Speaker #0La science-fiction, c'est répondre aujourd'hui aux enjeux de demain et espérer qu'ils soient comme les étoiles, innombrables, mais jamais semblables. Bienvenue dans Space opera, aujourd'hui nous parlons du vaisseau. Pour bien comprendre le joueur du Space opera, il faut comprendre que les personnages organiques ne sont rien sans le personnage qu'est le vaisseau. Le vaisseau, le battleship ou le navire n'existe que pour le capitaine et son équipage. Comme le capitaine ne peut prétendre à cette fonction qu'avec un navire, le vaisseau ne fait qu'un avec ce dernier. Vous remarquerez aussi que la série est souvent éponyme au nom du vaisseau. Andromeda, Battlestar Galactica, Firefly, Enterprise, Deep Space Nine, Babylon 5, Crusade, Voyager. Une précision avant d'aller plus loin dans notre voyage. Vers la fin des années 70, le genre du space opera se fend en deux. D'un côté, les vaisseaux propres, clairs, sortis d'usines, qui affirment qu'une Constitution veut vous protéger. De l'autre, des vaisseaux sales, rafistolés, achetés d'occasion qui affirment que l'espace n'est plus la promesse en laquelle vous croyez. Deux typologies, deux philosophies du monde. Mais, et c'est là que ça devient intéressant, le rôle du vaisseau, lui, ne bouge pas d'un millimètre. Dans les deux cas, le vaisseau abrite, transporte, rassemble. Et il finit par compter plus que la tôle dont il est fait. Mais nous y reviendrons. Il faut comprendre donc que le vaisseau est à la fois un compagnon d'armes et un lieu qui protège en sa matrice les humains qui l'entretiennent. Tout au long Voyager, les hommes et les femmes qui y entrent changent, évoluent, dans une étrange gestation. Puis un jour, ils doivent quitter le nez qu'est le vaisseau. Et là, ils ne seront plus les mêmes. Ils renaîtront différemment. Mais ceci, nous le verrons dans un autre épisode. Le vaisseau est donc le compagnon d'armes et l'ami. Au même titre qu'un membre d'équipage, il a un nom, un surnom. Le vaisseau miracle pour Voyager. Et parfois, un caractère. Il protège des attaques des autres vaisseaux, des problèmes de l'univers, et peut lui aussi attaquer s'il le faut pour défendre ses compagnons. Le plus bel exemple pourrait se trouver dans le vaisseau vivant qui partage ses joies et ses peines avec l'équipage de Farscape, Moya. Le nom du vaisseau est tantôt une mer nourricière pour cet équipage éclopé, tantôt une mer au sens littéral du terme. Les capitaines transposent souvent à leur vaisseau des caractéristiques humaines et parfois même un genre, idée souvent véhiculée par l'ingénieur. Le vaisseau est donc parfois têtu, capricieux ou facétieux. Le vaisseau peut répondre également aux interrogations du capitaine. Andromeda, dans la série du même nom, a une interface interactive sous forme d'une IA holographique qui se prénomme Romy. Le 16 Voyager a quant à lui des circuits bioneuraux qui peuvent tomber malades avec un simple petit coup de froid. Tout cela nous force à concevoir le vaisseau comme un être vivant, quoi qu'il arrive. On peut énoncer que le vaisseau est aussi une potentielle mère. Oui, car elle protège les humains qui se développent en son sein. Elle les protège de l'espace froid, de l'espace qui ne favorise pas la vie. Elle est la mère car elle vit en symbiose avec les êtres vivants qui l'entretiennent et la soignent. En effet, toutes les formes de vie à son bord l'entretiennent et font vivre ses organes comme un organisme vivant complexe. Toujours pour reprendre l'exemple le plus frappant du space opera, le vaisseau Moya de Farscape est un vaisseau de l'espèce des Leviathan, nécessitant des soins, surtout dans l'épisode de l'accouchement. Notez aussi que lorsque l'humain décide de sortir de la matrice qu'est le vaisseau, lorsqu'il décide de se confronter seul à l'espace, lorsqu'il est prêt au saut dans l'inconnu, il a en général révélation de ce que lui propose l'univers. Dans Star Trek, le film de 1979, Spock effectue une sortie dans l'espace non autorisée pour comprendre V'ger. Une révélation qui lui permet justement d'entendre ce que veut la sonde et d'entrevoir ce que le destin a finalement