- Speaker #0
Superdocteur, c'est le podcast des soignants qui redonne de la noblesse à notre métier pour soigner mieux et différemment. Aujourd'hui, on aborde un sujet difficile, parfois inconfortable, mais absolument central pour comprendre comment nous soignons les discriminations dans le système de santé. Racisme, homophobie, biais implicite. Comment ces mécanismes, souvent invisibles, peuvent-ils modifier un diagnostic, une écoute ou même un traitement ? Pour en parler, j'ai le plaisir de recevoir Miguel Chema, étudiant en médecine, formé à la sociologie, ancien journaliste au Bondi Blog et créateur du compte Santé et Politique. Il publie un livre qui bouscule notre profession, La Santé et Politique, publié aux éditions Belfont. Son travail met en lumière la manière dont nos routines cliniques, nos habitudes, nos angles morts, peuvent, parfois malgré nous, produire des inégalités de soins. Dans cet entretien, on va poser une question simple, mais... vertigineuse, les médecins sont-ils racistes ? Et surtout, comment comprendre, déconstruire et corriger nos biais pour soigner réellement tout le monde ? Salut Miguel !
- Speaker #1
Bonjour !
- Speaker #0
Merci beaucoup d'être avec moi aujourd'hui, ça faisait longtemps que je voulais t'avoir. J'ai lu ton livre que j'ai trouvé fantastique. Je vais te poser ma première question pour commencer. Est-ce que tu peux me décrire de quoi on parle exactement quand on évoque le racisme dans les soins ? Est-ce que tu peux me donner des situations courantes qui permettent de... peut-être de comprendre concrètement les mécanismes dont on va parler ?
- Speaker #1
C'est une question un peu vertigineuse, d'autant que le racisme est multiple et il trouve plein de manières à s'exprimer. C'était un chapitre qui était important pour moi, c'est le premier chapitre du livre. Je pense qu'on peut dire qu'à la fois le racisme c'est des actions, mais c'est aussi des propos, des inconscients, voire la manière dont on présuppose des attentes, des envies, des besoins, des passions. L'un des exemples qui est le plus présent dans le livre, c'est la douleur. Et c'est la manière, par exemple, pour une situation clinique différente, on va présupposer, si les patients sont par exemple arabes ou noirs, que leur douleur est en deçà de ce qu'ils sont en train de dire. Et ça, ce qui est intéressant avec ce sujet-là, c'est que d'une part, il n'y a que du social dans la douleur. C'est-à-dire qu'il n'y a aucun moyen pour un soignant de la mesurer, cette douleur. Donc c'est qu'à partir de ce que dit le patient, qu'on peut être à même de la prendre en charge. Du coup... L'acceptation de la douleur, mais aussi sa dénégation, ne met en jeu que les rapports sociaux entre les individus. Et ces rapports sociaux, ce ne sont jamais des rapports sociaux inter-individuels, par exemple, entre toi et moi, mais ce sont toujours des rapports sociaux entre des identités préconstruites et ce qu'on projette sur les individus. Et quand on fait un peu l'histoire de la prise en charge de la douleur, on voit par exemple pour les patients maghrébins qu'on a le syndrome méditerranéen, qui n'a rien à s'en drôme, qui... qu'on appelait aussi sinistrose. Alors sinistrose était bel et bien présente dans les livres de psychiatrie, contrairement à la syndrome méditerranéen. Sinistrose a été inventée au XXe siècle par le docteur Bissot. C'était d'abord utilisé pour délégitimer les douleurs des ouvriers qui souffraient de maladies professionnelles, d'accidents du travail. Et très rapidement, ça s'est concentré autour des travailleurs nord-africains. Et on utilisait plutôt sinistrose à l'époque. envers les hommes maghrébins et syndrome médianien envers les femmes maghrébines. Et donc, ces personnes maghrébines auraient