- Speaker #0
Bienvenue dans Celles de la Terre, une série de portraits aux féminins. Dans cette première série, je vous propose de partir à la rencontre de huit femmes qui vivent et travaillent dans le monde agricole. Je vous emmène avec moi dans l'Ain, l'Allier, la Drôme, le Puy-de-Dôme et on ira aussi dans le Rhône. Ces femmes, aux profils pourtant différents, ont un point commun. Elles ont choisi, parfois contre toute attente, de s'ancrer dans cette vie avec force et conviction. Au fil des épisodes, elles nous raconteront ce qui les anime et surtout, pourquoi elles se sentent à leur place. Parce qu'au-delà des clichés, ces femmes trouvent dans ce métier exigeant une vraie forme d'épanouissement. Alors, que vous soyez proche ou loin du monde agricole, je vous invite à tendre l'oreille. Partons ensemble au cœur de leurs histoires, celles de la terre. Épisode 7, sur la route du lait. Manon est chauffeuse collectrice de lait, ou une coopérative laitière, leader du secteur que vous connaissez certainement, Lactalis. Chaque jour, ou plutôt chaque nuit, Elle sillonne les routes du Vercors, d'où elle est originaire, pour assurer un maillon essentiel de la filière laitière. Curieuse de nature, Manon a multiplié les expériences professionnelles, changé de voie, exploré différents univers. Un itinéraire fait de choix, de virages et de recommencements, qui l'a menée là où elle est aujourd'hui. Il est 19h30 lorsque je la retrouve sur la route de Boiron. Elle m'accueille dans son camion, point de départ de sa tournée. On est parti, je vous embarque avec Manon.
- Speaker #1
Je m'appelle Manon, j'ai 33 ans, je suis chauffeur laitier depuis un an et demi, un peu plus d'un an et demi maintenant. Je suis à ma douzième vie là. J'ai fait un CAP, vente et service à la personne, parce que je ne savais pas dans lequel des deux je voulais me diriger, donc il y avait les deux dans le CAP que je faisais. Après, j'ai enchaîné avec un bac pro commerce du sport. Donc, j'ai travaillé dans les articles de sport pendant un bon moment. Donc, en station, j'ai fait pas mal de saisons. J'ai travaillé en restauration aussi beaucoup. J'ai été barmaid. Voilà. J'ai fait un BTS. Enfin, les dernières dizaines que j'ai eues, c'est un BTS link. Et du coup, je suis restée quasiment neuf ans dans une entreprise qui était au démarrage quand je suis arrivée. J'ai grandi avec elle, on va dire, dans le milieu du commerce. Et après, je n'en pouvais plus, en fait. Des gens, des mentalités, de tout ça. Et du coup, j'ai dit, je veux faire un métier où je suis toute seule. Et vu que j'adore tout ce qui est un moteur, j'ai dit, un chauffeur poids lourd, ce sera bien. J'ai un gros moteur, un gros klaxon. Et du coup, je me suis lancée là-dedans et je ne trouvais pas au début. J'ai envoyé plus de 80 CV. Je me suis déplacée dans les centres. et je trouvais pas parce que j'étais une femme et que j'étais novice en plus donc ça rajoutait un truc et personne ne voulait me prendre et puis j'ai entendu parler que ce poste se libérait à l'Etoile et du coup j'y suis allée et ils m'ont dit bah ok il n'y a pas de soucis tu vas être formée et après bah voilà quoi. En fait j'ai vu que j'ai un tempérament à apprendre quand même plutôt rapidement les choses. et que j'ai un caractère à vraiment essayer de comprendre. Je ne suis pas bloquée sur un métier en particulier. Je suis très curieuse, je m'adapte très vite. J'ai toujours évolué dans les milieux d'hommes de par mes passions. Les métiers d'hommes ne me font pas peur. Je suis fan de sport mécanique. J'ai pratiqué le rallye, le drift, je fais de la moto. Attention, monsieur. Et puis, j'ai fait aussi du rugby, du handball. C'est clair ce qu'on va faire. Et bien là, on va aller collecter le lait dans les fermes. Voilà. Après, je vais livrer le lait à la laiterie. Pas du fromage.
- Speaker #0
L'étoile du Vercors, à Saint-Jude-de-Clé, est une laiterie. C'est l'endroit où Manon a été formé et ira déposer le lait collecté dans les différentes exploitations de sa tournée. Cette fromagerie est spécialisée dans la fabrication et l'affinage du fromage du Dauphiné au lait cru ou thermisé, en conventionnel ou en bio. On y fabrique du Saint-Marcelin. IGP ou encore du Saint-Félicien.
