro, et dire, voilà, maintenant, je travaille l'art pour l'art. Je m'en fous de... Aujourd'hui, surtout à mon âge, avec la carrière que j'ai eue, je travaille plus pour moi que pour les gens.
- Speaker #1
T'as plus rien à prouver.
- Speaker #0
Rien à prouver et je me dis l'art que je fais, c'est sûr que j'ai envie que le public apprécie, mais je te parle de mon art, mais c'est fini. Je m'en fous si les gens disent qu'ils jouent devant 10 000 personnes ou 90 ou 7 ou 100. J'ai 100 heureux et mon art est pur. Mon art est bien travaillé, mes idées sont là, je suis intègre et je sais technique, tu vois, je suis heureux. Aujourd'hui, moi, je dois être heureux. Avant, j'essayais de donner plus de bonheur pour le public, je travaillais pour le public, j'étais attiré, c'était mon vampire.
- Speaker #1
C'était tout pour le public ?
- Speaker #0
Ouais, c'était tout pour le public. Maintenant, c'est plus pour moi que pour le public.
- Speaker #1
Tu penses plus à toi maintenant ?
- Speaker #0
Mon art et le public derrière. Et ça, c'est un vrai artiste. J'ai retrouvé la base. J'étais comme ça au début, l'ADN de mon artiste quand j'étais danseur, théâtre, moi ce que je veux dire après le public, tu vois. Et après tu rentres dans le tourbillon, la spirale d'être connu, la foule, les gens, la staritude, la fame, la fame, elle te pompe. Tu deviens un peu l'esclave de comment dire, comment s'habiller, comment parler, quel est aujourd'hui le formaté et je me suis libéré de ça.
- Speaker #1
Maintenant t'es vraiment toi ?
- Speaker #0
Ouais, plus. Plus moi, moins de filtre, moins de... Moi, je le fais pour toi.
- Speaker #1
Et si demain, tout ça s'arrête ? Tu veux qu'on retienne quoi de toi ?
- Speaker #0
Rien, je m'en fous.
- Speaker #1
Tu t'en fiches ?
- Speaker #0
Je m'en fous de ce qu'on retient de moi, sincèrement. Moi, je ne rêve ni du statut, ni de me faire un festival à mon nom, ni une rue.
- Speaker #1
Ouais, t'as pas de problème d'égout par rapport à ça ?
- Speaker #0
Non, mais... Hé, il y a un proverbe tunisien, il dit « donne-moi à manger aujourd'hui, donne-moi à vivre » . Que ce soit aujourd'hui, je m'en fous du demain. Moi, dans mon art, si aujourd'hui, donne-moi le rire que je t'ai donné, applaudis-moi, paye-moi bien, mets-moi à l'aise, et donne-moi ce que je mérite aujourd'hui. Je m'en fous, demain je suis mort, j'ai arrêté ce que j'ai arrêté. Si j'ai arrêté, c'est que je n'ai plus envie que ça continue. Donc je m'en fous, demain, les gens disent grand artiste, petit artiste, il n'y a plus de preuve sur moi, sur les réseaux, il n'y a rien. Mon art s'est arrêté aujourd'hui, ça y est. Il y a des gens qui ont envie de perdurer dans le temps, d'être là, de marquer leur... Ça va me servir à quoi, moi ?
- Speaker #1
Tu me dis à mes enfants, mes enfants me connaissent.
- Speaker #0
Ce que j'ai laissé, moi, à mes enfants, directement ou directement, ça c'est le plus important. Ce que tu laisses à tes enfants ? Les valeurs, l'amour, comment s'en sortir. Le fait de leur montrer, voilà, je suis arrivé au sommet, j'ai tout détruit, je reviens et je rebâtis tout. Ils se disent, papa l'a fait avec les... peu de moyens qu'il avait, moi je peux le faire. C'est ça, laisser un schéma de comment on peut me donner l'exemple. Et pas dire des choses grandes comme ça et toi t'es pas à la hauteur. Moi, mon père, il m'a rien raconté, il a fait devant moi.
- Speaker #1
Le meilleur modèle,
- Speaker #0
c'est l'exemple. Tu donnes un exemple, tu donnes des valeurs, les valeurs humaines, les valeurs de l'amour, tu donnes une bonne religion, ils ont des bons parachutes, dans la vie, tu leur donnes la vie, tu leur donnes aussi la spiritualité, c'est important. Il y a des gens, ils ont la vie, ils ont tout. Ils ont les matériaux, la matière, l'argent. Ils laissent des grandes maisons, ils laissent la structure. Même un royaume, ils te laissent une banque. Ok, magnifique. Mais ils ne te laissent aucune valeur derrière. Ils ne te laissent pas une spiritualité. Tu laisses des montres. Tu crées des monstres.