une propension à exagérer leur douleur. N'ayant aucun moyen de mesurer cette dite douleur, on ne peut pas savoir si elle est exagérée ou pas. S'agissant des personnes noires, ce n'est pas tellement qu'ils auraient une propension à exagérer, mais plutôt qu'ils ne ressentiraient pas de douleur. Et ça, on le trouve très bien décrit dans le magnifique livre de... l'historienne Delphine Peretti-Courty, qui s'appelle Cornel et Médecin Blanc, elle montre comment il y a vraiment un travail des médecins coloniaux qui sont persuadés que les Noirs ont une insensibilité périphérique, c'était les expressions de l'époque, et du coup, qu'ils avaient une résistance accrue à la douleur. Il y a même un exemple assez frappant de ce livre, et je vais le citer, les mots sont crus, mais ce ne sont pas les miens, ce sont des médecins colonials de l'époque qui disaient que les noirs avaient une résistance à la douleur, si bien qu'ils avaient fait une chirurgie à une négresse, et que cette dernière s'est mise à chanter comme un oiseau le lendemain de la chirurgie faite sans anesthésie. Bien évidemment, ça m'étonnerait que ça soit vrai, mais bon, c'est l'exemple de l'époque. Il n'est pas question de dire que ce qui a existé dans l'histoire est exactement ce qui se passe aujourd'hui, en attendant. Et moi, c'est aussi un peu la thèse du livre. c'est qu'on est des êtres sociaux, qu'on est travaillés par l'histoire et que la médecine est inscrite dans le monde social et qu'elle est, elle aussi, un lieu d'expression d'un certain nombre de systèmes de domination. le racisme en faisant partie. Et donc, la question, ce qui était important pour moi, c'est de ramener cette histoire, parce que cette histoire nous permet de penser nos pratiques d'aujourd'hui et de voir comment on est agi aussi socialement. Et pourquoi, quand on voit un certain type de patient, on est disposé à la remettre en question ? Qu'est-ce qu'il fait, à un moment, devant un patient ? C'est l'exemple que j'ai vu. J'étais en service d'urgence à Paris. Et j'ai une patiente qui vient, douleur à la mâchoire, pas de contexte de chute, etc. Une chef demande un ECG qui montre les signes clairs d'un infarctus antérieur. Et une autre chef reçoit l'ECG, l'interne est un peu inquiète en disant qu'il faut appeler le cardio. Cette chef-là dit « Non, mais elle n'a pas de douleur dans le thoracique, on va attendre. De toute façon, ça doit être un syndrome éditerne. »
- Speaker #0
Parce que c'était une patiente...
- Speaker #1
Maghrébine.
- Speaker #0
Maghrébine.
- Speaker #1
Et moi, je dois avouer que j'avais une connaissance un peu historique de tout ça. Mais jusque-là, j'étais jeune, je ne sais plus en quelle année j'étais. J'adore quand même, j'étais jeune. Je ne sais plus en quelle année j'étais, mais je dois avouer avoir été. Parce que d'une part, je n'ai même pas elle qui a examiné la patiente. C'est une autre chef, mais elle a juste su que cette patiente était maghrébine. Je ne sais pas comment d'ailleurs. maladie syndrome méditerranéen. j'ai entendu des pompiers le dire j'ai entendu des des infirmières le dire et moi je dois avouer que ça a été quand savez-vous ? et ce qui est important pour moi c'est pas de dire vous êtes horrible vous êtes méchant, bien que ça soit horrible et méchant, mais plutôt de dire vous vous êtes agi par un discours historique que vous ne faites que répéter sans même savoir que vous le répétez sans même savoir que vous mobilisez des notions nées dans la domination la plus violente et qui perpétuent cette domination. Donc il faut à un moment essayer de... On dit « evidence-based medicine » , en fait, on entend ça souvent, mais il faut aussi l'utiliser quant aux catégories sociales, quant aux discours qu'on mobilise, etc. La douleur, c'est