- Speaker #1
Les camions en fait on en a plusieurs et ils sont tous différents mais en soit sur le basique c'est que on a un tracteur avec une citerne derrière donc c'est un porteur en fait. On a une prise de force à l'intérieur, je te montrerai du coup quand on va débrancher le producteur et qui va nous permettre d'activer la canne pour qu'on fait lever du temps. Donc en fait derrière on a trois cubes. pour pouvoir séparer les laits quand on a des laits différents. Et du coup, on va se raccorder à la cuve d'un tank chez un producteur et on va aspirer tout le tank du producteur et partir avec dans le camion. Alors, je fais toutes les tournées. Je ne suis pas la seule à toutes les connaître, mais pour l'instant, je suis la seule à jongler sur toutes les tournées, donc que ce soit du matin ou de nuit, comme celle-là. C'est mon chef qui organise le planning. Et le mien, elle change quasiment toutes les semaines, donc c'est très compliqué. Il y a des fois, j'ai dû dire, là, ça ne va pas être possible parce que sinon, je ne dors pas.
- Speaker #0
Comment tu gères ton sommeil, du coup ?
- Speaker #1
C'est très, très compliqué, sachant que je passe de jour à nuit constamment. Donc, je n'ai jamais un... Enfin, tu ne peux pas avoir un rythme, clairement. Alors, ce genre de métier-là, si tu es un gros dormeur, je ne suis pas sûre que ce soit compatible avec ce genre de métier. Moi, une nuit de 6 heures ou 5 heures, si j'ai dormi correctement, ça ne suffit pas. Ça fatigue le corps, il faut se le dire. C'est très compliqué pour ton corps parce que tu ne sais plus quand tu manges, quand tu vas dormir, quand tu dois aller coucher. Bref, il y a des fois, tu es complètement... Tu t'es décalé avec le reste du monde. Ça, c'est la partie moins cool du job. Pour avoir une vie sociale, j'ai dû arrêter les sports que je faisais parce que plus possible, je ne peux pas les entraînements. Le rallye, je n'en parle même pas, ça prend un week-end. Donc c'est pas possible, c'est une chose comme ça. Puis mes amis, je suis à l'envers d'eux, donc on ne se voit pas. Mon mec, c'est pareil, c'est compliqué. Donc voilà, c'est la contrepartie moins cool, mais qui arrive à se gérer quand même. J'ai des collègues qui ont des enfants en bas âge, ils en sortent très bien. Vous n'avez pas d'enfants, vous ? Alors moi, je n'en ai pas, lui, il en a.
- Speaker #0
Et lui, il ne fait pas ce métier-là ?
- Speaker #1
Pas du tout, non. Au moins, on a que les bons moments. On ne se rigole pas.
- Speaker #0
Il n'y a pas le temps.
- Speaker #1
Voilà, c'est ça. Si tu veux les tourner, ils attaquent entre 1h et 4h du matin. Et on finit vers midi à peu près, quand tout se passe bien. De nuit, en fait, ça évite qu'on tombe dans les traits des producteurs. Tu vas voir, celle-là, il finit à 20h, là où on va. Donc, on va sûrement les croiser. Puis, ça évite aussi qu'on ait trop de circulation. Et c'est quoi alors la partie la plus importante du travail ? On a des chefs quand même qui nous laissent, à partir du moment où le travail est fait, il est bien fait, on est vraiment au genou. Ça, c'est vraiment le fait d'être au job, mais le plus cool, c'est les paysages d'un super bureau. Là, on est dans la chartreuse, donc on a à voir. Là, il y a la chartreuse en face et là-bas, c'est le vercoir. Il y a une montagne là-bas et quand tu vas monter un peu, tu vas avoir un bout du massif de veldone au fond de ta loison. Ça ne te faisait pas peur, ça, au début, de prendre de...
- Speaker #0
conduire le camion sur des routes comme ça ?
- Speaker #1
Non, ça ne me faisait pas peur. Par exemple, je roulais beaucoup plus lentement parce qu'il fallait que je m'adapte au gabarit en train de conduire le camion. Ce que j'appréhendais le plus, je pense, c'est le gel du verre. Parce qu'on va quand même dans le verre-corps, on se lance quand même un peu en aptitude. Et il y a certains producteurs, pour accéder chez eux, c'est vraiment de la petite route. Et t'es seule au monde quoi, donc à 3h du matin y'a personne qui va venir te sortir.