prévu pour lui. John Sheridan, alors commandant de la station Babylon 5, comprend le rôle qu'il va jouer dans le futur en étant confronté au vide infini de l'espace. On peut noter donc que la sortie dans l'espace, la sortie d'une nuit protecteur, est une sortie vers un nouveau stade de l'évolution. Notez aussi que les êtres omnipotents n'ont pas besoin de vaisseaux pour se déplacer dans l'espace, car Cylon déjà conscience de ce que représente la sortie du cocon. Les vaisseaux sont tous... Il y a aussi un point d'ancrage de l'histoire. Une humanité loin de Starbase ou de sa planète. Le navire représente alors une part de leur planète-mère, de leur héritage et parfois même tout ce qu'il en reste. Il permet aux spectateurs de retrouver l'ensemble des personnages toutes les semaines. Quoi qu'il arrive, tous les personnages seront sur le vaisseau. S'ils n'y sont pas, c'est qu'il y a un problème et donc une nouvelle aventure. Si le vaisseau doit être perdu, cela signifie la fin Voyager, la fin de l'apprentissage et le début de la souffrance. Si la fin ne coïncide pas avec la fin Voyager. Et donc, sans cette destination, sans ce but d'épanouissement prévu, la quête de soi devient alors bien plus individuelle, comme nous l'a prouvé la série Picard. Mais regardez bien ce qu'ils font ensuite. Aucun de ces personnages ne reste sans vaisseau. Picard à la retraite doit en affréter un pour repartir. Rios traîne le Sirena comme on traîne un exil. Et pour la dernière mission, celle qui compte, ils vont chercher Enterprise-D dans un hangar. Un modèle démodé, dépareillé, rafistolé pièce par pièce. Ils auraient pu prendre n'importe quoi, Cylon pris Cylon. Parce que c'est ça que dit la série au fond. On ne peut pas être entier sans vaisseau. La quête devient individuelle, oui, mais elle reste inachevée tant que la coque n'est pas retrouvée. Le vaisseau n'est pas le décor Voyager, il en est la condition. L'humain se retrouve confronté à la réalité de l'univers la plus rude lorsque le vaisseau éclate. C'est la famille qu'il formait avec l'équipage qui lutte pour maintenir le lien. C'est le vaisseau qui crée le lien entre les individus et puis entre les individus et l'inconnu. C'est aussi le vaisseau qui est autorisé par l'univers à traverser l'espace pour amener chacun des personnages au bout de sa voie. Le spaceship est donc à la fois le lieu de l'aventure et celui qui conduit à l'aventure. A la différence des autres personnages du Space opera, le vaisseau est comme l'univers. Il peut être détruit, mais il ne peut pas mourir. Son idée et son essence ont finalement une structure qui protège aussi bien en interne qu'en externe. Il est l'incarnation physique d'une idée, et personne ne peut détruire une idée. Mais la maintenir en vie n'est pas une mince affaire aussi. Premier exemple, Enterprise. A chaque fois détruit ou inaccessible, c'est l'équipage qui recrée l'esprit Enterprise dans les différentes séries Star Trek. Ses valeurs sont bien plus qu'un amas de tôle. Le vaisseau prend alors une dimension métaphysique. Seulement voilà, tous les vaisseaux ne partent pas avec cet Rygel. Enterprise arrive avec son nom. Il incarne une idée avant même le générique et l'équipage n'a plus qu'à en être digne. Mais que se Cylon quand la coque ne promet rien du tout ? Le Cerritos dans Lord Warbird est un vaisseau de seconde zone. Il arrive après la fête et il fait les corvées. Il termine le travail des autres et personne à Starfleet n'attend quoi que ce soit de lui. Sauf qu'au fil des saisons, il gagne son nom, pas par héritage, à l'usage. Le Cerritos de la fin n'est plus celui du début et c'est l'équipage qui a fait la différence, mission après mission. C'est l'autre versant de l'idée. Un vaisseau peut incarner des valeurs parce qu'on les lui a confiées, ou parce qu'il se les a fabriquées. Le Rocinante de The Expanse n'était qu'une corvette militaire, volée, avant qu'un équipage ne le rebaptise et n'en fasse sa maison. Un nom, ça se reçoit, mais ça se gagne aussi. Babylon 5 est la station pour la paix. Andromeda est le dernier vestige de la République Galactica, de ce qui a été l'âge