un des exemples parmi d'autres. Moi, j'étais aussi assez surpris de tous les discours culturalistes qu'on pouvait trouver. dans les services de gynécologie sur les patientes roms qui feraient trop d'enfants ou les patientes africaines qui feraient trop d'enfants, qui auraient des facilités à faire des enfants. Je mobilise les travaux de Priscille Saugrin, qui est une sociologue et aussi une sage-femme et qui a énormément travaillé sur ces questions-là. Et ces travaux sont fascinants de voir comment les... les catégories sociales mobilisées sur la patiente africaine. Et c'est toujours des patientes archétypales. L'africaine, la chinoise, etc. Il y a aussi les travaux d'Alexandra Nako, qui est une sociologue qui a beaucoup travaillé sur le culturalisme, qui a fait un très bel article dessus. Mais voilà, il y a plein de formes de racisme. Mon envie, moi, c'était de... de faire comprendre qu'il existait, qu'il était là, qu'il ne suffit pas de faire le serment d'Hippocrate, de soigner correctement les individus. S'il suffisait que de cela, ce serait très très simple. Et donc, ce ne sont jamais des questions de volonté, en fait. Ce sont toujours des questions de rapports sociaux.
- Speaker #0
C'est passionnant. Et ton livre est vertigineux parce qu'il y a deux faces de cette même pièce. Il y a le racisme assez évident qu'on peut entendre, qu'on peut voir, qu'on peut constater. par, tu viens d'en parler, le syndrome méditerranéen et c'est assez étonnant parce que j'ai eu exactement la même expérience que toi. J'ai entendu cette expression très tard. Je crois même que j'étais déjà interne ou même déjà diplômé. Et je l'ai entendu d'un médecin beaucoup plus âgé et je n'ai pas compris. Je n'avais jamais entendu ça et je me suis dit j'ai raté un truc, ce n'est pas dans mes livres et tout. Et donc j'avais regardé, j'avais vu, mais waouh, c'est incroyable. C'est la première fois que j'avais entendu ça, la même expérience que toi. Mais donc, d'un côté de la pièce le racisme assez évident qu'on peut reconnaître facilement. Mais dans ton livre, tu montres que beaucoup d'inégalités de soins viennent de mécanismes inconscients, sans intention forcément malveillante. Concrètement, comment est-ce que nous, soignants, peut-on reconnaître qu'on est pris dans des biais sans tomber dans l'auto-flagellation, tu vois ? Mais est-ce que tu peux nous donner des pistes par rapport à ça ?
- Speaker #1
Moi, il y a une phrase de Pierre Bourdeuil que je cite beaucoup et qui, en fait, m'a aussi beaucoup aidé. Il dit une phrase dans un bouquin, je ne me rappelle plus du bouquin, mais peu importe. Il dit « les accents sociaux sont des accents sans sujet » . Pour dire que les accents, ce n'est jamais un sujet, un individu qui ferait quelque chose, mais c'est toujours le monde social et tous les agents qui sont pris dans les interactions. qui sont à l'origine de cette action-là. Donc, si jamais un soignant a tenu tel ou tel propos ou ne s'est pas rendu compte que son discours sur la fertilité des Africaines ou des Roms était imbibé de racisme, il n'est pas question de se dire « Ah, mais je suis horrible, je suis méchant, je suis ontologiquement mauvais » . Il s'agit de voir comment on est pris dans l'histoire et dans les rapports sociaux. Et c'est d'autant plus important que... Ça nous permet, déjà, quand on est à l'origine de ces discriminations-là, de faire un pas de côté et de se questionner sur qu'est-ce qui a fait qu'à un moment, cela ou ceci est arrivé, et de ne pas le prendre pour soi. Je pense aussi que c'est très compliqué dans la société dans laquelle on vit, et là, je parle de la société française, parce qu'il y a vraiment une croyance chez les soignants de... Comment dire ? dans le serment d'Hippocrate, pour