Speaker #0Une joue, pas un visage, juste une joue. Une joue gonflée lentement par une boule de feuilles verte à l'intérieur. On entend le frottement contre la joue, la salive, une respiration courte, un peu lourde, car l'air ici est rare, on est très haut. Autour, le silence, le vent peut-être, rien d'autre. La mâchoire travaille à peine, pas comme un chewing-gum, plus lentement, beaucoup plus lentement. On regarde ce geste assez longtemps pour qu'il devienne étrange, et on commence à se demander qu'est-ce qu'on mâche comme ça dans le silence des Andes ? Vous écoutez Terra Fabula, terroir, gastronomie, artisanat, le podcast sur tout ce que la Terre donne et ce que l'homme en fait. Aujourd'hui, une feuille, petite, ovale, brillante sur la face supérieure, mat dessous. Une feuille qui pousse à 1000 mètres au-dessus des autres cultures. Une feuille qu'on mâche dans les Andes depuis au moins 8000 ans. et qui, en moins de deux siècles, a pris trois chemins très différents. Elle est devenue l'arôme d'une boisson bien connue qu'on boit plus de 2 milliards de fois par jour. Elle a donné une molécule qui a changé la médecine et elle alimente un trafic qui pèse plus de 3000 tonnes par an. Aujourd'hui, on va suivre cette petite feuille dans trois mains différentes et on va essayer de comprendre comment une plante peut être, en même temps, un sacrement, un arôme et un crime. D'abord la plante. Elle s'appelle Erythroxylum coca. C'est un arbuste tropical qui pousse sur le versant ouest de l'Amérique du Sud. Il en existe deux espèces principales cultivées par l'humain et plusieurs variétés. La feuille est petite, à peu près la taille d'une feuille de laurier, verte, lisse. Sur l'une de ses faces, on voit deux fines lignes parallèles à la nervure centrale. C'est sa signature. On la cueille à la main, une à une. On la fait sécher à plat au soleil. Quelques heures suffisent et... une fois sèche, elle garde sa couleur mais devient cassante, presque légère. Et puis vient le geste. Aux andes, on l'appelle l'aquieco. On prend une poignée de feuilles, on les met au creux de la joue, on forme une petite boule et on ajoute à l'intérieur un peu de chaux ou un peu de cendre alcaline. Ce détail compte. Sans cet ajout, la feuille reste une feuille. Mais avec lui, quelque chose se libère. Les alcaloïdes qu'elle contient deviennent disponibles pour la salive, et la salive fait le reste. La feuille de coca contient bien de la cocaïne, mais en très petite quantité, autour de quelques dixièmes de pourcent du poids sec. C'est une trace. Ça n'a rien à voir avec la poudre raffinée qu'on extrait dans des laboratoires. Quand on mâche cette feuille, on ne se drogue pas vraiment. On tient le froid de l'altitude, on tient la fatigue du travail. On tient la faim quand le repas est encore loin. La boule reste là dans la joue parfois pendant plusieurs heures. On la nourrit de temps en temps de quelques feuilles fraîches. Avant de creuser un champ, avant de partir en voyage, avant une conversation difficile, on se passe la feuille, on en offre, on en accepte. Le geste est un rituel. Il dit, nous sommes ici, ensemble, prêt à commencer. Cette feuille... Ce n'est pas seulement un stimulant léger, c'est une manière de marquer le temps. Puis à un moment, on est prêt à sortir la feuille de la bouche. Et alors on en utilise de nouvelles qu'on fait entrer dans la marmite. On fait infuser la feuille dans l'eau chaude, c'est le maté de coca. Une boisson claire, légèrement amère. On la boit le matin en altitude, contre le mal des montagnes. On la boit après le repas pour digérer. On la boit comme nous ici. On boit du thé, et non du Coca-Cola. Et puis à la fin du 19ème siècle, la feuille prend le bateau. 1860, un chimiste allemand, Albert Niemann, isole pour la première fois la cocaïne pure. A partir de la feuille, il extrait une molécule blanche, cristalline, une molécule très différente de la feuille elle-même. Pendant plusieurs décennies, cette molécule fascine. Les médecins l'utilisent comme un anesthésique local. C'est à l'époque une véritable révolution. On en met dans des sirops, dans des toniques, dans des élixirs. C'est légal, c'est moderne, c'est partout. 1886, à Atlanta, dans le sud des Etats-Unis. Un pharmacien s'appelle John Pemberton. Il vend déjà un vin tonique aux feuilles de coca. Cette année-là, il décide de retirer l'alcool et de remplacer le vin par un sirop sucré mélangé à de l'eau gazeuse. Et il appelle sa boisson Coca-Cola. À ce moment-là, c'est un produit de comptoir parmi mille autres. Une boisson tonique vendue dans les pharmacies. Personne ne sait encore que ce nom-là va faire le tour du monde. Puis le siècle tourne, et les autorités américaines s'inquiètent des produits qui contiennent de la cocaïne. Les lois changent, et petit à petit, la cocaïne est encadrée, puis interdite. Et en 1961, une grande convention internationale signée à l'ONU classe officiellement la feuille de coca parmi les stupéfiants. Mais cette convention contient un article. Un article peu connu. C'est l'article 27. Cet article dit que les feuilles de coca peuvent encore être utilisées à condition d'en retirer les alcaloïdes pour servir d'agent aromatisant. C'est une porte étroite, mais c'est une porte légale. Et à travers cette