- Speaker #1
C'est vrai.
- Speaker #0
Tu crées des monstres. Tu vas créer des gens qui vont, aux yeux des gens, être heureux. Mais ils sont super malheureux, frustrés. Parce qu'on est un équilibre. On est l'ombre et la lumière. On ne peut pas être que ombre et que lumière. On ne peut pas être que froid. On a besoin d'amour, on a besoin de spiritualité. Et ça, heureusement, Dieu me l'a donné. Et j'ai envie aussi de donner, d'expliquer à mes enfants, je dis regarde la chance qu'on a. Tu as la chance d'être polyglotte, tu as la chance de vivre en France, tu as la chance d'être arabe, tu as la chance de comprendre l'arabe, tu as la chance de voyager, d'avoir un passeport, tu as la chance d'être intelligent, d'être dans les grandes écoles. Et tu as la chance d'avoir une spiritualité. C'est ce qui va te sauver que tout ce qui Dans la vie ne fonctionne plus à un certain moment Ça peut être une semaine ça fonctionne plus C'est là dans cette semaine les gens ils sont perdus Ils sont dans un burn out ou ils se suicident Il suffit une semaine parfois Ils ont plus de repères Et les gens ça devient une tasse Leur repère ça devient un tableau Leur repère ça devient un ordinateur Les potes sans succès Moi j'ai des coupes J'ai des médailles J'ai des prix J'ai des photos avec les plus grands acteurs du monde J'ai des affiches de films Ils ne sont jamais accrochés chez moi. Tu rentres chez moi, tu es une maison d'une personne normale, neutre, il n'y a pas de cet égo.
- Speaker #1
Je me bats tous les jours avec lui.
- Speaker #0
Et mes enfants, quand tu rentres chez eux, c'est leur papa, c'est pas l'artiste qui rentre. C'est pas la star qui rentre. L'artiste, oui, mais pas la star. C'est pas, je rentre et je suis l'autre. Il y a un petit lit qui a été applaudi par 10 000 personnes. J'ai réussi, je l'ai pris là. Je peux partager avec... que mon amour du métier et ils ont un papa à la maison et ça le plus important travaille la vie, travaille là il faut la façonner, la travailler arracher les choses, vas-y, vis la vie ta spiritualité va faire l'équilibre, c'est comme ça parce que du moment où tu vas te trouver dans le sombre tout seul la nuit tout s'éteint, t'es tout seul comme ça t'as une âme, elle va partir, elle va revenir qu'est-ce que tu lui donnes, elle, ton âme ? En quoi tu vas la nourrir ? Avec quoi ? Tu comprends ? Avec quoi tu vas nourrir quelque chose d'immatériel ? On est matériel, on a un corps, on veut toucher, embrasser, vivre, manger, ça c'est d'accord. Mais qu'est-ce que tu vas donner ? Avec quoi tu vas nourrir ton âme ? Il faut avoir une spiritualité. Et c'est ça où tu attends une espèce de sagesse, d'intelligence. Et c'est là où tu peux vivre un équilibre, parce que la vie c'est un équilibre. Dieu, ou la nature pour certains, ou une espèce de force pour d'autres. Le monde est équilibre, on a deux yeux, on dort, on se réveille, il y a la vie et la mort, il y a après...
- Speaker #1
La lune, le soleil. La lune, le soleil,
- Speaker #0
il y a le blanc et le noir, il y a l'eau et le feu, il y a l'homme et la femme. La vie c'est un équilibre.
- Speaker #1
Mon malotie. En tout cas, j'étais ravie de te recevoir. Merci pour la qualité de cet échange.
- Speaker #0
Je ne sais pas si...
- Speaker #1
Je pense que ça va inspirer beaucoup de monde.
- Speaker #0
Les conneries que je lui dise.
- Speaker #1
Non, c'était très bien. Merci beaucoup.
- Speaker #0
Merci à toi.
- Speaker #1
On a passé un bon moment.
- Speaker #0
Tu m'as donné l'envie de parler comme ça.
- Speaker #1
J'ai vu, j'ai vu. Mais c'est beau. Merci à toi.
- Speaker #0
Avec 50% de vocabulaire.
- Speaker #1
Mais écoute, il faut que tu reviennes l'année prochaine. Ouais, tu vas voir.
- Speaker #0
Avec 80%. 60 000.
- Speaker #1
Inch'Allah. Merci à toi.
- Speaker #0
Merci.
- Speaker #1
Je te dis à très bientôt.
- Speaker #0
Merci.
- Speaker #1
Salut les Tchis.