faire simple. C'est « j'ai dit que je vais bien soigner, donc je soigne bien » . Et tout propos, toute étude qui tend à montrer qu'il est possible que je soigne pas bien pour des questions de domination dit que je fais pas bien par la question de la volonté. Si je soigne mal, c'est parce qu'au fond, je veux soigner mal, je suis foncièrement raciste. Et je pense qu'analyser les choses comme ça, c'est aussi se méprendre sur ce qu'est un système de domination. si c'était que les racistes les racistes consciemment racistes qui est à l'origine des actions racistes au fond on verrait dans un monde beaucoup plus supportable mais c'est que ce qu'a montré la sociologie depuis des décennies maintenant on est agi il y a des questions d'habitudes de socialisation de rapport au monde, de chaînes de pensée déjà là et à disposition les exemples qu'on a pris toi et moi d'entendre syndrome méditerranéen quand on est étudiant en médecine ou interne. Si on le reprend, ce n'est pas seulement parce qu'on serait foncièrement mauvais, mais ce qu'on entend, c'est qu'il est usité dans les services. C'est une notion qui est mise à disposition pour penser les pratiques. Dans le bouquin, je parle d'un sagissant du culturalisme. Je parle d'un exemple qu'une journaliste du Bondi Blog avait travaillé. C'est une patiente qui va à l'hôpital Jean Verdier, si je ne me trompe pas, qui fait une fausse couche, son enfant, voilà. Elle est prise en charge et il y a le chef de service qui lui fait une échographie avec plein d'internes autour de lui. Et le chef de service qui dit devant la patiente, qui est une patiente noire, dit aux internes, ah mais vous savez, les Africaines, elles sont toujours superstitieuses. Elles pensent que si elles ont fait des fausses couches, c'est parce qu'elles ont mangé quelque chose de pas bien, etc. Quand ce chef dit cette chose-là, je suis convaincu qu'il le dit parce qu'il pense que ce savoir sur les femmes africaines et leur bizarrerie va permettre à ces internes de gérer les inquiétudes culturelles propres aux africaines, comme si les africaines étaient une catégorie qui revient. C'est un peu cohérent. Du coup, il y a plein de manières. C'est aussi ce qu'ont fait les travaux d'Alexandra Naku, de Dorothée Prudhomme, qui est une sociologue qui a travaillé sur le racisme envers les Roms, de plein de choses. individu, c'est que le culturalisme joue aussi comme moyen de gérer les inquiétudes qu'on prête aux patients. Du coup, on entend dans les services, si vous avez une famille de Roms, ils vont être beaucoup, ils vont prendre beaucoup de place, etc. Et en gros, le culturalisme sert, Alexandre Anaco le dirait mieux que moi, mais de gérer les problèmes éventuels. C'est qu'on part du principe qu'il y aurait des problèmes liés aux cultures des individus, et donc il y a ce chef-là qui se dit aux internes, les Africaines, qu'ils ne comprennent pas vraiment pourquoi elles font des fausses couches. Et donc, pour comprendre qu'il n'est pas question de soi, il faut faire une analyse du champ dans sa globalité. Il faut faire une analyse aussi de la manière dont les études de médecine fonctionnent, la faible présence de l'histoire. et de la sociologie dans les études de médecine, le fait qu'on n'est pas du tout armé à penser des problèmes structurels. Et au fond, quand on commence à voir qu'il est question de structure, d'histoire, de rapports sociaux, on met un peu son égo de côté. Et donc, on n'est pas du tout ni dans l'égo qui dit « moi, je ne suis pas du tout comme les autres, j'ai tout compris, etc. » Et on n'est pas aussi dans la culpabilité, parce que la culpabilité, c'est aussi un rapport de soi à soi-même. Et il n'est pas question juste de soi, mais il est question de soi dans des rapports sociaux.