d'or des Galaxy, et de ce qui pourrait redevenir une ère de paix. Le Galactica est le dernier bastion de l'humanité en route vers une Enterprise. Le TARDIS du Docteur est une vision horrifique pour tous ceux qui veulent asservir l'univers lorsqu'il apparaît. Tous savent que c'est un torrent de cataclysmes qui va s'abattre sur eux, eux qui ont osé provoquer le Docteur. Et si nous parlions du design ? Le vaisseau est bien plus que l'écho inanimé du capitaine sur le fond. Il reflète les valeurs de Cylon construit. Les lignes courbes, les couleurs claires sont réservées aux vaisseaux d'explorateurs. Les soucoupe de Starfleet, qui sont avant tout une flotte d'exploration, se veulent pacifistes et universelles, et donc peuvent être schématisées en un cercle flottant. Sans aller dans les facilités, le cercle, c'est la vie, la création, et donc une idée du pacifisme. Et lorsque ces vaisseaux rencontrent un vaisseau d'un univers parallèle, le même, mais en copie, Un univers où le côté militariste a pris le dessus sur l'exploration, lignes deviennent alors plus sombres, voire menaçantes. Les tourelles et autres armements sont plus nombreux et agressifs et brisent alors l'harmonie des formes sphériques ou des lignes courbes. Les lignes des vaisseaux Klingon sont droites, angulaires et donc tranchées. Leurs vaisseaux ont des formes intrusives. qui ne sont là que pour Dominion et conquérir. Les Romulien, eux, sont un peuple dont le goût pour la dissimulation et la propagande est tel que leurs vaisseaux, dits Oiseau-de-proie, ressemblent littéralement à des prédateurs ailés qui traversent l'espace tout en étant camouflés sous leurs boucliers Doctor Who les rendant invisibles. Les Cylon de Battessa Galactica sont des vaisseaux en amas d'épines qui tranchent toute espérance humaine quand ils surgissent. Maintenant, sortons à l'instant de la fiction. Jusqu'ici, la coque nous renseignait sur le peuple qui l'a construite. Elle renseigne aussi sur autre chose, sur ce que les auteurs, eux, croient possible. Reprenons ce schisme. 1917, le Faucon Millenium. Un tas de ferrailles Cerritos que son propriétaire n'a même pas fini de payer. On a appelé ça le used future , le futur d'occasion. L'idée est simple et elle est tout changée. Dans l'espace aussi, les choses s'usent, se réparent mal et appartiennent à quelqu'un d'autre. Serenity dans Firefly prolonge la lignée en 2002. Le Dominion de The Expanse la pousse à son terme. Un vaisseau volé, rebaptisé, cabossé, saison après saison. En 1979, quelques années après, Enterprise ressort quant à lui des chantiers repeints en blanc. Plus lisse et plus ronde qu'il ne l'avait jamais été. Voilà le schisme. Ce ne sont pas deux époques qui se succèdent. Ce sont... deux de répondre simultanément à la même question. Est-ce que quelqu'un veillera sur nous LCARS ? Alors on pourrait croire que la Ferrari a fini par l'emporter, que le pessimisme a gagné. Ce serait aller trop vite. Depuis, Strange New Worlds, Prodigy, Lower Decks ont délibérément fait marche arrière vers les courbes claires. Les deux discours cohabitent maintenant, parfois dans la même franchise et à la même année. Ce n'est pas le désespoir qui a gagné, c'est l'accord qui s'est perdu. Et c'est pour cela que la coque vous dit toujours quelque chose. Elle ne vous dit plus seulement à quel peuple vous avez affaire, elle vous dit sur quelle branche du genre vous venez de monter. En son sein, le vaisseau propose aussi l'aventure. Le découvrir est un enjeu Voyager. Descendre ses ponts, explorer ses secrets. On voit une énigme qui conduit à l'impossible. Son déplacement modifie aussi l'univers autour des personnages et finalement leur inconscient. Le vaisseau... Et donc cet énième personnage qu'on oublie souvent. Il est le lieu de l'action et celui qui mène à l'aventure. En son sein, on peut déjouer un complot Galactica ou une histoire d'amour chaotique. Tout en se rendant vers l'inconnu à aventure et en rencontrant son devenir. C'est tout pour aujourd'hui. C'est toujours un plaisir de vous rencontrer. Et en espérant vous voir dans le prochain épisode au détour d'une comète. A bientôt.