- Speaker #0
Ça t'est déjà arrivé des galères comme ça justement en Yvette ?
- Speaker #1
Ouais ouais, la veille j'avais préparé mon camion, j'avais mis les chaînes et tout dedans parce que je savais que le lendemain ils allaient annoncer la neige là où j'allais. Et du coup en partant le matin j'ai pas revérifié mon camion. Et je suis partie dans un col et là je voyais ça neigeait, ça neigeait, ça s'enfonçait. En fait c'est impossible de faire demi-tour là où j'étais. Et du coup, je me suis arrêtée un moment sur la route pour dire je vais mettre les chaînes parce que là, en fait, plus j'avance, plus ça s'amortifie. Et j'ouvre le coffre de mon camion, il n'y avait plus mes chaînes. Donc j'avais un collègue qui me les avait gentiment enlevées. Donc du coup, j'ai dit pas le choix pour que je continue parce que de toute façon, je ne peux pas faire demi-tour, donc je ne vais pas rester au milieu de la route. Et j'ai continué jusqu'à me tanker dans un gros mur de neige. Enfin, je me suis bien embourbée et au final, j'ai attendu cinq minutes, j'ai réfléchi. Et je me suis dit, tu as une pelle dans le camion, et bien tu vas sortir ton camion de la neige. Donc là, c'est 26 tonnes si tu veux le camion. Mais c'est 26 tonnes au total, c'est-à-dire plein frais, le poids du camion, le poids de la citerne. ce que tu as à l'intérieur du camion, plus ça fait ton poids en charge. Donc c'est à toi, en fait, en tant que chauffeur, que tu es responsable de ton chargement. Tu as à peu près une petite production et on fait 10 minutes, tu vois. Par contre, on fait 200 kilomètres. Alors moi, je sais que j'essaie au maximum de faciliter la route aux gens, en fait. Parce que je sais qu'on est en posant, les gens n'ont pas l'habitude, ils ont peur, voilà. Mais j'essaie vraiment de faciliter la circulation, en fait. Mais sauf que je ne peux pas les mettre vraiment au bord de la route, surtout sur de l'herbe. Parce qu'en fait, avec le balandulé, en fait, si je pose même 2 cm de roue sur l'herbe et qu'il y a un trou à ce moment-là, en fait, ça m'embarque toute la système dans le champ. Donc je ne peux pas. Et il y a beaucoup de gens qui me font signe de me décaler, mais en fait, je ne peux pas me décaler plus. Le repère, en fait, quand t'es derrière un camion, c'est vraiment, si tu vois pas tes rétros, il ne peut pas te voir, c'est pas possible. On est en angle mort, on n'a pas de rétro derrière, enfin... Ouais, comme dans une voiture, on peut pas démunir qu'il y a quelqu'un derrière. Et bien du coup, on arrête le temps quand on arrive, parce qu'il y a une ajustation pour que le lit soit 10, on relève le litrage, on le renote sur leur calendrier. Moi je scanne leur code-barres, je rentre la température du tank, le nitrage que j'ai relevé chez le producteur, je mets l'actif du camion dans lequel le lait va aller, et après au fur et à mesure la tablette va me calculer le nitrage que j'ai dans le camion pour que je sache comment il marche. Et ça après, tout à la fin, je vais l'envoyer sur les ordinateurs et tout le monde va y avoir accès au niveau de mes chefs pour les relever des producteurs. Et pour la traçabilité du lait, en fait, là tu vas voir, je vais prendre les étiquettes qui sont là, on va récupérer les fils, je vais les mettre sur leurs échantillons, on a deux échantillons de producteurs. On a un qui part dans un labo indépendant qui est agronave et un qui part au labo chez nous pour qu'ils comparent les résultats et qu'après le producteur, les remes et les échantillons sont de matière grasse et protéines. Le lait est assez du lait, s'il est blanc, s'il n'y a pas de phase d'urine, de sang et l'odeur. Donc là, il y a 4000 litres de lait qui sont dans le camion. C'est ça, 4,5, 3, 5. Ah oui, donc les échantillons, ils se font... Ah, tu mets un petit tube là. Tu as deux aiguilles, en fait, c'est là. Tu as deux aiguilles du préleveur qui vont... Je te m'encourais au prochain produitur, si tu veux. Qui vont descendre dans l'échantillon, en fait. Et tu en as une qui envoie du lait et l'autre qui enlève le lait. Pour que l'échantillon se fasse tout le long du pompage du temple. Ah, ok. Voilà, soit homogène. C'est ça. C'est la fin où je vais faire un prélèvement de cube de la salité des laits. Et ça, ça va à la réception quand on arrive pour faire, nous, les tests antibio quand on arrive. Et à la réception, ils font matière grasse, matière protéique. Je fais juste l'antibio quand j'arrive parce que si j'ai un antibio positif, je ne peux pas décharger mon lait.