- Speaker #0
Très bien, très bien. Du coup, je comprends par ta réponse comment ces mécanismes survivent. Tu me parlais du syndrome méditerranéen que tu développes beaucoup. Tu développes dans ton livre des erreurs d'évaluation de gravité, notamment en termes de douleur selon la couleur de peau ou selon le genre. Et je comprends en t'écoutant qu'en fait, ces attitudes, ces idées survivent des décennies, voire même des siècles à cause où... je ne vais pas dire grâce évidemment, mais à cause même de nos enseignants qui nous transmettent des idées préconçues, des idées fausses. C'est passionnant, du coup je comprends que c'est extrêmement difficile de s'en sortir. Et tu parles aussi dans ton livre de l'importance de l'anamnèse, et notamment des problèmes de traduction par exemple. Est-ce que tu peux peut-être m'expliquer comment les contraintes de temps, la barrière linguistique, la pression administrative trans... transforme une difficulté en une discrimination structurelle.
- Speaker #1
Je dois avouer que les problèmes liés à l'anamnèse, à la communication avec les patients allophones, c'est-à-dire les patients qui ne parlent pas français en France, ça a été l'un des plus grands chocs de mon parcours d'étudiant en médecine. En tant qu'étudiant en médecine, on me dit tout le temps, l'anamnèse est le plus important, si t'as pas compris, refais ton interrogatoire. L'interrogatoire est la base de tout, et à juste titre, on a raison de nous dire ça, il faut se constater que pour un certain type de patient, l'interrogatoire n'est pas présent. Et on entend, ce qui est intéressant avec les problèmes de communication avec les patients allophones, c'est qu'on entend aussi beaucoup parler de la barrière de la langue. C'est que très tôt dans mes études, la barrière de la langue, surtout quand on fait des stages dans les services d'urgence, c'est quand même quelque chose dont on nous parle, donc on nous dit, voilà, il y a barrière de la langue, on nous dit... beaucoup plus dans les services d'urgence qu'il y a un numéro qu'on peut appeler pour avoir accès à des interprètes professionnels. Et vraiment, dans les services d'urgence, les autres services, ce n'est pas encore ça. Mais bizarrement, cette barrière de la langue est constituée comme quelque chose d'inévitable, comme quelque chose de « bon, la personne ne sait pas parler la langue » . Donc, j'ai fait mes études de médecine, je suis en stage et je vois qu'il y a certains patients, on leur dit « ah, mal où ? » . Vous avez mal ? Ouf ! Et il pointe les différentes zones du corps. Et il parle plus fort, comme s'il parlait plus fort, en délfant, c'est plus intelligible pour quelqu'un qui ne sait pas le parler. C'est quand même surprenant de faire ça. Et donc, à de nombreuses reprises, j'ai assisté à des anamnèses qui n'en étaient pas unes. Alors même qu'il y avait des moyens de communication. Je pensais que c'était un problème. Bon, ce service-là, ce chef-là qui ne le fait peut-être pas. Et le pire jour de... L'un des pires jours, j'étais dans un service de gynécologie à Paris. Je suivais un gynécologue. Et donc, il y a une patiente qui est arabe, qui ne parle qu'arabe, qui comprend très difficilement le français. Et attention, elle avait un risque intermédiaire d'avoir un enfant trisomique. Donc, un bilan a été prescrit pour investiguer un peu plus ça. On ne comprend pas si elle n'a pas le bilan, si elle n'a pas les résultats, si elle n'a pas fait. On ne comprend pas. l'échange n'en est pas un parce qu'en fait personne ne se comprend alors même je rappelle qu'il y a un numéro pour avoir accès et Sam Interpretaria qui est une association qui existe depuis les années 80-90 et qui donne accès à une diversité linguistique qui est quand même énorme et donc on comprend à un moment qu'elle veut une nouvelle ordonnance et là le chef s'énerve en disant Ça coûte cher, vous