porte, aujourd'hui encore passe des tonnes de feuilles. En 2023, le Pérou a exporté légalement 169 tonnes de feuilles de coca et les États-Unis en ont importé 147 tonnes, une quantité considérable qui finit dans un atelier d'extraction sur le territoire américain. Là, on retire les alcaloïdes et on obtient deux choses. D'un côté, un arôme. Et de l'autre, en sous-produit, de la cocaïne médicale, légale, utilisée par certains hôpitaux. Voilà ce qu'on sait. Et maintenant, voilà ce qu'on ne sait pas vraiment. Le détail exact de ce qui se passe ensuite, entre cet arôme et la formule des boissons commerciales qu'on trouve dans les supermarchés, n'est pas public. Le lien historique est certain. La chaîne licite d'importation existe. Mais le contrat précis, la composition exacte, reste un secret protégé. Une feuille pousse dans les Andes. Elle est récoltée par des agriculteurs péruviens. Elle traverse l'océan. Elle entre dans un atelier américain. Et elle en ressort, sans alcaloïdes, transformée en arôme. Et c'est là que sa trace se perd. Pendant qu'une partie de la feuille devient cet arôme légal, sous licence, une autre partie prend un chemin parallèle. beaucoup, beaucoup plus large. La Colombie en 2023. 253 000 hectares de coca. C'est la plus grande surface au monde. Une production potentielle de cocaïne estimée à 2 664 tonnes pour une seule année. Cette feuille-là, ne part ni dans une marmite, ni dans un atelier d'arômes. Elle entre dans une chaîne clandestine. On en a souvent vu les images. Et on va en raconter le geste simplement. La feuille est récoltée, puis on la fait macérer avec un solvant. Au bout du processus, on obtient une pâte. C'est ce qu'on appelle la pâte base. Cette pâte sera ensuite raffinée, transformée en poudre blanche, conditionnée, et transportés vers des ports, dans des conteneurs vers d'autres continents. On ne va pas faire un cours de chimie. Ce qui nous intéresse, c'est ce que cette troisième main fait à un territoire. Dans les zones où cette économie s'installe, des routes s'ouvrent dans la forêt. Pas pour la culture elle-même. La coca pousse sur de petites parcelles. Mais pour ce qu'il y a autour. Pour faire passer la marchandise. Pour cacher les laboratoires. Pour blanchir des terres. qu'on a prise à d'autres. La coca n'est pas la cause unique de la déforestation andine. Il y a aussi l'élevage, il y a aussi la construction de routes, et il y a aussi l'accaparement de terres pour des cultures parfaitement légales. Mais l'économie de la cocaïne est un accélérateur documenté de tout cela. Elle ouvre des espaces, elle attire des hommes armés, et elle déplace des familles. Et au bout de cette chaîne, dans une rue européenne ou nord-américaine, une Poudre blanche est vendue, achetée, consommée, sans que personne, à ce moment-là, ne pense à la petite feuille ovale dont elle est tirée. Voilà, trois mains, trois matières, trois statues. Et au milieu de tout ça, la même petite feuille. Pour souffler un instant, faisons quelque chose de simple. Préparons ensemble un maté de coca. C'est très facile. Quelques feuilles entières au fond d'une tasse. Une dizaine, pas plus. De l'eau frémissante, pas bouillante. Qu'on verse. Et on laisse infuser quelques minutes. La couleur est claire. Un vert très pâle, presque jaune. Une couleur de paille verte. L'odeur est végétale. Un peu herbeuse. Discrète. On porte. de la tasse aux lèvres, c'est tiède, le goût est franc, très végétal, légèrement amer, sans agressivité. Et puis après quelques gorgées, une sensation très douce, une légère perte de sensibilité sur le bout de la langue, un petit engourdissement, à peine perceptible, pas désagréable, juste, on s'en aperçoit. Cette boisson, c'est celle qu'on sert tous les matins à la Paz. Celle qu'on offre à Cusco, celle qui aide les visiteurs à supporter les premières journées en altitude. En France, ce maté est bien sûr interdit. La feuille de coca est classée stupéfiant. On ne peut ni l'importer, ni la consommer, ni la cultiver. Pas même sécher, pas même pour une infusion. Reprenons un peu de hauteur et repartons du mot lui-même. Coca. Quatre lettres. Quatre lettres qui désignent au même moment des choses qui ne se croisent jamais. Une offrande qu'on offre sur un tissu avant de parler à la montagne. Un arôme légal extrait dans un atelier sous licence. Une poudre blanche saisie par tonnes dans un port. Et une marque qu'on commande au comptoir sans y penser. À La Passe, on dit coca et c'est un geste quotidien. Une boule au creux de la joue. Un maté après le repas. À Paris, on dit coca et c'est une canette rouge. À Bogota, on dit coca et c'est une carte de saisie policière. Et à Washington, on dit coca, et c'est un article de loi. Un texte qui distingue à la virgule près ce qui est permis de ce qui ne l'est pas. Le même mot, vidé et re-rempli à chaque frontière. Peut-être que ce que raconte cette feuille au fond, c'est la distance qu'un mot peut parcourir, une fois qu'il a quitté la bouche de ceux qui l'ont nommé en premier. Revenons à l'ajout du tout début, le même silence d'altitude, la même boule de feuille de coca. Cette fois, on ne dit rien sur ce qu'elle vaut, rien sur ce qu'elle coûte, rien sur ce qu'elle est devenue ailleurs, dans d'autres mains. On la laisse mâcher.