- Speaker #0
Ah ouais, mais tu l'as déjà dans le camion.
- Speaker #1
J'ai déjà dans le camion. Je ne peux pas le décharger. En fait, derrière à la réception, ils font un test long qui dure trois heures. Si, eux, il est négatif, il leur reste long, du coup le camion sera déchargé. S'il est positif, par contre, le lit, il part à la poubelle. Ça dure à peu près 10 heures du moment où je pointe à l'étui jusqu'à ce que je pointe en partant. Il y a des semaines où je vais faire 50 heures, ouais. Et il y a des semaines où je vais faire peut-être 32 heures. Qu'est-ce que t'arrives à vivre ? On est mieux payés qu'un chauffeur routier. au tarif horaire de base pour un chauffeur du BTP, par exemple. Mais ce qui fait notre paye, honnêtement, c'est les heures de nuit et les week-ends et les jours fériés. Tu as d'autres collègues femmes ou pas ? Non. Ça m'a pas gênée. Après, j'ai eu l'appréhension quand même de mes collègues parce que je ne savais pas comment ils étaient. C'était misogyne ou pas, c'était que des anciens, s'il y avait un peu des jeunes. Si je ne savais pas tout ça, en fait, quand je suis arrivée. Et au final, en fait, ils ont déjà eu des choses sur des chauffeurs-filles. Donc, ça s'est plutôt bien passé avec eux. Puis, ils ont vu que j'avais quand même mon petit caractère et que je ne me laissais pas marcher sur les pieds. Je suis très gentille, je vais essayer d'arranger tout le monde, il n'y a pas de soucis. Mais par contre, il ne faut pas me prendre comme une imbécile et ça, ils vont me très bien. Je pense que déjà, en fait, avec ce poil en poil, je suis en train de faire du bon travail quand même. Moi je sais que j'avais fait une immersion à l'Etoile avant de signer mon contrat là-bas, pour voir si le métier pouvait me plaire. Et je pense qu'en fait, on cherche toujours des chauffeurs, et je pense qu'on n'est pas la seule laiterie du monde qui cherche des chauffeurs. Donc je pense que dans beaucoup d'endroits, et sachant qu'il y a des agriculteurs un peu partout, surtout en Rhône-Alpes, c'est d'aller boire en fait, de faire une immersion. d'un ou deux jours, voire trois jours avec des chauffeurs et de voir ce que c'est. Alors après, sur le moment, c'est ce que je te disais tout à l'heure, c'est que ça peut paraître vraiment énorme et beaucoup trop de choses à retenir, surtout quand on n'est pas du milieu. Mais au final, en fait, c'est comme tout, ça s'apprend et après, c'est des automatismes.
- Speaker #0
Merci à Manon et à la coopérative de m'avoir accueillie dans le camion le temps d'une tournée. J'espère que cet épisode vous aura plu et que vous en aurez appris un peu plus sur ce métier et sur la réalité du terrain. Merci à vous pour votre écoute et je vous donne rendez-vous pour le prochain épisode avec Flouchana, maraîchère dans le Vieux Brioude, en Haute-Loire. Et pour ne rien manquer, je vous invite à vous abonner à la série. C'était l'épisode 7 de Celle de la Terre. Une série de 8 épisodes immersifs à l'initiative de plusieurs acteurs de la région Auvergne-Rhône-Alpes, la DRAF, l'ANEFA et France Travail avec le soutien de la DREC. Pour en savoir davantage sur les 100 métiers possibles en agriculture, connectez-vous sur anefa.org. En région, retrouvez tous les événements mettant en lumière les emplois et les métiers de l'agriculture sur le site mesévénements.org. emploi.francetravail.fr Pour suivre toute l'actualité du monde agricole, rendez-vous sur les réseaux sociaux de la Presse agricole du Massif Central, la PAMAC, et sur notre site web Agriculture Massif Central. Merci et à bientôt !