ne vous rendez pas compte. La sécu, il lui écrit dessus. Et il lui dit en français, si au prochain rendez-vous, vous n'avez pas les résultats, je considère que je ne peux pas vous suivre en tant que gynécologue. Cette patiente repart. Personne ne sait si elle a compris ce qu'on lui a dit. Elle a juste compris la colère du soignant. Une patiente après arrive. Elle dit oui à toutes les questions. Et en fait, ça ne correspond pas du tout au dossier. Et il lui dit en anglais, est-ce que vous parlez français ? Elle lui répond non. Et il lui dit en anglais, Ne faites pas perdre du temps aux gens. Si vous ne savez pas parler français, dites-le. Avec un ton de dédain comme ça. Moi, je suis externe, bien sûr, je ne dis rien parce que je suis externe, je suis là pour apprendre. Bref. Et ce qui est intéressant, c'est que pourquoi l'aurait-elle dit ? Parce qu'à partir du moment où on rentre dans un service en France, il y a très peu de moments où dire qu'on ne parle pas français va engendrer une prise en charge différente. Tous les documents qu'on donne, à part le document où on met nom, prénom, sont en français, sont exclusivement en français. Toujours dans ce service, c'était intéressant, il y a une chef qui l'a mentionné. Elle a demandé à une patiente si elle savait ce qu'était la trisomie. cette patiente était chinoise, elle ne parlait que mandarin, avec un français très balbutiant, elle a dit Nand, elle lui a donné un flyer sur la trisomie, ce flyer était en français. La chef était un peu gênée, elle ne peut pas comprendre de toute façon, mais bon, il faudrait qu'on règle ça. Bien sûr, elle était débordée, elle ne s'est pas séparée, elle le gérait tout, mais il y a un problème de communication, et les soignants ne font pas appel aux moyens à disposition pour communiquer avec les patients. Ce qui est assez fou, c'est que d'une part, j'ai vu que ce n'était pas un problème juste des services dans lesquels j'étais, mais c'était aussi un problème structurel. Il y a un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales, qui date de 2023, qui a montré que la France est en retard dans l'utilisation d'interprétaires professionnels, et je précise professionnels, pas les proches, pas les soignants qui parlent la langue, mais vraiment des interprètes professionnels. La France est en retard, dans des contextes de santé et aussi dans des contextes sociaux. Ça, c'est le premier conseil. Le deuxième conseil, quand on fait ce conseil-là, il faut se demander pourquoi. Comment ça se fait qu'alors qu'il y a des... Je parle en Ile-de-France, je ne sais pas comment ça se passe dans d'autres régions de France où les structures ne sont pas forcément les mêmes. Je sais que Strasbourg aussi, en Alsace, il y a ISM Interprétariat. Je sais qu'à Marseille, c'est d'autres associations qui donnent accès à des interprètes professionnels. Pourquoi les soignants ne font pas appel à ça ? Et dans la thèse de Dorothée Prudhomme, elle a fait 16 mois, je pense, dans un service. Elles voient que les soignants n'ont jamais fait appel à un interprétariat professionnel, alors même qu'il est à disposition par téléphone ou physiquement. Certains se targuent de faire des diagnostics sans communiquer avec le patient. Moi, ça m'intéresse un peu. Quel genre de médecine on fait si on ne communique pas avec le patient ? Et est-on heureux de faire des diagnostics que des patients ne comprendront pas parce qu'on ne va pas communiquer avec eux, ne comprendront pas les traitements parce qu'on ne va pas communiquer avec eux, etc. Et certains parlent de faire de la médecine vétérinaire. Ils disent médecine vétérinaire, non pas parce que je considère consciemment les patients allophones comme des animaux, mais ils essaient de faire comprendre ce que c'est de communiquer avec des individus, de les soigner, ce que c'est de soigner des individus sans communiquer avec eux. Donc médecine vétérinaire. Ce qui est fou, c'est qu'ils utilisent l'expression la plus adaptée pour parler de ce qu'ils font, à savoir déshumaniser les individus. Et pourquoi c'est si tenace ? Ma théorie, mais c'est aussi la théorie de plein de chercheurs qui ont travaillé sur ces questions-là. Orest Weber, qui est aussi un sociolinguiste qui a travaillé en Suisse et qui a vu qu'en Suisse, même problème, il y a une faible utilisation d'interprétariat professionnel, c'est qu'il y a un rapport à ce qu'on appelle l'intégration, à ce que devrait être l'intégration. Il y a une thèse qui a été soutenue l'année dernière par le docteur Julian Mezrani, qui est fascinante et qui étudie le rapport que les patients allophones ayant des maladies chroniques, les rapports qu'ils ont avec leurs maladies chroniques, leurs traitements, et montre pour ces patients Le rapport est compliqué, complexe, parce qu'ils n'ont pas l'espace pour poser les questions, pour avoir toutes les explications. L'exemple parlant de sa thèse, c'est une patiente qui a un cancer digestif, qui vit dans un hôtel du 115, précaire, et qui n'a eu pour seule interprète tout au long de son parcours son mari qui est devenu son ex-mari. Ex-mari qui a omis de dire que le cancer en question était métastasé. Et cette patiente l'a appris qu'après une chirurgie, qu'elle aurait peut-être refusé si elle avait su que son cancer était métastase. On peut reprocher à l'ex-mari d'avoir omis des informations, mais je pense que les responsables, ce sont les soignants, qui ont rendu cette patiente dépendante d'un homme. Ça pose aussi des questions féministes, en fait. Comment ça se fait qu'une patiente qui a un cancer est dépendante de son mari qui est devenu son ex-mari et elle n'a pas pu consentir consciemment à ses soins parce qu'en fait, personne ne communique avec elle. certains faisaient du MIM, certains utilisaient Google Traduction. Or, selon la Haute Autorité de Santé, la seule manière éthique de communiquer avec des patients allophones, c'est d'utiliser des interprètes professionnels.
- Speaker #0
Très bien.
- Speaker #1
La Haute Autorité de Santé va plus loin, elle dit que même pour des patients parlant français, mais n'ayant pas une maîtrise du français permettant la communication médicale, il faut faire appel à un interprète professionnel. Et de fait, la faible utilisation d'interprètes professionnels réside dans une conscience de ce que devrait être l'intégration à la française. Et je finis sur ça, il y a des médecins dans la thèse de Julien de Mezzrani qui disaient à des patients, bon, je vous donne l'ordonnance, mais je ne vous la donne pas au prochain rendez-vous si vous ne savez pas mieux parler français. Qu'est-ce que ça dit de l'éthos de soignants, de parler comme ça ? Est-on des agents de l'immigration qui devront s'assurer du niveau linguistique des individus ou sommes-nous là pour soigner et pour accompagner des individus qui parlent ou non français ?
- Speaker #0
C'est passionnant, c'est passionnant Miguel, je te remercie beaucoup pour tous ces éclairages. Dans cet épisode, on voit que les biais ne sont pas des fautes morales, mais des mécanismes systémiques qui traversent notre pratique quotidienne. Comprendre comment il s'installe, comment il s'exprime et comment il modifie nos décisions, c'est peut-être déjà un premier pas vers une médecine plus juste et plus humaine. Dans le prochain épisode, on ira un peu plus loin. Population particulièrement touchée, angle mort des soignants, implication pour la médecine générale et surtout, ce qu'on peut changer concrètement dans nos cabinets dès demain. Si cet épisode vous a inspiré, c'est que vous faites déjà partie de ceux qui veulent soigner autrement. Je vous invite à vous abonner à ce podcast pour ne rater aucun épisode. Continuez à chercher, à apprendre et à rester libre. Salut !